DU ZEND, DU PÂLI
On savait depuis longtemps que le bouddhisme ne s’était pas moins répandu au nord (pi au midi de l’Inde : on l’avait trouvé établi en Chine, au Tliibet, chez les Mongols. Tous ces peuples avaient traduit dans leurs langues les livres sacrés de la religion qu’ils avaient adoptée; mais, si précieuses que fussent ces traductions, elles ne pouvaient tenir lieu des textes originaux qui, on le pressentait, avaient dû être rédigés en sanscrit. On les pouvait croire perdus pour toujours, quand M. Hodgson, résident anglais à la cour du Népal, eut la gloire de les découvrir dans les monastères de cette contrée. Avec une libéralité qu’on ne saurait trop reconnaître, il envoya à la Société asiatique de Paris la copie de quatre-vingt-huit manuscrits sanscrits renfermant les livres canoniques et ce qu’on pourrait appeler la Bibliothèque des Pères du bouddhisme.
C’est sur ces matériaux qu'Eugène Burnouf se mit à l’œuvre. Il publia en 1 844 le premier volume (le seul qui ait paru) de son Introduction à F histoire du bouddhisme indien '. 11 y donne l’analyse et la critique des livres du Népal, les répartit entre les sectes qu’ils représentent, expose la doctrine qu’ils renferment et fixe la date des conciles auxquels ils se rapportent. Le second volume devait contenir un travail parallèle sur les livres provenant de Ceylan, du Birman et de Siam ; il devait présenter en outre la comparaison des deux collections du nord et du midi, qui appartiennent à des rédactions différentes; il devait enfin retracer l'histoire des origines du bouddhisme. Ainsi une religion qui, depuis plus de vingt-trois siècles d'existence, a produit un nombre presque infini de sectes et de doctrines divergentes, et qui, chassée de son pays natal, s’est propagée dans la plus grande partie de l’Asie, aurait été étudiée dans ses principaux documents, provenant des contrées les plus éloignées, et aurait été ramenée h son unité primitive.
Avant de publier le second volume de son Introduction à l’Iiis-
1 Paris , Imprimerie royale , t vol. in- A 9 .
foire du bouddhisme , l'auteur voulut faire connaître au public le texte d’un des livres sacrés du Népal. Dans cette intention, il avait choisi le Lotus de la bonne loi, l’un des plus importants soûtras bouddhiques; à sa traduction il ajouta vingt et un mémoires, dont quelques-uns examinent des points essentiels dans l’histoire de l’Inde. Il faut au moins citer le mémoire où il propose une interprétation nouvelle des inscriptions du roi Asoka, chef-d’œuvre de science solide et sagace. Le Lotus de la bonne loi parut seulement après la mort d’Eugène Burnouf 1 . Par l’immense quantité de matériaux relatifs au bouddhisme du sud, par les nombreuses traductions d’ouvrages singhalais et birmans qu’on trouva dans ses papiers, on peut mesurer l’étendue des recherches que la mort a interrompues.
C’est par la comparaison du sanscrit qu’Eugène Burnouf avait fait revivre le pâli et le zend. Aussi ne perdit-il jamais de vue, au milieu de ses autres travaux, la littérature brahmanique, qui nous présente la langue sanscrite dans sa forme la plus pure. Comprenant que, pour avancer l’intelligence de cet idiome, rien n’était plus urgent que la publication des textes, il entreprit l’édition et la traduction du plus étendu et du plus populaire des poëmes cosmogoniques de l’Inde, le Bhdgavala pourdna 2 . C’est un vaste recueil de légendes poétiques, philosophiques et religieuses, reste de tous les âges et témoin de toutes les transformations qu’ont traversées les doctrines brahmaniques. Quoique cepoëme, comme tous les autres du même genre, semble absolument étranger à l’histoire, il est lui-même un document historique de la plus grande valeur : car les pourânas peignent l’état d’esprit qui a produit la
1 Paria, Imprimerie nationale, 1869, 1 vol.
1 Le Bhâgavoia pourâna ou Histoire poétique de Kriehna , 18A0-67, 3 volumes in-folio faisant partie de la Collection orientale. Le dixième livre de ce
grand poème, dont la publication est restée inachevée , a été traduit d'après f hindoui par M. Th. Pavie. M. Hauvette-Besnaull a donné, d'après le texte sanscrit, la traduction d'nn célèbre épisode du même livre.
DU ZEND, DU PÂLI, civilisation indienne, sur laquelle res compositions, lues ou connues de tous les Indous, ont à leur tour influé profondément. Dans les préfaces insérées en tète du premier et du troisième volume, Eugène Burnouf discute avec une sûreté et une hauteur de vues incomparables quelques-unes des questions qui se rattachent à ce poëme. Il va rechercher jusque dans les Védax l’origine des dieux et le germe des légendes brahmaniques, et en nous retraçant leurs modifications successives, il nous présente en raccourci l'histoire de la pensée indienne.
Ce n’est pas assez d’avoir caractérisé les principaux ouvrages d’Eugène Burnouf: il nous faut encore montrer la part qui lui revient dans les progrès de la grammaire comparative. Il a fait entrer le pâli et le zend dans la famille des langues indo-européennes. 11 a démontré que le pâli, à peine connu de nom avant lui, se rattache au sanscrit par des liens de môme nature, quoique plus étroits encore, que ceux qui unissent l'italien au latin. Il a de même établi les lois qui permettent de trouver sous chaque forme zende la forme sanscrite correspondante. La certitude de ces lois reçut une éclatante confirmation, quand la publication des textes védiques vint prouver un peu plus tard que certaines formes sanscrites, qu’il avait restituées par conjecture d'après l’analogie du zend, s’étaient réellement conservées dans ces antiques documents.
Nous n’aurions pas donné une idée complète de l’influence exercée par Eugène Burnouf sur les études indiennes, si nous ne disions ici quelques mots de son enseignement. Les textes les plus difficiles , accompagnés des gloses des commentateurs indigènes, formaient le sujet habituel de ses leçons. Mais ce qui a laissé surtout dans l’esprit de ses auditeurs un souvenir ineffaçable, c’est son explication des Védax, alors à peine connus et dont il fut le premier à comprendre l’importance capitale. A l’abondance de vues, à la connaissance exacte des moindres détails, à la prudence de méthode qui distinguent ses ouvrages, il joignait dans ses leçons la vie et la chaleur que donnent la parole , l’accent et le geste.
Autour de sa chaire du Collège de France, Eugène Burnoui' a vu réunis des disciples qui continuent aujourd’hui son enseignement dans tous les pays de l’Europe: à Oxford comme à Turin, à Tubingue comme à Copenhague, d’éminents professeurs se font gloire du titre d’élèves d’Eugène Burnouf. 11 a exercé durant sa vie une sorte de royauté incontestée sur la science, et sa mort a laissé en Europe un vide qui n’a pas été comblé.
Comme Eugène Burnouf l’avait pressenti, les études sanscrites convergent de plus en plus vers les Vida». C’est là en effet le point de départ et le nœud de la civilisation indienne : croyances religieuses, rites, philosophie, science, poésie, institutions, tout découle de là ou y a été rapporté avec art. Mais l’iiiterprétation de documents qui sont si loin de nous , par les idées encore plus que par la langue, est sujette à de grandes difficultés. Aussi ne faut-il pas s’étonner si une première tentative de traduction, comme celle de M. Langlois ', n’a pas surmonté tous les obstacles, ni résolu tous les problèmes. C’est seulement après de longs travaux préparatoires qu’on pourra espérer d’arriver à l’intelligence complète d'un texte aussi difficile.
Heureusement les Indous nous ont eux-mêmes facilité cette tâche : ils ont composé un grand nombre d’ouvrages destinés à expliquer et à commenter les Vedwi. Au premier rang il faut placer des traités grammaticaux appelés Prdliçdkhyas , qui sont peut-être les plus anciens travaux de grammaire qui aient été exécutés dans le monde. C’est le plus important de ces écrits, celui qui se rapporte au Itig- Véda, que M. Adolphe Regnier, s'avançant dans une voie inexplorée avant lui, a publié, traduit et commenté 1 2 * * . Son ouvrage est un modèle de critique pénétrante et sûre, et il a servi en effet de mo-
1 Hig-Véda ou Livre des hymnes , Ira- Pnttiçdkhya du Big-Yéda, 1857 - 89,3 vo-
duit du sanscrit. Paris, 1 868-5 1 , 6 vol. lûmes, publiés d'abord par articles dans
jjr. in- 8 8 . le Journal asiatique.
* Etudes sur la grammaire védique.
pu zeni). du p Ali.
dèle à plusieurs travaux analogues publiés depuis par d’autres savants. Dans un second ouvrage, M. Adolphe Regnier soumet quelques hymnes du Rig-Véda à une analyse grammaticale rigoureuse, et il nous donne le résultat de ses observations sur un sujet encore à peine étudié, la syntaxe sanscrite
Les recherches relatives aux Véda* n'ont pas fait oublier le reste de la littérature indienne. Dans cet immense ensemble d’ouvrages de toute nature, l'histoire seule semble faire défaut. Cependant il existe une chronique des rois du Rachmir qui, à côté de traditions fabuleuses, contient le récit d’événements authentiques. Sous le patronage de la Société asiatique, M. Troyer a donné le texte et la traduction française de ce livre a .
Si l’histoire n’est que faiblement représentée dans la littérature sanscrite, l'épopée a donné naissance à des compositions si gigantesques, que pendant longtemps on a dû se contenter d’en faire connaître des épisodes. M. Théodore Pavie et \1. E. Foucaux ont traduit des fragments du Mahdbhdrata. Mais le dévouement de M. Hippolyte Fauche ne s’est laissé effrayer ni par la longueur, ni par la difficulté de la tâche ; après avoir interprété tout le théâtre de Kâlidâsa, après avoir transporté en français le Rdrndyana tout entier, il a entrepris de nous faire connaître l’immense composition du Mtihdbhdrala : sept volumes de cette traduction sont déjà terminés’.
Un travail de cette nature intéressera surtout l’historien. C’est plutôt au littérateur que s’adressent MM. Émile Burnouf, de Dumast, Eichhoff, Lancereau, Parisot, Pauthier, Sadous, qui ont donné de nouvelles traductions de quelques ouvrages ou épisodes célèbres. Pour faciliter l’accès de la langue sanscrite, des grammaires ont été rédigées par MM. Émile Burnouf et Leupol, Des-
1 Etude sur l'idiome des Vèdas et les origines de la langue sanscrite , 1 855,
* Rddjatarangini , ou Histoire des rois du Kachmir, publiée en sanscrit et tra-
* K Lui, -s orientale*.
duilc en français par M. Troyer. Paris, i84o-5a, 3 volumes.
* Le Mahdbhdratii , 1863-67. Paris, Durand.
tk
(franges, Oppert et Rodet. L’n dictionnaire sanscrit-français et une chrestomalhie sanscrite ont été publiés à Nancy par MM. Emile Rurnouf et Leupol.
En résumé, les études sanscrites, quoique cruellement atteintes par la mort d'Eugène Burnouf, n’ont pas cessé de gagner en étendue, sinon toujours en profondeur, dans notre pays. La belle collection de manuscrits bouddhiques formée à Ceylan par M. Grimblot, et récemment acquise par la Bibliothèque impériale, donnera, il faut l'espérer, un nouvel essor aux recherches sur la littérature pôlie, à peu près délaissée depuis quinze ans.