AL1ZAR1NE ARTIFICIELLE
il sc sépare de la mononitroanthraquinone sous forme d’un précipité jaune. Après lavage et dessiccation, ce corps est chauffé de 170 à 220 degrés, avec 9 à 12 parties d’une lessive de soude, d’une densité de 1,3 à 1,4. On chauffe jusqu’à ce que, un échantillon étant décomposé par un acide, le précipité n’augmente plus. On laisse alors refroidir; on reprend la masse par l’eau bouillante; on filtre et on décompose la solution encore chaude par un acide. On obtient un précipité brun jaunâtre qu’on peut employer en teinture, ou dont on peut extraire de l’alizarine pure. Ce qui reste sur le filtre est principalement de l’anthraquinone qui rentre dans le travail.
D’après les équations données plus haut (page 165), ce n’est pas la dioxyanthraquinone, c’est-à-dire l’alizarinc, qui devrait
se former dans la réaction de la potasse sur la mononitroanthraquinone, mais bien la monoxyanthraquinone. Mais il faut remarquer que celte dernière, prenant naissance en même temps que du nitrite de soude, peut s’oxyder aux dépens de ce sel.
Nous avons expose dans les pages precedentes les procédés qui servent aujourd’hui à la production industrielle de l alizarine. A peine sortis du laboratoire, ces procédés se sont perfectionnés rapidement, et l’industrie qui les applique a pris un développement rapide et une place considérable an point de vue économique. En Allemagne, huit usines, dont deux trèsimportantes, sont en pleine activité1. On en compte deux en
Violet d’alizarine sur coton.
Suisse, une en Angleterre, une en France, fondée par l’ancienne et honorable maison Thomas, à Avignon.
MM. Thomas frères ont eu la bonne pensée et le courage d’établir une fabrique d’alizarine artificielle au centre même de
1 Au .moment où ce rapport est mis sous presse (mai 1875), le nombre des fabriques d’alizarine artificielle s’est élevé à 12 en Allemagne. Depuis 1874, une fabrique s’est établie en Bohême.
ALIZARINE ARTIFICIELLE.
ceComtat Venaissin, qui a été jusqu’ici le principal lieu de production de la garance.
On peut évaluer à 5,500 kilogrammes la quantité d’alizarine artificielle produite journellement, et cette production a certainement augmenté depuis l’année dernière. Et, dans cette production considérable, il faut le constater à regret, notre pays occupe le dernier rang.
L’alizarine commerciale se présente sous forme d’une pâte orangée, plus ou moins riche. Ses qualités dépendent de diverses circonstances, notamment de la pureté de l’anthracène, des proportions et de la concentration de l’acide sulfurique, qui a réagi sur l’anthraquinone, de la température à laquelle celte réaction s’est accomplie, de la quantité et de la concentration de la lessive de soude, qui a réagi sur les acides sulfo-conjugués, enfin, de la température à laquelle cette réaction a eu lieu.
Cette production d’alizarine artificielle a-t-elle atteint et est-elle de nature à atteindre sérieusement, dans l’avenir, la culture, le commerce, la préparation industrielle et les débouchés de la garance? A cette double question il semble qu’on doive répondre par l’affirmative. D’ores et déjà les extraits de garance ont presque complètement disparu, sauf pour quelques cas spéciaux. Et, chose digne de remarque, c’est au moment où la fabrication des produits retirés de la garance avait été l’objet de perfectionnements importants qu’elle a été atteinte. Tous les chimistes ont admiré, à l’Exposition de Vienne, l’alizarine et la purpurine naturelles qu’avait exposées M. Meissonnier.
Une des fabrications qui employaient le plus de fleur de garance et de garancine, celle du rouge d’Andrinople, trouve de nombreux avantages à remplacer ces produits par l’alizarine artificielle, qui l’emporte par la solidité et l’éclat de la nuance,
AL1ZARINE ARTIFICIELLE.
aussi bien que par la simplicité plus grande des procédés de teinture.
Dans l’avenir, la couleur artificielle prendra sur le marché une importance de plus en plus grande, aux dépens du produit naturel, à mesure que les frais de fabrication et surtout le prix de la matière première, Panthracène, diminueront. Aujourd'hui, ce dernier conserve encore le prix relativement élevé de
Aoir d'alizarine sur coton.
10 francs le kilogramme. Ce prix pourra s’abaisser à mesure que l’industrie de la distillation des goudrons de houille ira se développant dans les divers pays. Peut-être aussi parviendra-t-on à produire Panthracène par synthèse, problème qui a été jusqu’ici abordé et résolu par divers chimistes, mais non dans des conditions qui en permettent l’application industrielle. Tout cela est du domaine de l’avenir, et d’un avenir qu’il est impossible de préjuger. En attendant, la culture de la garance pourra continuer dans les légions privilégiées où elle s’est principalement établie, et le malheur de la voir disparaître entièrement ne semble pas près de se réaliser.
CONCLUSION
Nous voici arrivé au terme de cette longue exposition, et il faut conclure en indiquant la part qu’a prise notre pays dans le progrès de la puissante industrie que nous avons dé crite, et en étudiant les conditions qui sont de nature soit à favoriser, soit à entraver ces progrès.
Le grand mouvement scientifique et industriel qui caractérise notre époque est dû à une direction particulière et à un effort soutenu de l’esprit humain, chez toutes les nations civilisées, et les résultats obtenus sont la propriété collective, le trésor commun de l’humanité. Mais chaque nation a sa place distincte dans la grande famille, chacune a son passé, son histoire, son avenir. Il est donc utile, il est légitimede rechercher et de consigner la part qu’elle a prise dans ce grand mouvement qui change la face du monde : désormais les annales de la science et de l’industrie prendront dans l’histoire générale une place aussi importante au moins que les fastes de la guerre et de la politique.
Au commencement de ce siècle, la France était bien préparée pour les découvertes industrielles. Une pléiade de savants illustres était à l’œuvre dausles laboratoires, et les artschimi-
CONCLUSION
ques ont recueilli les fruits de la grande rénovation scientifique entreprise par Lavoisier et ses disciples. Parmi les progrès accomplis, il suffît de rappeler la découverte de la fabrication de la soude artificielle, due à Leblanc, et qui a exercé une si grande influence sur le développement de l’industrie et de la richesse nationales. Mais, vers le milieu du siècle, le mouvement dont il s’agit s’est sensiblement ralenti : on s’en rapportait volontiers à la gloire du passé, et l’on s’attachait à ses traditions. Les idées nouvellesqui avaientsurgi dans la science, et qui, depuis, l’ont rajeunie, ont été froidement accueillies et ont fait fortune de l’autre côté de la frontière. L’outillage scientifique, l’installation et la dotation des laboratoires étaient restés, à quelques exceptions près, dans l’état où ils étaient au commencement du siècle. Pendant ce temps, les pays voisins, l’Allemagne à leur tête, se mettaient à l’œuvre. Dans tous les centres importants, des laboratoires se sont élevés, magnifiquement construits et libéralement dotés. Aucune ressource n’y fait défaut à ceux qui enseignent et cultivent la science, comme à ceux qui veulent s’y initier. Ces derniers s’y pressent en grand nombre. C’est une phalange compacte, et les vétérans qui ont acquis une instruction solide se répandent, chaque année, dans les rangs de la société, les uns poursuivre la carrière de l’enseignement, le plus grand nombre pour se vouer aux arts industriels. C’est ainsique les laboratoires sont à la fois des écoles de liante science et des pépinières d’hommes pratiques. El qu’on ne croie pas que la distance soit si grande entre la théorie et l’application industrielle. Ce rapport aurait été écrit en vain, s’il n’avait pas mis en lumière la haute influence de la science pure sur les découvertes de l’industrie. Si, par malheur, le foyer scientifique devait s’affaiblir ou s’éleindrc'un jour, les arts pratiques seraient voués à une décadence rapide. Ce sont donc des dépenses productives que celles
CONCLUSION
qu’un pays consacre à la science el à l’instruction supérieure, et l’Allemagne n’a pas tardé à recueillir les fruits de sa prévoyance. 11 y a trente ou quarante ans, l’industrie y était à peine née : elle y est puissante au jourd’hui. Les diverses fabrications qui font l’objet de ce rapport nous en fournissent un exemple bien frappant, mais qui, heureusement pour notre pays, ne se reproduit pas dansd’autres branches du travail national D’après une évaluation approximative, mais qui ne paraît pas s’éloigner beaucoup delà vérité, la valeur des matières colorantes artificielles a atteint, l’année dernière :
En Allemagne 50,500,000 fr.
(dont 15,000,000 fr. pour l’aliznrine).
En Suisse . 7,000,000
En Angleterre 9,000,000
En France 7,000,000
On le voit, l’industrie dont il s’agit, et qui est, entre toutes, une industrie savante, a pris en Allemagne un plus grand développement que partout ailleurs. Et pourtant on ne saurait méconnaître le nombre el la valeur des découverts dont cette industrie est redevable cà la France. La fuchsine, le bleu de Lyon, le violet de Paris, le vert lumière, la safranine, les bleus de diphénylamine, sont des produits français, mais qui n’ont pas tardé, comme l’ont souvent fait les idées dirigeantes ellesmêmes, à s’acclimater ailleurs. Les noms de MM. Ch. Lauth, Ch. Girard, de Laire, Coupier, Bardy, Dusart, Béehamp, qui sont venus si souvent sous notre plume, et, dans une sphère un peu différente, celui de l’éminent M. Schützenberger, sont associés à de nombreux et beaux travaux, et si, dans ces derniers temps, les découvertes de l’alizarine artificielle et de l’éosine ont placé au premier rang, à côté de l’illustre M. Ilofmann qui l’occupe depuis longtemps, d’honorables chimistes
CONCLUSION
allemands, les savants de notre pays vont redoubler d’ardeur et soutiendront avec honneur cette lutte pacifique, lorsque les pouvoirs publics aurontenfin mis à leur disposition les moyens de travail réclamés depuis si longtemps. Au demeurant, malgré les conditions défavorables que nous venons d’indiquer, la France a fait bonne figure à l’Exposition de Vienne, dans les arts chimiques aussi bien que dans d’autres branches du travail. Sur 421 grands diplômes d’honneur attribués auxexposantsdumonde entier, laFrance en a remporté85. Les vitrines denos exposants attiraient tous les regards, et parla variété et par la qualité des produits, comme aussi par l’élégante disposition des objets.
Des fabricants aussi habiles que MM. Poirrier,Coupier, Laurent et Casthelaz, Meissonnier, Guinon fils et Ce, Guinon jeune et Picard, Thomas et C% etc., porteraient certainement au plus haut degré la prospérité de leur industrie, s’ils n’étaient gênés trop souvent dans l’exploitation de leurs découvertes ou de celles des autres par la législation sur les brevets d’invention, et surtout par le défaut d’uniformité de celte législation dans les différents pays de l’Europe.
En France, chacun est libre de breveter soit un produit nouveau, soit une application nouvelle d’un produit connu, soit un nouveau procédé de fabrication d’un produit donné. En Angleterre, les^ispositions de la loi sont à peu près les mômes. Dans l’Empire allemand, les brevets ne sont valables qu’à la condition d’ètre agréés par une Commission d’examen. La Suisse n’admet pas de brevets. L’industrie s’y exerce librement, et la propriété d’une invention n’y est pas protégée. Ces conditions disparates créent une situation difficile à l’industrie française. En effet, tous les étrangers sont libres de breveter leurs produits ou leurs procédés en France, tandis que nos nationaux ne peuvent exploiter une découverte en Allemagne
CONCLUSION
qu’à la condition de ia faire reconnaître par une Commission étrangère. En Suisse, ils ne peuvent pas l’exploiter du tout, ou du moins n’ont aucun privilège contre le premier venu, qui est libre de copier leur brevet en France et de l’exploiter tranquillement de l’autre côté de la frontière. Ce sont là de graves inconvénients. Il serait donc important d’arriver à une entente avec les puissances étrangères, dans le but dérégler la propriété des découvertes industrielles par des conventions internationales, comme on est parvenu à régler, par les mêmes voies, la propriété littéraire.
Nous donnons, en terminant, la liste des récompenses qui ont été attribuées aux exposants français, dans l’industrie qui a fait l’objet spécial de ce rapport.
GRANDS DIPLÔMES d’ HONNEUR.
MM. I’.ardy (Charles), travaux importants relatifs à la fabrication des couleurs d’aniline.
Coupifr (Théodore), production de couleurs d’aniline sans acide arsénique.
Girard (Charles) et de Laire, découvertes relatives à l’industrie des couleurs d’aniline.
Lauth (Charles), découvertes relatives à l’industrie des couleurs d’aniline.
Poirrifr (A.), fabrication des couleurs d’aniline.