CAUSES D'ORDRE PATHOLOGIQUE
Nous venons de constater, chiffres en main, un état constant d'ascension dans le nombre des avortements et ses résultats; nous voudrions maintenant établir quelques-unes des causes de cette progression; nous n’espérons certes pas épuiser une question aussi complexe, mais nous voulons cependant essayer d’expliquer cette situation par quelques recherches d’ordre médical et d'ordre social. |
Il est certain, et tout le monde en est avec nous persuadé, que le plus grand nombre des avortements est d'ordre criminel. Mais avant de rechercher dans la société, elle-même les raisons qui poussent tant de femmes à se débarrasser de leur produit conceptionnel, nous voulons montrer que la pathologie peut expliquer pour une bien faible part, il est vrai, mais pour une part réelle, croyons-nous, quelques-uns des cas observés.
Les maladies infectieuses sont presque toujours, nous
le savons, une cause d’avortement ou d'accouchement prématuré. Dans la variole, par exemple, M. Talamon a pu constater un avortement sur 6 grossesses et 13 accouchements prématurés sur 18 femmes enceintes de plus de six mois. Nous pourrions donc au besoin, expliquer ainsi quelques-uns des cas observés pendant l'épidémie qui a sévi à Paris au cours de l’année 1907.
Pour la dothiénenterie, Deguizot dans sa thèse constatait 40 avortements sur 62 malades enceintes. De même la rougeole, la scarlatine, privent des femmes d’une maternité souvent désirée. La pneumonie, nous dit M. Ricau, fait avorter un quart environ des femmes grosses qui en sont atteintes. La phtisie, le cancer, etc. agissent de même, mais 1l nous est impossible de trouver là une cause de progression.
Il n’en sera plus de même, si nôus arrivons aux diverses intoxications auxquelles tant de femmes s’exposent dans nos temps modernes. Désireuses souvent d'apporter un peu de confort à leurs ménages, plus souvent encore, obligées par la paresse de leurs maris elles vont à l'atelier chercher par leur travail, l’argent qui leur procurera un peu de superflu, sinon le nécessaire.
Signalons avant tout les mauvais résultats d’un tel état de chose. Aux nombreuses causes d’intoxication que ces pauvres femmes vont trouver à l’atelier, il nous faut ajouter l’influence démoralisante et anémiante qui, nous le savons tous, est une cause énorme de mortalité infantile et cela même en des lieux où il est impossible d’afhrmer l'influence fâcheuse de poisons ou de toxines.
Pourquoi cette influence néfaste in utéro, pour le produit de conception qu’elle rend maladif, sans force, anémique, incapable en un mot de supporter la vie, ne saurait-elle être l'explication d’un nombre relativement considérable d’avortements ? Il est malheureuse ment impossible de le démontrer chiffres en main; nous ne pouvons que le constater par l'interrogation et en admettant la bonne foi de la victime qui malheusement devra souvent être suspectée.
Ajoutons maintenant l'emploi de plus en plus courant des boissons alcooliques, destinées soi-disant à redonner du courage à de pauvres femmes démoralisées et à bout de forces. Quels vont être les effets de ce premier poison sur un système nerveux aussi sensible, aussi irritable que celui de la femme? Il est facile de concevoir que saturé, 1] va se mettre en révolte et facilement pourra déterminer le déclic encore inconnu qui fait entrer l’utérus en contraction. Nous ne croyons pas nous avancer trop en disant avec François Franck que chez l’homme lui-même, l'alcool « est dans une certaine mesure une cause de conception imparfaile de produits incorplets, destinés à avorter ou à mourir avant d’avoir vécu. »
Déjà si exposées, les ouvrières d’atelier vont manipuler des substances dangereuses: tabac, alcool, aniline, plomb, mercure, etc., et loin d'abandonner le labeur pendant la période de gestation, elles chercheront par un travail plus acharné à augmenter leur salaire, afin de pouvoir offrir le nécessaire au nouveau venu.
Nous voulons citer ici les constatations de Constantin
Paul qui avait observé une femme, qui avait eu trois Coilignon. 3
grossesses heureuses avant de s’exposer à l’intoxication saturnine. Depuis qu’elle se mit à manipuler le plomb, elle eut huit fausses couches, un enfant mort et un autre né à terme mais mort à l’âge de 5 mois. D'autre part, il cite 82 avortements sur 141 femmes intoxiquées par le plomb.
Enfin, nous ne pouvons passer sous silence le déve- -loppement de la tuberculose dans les ateliers. Rappelons qu’en 1885, la mortalité par tuberculose est de 4,2 0/00 habitants et que le bacille de Koch est la cause d’un assez grand nombre d’avortements. Grisolle en effet nous dit dans son mémoire sur « l'influence de la grossesse sur la marche de la phtisie » avoir constaté 3 avortements sur 22 grossesses, et plus tard Caresme, dans sa thèse, accuse 6 avortements sur 36 grossesses.
Pour en revenir à l’intoxication saturnine, il est curieux de constater son rapport avec la tuberculose et la susceptibilité plus grande des femmes pour le poison saturnin.
Dans la fabrique de faïences et porcelaines de North- Stafford, la statistique accuse en 1808 : 12,4 °/, saturnins féminins contre 4,9 °/ masculins et d’autre part 21 °° de tuberculeux parmi les ouvriers manipulant le plomb. (Oliver).
À côté du saturnisme, le tabagisme ou nicotinisme professionnel, et nous savons que cette industrie qui emploie presque uniquement des femmes, doit contribuer pour sa part au nombre des causes d’avortement. La question a du reste soulevé en 1880, une vive discussion à la Société de Médecine.