‹ Progression ascendante du nombre des avortements et ses causesChapitre 18 sur 19 · PÉRIODIQUES · texte numérisé non relu

PÉRIODIQUES

Si pas mal de confrères, beaucoup de sages-femmes, d’autres encore, selaissent aller à pratiquer de plus en plus les avortements, c’est qu’on le leur demande de plus en plus et il n’est pas moins curieux de rechercher pourquoi on le leur réclame. Mais avant de le faire, il nous faut rappeler quelques-unes des idées économiques, émises par T.-B. Malthus en 1803 dans ses essais sur le principe de la population, idées qui sont certainement la base du néo-malthusisme actuel. Avant lui, on considérait une population nombreuse comme un signe de la force et de la prospérité des Etats, et son accroissement comme un indice certain du progrès. Malthus arrive à des conclusions diamétralement opposées. Suivant lui, si aucun obstacle n’entravait le développement numérique de la race humaine, elle doublerait en nombre tous les vingtcinq ans, s’accroissant. e7 raison géométrique comme 1, 2, 4, 8, 16, tandis que les circonstances les plus favorables à l’agriculture ne permettent dans nos pays civilisés qu'un accroissement comme 1, 2, 3, 4, 5... pour les substances. Ainsi donc au bout d’un petit nombre d'années le chiffre de la population doit dépasser celui des matières alimentaires. Malthus conclut de ce raisonnement, qu’il est de toute nécessité que l'accroissement

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de la population rencontre des obstacles, puisque autrement, il en résulterait la plus effroyable misère. Il faut s'abstenir, dit-il. Les théories néo-malthusiennes ne sont pas loin et avec elles la moralisation de l'avortement.

On sait bien, en effet, que l’avortement libre a ses défenseurs. En 1907, un journal: La Régénération, publiait ces lignes : « Un fœtus n’est qu'une portion du corps d'une femme dont elle peut disposer à son gré, comme de ses cheveux, de ses ongles, de ses excréments, l'oppression de dirigeants ineptes et malfaisants a seule pu en décider autrement. » Il est même triste de constater que plusieurs médecins se sont fait les adeptes de l'avortement libre. Il est certain que bien des cas particuliers peuvent porter l'esprit à l’indulgence ; mais on ne peut sacrifier l’intérêt général à ces considérations et nous n'avons que trop vu les résultats déplorables de l'avortement.

Nous retrouvons beaucoup de malthusiens dans les ménages riches. Le mariage a en effet changé de but actuellement pour beaucoup de gens qui n’y cherchent plus le moyen de fonder une famille. Le mari y trouve la tranquillité : LE SANATORIUM CONJUGAL, comme le dit le D' Baffet; la femme de son côté n'y voit que l'émancipation et le plaisir. Quel est alors le rôle de un ou plusieurs enfants même dans un pareil milieu ; celui d’un gêneur arrivé le plus souvent par hasard et qui va sérieusement grever le budget des plaisirs et des toilettes. On tient à avoir peu d'enfants pour ne pas multiplier ses charges et pour jouir le plus possible de la vie. D'autre part, beaucoup de riches ménages ne veulent

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pas voir morceler leurs biens et se bornent systématiquement à un seul héritier. Témoin cette observation du D' Depasse :

« Me X..., mariée, très riche, très jolie, très mondaine, avait déjà un fils et une fille qui approchaient de l'âge nubile. Ayant fait entendre qu’elle donnait en dot à chacun un million, elle devint enceinte de nouveau et vit ses plans dérangés. Cela suffit pour la décider à un avortement. »

Une autre cause bien importante se trouve dans ce fait que la femme enceinte est souvent un objet de mépris pour beaucoup de nos contemporains. Qui n’a vu le passant sourire au passage d’une femme portant glorieusement la marque de la fécondité. La grossesse, d'autre part, est pendant neuf mois, pour ne pas dire deux années, un obstacle aux plaisirs mondains. Le mari est vexé de ne plus pouvoir exhiber sa moitié pompeusement parée et on a remarqué que c'est presque toujours lui qui impose au moins pour la première fois sa volonté à son épouse. L’avortement est pour ainsi dire classique maintenant dans le grand monde et on parle ouvertement aujourd’hui et presque dans les salons d’une chose que n’auraient jamais avoué les pires courtisanes, il y a quelques années. |

Fréquent dans la bourgeoisie qui ne cherche actuellement qu’une chose, imiter la classe qui lui est supérieure, l'avortement y règne pour les mêmes raisons à peu près. Daus les classes pauvres, dans ce que Brouardel nomme la sous-bourgeoisie, il fait des ravages effrayants. Nous n’en avons de meilleure preuve que celle que nous donne

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le chiffre des malades soignées pour avortement dans les services hospitaliers. La simili-aisance dans ces milieux vient uniquement d’une vie extrêmement réglée. Tant pour le loyer, taut pour l'entretien, tant pour les plaisirs. L'arrivée d’un enfant dans un ménage ainsi concu ne peut qu'amener le désordré, sinon la misère, tout au moinsune diminution danslebien-être. Ilestdonc bien probable, surtout depuis la vulgarisation des idées anticonceptionnelles (et nous pouvons citer, à ce propos, une série de conférences faites dans un milieu populaire, aux environs de l’hôpital Boucicaut, par un néo-malthusien et accompagnées de démonstrations pratiques (Pfeiffer, Th. de Paris, 1909) que si une grossesse vient à se déclarer malgré les fraudes habituelles, elle sera bientôt suivie d’un avortement. Dans les milieux campagnards, l'avortement crime devient classique aussi. L'enfant y était autrefois considéré comme une richesse rendant plus tard et au centuple ce qu’il avait coûté dans sa première jeunesse. Aujourd’hui l’enfant du laboureur quitte le plus tôt possible la campagne pour la ville, attiré toujours par l’appât de l'argent et du gain plus facile. Le mari et la femme, n’y trouvant plus leur compte, se restreignent naturellement. Il est, en effet, certain qu’on trouve rarement dans les campagnes des familles aussi nombreuses que jadis et nous venons de voir dans les statistiques que les milieux d’agriculture concourent pour un chiffre très important dans le nombre des accusations d’avortement.

Donc, recherche d’un bien-être de plus en plus grand, désir d'accumuler les richesses dans les milieux riches ;

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peur de la misère, vulgarisation des pratiques anticonceptionnelles dans les milieux moins aisés, telles sont les causes que nous pouvons donner à la recherche toujours croissante de l'avortement dans les ménages réguliers. |

Les milieux irréguliers méritent une étude particulière. Nous allons y trouver une cause considérable d’avortements et une raison non moins importante de progression de leur nombre. C’est dans cette catégorie, du reste, que les défenseurs de l’avortement trouvent leurs meilleurs arguments. Par des romans, des chroniques judiciaires, etc., ils s’insinuent peu à peu dans l’esprit des personnes déjà bien préparées pour en admettre la moralisation. En effet, dans cette catégorie d’irrégulières, nous trouvons certains corps de métiers qu’il nous sera facile de retrouver dans les salles de Maternité, soignées pour fausses-couches : modistes, blanchisseuses, demimondaines, femmes de chambre, etc. On est, en effet, bien souvent porté à les excuser. La justice elle-même ne peut s'empêcher de souvent pardonner. L'indulgence même des tribunaux est certainement une cause du développement pour l’industrie des avorteurs. Presque sûres de l’impunité, en cas de découverte, elles ne craïgnent plus ; connaissant d’autre part la bénignité de l’opération, elles s’y déterminent aisément.

Peut-être faut-il voir là tout d’abord une conséquence de l’affaiblissement des idées religieuses. Il est en effet à remarquer que chez les Israëlites, qui ont conservé à peu près intact le sentiment religieux, on voit les mariages posséder leur antique fécondité. La religion de notre

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temps a perdu beaucoup de son ancien prestige: elle relevait beaucoup de femmes, les fortifiait, les empêchait d’aller demander à la débauche une subsistance trop difficile à obtenir honnêtement par lel travail solitaire. On peut effectivement trouver dans les milieux de prostituées des membres de toutes les classés sociales. Cela nous fait arriver à une autre considération, celle de la difiiculté actuelle pour les femmes non fortunées de trouver dans le mariage un point d'appui et un refuge avec la satisfaction de produire et d'entretenir une famille.

Plus notre époque s’avance, plus l’homme recherche, dans le mariage, la riche héritière qui lui permettra d'augmenter ses affaires et de vivre dans un plus grand bien-être. Celui-là, nous l'avons vu, aura peu d'enfants pour des raisons de lucre. Les autres en auront moins pour raisons d'économie, nous voulons parler des ménages pauvres. Restent les abandonnées, sans fortune. Ce sera alors l'exode vers les ateliers ou vers la prostitution. On peut prévoir l'importance de l'avortement dans cette corporation. Abandonnée à toutes les tentations, découragée par les difficultés presque insurmontables de là vie et du travail solitaire, l’ouvrière ne tardera pas à rencontrer un ami, recherchant auprès de lui un simulacre de bonheur. Au moindre mot de grossesse, elle sera abandonnée ou mise en demeure de faire disparaître le produit de leur union. D'autre part enfin, quel est le sort actuel de la fille-mère ? N’étant pas sous la protection de la loï, la maternité ne sera pour elle que honte et déshonneur. Il n’est plus étonnant que chez elle le désespoir soit plus fort que le sentiment maternel et qu’elle

aille en secret se délivrer ou se faire délivrer d’un fardeau si lourd et si gênant. Remarquons, en effet, qu'à côté des avortements, on voit augmenter aussi le nombre des abandons d’enfants sous toutes ses formes. Sur le nombre de 56,321 naissances accusées en 1880 à Paris, on on comptait plus d’un quart d’illégitimes (14,653 exactement) dont 11,489 n'étaient pas reconnues. D’autre part, les dernières statistiques accusent 583 infanticides, 129 abandons, 28 expositions. Il est facile de concevoir que des actes si douloureux sont presque toujours la conséquence de l'attitude d’un père qui se dérobe à ses devoirs.

Nous ne voulons ni ne pouvons faire ici le procès de de notre société actuelle, mais qu'il nous soit permis de dire que la responsabilité d’un tel état de choses ne doit pas revenir à la fille-mère seule. Elle ne devrait pas seule porter le poids d'une faute qu’elle ne fut pas seule à commettre. Elle et son enfant ont droit à la protection de la loi et malgré les inconvénients et les répugnances, il faut bien dire que l'interdiction de la recherche de la paternité est une des plus criantes injustices de notre législation civile. La principale objection est la difficulté de percer le mystère de la conception et l’extrême facilité d’être entraîné à des erreurs et de favoriser même les pires chantages. Malgré tout, nous ne pouvons qu'applaudir au discours de Monsieur Gustave Rivet, prononcé récemment devant le Sénat, tendant à faire inscrire au Code les droits de la femme et à faire autoriser la constatation judiciaire de la paternité, la faisant équi-

valoir à la reconnaissance volontaire.

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