‹ Progrès et bonheur; philosophie, morale et science du progrès et du bonheurChapitre 3 sur 30 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

SnggesUon et Bonlienr

Nous avançons dans l'espace avec une vitesse de quelque soixanle-dix mille kilomètres à l'heure. Liés au système solaire, nous subissons son sort, et il nous tait changer de place à chaque minute. Une loi implacable nous jette vers la constellation d'Hercule, avec une précipitation telle que toutes les vitesses réalisées par l'homme ne sont, en regard de celle-ci, que de simples jeux d'entants. Chaque vingt-quatre heures écoulées nous poussent en avant de 1.680.000 kilomètres ! Toujours plus loin, toujours vers le goultre de l'inconnu î Jamais, au grand jamais, ni la terre, ni le soleil ne se retrouveront plus au même endroit.

Où allons-nous ? Comment se tait-il que les âmes les plus rebelles au déplacement, marchent avec sérénité d'une taçon vertigineuse, peut-être, vers le pré- . cipice du non-être?...

Ce qui trouble les humains, ce sont exclusivement les phénomènes de leur conscience. Tant qu'elle reste fermée aux événements du dehors, ces derniers n'exis-

tent pas pour nous. Nous ne pensons point à ce voyage forcé, à ce déplacement ininterrompu que la terre subit depuis son origine.

Nous nous laissons pourtant émouvoir par l'aspect d'une comète, petit papillon sidéral, dont la renconire avec la terre est presque impossible. Pour nous faire un mal quelconque, il aurait fallu que la comète croisât l'orbite planétaire au moment juste où la planète y passe ! Chose presque inadmissible ! Pensons ^ l'immensité de l'espace et du chcmia parcouru par la terre dans sa translation annuelle autour du soleil. Et tandis que presque toute l'humanité considère avec angoisse la rencontre de la comète avec la terre, personne de nous ne se soucie de cette véritable marche à l'abîme dans laquelle nous sommes englobés sans relâche depuis des siècles et qui, d'un moment à l'autre, pourrait engloutir tout le monde solaire et ses destinées...

Prenons un autre exemple. Xous le puiserons dans le même domaine cosmographique, dont les lois et les phénomènes se montrent à nous avec le maximum de précision, d'exactitude et de clarté.

Des centaines de millions d'hommes aspirent à aller au ciel. De leur vivant, ils élèvent à chaque moment leurs yeux vers les hauteurs qui nous entourent. Ils y cherchent une consolation à leurs maux et une espérance devant les délivrer des malheurs du présent. Des âmes pieuses supplient la Providence, dans des prières touchantes, de leur accorder, comme une grâce suprême, le séjour au ciel. Les prêtres et les prophètes, les hommes saints et sages, leur font espérer cette récompense divine, qui devra couronner

PHILOSOPHIE DIT ROXHEiilt i:r :

ieor vie- d'ici-bas. Bercés par cette douce promesse, des millions de générations et des millions d'hommes ont souffert et travaillé, entretenus par la foi ardente de pouvoir séjourner un jour, le plus lard possible, au ciel, qu'ils n'ont pourtant iamais cessé d'habiter. Car la terre n'est qu'une simple étoile, qui, à linstar de tant d'autres myriades de ses semblables, fait partie du firmament céleste. Nous sommes tous nés ■ au ciel. Nous habitons tous le ciel. Nous n'aurons même jamais la chance ou la malchance de pouvoir ■ le quitter.

Une fois délivrés de nos corps, nos âmes immortelles, elles-mêmes, ou pour ceux qui n'y croient pas, la mémoire des exploits accomplis de notre vivant, ■ ou des idées lancées à travers l'espace; ne cesseront dé demeurer au ciel.Devant cette destinée implacable qui nous y rive, la question devrait même se poser : ' Comment ne pas aller au ciel ou comment pourraiton le quitter ?

Nous commettons même une sottise en cherchant le ciel au-dessus de nous. Le firmament universel ne connaît ni le haut ni le bas. L'illusion du contraire est semblable à celle qui nous a fait croire pendant des siècles au mouvement du soleil autour de nous-mêmes. Car la terre non seulement ne repose sur rien, raais elle ne tient à rien. De même que les autres mon* des innombrables qui gravitent autour de leurs soleils, notre terre, malgré ses rotations successives, s'achemine avec son système solaire vers l'inconnu.

Envisagée d'un autre monde, elle n'est qu'une simple unité dans le nombre des trillions d'étoiles qui . peuplent le ciel...

16 ' PHOGHBS ET BONHEUR

L'humanité ne cesse ainsi d'être înfatigablemËnt le jouet des choses qu'elle ne voit pas ou de celles qu'elle ne se donne pas la peine de comprendre.

Il en est de même dans tous les domaines de son activité et de sa pensée: Elle se rend malheureuse pour des idées fausses ou parce qu'elle ferme ses oreilles aux choses vraies. Lorsqu'une erreur a reçu une consécration du temps, elle devient invincible et invulnérable. L'homme se laisse guider par elle<et commet même des crimes ou des sottises en son honneur. Ces erreurs forment, avec le temps, un trésor sacré de ses préjugés. Et ceux-ci nous font soufirir souvent et nous font dévier de la vie normale, presque toujours. Leur fausseté passe inaperçue, car l'humanité n'y pense point.

Contrairement aux lois, qui régissent les êtres et les choses, les erreurs semblent plus fortes en vieillissant. Il ne s'agit, heureusement, que d'une solidité de surface. Pareilles aux vieilles idoles, elles continuent à rester debout, jusqu'au moment où quelque imprudent ou quelque audacieux leur donne une chiquenaude. Elles croulent alors du coup, en empoctànt dans leur chute, les regrets et les lamentations des fidèles. Nos croyances religieuses, sociales bu philosophiques, sont remplies de ce genre d'erreurs. Bien moins sûres et moins vérifiables que la science des étoiles, elles se trouvent enveloppées d'une atmosphère épaisse de superstitions. Gelles-ti encombrent la route et empêchent la vérité étouffée de se faire jour et le bonheur, sort naturel des humains, de se tracer son chemin. i

Nous avons démontré ailleurs combien les préju-:

PHILOSOPHIE DU BONHEtB 17

gés devenus de mauvaises suggestions sur les phénomènes de la mort empoisonnenl l'existence des vivants, de même comment ceux de l'inégalité des races soumettent à des souffrances imméritées non seulement ses victimes, mais aussi leurs exploiteurs. Nous sommes ainsi presque toujours malheureux parce que nous ne vivons et n'agissons que poussés par des préjugéssur le bonheur.Notre conscience faite de conceptions fausses et illusoires, ne nous renvoie que des sensations de tristesse ou de désolation. L'homme est devenu ainsi infiniment malheureux dans son impuissance de ressentir le bonheur.

Nos sentiments et nos pensées s'infiltrent dans les objets qui nous entourent. Nous animons l'inanimé. Nous lui donnons souvent plus que nous ne possédons nous-mêmes. Les reliques baisées pendant des siècles semblent cacher en elles des sources de puissance et de bonté. Les chrétiens entrés dans les pagodes chinoises ou les temples égyptiens, s'y trouvent enveloppés d'une ambiance qui sème dans leursâmes, l'attendrissement et la foi. Le plus modeste des cimetières de campagne nous suggère des pensées graves. On prête ainsi la vie à tout ce qu'on aime.

L'amour de la maison paternelle puise à cette source le meilleur de son culte, car les murs et les bois y abritent les sentiments et les axislences éteints.

On se rappelle le chant attendrissant de ce bouvier

FixoT. — Projrès et Bonheur. 2

18 PHOGRËS ET BONUEUB

norlhumbrien, à qui la croix radieuse et entourée d'anges parle en amie iîdèle el tendre. Ceadmon, car tel était son nom, l'aimait par-dessus tout et elle le lui rend au centuple. Elle lui apprend les mystères de la passion et comment elle a vu le Seigneur du genre humain monter sur elle...

Je ne connais point dans la littérature si riche de la Passion du Christ, un morceau comparable comme émotion et beauté. Et il n'y a qu'une croix puissamment adorée, qui ait pu prêter des accents aussi tendres à une âme simpliste, qui, inconsciemment^ atteint au sublime...

La contemplation de la croix a dicté aux humains bien plus d'actes vertueux que les enseignements de millions de prédicateurs. Et la liturgie catholique bien ins|)iréc admet le culte du bois de la croix.

Un péclieur endurci comme ce délicieux poète, Jacopone de Todi, le fameux docteur de Bologne, qui a abusé de toutes les sciences et de toutes les erreurs du monde, demande à la croix et obtient d'elle « cette âme contemplative qui triomphe du monde » et le chemin du Paradis pour y goûter les .« chants el les sourires d'une compagnie immortelle 'i.

Ifn simple morceau de toile, le drapeau, renferme en lui plus d'exhortations et d'appels au courage et au patriotisme que n'en sauraient inspirer les discours des chefs, parmi les plus autorisés.

Les objets vénérés et aimés nous rendent ainsi souvent en amour, en force, en héroïsme, tout ce que nous leur avons confié. Nos âmes se purifient, s'ennoblissent el s'élèvent à leur contact.

Mais combien ce. miracle devient plus facile.

n,g,i,7c.dbïG00'^lc

PIUlUSOPUIË du BONlItlR 10

plus divin, lorsque, au Heu d'opérer sur des choses mortes, il s'adresse directemenl à nos pensées, à nos sentimenis, à nos idées, ces parcelles vivantes de nous-mêmes.

Prêtons les enthousiasmes el la toi dont nous sommes capables à notre c<Mttception de la vie, et celle* ci s-itluminera pour nous de beautés et de splendeurs nouvelles. La vie deviendra de la sorte noble et purifiée, empreinte d'héroïsme et de confiance; douce cl sourianfe, pleine de bonté et de pitié célestes.

Pour avoir une vie belle et noble, il faut croire à la l)eauté et à la noblesse de la vie ; pour faire triompher l'amour du prochain, il faut croire à son prochain. Les miracles de la passion ne se manifestaient qu'aux âmes remplies de l'amour de la croix.

Descendons sur la terre et nous verrous combien notre existence de tous les jours évolue sous l'influence prépondérante de la suggestion. Celle-ci aide à la fois à la formation de nos âmes et de nos corps.

Voici une expérience entre mille. Dans son service de l'hôpital .-\ndral, le D'' Mathieu avait annoncé, il y a de cela une dizaine d'années, la découverte d'un médicament allemand qui guérissait radicalement la tuberculose. Son anliphymose, car telle était son nom, provoquait des miracles. Toute l'Allemagne était remplie des bruits de ses guérisons infaillibles el le médecin ne manquait point l'occasion d'en parler à ses malades. De plus en plus impatients, ils réclamaient^ à hauts cris l'application de l'antiphy*

30 PHOGItSS ET BOMUEUR

mose. Et puis, un beau jour, le D' Mathieu annonça l'arrivée du remède miraculeux. La joie fut grande, surtout lorsque le docteur procéda lui-même à rinjecliondu liquide. On pesa ensuite les malades, Soumis à ce traitement. Les effets furent réellement surprenants. La fièvre .des patients tombait à vue d'œil et leur poids augmentait de jour en jour. Certains d'entre eux avaient gagné jusqu'à trois kilos. Leur sommeil s'en ressentait avantageusement. Plus de nuits blanches. L'appétit est devenu excellent. Les expectorations diminuaient en même temps que la toux. Et lorsque le D' Mathieu arrêtait pour une raison quelconque l'injection de l'antiphymose, les phénomènes morbides augmentaient d'intensité.

Or, celte aniiphymose n'était autre chose que de l'eau stérilisée. La mise en scène ingénieuse, imaginée par le médecin, renforcée par l'attente fiévreuse du médicament, a créé une atmosphère de suggestion salutaire et efficace.

Empruntons à la thérapeutique moderne plusieurs autres cas, non moins concluants.

Presque chaque quart de siècle nous gratifie de toniques prodigieux. Jadis, c'était le fer qui était censé régénérer nos forces et nos organismes. Puis, nous avons vu les injections de Brown-Séquard. C'était ensuite le rôle des glycérophosphates, remplacés par les cacodylates, ayant comme base « l'arsenic organique ». Et puis, nous avons assisté au triomphe de l'urodonal, de l'eau de mer, et de tant d'autres panacées, qui agissent invariablement pendant un certain temps et disparaissent ensuite de la circulation. Essayez pourtant de faire revenir un malade

PHILOSOPHIE DU BONHEUR îl

à un médicament vieillot et démodé, qui ne bénéficie plus de la suggestion de la publicité sous ses formes infinies, et le remède aura cessé d'être efficace.

Que dire enfin des cures les plus excentriques qui, allant de la faim jusqu'à la soif, en passant par fa chaleur ou le froid, réussissent quand même à provoquer des révolutions bienfaisantes dans l'organisme. Rappelons surtout les 'i méthodes naturistes » dont la bizarrerie embrasse toute la gamme des trouvailles les plus abracadabrantes.

Et pourtant, des savants impartiaux et sérieux confirment les guérisons inattendues obtenues par les charlatans ou les médecins entreprenants ou simplement i< Imaginatifs ». Rappelons, dans cet ordre d'idées, les cures de Kneipp ou celles de Lindewiese, du fameux Schrotter.

On n'y permet de boire, aux malades, qu'un jour sur deux et encore !

Les« jours secs " on ne leur donne que de petits pains bien durs, tandis que dans les « journées humides », on leur distribue un demi-litre de vin. Malgré l'étrangeté de cette méthode, si souvent en contradiction flagrante avec les théories admises, les malades atteints de goutte, y guérissent souvent au même titre que les... avariés, les,., obèses ou les... eczémateux. Les faits se trouvent, du reste, contresignés par maints observateurs impartiaux.

Le professeur Charcot, dont le scepticisme raillait toutes les crédulités, conseillait pourtant à ses élèves d'envoyer leurs malades à Lourdes, si ces derniers nourrissaient une foi salutaire dans l'eau curatiye de la grotte.

n,g,i,7c.dbïG00'^lc

■22 PROGRES ET B0NHEti8

Voici un autre produit, qui a fait pendant longtemps des miracles en Allemagne. Grâce à la valeur de ses éléments nutritifs, ii rendait la force aux malades, et leur permettait de réagir contre les maladies les plus enracinées. Ses auteurs affirmaient, sous l'autorité de leur signature, ornant chaque flacon, qu'ils faisaient tuer tous les ans des milliers de boeufs au profit de leur clientèle. Mais un beau jour, on a découvert que ce fameux extrait de viande qui procurait la vertu curative des beefsteacks condensés n'était, en réalité, qu'un mélange scandaleux de glycérine, de salpêtre, de blanc d'œuf et d'acide borique ! Le charme était rompu. La suggestion détruite, le remède n'agissant plus, a disparu, accompagné de la risée générale. Il a rendu cependant des services réels, de même que tous les médicaments merveilleux qui l'avaient précédé et lui succéderont dans l'avenir.

Même dans le domaine de la richesse matérielle, qui paraît, en apparence, le plus réfractaire aux influences de la suggestion, celle-ci agit comme une force irrésisitible. Les krachs financiers n'ont pour cause directe, dans la plupart des cas, que l'excès de confiance et d'optimisme provoqués par les manœuvres suggestives des écumeurs de l'épargne. Victimes de la persuasion personnelle, des prospectus mensongers ou des articles trompeurs, les grands et les petits capitalistes hallucinés s'en vont gaiement vers la ruine qui les guette.

Les avertissements du bon sens et les raisonnements logiques restent -impuissants devant les mirages.engendrés par la suggestion.

Une contre-expérience a été tentée dans cet ordre

PHILOSOPHIE nu BONHETiR H

d'idées avec un succès inattendu. Lors de la dernière grande crise américaine, la méfiance et le pessimisme taillirent arrêter l'essor de la vie nationale. Non seulement on se montrait réfraclsire à toutes nouvelles entreprises, mais les plus solidement établies paraissaient souffrir du manque de crédit et de la méfiance générale. Les cours des actions des compagnies les plus sérieuses subissaient des baisses considérables et les complications qui en résultaient, devenaient de plus en plus menaçantes. C'est alors qu'on a eu recours à la fondation, dans l'Ouest, de nombreuses sociétés, connues sous le .nom de Sunsbine-Clubu (clubs de la lumière du soleil), dont le but était de ridiculiser les jérémiades et la méfiance, et de semer, par contre, dans tous les esprits, la foi en des temps et en des « affaires meilleures ». Le mouvement gagna peu à peu les autres Etats et un Congrès de la prospérité, organisé par les voyageurs de commerce, à New- York, y rencontra un succès notoire.

Notre existence est remplie de suggestions. Cellesci nous enveloppent, font penser et .agir. Dès son enfance, jusqu'au jour suprême de la mort, l'homme n'est que le jouet des pensées, des paroles, des gestes et des faits qui l'entourent. L'ambiance où nous vivons, y compris le langage dont nous nous servons, contribuent à façonner notre manière de vivre, de penser et d'être. Les mots et les idées nous viennent

ti PROGRÈS ET BONHEUR

du dehors. Ils s'infiltrent dans nos âmes et instinctivement nous vibrons avec leur contenu.

Notre mentalité a même toutes les peines du monde à se dégager des suggestions du langage de notre enfance, qui devient celui de l'âge mûr. Comme le langage est formé et façonné par le peuple, l'homme le plus exceptionnel en subit une empreinte ineffaçable. Les mots dont il se servira garderont presque toujours pour lui, leur signification vulgaire.

Le mot bonheur lui suggérera toujours l'idée de richesse ou de puissance, qui excite l'envie. Un homme supérieur aura besoin d'eiïorts héroïques; alin de briser ses idées déjà cristallisées, pour arriver à une conception indépendante de celle que professe sur le même sujet, un vulgaire balayeur des rues. C'est la raison pour laquelle les plus grands moralistes ou les auteurs les plus célèbres trahissent des préoccupations de simples concierges.

L'éducation que nous recevons, le passé et le présent, nos domestiques, nos fréquentations, nos familles, les livres et les journaux, les opinions et les idées qui se font jour autour de nous, autant de créateurs de notre pensée quasi personnelle et originale.

La connaissance d'un objet ou d'une idée permet non seulement d'en écarter les dangers, mais aussi d'en utiliser les bienfaits. Or, la force de la suggestion jadis méconnue ou ignorée ' a livré presque tous

1. L'hypnotisme comme fait avait esiâté «t a été constaté de tout t«mps. On en retrouve les traces dans un papyrus écrit trente ei&cleG avant notre ère, en langue égyptienne hiératique. Les Mèdee, les Chaldéens, les bral^nines, en avaient connu certaines manifestatione ; pourtant l'étude scientifique (les phénomènes de rhypnotisme et surtout de cens de la suggestion ne datent que de la seconde moitié du xix' siècle.

ses secrets à l'âme moderne. Nous avons compris que bien employée, elle pourrait révolutionner le monde moral ou, détournée de ses applications bienfaisant tes, précipiter notre chute. On a reconnu, par la même occasion, comment, grâce à son appui on pourrait non seulement améliorer ceux qui nous entourent, mais aussi modifier nos propres pensées, notre façon de concevoir les devoirs de la vie et la vie ellemême. Un examen des idées directrices s'impose dans tous les domaines de notre activité sociale et morale. Depuis la pédagogie et notre langage de tous les jours, jusqu'à nos idées abstraites, tout est sujet à révision.

L'homme sera autrement bon, lorsque l'idée de la bonfé aura pour fui un autre contenu. Son héroïsme montera de quelques degrés lorsque nous saurona, mettre dans son concept d'héroïsme des données plus élevées. Il en est de même de l'amour du prochain, de toutes les données morales, y compris du bonheur lui-même.

L'homme trouvera dans celte voie non seulement son perfectionnement idéal, mais aussi son bonheur de tous les jours.

Lorsqu'on aura su inculquer aux générations qui montent à l'assaut de la vie que la noblesse de notre âme, les sacrifices faits en faveur du prochain, et une large compréhension et réalisation de nos devoirs, valent plus pour notre félicité, que la richesse ou la vanité maladive, qui consiste à créer autour de nous des envieux, le bonheur humain s'accroîtra et deviendra d'autant plus accessible qu'il sera d'essence plus élevée.

n,g,i,7cdbyGoogle

36 PROGReS BT BONHBtJX

Plus on y réfléchit, plus on s'aperçoit qu'il y a une pédagogie ou une science du -bonheur qui s'applique autant au salut des individus qu'à celui des collecti vités.

Celui qui chante au dieu un chant d'espérance, verra son vœu s'accomplir, prétendait déjà Eschyle d'Eleusis. L'expérience moderne donne raison à cette affirmation restée sans écho dans l'âme antique.Celle qui a été tentée et réalisée aux Etats-Unis autorise toutes les audaces de la pensée. La médecine mentale {mind cure) préconisée avec tant d'éclat par la Christian Science, et sa fondatrice, Mme Eddy, démontre la puissance de la pensée et de l'Idée force poiu- l'ensemble de la vie humaine. I^es guérisons miraculeuses des corps et des âmes réalisées par cette doctrine ne se comptent plus. Or, sa force médicatrice n'est que dans ses idées. Le raisonnement de Mme Eddy, douée d'une grande loi optimiste, se réduisait à ceci : Comme Dieu existe et qu'il est foncièrement bon, tout ce qui est créé par lui, doit porter le cachet de sa bonté. Partant, tout ce qui se montre à nous sous forme de malheur dans la vie, ne peut être que le résultat d'une illusion. La maladie ou le péché, ne sont que » des mensonges ». Tout ce qui émane de l'esprit divin ne peut être que bon, charitable et profitable. Et la matière, et le corps qui se trouvent exposés à toutes sortes de maladies ? Mensonge que tout cela. Il n'y a que l'esprit qui compte. Tant qu'il est sain, aucun mal ne peut nous altein-

PHtLOSOPnrE DU BONHEUR 27.

dre. Lorsque nous souffrons, c'est que notre esprit souffre. En le guérissant, vous guérissez vos maladies. Ce refrain devient comme le leitmotiv unique dans l'évangile de la science chrétienne '. Les scieniistes n'ont point recours aux médecins pour la raison bien simple que les maladies n'existent pas tant qu'on n'y croit point,

La vieillesse n'existe pas non plus. Et les catastrophes sous forme de naufrages, de guerres î II ne sagit là que du suicide de la matière, qui se désagrège afm que l'esprit puisse s'affranchir. Et la mort? Ce n'est qu'un mot. En réalité, c'est un rêve qui succède à un rêve. Les guérisseurs scientistes ne font que créer certaines pensées et diriger nos pensées.

Leur culte est d'une simplicité édifiante. Deux lecteurs lisent des passages de la Bible et de l'ouvrage classique de Mme Eddy et deux fois par semaine les gens guéris par la foi scienliste viennent raconter en public leur guérison.

Si l'on évaluait la valeur de cette doctrine d'après la méthode un peu simpliste et pourtant si chère au pragmatisme de William James, le scientisme vaudrait bien plus que toutes les doctrines morales réunies. II compte environ un milUon de croyants, presque autant d'êtres heureux, et des millions de dollars en réserve. Les croyants se signalent par la sérénité de leurs âmes et la santé relative de leurs corps.

Leur conscience fermée devant les grimaces de la pensée et de la vie leur procure des existences empreintes de bonheur et de joie.

1, Scienee and Bftdtk.

n PROGRËS ET BONHEUR

« Dieu va bien, donc tout va bien, donc je vais bien •>, ce refrain unique remplit leur conscience et en bannit les pensées tristes et les déceptions que leur envoie la réalité.

Cette doctrine, quoique basée sur une erreur fondamentale, se montre cependant très salutaire. En utilisant la force bienfaisante de la suggestion au profil du bonheur, elle crée le bonheur.

De science abstraite et de science des mots, la psychologie est devenue une science expérimentale. En s'emparant des faits concrets, elle a réussi à en tirei* des indications précises et des lois. La suggestion avec ses ramifications multiples, a peut-être le plus contribué à la rénovation de la psychologie. Rattachée à la vie, elle a pu, à son tour, révolutionner la pédagogie. Lorsqu'on a pu prouver l'action décisive de nos pensées sur l'ensemble de notre existence, en commençant par celle de nos corps et finissant par celle de nos âmes, on a gagné par la même occasion, un levier formidable pour la formation de notre personnalité morale et partant, pour l'établissement de notre bonheur. J'ai démontré ailleurs combien l'autosuggestion est efficace, même au point de vue de la longévité. Nos émotions purement morales font apparaître des phénomènes physiologiques, comme les chloroses,les diarrhées,les empoisonnements du sang et des indigestions. De très grandes douleurs ont eu souvent pour conséquence le blanchissement subit des cheveux ou des accès de paralysie, de même que les

PlULOSOPHIE DU BONHEUR 20

joies ou la sérénité de nos âmes provoquent le fonctionnement normal de nos organes et le rétablissement de l'équilibre organique. Or, cette force mise à notre portée ée trouve aujourd'hui de plus en plus canalisée et dirigée. Au lieu de souffrir et de périr par la suggestion, nous avons compris la possibilité d'en vivre. Et non seulement la psychologie, la pédagogie, la physiologie ou la thérapeutique conimencenl à avoir recours à ses services, mais aussi toutes les disciplines qui règlent notre vie religieuse et morale. Ayant saisi l'universahté de son action, nous essayons de la capter à notre profit dans toutes les sphères de notre activité politique et sociale.

Certaines tendances scolastiques ressuscitées de nos jours visent à diviser les idées et les sentiments. On voudrait les séparer par un gouffre souvent infranchissable. Ils formeraient comme deux mondes opaques. Dans l'un se trouverait l'instinct et le sentiment; dans l'autre, la pensée et l'idée ; dans l'un trônerait l'Intellect ou la Raison ; dans l'autre, la vie affective. Royaumes non seulement indépendants, mais presque hostiles !

Une mauvaise interprétation des théories de Bergson, de Boutroux, de Eucken, de Ribot et de tant d'autres philosophes modernes a rais à la mode l'antithèse foncière entre la sphère de l'instinct ou de l'inr tuition, de l'Intelligence et de l'Idée. La différenciation réelle de degrés est devenue ainsi une division d'essence. Il suffit pourtant d'observer notre façon de penser et d'être pour comprendre que la vie affective et intellectuelle, les idées et les sentiments se totichent, se pénètrent ou se prolongent.

L'hai-monie et le progrès de notre vie deviendraient irréalisables sans le concours de ces deux éléments en apparence contradictoires.

Nous ne concevons point une humanité évoluant sous rinfluence exclusive de l'instinct ou du sentiment, de même qu'elle ne pourrait point subsister et progresser sous la dénomination unique de l'Intellect. Prenons-en. notre parti : on ne peut ni penser sans sentir, ni sentir sans un atome si invisible qu'il soit de la pensée. Chaque sentiment ou chaque tentation met en branle notre appareil intellectuel. Cette impulsion insensible entraîne une perception, germe d'une idée. .

La vie et l'activité sous-consciente ne veulent point dire un monde sans pensées ni idées.

.Vinsi, la suggestion, celte idée-force, n'est point concevable sans la vie affective. En elle, de même que dans chaque autre état intellectuel, l'idée ne peut fournir son plein rendement sans l'apport nécessaire de la sensibilité. C'est pourquoi la suggestion basée sur une idée-force, appuyée à son tour sur un grand sentiment comme l'amour ou une passion intense, donne le maximum de son efficacité.

De la direction qu'on saura lui donner, dépendront en grande, partie notre progrès moral, de même que le progrès de notre bonheur.

Les lois qu'on a essayé et essaie de dérober à la suggestion autorisent ■ toutes les espérances. Elles

PHILU!iOI>IIIE DU BUMIËIR 31

sont encore, sans doute, hésitantes et incertaines. Pourtant, leur allure générale et les applications pratiques possibles, inspirent confiance dans leur avenir. Signalons à titre d'exemple, la loi des idées-forces, Notre très regretté ami, Alfred Fouillée, dont le nom reste lié à cette doctrine, a eu raison de proclamer que toute idée est une force et, par cela même, un commencement daclion. L'idée n'est point une, représentation passive d'un objet; elle est à la. fois « émotion,' appétitioii et motion ». Autrement dit, elle contient en elle-même une activité qui tend à éclater, un pouvoir qui tient à se transformer en un acte et à mettre notre corps en mouvement.

Les exemples cités plus haut en sont la meilleure démonstration. Nous avons vu que u l'Idée » en s'installant dans notre conscience, entraîne jusqu'aux changements organiques. Rien ne lui résiste. EU0 transforme notre nionlalilé et notre moralité. Les expériences hypnotiques nous permettent facilement do saisir toute l'étendue de son influence. L'intensité de répercussion de l'idée-force sur l'état de notre âme et de notre corps s'affirme dans l'hypnose, dans toute sa plénitude. Il s'agit là, sans doute, d'un étal anor- - mal, mais celui-ci reflète, d'une façon plus concentrée, Je fonctionnement latent de notre conscience. Nous sommes presque tous hypnotisables. D'aprèâ les ext périences du professeur Bernheim, il n'y a que les crétins et les fous qui résistent à son action, La suggestion, sous ses formes multiples, agit ainsi à des degrés différents presque loujours-Le grand problème de l'éducation consiste à la détourner au profit de Tiotre bonheur conçu à un point de vue élevé. Lés

enfants accusant le maximum de l'impressiomiablliié, la pédagogie reste une science dépertdant surtout de la suggestion.

Voici une autre loi, dont l'application a une portée considérable pour ia formation morale de notre conscience.

La force motrice de l'idée varie suivant l'élément affectif auquel elle est unie ^ La force de l'idée dépend ainsi des sentiments qu'elle provoque en nous. Son rendement se trouve lié à la sensilMlité, à laquelle elle est rattachée. Selon l'expression vulgaire: une idée qui nous laisse troid, reste sans consistance. II faut donc la rattacher à un des sentiments vivaces comme l'amour, l'ambition, l'indignation, la haine, ou la sympathie. Sous leur influence, l'idée prend une force et une vitalité intenses et se. change facilement en un acte de volonté. Notre être intime s'en trouve transformé. Dans cette union de l'idée et du sentiment gisent autant les principes de notre activité mentale et morale que les raisons maniables de notre bonheur.

■ Nous ne sommes, au moral et au physiqueique des produits de l'ambiance. A mesure que celle-ci se " modifie, nous évoluons avec elle. Une autre loi, celle de l'imitation consciente ' ou inconsciente, qui enveloppe et renferme notre mode de penser et d'agir sert d'illustration convaincante. Laissez s'implanter et grandir certaines idées, et sous leur influence, les hommes changent à vue d'œii. Les états de leur conâ-

1. Voir à oe sujet Bibot, le mécanisme de l'attention (Bévue phil. 1887); La suggestion, son rôle dans l'éiliieation, paf P. Félix Thomas (Akan) ; Psyot, Education de la -volonté (Alcan), etc.

PHILOSOPiriE Dt BOXIIEVR 53

cience se laissent bien des fois façonner comme la coupe de leurs vêtements ou l'architecture de leurs maisons. Les crimes ou les maladies collectives des foules ont souvent la même racine que nos conceptions du bonheur, c'est-à-dire, l'iniitation du milieu, la réceptidté des idées et des sentiments qui se suivent de près.

Les danses macabres du moyen âge nous en offrent l'image caricaturale. Sous la suggestion d'une idée faussé nait l'imitation, qui entraîne dans la même danse morbide des villages, des communes, des provinces' entières.

Une idée-force bienfaisante unie à un sentiment, qui a un écho profond dans notre sensibilité, provoque, par contre, des actes d'héroïsme collectifs. Nous voyons ainsi des pays entiers s'enflammei" pour la même idée, braver les dangers et la mort et se lancer à la conquête de choses grandioses ou de simples chimères.

Ainsi la suggestion basée sur l'imitation et toutes deux étant liées à un élément affectif, opèrent une transformation radicale dans les états de notre conscience, partant, dans nos pensées et aspirations intimes, et dans notre activité manifeste.

L'humanité ne vit aujourd'hui que sur un vieux fonds d'idées et de sentiments, dont la pratique des siècles a démontré le danger et le mensonge. Non seulement elle n'a pas utilisé les forces bienfaisantes et si facilement exploitables qui se trouvent en sa possession, mais bien au contraire, elle a tout fait pour se rendre malheureuse. Se considérant comme un produit du péché originel ou de la prédestination

Fi\oT. — Proifrès et Bonheui. 3

31 PROGRËS ET BOMIEUR

cruelle, elle a cru de tout temps à sa nature méchante et perverse et k la latalité inexorable de son mauvais destin. Cette idée-force enracinée dans sa conscience a engendré à son tour sa façon étrange de concevoir et de réaliser sa vie.

L'histoire de l'iiumanifé nesl qu'une application systématique de ces idées erronées. Nous sommes à un tournant de la vie. L'expérience basée sur les conquêtes arrachées aux mystères de nos âmes, nous permet d'envisager des ti'ansformations radicales dans nos idées et nos sentiments.

Les possibilités du bonheur se découvrent ainsi illimitées et d'une essence inconnue.

L'homme n'est souvent que ce qu'il pense. La suggestion, fille de la volonté, appuyée sur l'Intelligence et le Sentiment, saura en faire un récipient de vertus et de félicité. Croyons à l'homme meilleur et à l'homme plus heureux, car sans l'espérance, on n'atteint jamais l'inespéré.

CIlAPiïRE 11

Edueatfon an Bonheur

Le problème de la liberté et du déterminisme pèic de loui son poids sur l'éducation et le bonheur. II serait inutile de vouloir agir sur notre félicité, si noire volonté n'est qu'un leurre el l'homme simple, un esclave de la fatalité. La causalité, formée des antécédents implacables, étant la déesse absolue, l'éducation deviendrait, par cela même, une formalité C0Ù7 leuse el inutile. D'autre part, nous ne pourrions rien dans le domaine du bonheur, Celui-ci dépendrait, en premier lieu, des objets du dehors et, ensuite, de notre disposition mécanique et 'ristaDisée à réagir contre les dons ou les coups de la fortune.

Sommes-nous libres? Sommes-nous en état de choisir une des actions qui s'offrent à notre choix, ou la liberté n'est-elle qu'un mythe, une chose inexistante ?

Si l'homme jouit du libre arbitre, que devient la prescience de Dieu, qui dewait embrasser tous les temps, tous les actes, et même toutes les pensées ? Que devient aussi l'unité de forces dans la nature, et l'universalité des causes qui la régissent?

Et si l'homme n'est pas libre, que devient notre

56 PRaGftGS ET BONHEUR

vie morale, l'idée de justice, de responsabilité, de récompense ou de châtiment ?

L'admission de l'une de ces deux solutions amène des bouleversements considérables dans le domaine de nos actes et de nos pensées. Notre mode d'exister, de même que celui de notre foi s'en trouve radicalement atteints. Quoi d'étonnant, alors, que depuis le premier bégaiement de la pensée, celle-ci ait divisé, sous ce rapport, les humains. Dans cette lutte pathétique autour de la vérité, les esprits se rangent d'après les dispositions de leurs mentalités et de leurs âmes. Les croyances déterministes ou celles qui concluent en favçur de la liberté, sont rarement nettement tranchées, et dans celles de négation on retrouve souvent des germes de liberté, comme dans celles de liberté les germes de la fatalité.

Les doctrines admises se nuancent à l'infini. Derrière les principes proclamés, on peut admirer toute l'in'géniosité de l'esprit humain, qui, même, dans les doctrines de la mort de l'âme, retrouve des moyens de ia faire revivre et vivre.

Un Socrate ou un Platon, tout en étant déterministes, souliendrout quand même que le bien identique au vrai, s'impose invinciblement à la volonté, dès qu'il est connu. Les stoïciens, négateurs absolus du libre arbitre, qui, d'après eux, trouve sa réfutation autant dans les lois de la nature (principe de causalité), que dans le sens commun, dans les croyances les plus chères à l'humanité, de même que dans la logique ', sauveront la mise de la liberté, en décla-

1. De deux propoeitione contradictoirea, l'une est néceesairemeot vraie ; donc, entre ces deux propositioiifi : a sera, a ne sera pas, la nécessité de l'une au moment même où je parle, exclut

PHILOSOPHfE DU BONHEUR 37

rant que comme nous ignorons ce qui rend le fait infaillible, c'est donc, qu'il n'est pas déterminé et, par conséquent, nous sommes obligés d'agir, comme si nous étions libres. Un Plotin et avec lui les néo-platoniciens, convaincus de la prescience divine, admettent quand même la liberté, car si chacun joue son propre personnage, son rôle lui est désigné par la Divinité. Et Jamblique en renchérissant sur cette idée, affirmera que ce qui reste indéterminé et incertain pour les hommes, est bien connu et bien déterminé pour les dieux. Autrement dit, ils connaissent l'indéterminé d'une façon déterminée. Les théologiens, comme Saint-Augustin ou Saint-Thomas, donneront la même variante pour réconcilier l'omniscience et l'omnipotence de Dieu avec les vertus et les crimes libres et, par conséquent, avec les punitions et les récompenses.

Il en sera de même de tous les déterministes, dans le long cours de l'évolution de la pensée philosophique. Un Hobbes, un Spinoza, Hume ou Kant, tous déterministes de principe, s'accommoderont de la vie et de ses exigences, et sauront y retrouver et justifier la coexistence de la Volonté et de la Liberté. Ils accepteront plus ou moins la thèse que Kant a résumée d'une façon décisive. Il y a deux mondes : premièrement, un monde tel qu'il nous af^araît, celui des phénomènes, et le monde des noumènes, qui existe en soi, en dehors du temps, le monde des réalités.

Le monde tel que nous le voyons, le monde la p06sibilite.de l'autre... (Cicéron, de Div. î). Cet argument

SS PBOGRGS ET BOXHEUR

irréel, se présente à nous comme fonctionnant sous le régime déterministe, mais l'autre, celui qui existe en soi, que nous ne connaissons presque pas, vit sous celui de la liberté.

Nous n'avons aucun droit de conclure de ce qui nous apparaît, à ce qui est.

Dans le premier de ces deux mondes, règne la causalité empirique, lenchaînemenl et la suite des causes qui engendrent nos actes ; dans l'autre, la causalité intelligible, qui s'opère dans un monde des noumènes, où il n'y a plus ai temps, ni étendue, ces deux conditions essentielles du monde des phénomènes, et comme il n'y a point de temps, il n'y a ni causes, ai antécédents, et il y a, par conséquent, la liberté.

De noire temps, en poussant bien plus loin la critique kentiste, maints philosophes découvriront dans notre conscience des raisons de liberté, évoluant en dehors de l'intelligence, incapable de la saisir et dans un monde qui reste pour elle fermé.

Reste à voir ce que devient le déterminisme au point de vue de la science ou plutôt des sciences coatemporaines. Les conquêtes réalisées par ces dernières ont réagi à leur tour sur les abstractions philosophiques.

La compréhension des lois naturelles avait rencontré de tout temps un obstacle difficile à vaincre, •'ar la contradiction était évidente entre les lois universelles et réelles. L'universalité excluait la réalité et la réalité l'universaiité. Le rationnalisme et l'empirisme ne pouvaient qu'être formellement juxtaposés, mais non point fondus ou synthétisés. C'est aux sciences modernes et à leurs contingences des lois, que revient

PHILOSOPHIE DU BONHEIT. 3&

l'honneur d'avoir réconcilié ies deux termes de cette antinomie apparente.

Lorsqu'on. examine tour à tour les lois logiques, mathématiques, mécaniques, physiques, chimiques, biologiques, psj^chologiques et sociologiques, on arrive à une conclusion des plus consolantes au sujet du libre arbitre ^

Toutes ces sciences forment d'abord des royaumes séparés, el non point des parties vagues d'un corps abstrait. Nous constatons avant tout qu'elles a^, sa laissent pas absorber par les mathématiques. Rapprochées ou éloignées de ces dernières, elles gardent leur personnalité délînie. Et si les sciences physiques s'allienl aux malhémaiiques ; celles, biologiques, ont leur méthode indépendante.

Les lois multiples que nous offrent les sciences, se réduisent à deux formes capitales : Les unes ressortissent à la mathématique ; tes autres à l'observation et à rinduclion;!es premières,purement abstraites, expriment une nécessité rigoureuse ; les secondes embrassent les relations qui existent entre les ensembles complexes et organisés. En résumé, nous dira4-on avec raison, les mathématiques ne sont nécessaires que par rapport à des postulais dont la nécessité n'est en définitive qu'hypothétique, tandis que l'application des mathématiques à la réalité n'est et semble ne pouvoir être qu'approximative. Dans ces con-

1. Voir l'étude de E. BoutrouT suc a L'idée de loi naturelle dans la science et la philosophie contemporaines n. Cours professé à 1b Sorbonne on 1892-1S93 (Lecène, Oudin), Tfa bf'llcs et profondes généraliBations de l'auteur des « Contingences des lois de la uatuire i> donnent une idée exacte de la position du problème du libre ai'bitre en regard des Eciencea modernes.

n,g,i,7c.dbïG00'^lc

ditions « ie délerminisme n'est qu'une généralisalion et un passage à la limite <>.

La hiérarchie des sciences et des lois en détruisant le dualisme cartésien si nettement tranché, en faisant ressortir leur influence réciproque a tracé et trace le chemin menant vers un déterminisme mitigé, sinon vers une liberté triomphante. Nous comprenons de plus en plus que le gouffre qui sépare la pensée et le mouvement, l'esprit et la matière est plutôt l'œuvre de notre mode de raisonner et de penser. Leur contradiction n'incarne point et sous aucune forme la vérité absolue de leur essence. La matière brute el l'être de l'esprit se communiquent entre eux, se pénètrent et se touchent peut-être. " Ce que nous appelons les lois de la nature, dira avec raison Boutroux, est l'ensemble des méthodes que nous avons trouvées pour adapter les choses à notre intelligence et les plier à l'accomplissement de nos volontés. Elles lient pas conséquent le dehors au dedans et loin d'être une nécessité, elles nous affranchissent... »

Et plus on réfléchit sur le caractère et les conquêtes des sciences modernes, plus on se pénètre de celle vérité que le libre arbitre s'accommode plus avec la pensée de nos jours qu'avec celle de nos aïeux.

Et tout ceci nous prouve que le déterminisme le plus implacable ne répond point à la réalité et évolue en dehors de la réalité. Comme nous le verrons plus loin, la métaphysique déterministe arrive quand même à se mettre d'accord avec la pédagogie qui renforce notre volonté el modifie notre façon de penser, d'être et d'agir.

PHILOSOPHIE DU BONHEim

C'est nous qui faisons l'avenir par l'éducation et l'instruction que nous donnons à nos entants. L'avenir, ce sont ceux qui viendront après nous et que nous pétrissons par les efforts de notre volonté et de notre intelligence.

La pédagogie devient ainsi la science la plus importante, car il est même difficile, sinon impossible, de délimiter l'avenir qui, sans cesse, se mêle au présent. Ceux qui doivent venir après nous, se mêlent à nous, agissent avec nous et à côté de nous, et influent ainsi sur notre vie et noire bonheur.

La morale pratique est irréalisable sans la pédagogie. C'est, le loit qui complète" la grande bâtisse de l'existence. Son rôle est immense, car elle assure la vie et le salut de l'ensemble, mais il faut veiller à la sécurité de notre demeure, à ce qu'elle soit abritée.

Le bonheur, essence de la vie, constitue le chapitre essentiel de la pédagogie, qui n'est que l'art ou la science de la meilleure adaptation des capacités humaines pour la vie la plus heureuse de l'individu et de la société.

Nous venons tous au monde avec l'instinct de conservation. Nous ne sommes mus que par les intérêts immédiats de notre moi, ses besoins, ses appétits, ses calculs. La vertu consiste dans le sacrifice que nous faisons de ces intérêts et de ces calculs, au profit de l'être qu'il s'agit de créer ou de réveiller. Celui-ci représente l'intérêt supérieur de l'espèce. Nous nous élevons en agissant ainsi et nous transformons les

plaisirs passagers et douteux que procure la satisfaction de nos désirs immédiats, en un bonheur plus intense et plus durable. L'objet de la pédagogie morale c'est d'en rendre le calcul plus facile et plus sûr, et cette transformation instinctive et spontanée. Un homme vraiment vertueux ne cessera pas pour ce!» de rester sous la domination de son moi; il veillera sur son moi et l'aimera, car autrement, il cesserait d'être un être vivant. Seulement, ii s'aimera d'une façon plus élevée. Ne pouvant pas extirper chez lui l'égoïsme, la morale tâche de le rendre divin. Et l'altruisme, rendu social, s'est élargi, et n'est, à proprement parler, que l'égoïsme embelli. Dans cet état, l'homme continue à subir les appels de ses intérêts, mais les intérêts qui le guident étant devenus de& vertus, l'homme a changé.

Cette éducation de notre moi intérieur correspond aux transformations de nos sentiments du Bonheurcar les tendances profondes de notre moi partent des besoins du bonheur, et nous mènent vers le bonheur.

Celui-ci, rationnel et durable, s'identifie ainsi avec le perfectionnement moral, qui seul, peut nous le procurer d'essence supérieure, réel et profond.

L'homme deviendrait ainsi naturellement et instinctivement vertueux. Son bonheur noble et élevé, qui ne cesse de dominer son activité et de vivifier sa conscience, le pousse vers les actes que nous appelonsvertus.

La religion réalise pareillement cette pédagogie de la conscience. Par ses promesses de récompenses et de bienfaits, qu'elle situe dans la vie future, elle

tend également à paciûer et à ennoblir nos penchants égoïstes et à les ramener vers le royaume altruiste cher à'Dieu. Et l'homme vraiment religieux (nousn'avons en vue que la religion véritable, dégagée dea superstitions), est celui pour qui la vertu est devenue une seconde nature. Il réalise les actes d'amour pour son prochain sans y penser, presque instinctivement.

Une question essentielle se pose pour la pédagogie du Bonheur, de même qu'elle se pose pour l'éducation en général: peut-on changer la nature de l'homme et, par conséquent, modifier ses qualités et ses aspirations innées ?

Ceux qui ne croient pas à la possibilité d'éduquer notre Bonheur n'ont-ils pas toujours celle réponse stéréotypée : on naît avec la disposition d'être heureux ou malheureux, et aucun raisonnement ne pourra rien contre celte supériorité ou infériorité innée.

On naît bon ou mauvais, on naît crétin ou génie, criminel ou vertueux, répondent également les détracteurs de l'éducation, et rien ne nous autorise à croire que l'art d'élever lés fimes arrive à modifier les dispositions héréditaires.

Cette objection est aussi vieille que largement répandue. Le problème si grave de l'hérédité n'a fait de nos jours que remplacer celui des idées innées des anciens philosophes. La croyance aux idées innées, cette éternelle pomme de discorde entt'e les idéa-

it l'ROGRÈS ET.BONHEIJR

listes et les matérialistes, ne cesse de diviser les moralistes, les psychologues et les sociologues.

Réduite au problème de l'éducation, cette question prend une gravité extrême. De sa solution dépend, en premier lieu, sa justification ou son inutilité absolue.

C'est sur le même tronc qu'ont poussé toutes les doctrines de la fatalité et du libre arbitre. Il ne rentre point dans nos desseins d'étudier ici cette question des plus complexes. Constatons pourtant que nous ne saurions assez nous méfier de cette disposition naturelle de notre esprit, à croire que les conditions de notre pensée sont aussi les conditions de l'être, ou que les lois de notre connaissance sont les lois de la réalité. Une critique de la raison pratique devrait suivre, comme une ombre, les postulats ou les concepts de la raison pure, afin de détruire le dogmatisme de certaines hypothèses, si funestes, pour notre entendement, et d'affranchir l'expérience du cercle vicieux où l'enferme souvent l'imagination.

Le commun des mortels n'aperçoit, du reste, pas cette besogne supplémentaire et salutaire qu'accomplissent tous les esprits directeurs de l'humanité. Un Descartes commence par le doute universel, mais ce doute l'amène vers la certitude.

Kanl tait œuvre de ravage et de destruction, et puis il fonde, gréce à un autre aspect de sa raison, un édifice sohde et imposant, qui résiste à toutes les tempêtes.

Le point de départ de la négation théorique du libre arbitre se complète toujours dans la pensée de ceux qui la proclament par des arguments en sa faveur.

n,g,i,7c.dbïG00i^lc

PHlLÛSOl'HIi; bl UOMIKUft ' 43

Le plus grand sceplicisme à l'égard du libre arbitre n'a jiimais einpècbé ceux qui Innl professé d'admettre non seulement le sysièuie pénal pour la répression des crimes, mais une responsabilité des actes coupables et des délits.

Par une C(inlradicti(Ki singulière, ceux-là mêmes qui avaient nié de la façon la plus catégorique l'existence du libre arbilre, furent de véritables créateurs de la liberté el de la responsabilité humaines. Il suffit de mentionner Luther et Calvin, de même que les stfiïciens, les jansénistes, les puritains, en un mot, presque toutes les sectes qui, basées sur la négation de noire volonté morale, furent pourtant les plus austères en morale el nous imposent autant par leurs principes que par leurs exemples.

Un philosophe comme Taine. un des plus ardents à nier le libre arbitre, prétend cependant que les deux thèses ; déterminisme et responsabilité non seulement ne s'excluent pas, mais sont tellement dépendantes l'une de l'autre, tellement corrélatives, qu'il n'est même pas possible île concevoir une vraie responsabilité morale, qui ne serait pas fondée sur le déterminisme.

L'essentiel est de ne pas confondre la causalité déterministe avec la fatalité. La première permet et autorise tous le? cffnrl*. tandis que la fatalité par sa définition même resie implacable, inchangeable et en dehors de toute influence.

\e nous perdons point dans le dédale des raisonnements, qui n'ont cessé d'embrouiller ce problème depuis des siècles, et bornons-nous plutôt à dégager les points capitaux de la discorde.

« PKOGItes ET BONHEim

Voltaire exprime, de la façon la plus expressive les croyances sceptiques :

« Si on pouvait changer son caractère, ou s'en donner un, on serait le maître de la nature. Peut-on se donner quelque chose î Essayez d'animer l'indolent d'une sctivilé suivie, de glacer par l'apathie l'àme bouillante de l'impétueux, vous n'y parviendrez pas plus que si vous entrepreniez de donner la vue à un aveugle né '. »

RoDSseau, qui part de la honte naturelle de l'homme, ne pouvait pas avoir une tendresse particulière pour l'éducation. El il s'insurgera contre la foi aveugle que nous avons dans l'éducation. Pour changer un caractère, enseigne-t-il, <> il faudrait changer le tempérament, dont il dépend...» II trouve « qu'il serait tout aussi aisé de faire d'un blond un brun et d'un sot un homme d'esprit ^. »

Ces affirmations catégoriques n'empêcheront, du reste, pas Voltaire et Rousseau de faire preuve de contradictions flagrantes, en proclamant dans leurs autres ouvrages, les bienfaits de la même éducation qu'ils avaient déclarée inutile.

Mais leur refrain revivra dans la pensée de maints philosophes et sociologues modernes.

Kant, avec toute l'autorité qui s'attache à sa pensée grave et protonde, adopte, avec quelques modifidations, la même théorie triste et désenchantée. Le caractère qui nous est échu dans le monde nouménal

Page 1