‹ Progrès et bonheur; philosophie, morale et science du progrès et du bonheurChapitre 2 sur 30 · QUELQUES MOTS EXPLICATIFS · texte numérisé non relu

QUELQUES MOTS EXPLICATIFS

La philosophie devrait être, par excellence, la science de la vie. Loin de s'isoler de ses conlempo- ■ rains, le philosophe, qui prétend servir la vérité, devrait se rapprocher d'eux, sonder leurs misères, leurs ioies et leurs douleurs. Sa pensée, en se promenant . au-dessus des intérêts immédiats qui obscurcissenl nos iugemenis, devrait éclaircir leur tond, leur valeur èl leur but. Son œil devrait s'eUorcer de voir ' plus loin et considérer les choses de plus haut. C'est . pourquoi la philosophie, au vrai sens de ce mol, devrait guider ceux qui s'égarent dans le dédale des poursuites mesquines, y perdent avec les avantages réels de la vie, la dignité et la valeur de leurs idées.

Il ne jaut pas confondre la philosophie en général avec l'un de ses embranchements, la métaphysique. . Limitée à quelques problèmes mystérieux et complexes, celle-ci peut continuer à être une science 1ermée que les esprits exceptionnels cullivèrent de tout temps, pour les avides des secrets transcendants: . Sous ses formes variées, la métaphysique, qui s'étend

FiNot. — Progrès et Bonheur. l

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céleste, 'fmf partie" inré'<}ràntè de l'ihlelligence humaine. S^e^ spéculations la tiennent éloignée de la vie réelle et du monde, et cet éloignement même constitue une condition essentielle de son existence. Elle n'est pas pour cela inutile.

La filuic' bienfaisante âescerid souvent (Ces Twialeurs innoupçonnées, ra[eunit et féconde la lerre.

.)iais à côté des mystères impénétrables de l'Univers, il ij a ceux de l'homme qui évolue à travers les douleurs et les /oies. C'est'à la philosophie de s'en emparer et de nous mener vers la vie, par la vie, pour là vie. Comme une abeille qui lait du miel avec le butin cueilli sur foules les lleurs, le philosophe a pour mission de se pénétrer de toutes les connaissances afin de les utiliser en faveur de sa science suprême ■■ et par excellence humaine.

Son but grandiose el sacré lui commande de ne ■ rien abandonner, qui puisse élargir et embellir l'existence. Que ce soit la morale ou la religion, la logique ou la psychologie, les sciences naturelles ou les lettres et les arts, le philosophe devrait synthétiser et harmoniser leurs données directrices, afin de les ramener au service de l'homme.

" I^enser, c'est unir et lier », d'après la définition . de liant. Le philosophe, penseur par excellence, doit, avant tout, tendre vers ce but et se faire, selon le con- ' seil d'Auguste Comte, de la généralité, une spécialité supérieure.

Dans ses rapports incessants avec les idées el les i choses, il devrait gagner une- largeur d'esprit suffisante pour rejeter tous' les préjugés et briser ■

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les entraves qui empêchent le triomphe de la rérîlé sous toutes ses formes.

La matière qu'il travaille de même que ceux pour qui il écrit, l'obligent à être clair et précis. Son but influe sur sa méthode, sa manière de raisonner, et ta jusqu'à façonner sa langue. Sa pensée-doit être franche el rectiligne, exempte de toute exagération de forme et de fanfaronnade d'esprit ; il doit être simple et véridique, impartial et pondéré dans ses jugements et surtout aller droit au but, sans se perdre dans des sentiei-s d'à-côlé et hors de la route qu'il doit franchir, en compagnie de ceux qui lui font l'honneur de le suivre.

Il n'abandonnera pas pour cela les graves problèmes intellectuels, mais il les subordonnera à la vie. Que ce soit la question du libre arbitre, de la genèse de nos idées, de la connaissance, de la suggestion comme force vitale, de fexpérience religieuse ou du sous-conscient, un philosophe digne de ce nom ne saiera les négliger. Il n'oubliera point leur force vitale et en fera des rouages, s'adaptant au but qui ne. cesse de le guider et l'animer.

Et il devra réaliser cet effort librement et avec indépendance. En refetunt les préjugés et les habitudes erronés, contractés par nos sens el notre entendement, il s'efforcera de gagner une intuition directe des choses et des idées. Après avoir déménagé de son esprit les erreurs léguéen par ses devanciers, il se servira de son Intellect comme d'un instrument de précision neuf, capable de suivre la vie et d'en tirer les enseignements méconnus ou inconnus. Là où le commun des mortels subit instinctivement les procédés

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presque innés de la méthode de pensée et d'observation déjectueuse, des principes et des idées entachée par des pratiques usuelles, le philosophe rompant avec les vices invétérés de notre idéation mesquine et de notre activité fiévreuse et irraisonnée, saura laire valoir, dans un domaine déblayé, les vérités nouvelles, devenues des forces inexploitées. Il les recherchera à leur Source. Il les examinera avec des yeux que n'obscurcissent pas les intérêts, le faux traditionalisme ou l'aclivité hâtive. Car sa pensée non seulement lui permet d'observer la vie du dehors, mais elle l'oblige aussi à la vérifier par la vision et la contre-épreuve du dedans.

Tout devra ainsi contribuer à faire du vaste système de la vie qu'est la philosophie, un soutien de l'homme, une source du bonheur, une règle de conduite, devant réaliser l'équilibre el la paix intérieure, appropriés à l'état des connaissances du temps.

Ainsi comprise, la science philosophique pourrait' regagner sa splendeur et son utilité d'autrefois. Rattachée à la vie, ellene cessera de dominer et de guider les hommes. Rappelons celle de l'antiquité, la philo- , Sophie de Soerate, de Platon ou d'Aristote, celle des stoïciens ou des épicuriens qui, à travers des siècles ■ n'ont cessé de vivifier notre conduite.

Kant lui-même doit une part léonine de son influence à sa philosophie pratique, de même que , Sc^openhauer ne la doit qu'à la révision des valeurs de la vie.

Que sont devenus, par contre, les milliers de philosophes dialectiques qui n'ont travaillé que pour augmenter les charades de noire raisonnement!

QUELQUES MOTS ESPllCATIFS

Cette préoccupation des lins pratiques nous guidera même dans la disposition des chapitres de ce' volume. Loin d'aller contre la vie, il laut aller avec la vie. La morale et la science des mœurs ne font que relléter les conceptions ayant cours dans une société donnée. La pratique courante proiette ses rayons el ses ombres, et ce n'est qu'à leur suite qu'arrive la doctrine théorique dont la construction se lait surtout avec des matériaux que lui abandonne le réel.

Le nouveau monde qui se dresse en regard du nôtre, non seulement dans le domaine politique et économique, mais aussi dans celui de la pensée, nous a donné, à ce sujet, maints avertissements. Non seulement il ne se laisse plus dominer par notre philosophie, mais il nous envoie la sienne, plus près de la vie, comme celle du pragmatisme qui vaut, du reste, bien moins que les espérances qu'elle avait suscitées.

La philosophie devra abandonner de plus en plus le palais ensorcelé où on l'avait enfermée. Il faut qu'elle aille se promener parmi les hommes, afin qu'elle devienne à la lois leur maîtresse et leur servante, leur guide et leur amie compatissante, qui, utilisant les vérités conquises, puisse en laire une échelle miraculeuse, permettant aux hommes de se hausser au niveau des dieux...

Le drame théâtral, musical, en concentrant les péripéties de la vie, en lait ressentir l'intensité; il en est de même de la philosophie. Elle devrait rendra plus

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réelle, plus palpable et plus compréhensive notre existence.

Variée comme la vie, elle procède par une mullipliciié de méthodes, comme elle se base sur une richesse inlinie de taits et d'observations ; seulement, contrairement à la science qui procède de l'extérieur à l'intérieur, la philosophie nous mène par la voie de l'introspection et du monde intérieur à celui du dehors.

C'eut appliquée au problème du Bonheur que se montrera dans tout son éclat, la {orce bienlaisanle de la philosophie.

Cette façon de comprendre les devoirs modernes de notre science, porte en elle-même quelques dangers. Car un malentendu, vénérable comme l'âge du livre, sépare plus Iréquemment qu'on ne le croit l'auteur de son lecteur. Instruit et averti, ce dernier apporte avec lui au banquet de ta pensée la plupart des plats qui devraient l'y attendre. Le livre ne sert d'ordinaire qu'à mettre en mouvement ses aspirations endormies ou ses idées préconçues. En leuiltetant les pages, il se chante à lui-même ses mélodies apprises, fausses ou surannées. Il admirera son auteur d'autant plus qu'il pourra le mettre plus facilement d'accord avec sa propre musique. Plus il sera Intelligent, plus il forcera le sens des mots et des idées.

Nous lisons aussi et surtout avec nos tempéraments et nos passions. Les haines et les enthousiasmes que nous inspirent certains livres, gisent en nous-mêmes et les écrivains se trouvent souvent honorés ou loués pour des fautes ou des mérites, qui leur sont complètement étrangers.

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Ces inconvénients grandissent avec l'universalité at l'intensité du su/e(. Plus celui-ci rentre dans nos préoccupations, et plus il surexcitera et mettra en émoi nos conceptions déjà formées et cristallisées.

Quoi de plus général que le problème du Bonheur, qui remplit toute notre existence? Je ne ferai point l'infure à aucun de mes lecteurs de le croire incapable de m'ollrir sa solution toute prête. Car il n'y a pas de question plus rebattue en philosophie, dans les lettres ou dans la vie. Dans l'antiquité, Vcuron avait compté iusqu'à 288 solutions du bonheur. Et encore Varron n'était pas très au courant de ta pensée des siècles écoulés. De nos jours, sans crainte il'élretaxé d'exagération, on pourrait relever f'eztslence de quelques milliers de théories concernant le bonheur social et individuel. Le nombre des doctrines du bonheur pratique se trouve encore mùl- ■ tiplié par celui des doctrines morales, dont il est l'ingrédient et le dérivatif. Car, en dehors de la doctrine kaniiste, il n'y en n'a pas eu et il n'y en n'a pas non plus de nos fours qui oserait se passer de ses fondements.

Evident ou soigneusement caché, le Bonheur laisse ses infilti^tions profondes dans toutes les morales et chez tous les moralistes.

Il faut donc avoir un certain courage pour reprendre un sujet, qui se rattache à la première pensée humaine, ou peut-être, il ne faut pour cela que beaucoup de modestie. Comme le problème ne passe pas pour être résolu, c'est qu'on l'avait mal résolu. Et l'on ne risque rien à se tromper en compagnie de •quelques milliers d'esprits d'élite. '

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Nous commencerons par examiner la philosophie du Bonheur et nous nous eHorcerons d'en explorer tous les alentours. Nous verrons le Bonheur sortir comme un produit empirique de la suggestion^ de l'éducation et de tant d'autres lacteurs, comme la religion et surtout la religiosité, envisagées comme forces sociales et morales (Première partie).

Ressenti comme' un besoin universel, inévitable cl indéracinable, le Bonheur soumis à une discipline morale se présente sous forme d'une science. Celleci est basée sur une loi aussi indiscutable dans la sphère humaine que celle de la gravitation l'est dans le monde cosmique. Le présent et le passé de tous les . systèmes moraux apportent leur appui à. cette thèse (Deuxième partie).

La pratique de la vie ne lait du reste que la corroborer et la fortifier. En descendant des hauteurs philosophiques et métaphysiques, nous retombons dans ie domaine de la vie pratique. Nous assistons dans une sorte de laboratoire à la production, à la d^usion et à l'utilisation de ta force motrice qui n'a iamais cessé de gouverner et continue à gouverner le monde (Troisième partie).

La loi du Bonheur, loi par. excellence dynamique, évolue K vers le mieux », signe . essentiel du Progrès. Tous les deux se suivent souvent et, s'identifient au bout du compte dans leurs tendances sociales. Le Bonheur et son corollaire, le Progrès, ' embrassent.

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QUELQUES UOTS EXPLICATIFS 'J

animent et lont avancer la vie individuelle et collective (Quatrième partie).

Celle série de postulats posés et démontrés^ la vie et l'activité humaines gagnent en ampleur. Elles accusent avant tout un but raisonné qui, par ricochet rend plus interne notre énergie. Nous y puisons en outre Famour anobli de la vie. et une loi optimiste dans ■ l'avenir (Conclusion).

H est nécessaire de distinguer entre la solution d'un problème et une simple tentative de vouloir le laire avancer, et c'est à quoi se borne l'ambition de cet ouvrage.

Après avoir évité les êcueils des roules suivies, nous avons eu recours, grâce aux progrès réalisés par la plupart des sciences, à de nouveaux moyens d'investigation. Tout en gardant certaines analogies inévitables avec les eflorts de nos devanciers, noire travail s'en distingue essentiellement. Les accords identiques en se joignant différemment, lorment des ■ symphonies nouvelles. Et nous ne saurons assez mettre en garde nos lecteurs contre les sensations dudéià vu et du déjà connu. La chasse aux ressemblances est d'un art facile et décevant, car il est louiours plus aisé de faire ressortir la dissemblance que de noter les ressemblances. Méfions-nous de notre esprit, qui se contente de l'analogie apparente des choses, et refuse de s'asseoir au seuil de la réalité.

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Quoi en apparence de plus identique que le point de départ de Saint-Augustin et de Descartes. En foisanl de la conscience de la pensée la baSe de sa philosophie, Sainl-Augustin a paru donner par anticipation tout le contenu de la doctrine cartésienne. Si (e me trompe, je suis : si fallor, sum de Saint-Augusliiin'est pas autre chose que le Cogilo ergo sum...

El pourtant celte similitude frappante, ou, si Von préfère, l'emprunt ou l'imitation, n'a point empêché Descaries de créer une des méthodes les plus productives 6n enseignement. Du reste, l'atteniion soutenue ira moins vers notre ouvrage qu'au prolil des méditations établies, en commun, avec nos lecteurs.

Des poètes et des philosophes inconscients dorment en nous tous. Nous créons la vérité et la beauté eii collaboration avec le monde extérieur et en retravaillant les sensations qu'il ne cesse de nous fournir. Or, celle.s~ci tout en restant le plus rapprochées des phénomènes du dehors, ont touiours quelque chose de plus, et ce sont les morceaux de nos âmes et de nos consciences.

Chaque eflort de notre pensée ne peut que l'enrichir et la rénover. Et notre suiet, quoique vieux de quelques milliers de siècles, est d'une ieunesse éternelle, toujours aussi frais et riant qu'à l'aurore du monde, lorsque les premiers hommes scrutaient avec leur ardeur iuvénile ta raison et le but de leurs ioies et de leurs soul\rances... '[

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