CAUSES D'ORDRE SOCIAL
Une chose a dû frapper bien des médecins ; c’est la discordance entre le grand nombre des avortements qu'ils ont pu quotidiennement constater ou suspecter, et la petite quantité des poursuites judiciaires auxquelles ces avortements ont donné leu. Est-ce impuissance de la justice ? — et certes, 1l est si facile de dissimuler un avortement. — Est-ce désir de ne pas poursuivre ? — Les deux facteurs entrent certainement en jeu.
En 1901, les statistiques du Ministère de la Justice accusent 20 à 23 poursuites pour affaires d’avortement,
En 1903, 22 poursuites ; |
En 1904, 18 —
En 1905, 25 —
En 1906, 23 —
En 1907, 30 —
En 1908, 25 —
Et remarquons en même temps que les méthodes employées par les professionnels, ou par les femmes sur elles-mêmes, vont en se perfectionnant de jour en jour.
Les morts bruyantes, les scandales publics, deviennent de plus en plus rares : et c’est dans ces cas presqu’uniquement que la justice intervient. Si dans le tableau précédent, nous voyons le nombre des affaires rester stationnaire, nous pourrons pour une part, en accuser l'avulgarisation de l’hygiène de l’asepsie et de l’antisepsie par les industriels de l’avortement.
D’autre part, sans vouloir, ni pouvoir juger un fait, qu'il nous soit permis de dire, qu'avant les décisions prises aux premiers mois, de l’année 1910, on pouvait constater que les tribunaux faisaient intervenir, en moyenne, dans les affaires d’avortement, l’acquittement dans 46 oo des cas. Il nous faut donc tout d’abord, faire entrer en compte ce fait que le nombre des accusations pour crime d’avortement ne cessant d'augmenter, le nombre des affaires jugées reste toujours sensiblement le même. Nous ne pouvons rechercher ici, les causes d’une telle situation ; nous ne croyons pas cependant trop nous avancer en disant qu’un certain nombre de femmes se font avorter, qui reculeraient devant la crainte plus aiguë d’un châtiment. Il y a certainement donc incurie de la justice en cette matière et pour en convaincre tout le monde nous allons citer textuellement ce fait cité par M. Bertillon : « Un jour M. Dron, député-maire de Tourcoing, apprit que sa ville abritait 26 avorteuses, avérées, dont les ravages étaient visibles puisqu’en 1898, Tourcoing comptait 2450 naissances et en 1906, huit ans après, 1675 seulement. M. Dron s'adresse à son commissaire de police lequel déclare devoir attendre l'avis du Parquet. Celui-ci, instruit des détails de l'af-
faire, répond qu'il est inutile de poursuivre, que Île tribunal sera obligé d’acquitter car il n'y a point d’éléments suffisants d'accusation. M. Dron, maire, ayant sur le cœur la centaine de naissances que perd chaque année sa ville demande à M. Clémenceau président du Conseil, quelques agents de police pour trouver des preuves. Les agents arrivent à Tourcoing, accompagnés. d’une femme pour les aider dans leur besogne. Ils laccomplirent si habilement qu'ils obtinrent le consentement des 26 avorteuses à l’opération abortive sur cette femme. On prit jour avec l’une d’elles pour l'exécution. Au jour dit, la femme se couche sur le fauteuil à spéculum et au moment précis où l’avorteuse avait engagé la moitié de son instrument perforateur dans le vagin, les agents font irruption dans la pièce et dressent procèsverbal — L'affaire mise à l'instruction se termina par une ordonnance de non lieu. — Pourquoi? — Il n’était pas démontré que la femme opérée fut enceinte et qu’il y avait eu tentative d’avortement | »
Il est donc à souhaiter que les législateurs prennent à cœur de proposer une ou des lois qui soient absolument appropriées au crime d’avortement. Pourquoi les matrones citées précédemment ne furent-eiles pas poursuivies ? Parce que la loi actuelle ne considérant comme crime que les cas, où il se rencontre, non seulement l'intention de nuire, mais encore une victime du crime, et dans le cas particulier la femme n'étant pas enceinte, il ne pouvait il y avoir de victimes ? Il ne faudrait pas croire cependant à l'efficacité absolue de lois rigides. L’avortement est trop facile à dissimuler ; les
opérateurs trouvent trop de facilités à exercer leur coupable industrie, et cette dernière est d’un trop fructueux rapport, pour qu'ils ne cherchent pas à l'exercer en dépit des policiers et des lois. À ce propos nous allons parvenir à l’une des causes les plus importantes, croyons-nous, et des plus brûülantes aussi, savoir l’exercice des professions médicales et paramédicales.
En effet, ému par le nombre considérable des membres de ces corporations, le Professeur Bossi, au congrès d’obstétriques en 1908, disait ces mots: « C’est un devoir de dignité pour le corps médical de protester contre les actes de collègues indignes, de sages-femmes criminelles, de pharmaciens, d’herboristes.… Il faut avant tout combattre ies confrères qui pratiquent les avortements. » Îl n’est que trop certain qu'un assez grand nombre de médecins poussés par la misère, et plus ‘souvent enñcore par l’appât d’un gain considérable et facile, se laissent aller à des pratiques criminelles, nous n’en citerons pour preuve que ce petit exemple cité par le docteur Jullien dans son rapport à la Société de Prophylaxie sanitaire et morale. Il s’agit d’une femme qui s'adressant à un médecin, lui disait : « Un de vos confrères qui ne s’est pas fait prier du tout a accepté un billet de mille francs pour me rendre ce petit service (on devine lequel); eh bien, mon brave docteur, votre collègue gagne plus d'argent que vous, son appartement est autrement chic que le vôtre ! » Nous pouvons bien attribuer une assez large part dans l’augmentation du nombre des avortements, au nombre croissant également des médecins indignes: Requins et