‹ Progression ascendante du nombre des avortements et ses causesChapitre 4 sur 19 · SUR L’'AVORTEMENT · texte numérisé non relu

SUR L’'AVORTEMENT

En consultant l’histoire, on est rapidement convaincu que l'avortement n’est pas une découverte des temps modernes. La Genèse, le Lévitique, nous font voir que le peuple de Dieu lui-même, aux premiers âges du monde, donnait le scandale des plus immondes turpitudes.

Les Anciens n’accordaient aucune considération au produit de la conception : le Professeur Lacassagne nous dit:

« Les Sociétés primitives se montrent peu soucreuses de la vie humaine. Si les êtres faibles, la femme, l'enfant, sont à peine protégés par les lois, les opinions philosophiques ou scientifiques conduisent à l'indifférence la plus complète sur le produit de la conception. Les Individus, fétichistes ne comprenant la vie que dans ses manifestations les plus évidentes et les plus grossières, ne s'ima-

ginaïent pas commettre nn crime en suspendant le cours de la grossesse. » «

Nous voyons, dans Aétius, Aristote, etc. que la Grèce payait aussi un lourd tribut à la pratique des avortements. Hippocrale lui-même, en craignant déjà les résultats, et voulant sans doute s'élever contre l'emploi sans cesse croissant des manœuvres abortives, nous dit dans son livre:

« Les dangers sont plus grands pour la femme qui avorte. Les avortements élant plus pénibles que les accouchements. » >

Nous savons seulement que la pratique était fréquente en Grèce, sans beaucoup de précision. Si nous arrivons maintenant à l’ancienne Rome, ce n’est plus un vice que nous trouvons, mais un véritable fléau. Le fœtus n’est considéré en effet que comme une partie de l'intestin maternel ; s’en débarrasser m'est pour ainsi dire qu’une formalité. On parlait de l'avortement comme d’une chose absolument naturelle; c'était un sujet de causerie, au théâtre, entre soi, partout.

Il existait cependant des lois sévères, mais si faciles à contourner; on pouvait voir en effet des femmes qui, après s'être fait avorter pour éviter les ennuis de la grossesse, n’hésitaient pas à adopter un enfant trouvé qu'él les présentaient à leurs maris et à tous comme étant le leur. L’impunité du reste était presque de règle et cela afin de ne pas inquiéter de hauts personnages et même certains empereurs. Le vice, plus grave alors que chez nous à l’époque actuelle, était tel que des familles riches

voyaient s’éteindre leurs noms, faute d’héritiers pour les porter.

Nous avons par Ovide (Elegie, XIV) un curieux ren= seignement sur la manière d'opérer des dames Romaines qui, nous dit-il, se servaient d’un instrument spécial qu’elles appelaient Embryosphactes. Nous ne possédons malheureusement sur cet instrument aucune description, aucun renseignement.

Il nous faut néanmoins excuser Rome et la morale Romaine.'Le fœtus n’était pas considéré comme un être vivant ; il n'avait pas reçu, ainsi que le dit Aristote, ‘+ Je souffle de la vie ”. D'autre part, il nous faut tenir compte des mœurs de l’époque. Nous savons, en effet, que le père Romain avait toute facilité de ne pas reconnaître un nouveau-né, même s’il lui venait de sa femme légitime, et nous comprenons facilement que la crainte du désaveu paternel poussait les femmes à se débarrasser de leur produit de conception.

Mais à côté de ces sortes d’excuses, nous trouvons comme aujourd’hui des raisons de coquetterie: peur pour la femme de perdre sa beauté par la grossesse et l'accouchement — comme aujourd’hui également le fatal égoïsme et à côté du désir de plaire, le désir de jouir au maximum de la vie et avec le minimum de peines.

Puis le christianisme vint changer du tout au tout la morale et les mœurs.

« Homicidis festinatio est, nec referit nalam qui eripat animam aut nascentem desturbat : homo est qui futurus est. » (Tertullien).

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De limpunité presque absolue on passe à la repression la plus sévère.

Avec Adrien, Théodose, Constantin, le droit Romain éondamne le crime d’avortement de la peine de mort.

En 692, le Concile de Constantinople assimile Pavortement à l’homicide. Le droit canon, néanmoins, hésite sur l’état d'animation du fœtus ; influencé par les idées de Platon. Mais ces considérations finissent par être reJetées et dès lors l’avortement considéré comme crime chez tous les peuples chrétiens, est puni du dernier supplice.

. Après l'invasion de la Gaule par les nations germaniques au V° siècle, l'avortement n’est plus qu’un délit, passible d’une amende, susceptible d'augmentation si la femme venait à périr. L’édit de Henri IT en 1556, confirmé par les ordonnances de 1708-1731-1739, punit impitoyablement tous les crimes contre la vie du produit de conception et cela dura jusqu’à la Révolution. En effet le code de 1791 passe sinon à un extrême opposé, mais du moins à une sévérité beaucoup moins grande, l'impunité est assurée à la mère et toute la repression tombe sur les complices. La peine de mort ne fut du reste plus jamais prononcée contre les crimes d’avortement.

Nous voyons donc bien que nous ne touchons pas là: une plaie neuve, mais bien, qu’on nous pardonne cette expression, un ‘* vieil ulcère ”. Notre pays paye un lourd tribut, c’est certain, mais nous voulons montrer que les autres nations Sont aussi atteintes et certaines plus profondément encore que nous.

En Turquie, la pratique est extrêmement fréquente ; bien loin d’être puni, l'avortement est parfois même ordonné et nous pouvons trouver en l’année 1875 un ordre de la mère du sultan Abdul Aziz ordonnant que ‘‘ toutes . les femmes grosses, résidant dans le palais, eussent à se faire avorter ”. Il fut défendu, en outre, à la naissance de lenfant, si l'opération ne réussissait pas, de lier lé cordon ombical. (Plon. Pzurin. Geschischte der Früchtabtreibung. Leipzig, 1883).

Les Etats-Unis d'Amérique sont certainement parmi toutes les nations le pays où l'avortement est le plus facilement et naturellement le plus souvent pratiqué. La liberté exceptionnelle permet aux journaux les réclames les plus fantastiques et on peut voir dans certains quartiers des annonces telles que celles-ci : * Ici on pratique les avortements ” posées. dans la rue au-dessus des portes. Nous ne nous étonnerons pas, dans de semblables conditions, que l’on ait estimé à plus de 80.000 le nombre moyen annuel des avortements à New-York pendant ces dernières années. La justice, paraît-il, obéissant à on ne sait quels ordres, veut les ignorer et on peut estimer à 200 le nombre des personnes pratiquant les avortements dans la grande capitale d'Amérique, au su de la police.

Si nous arrivons à l’Angleterre, nous voyons qu'il est extrêmement difficile de se faire une idée même approximative de la question. Pas de statistique officielle ; la plaie est ainsi plus facilement dissimulée. Mais nous ne croyons pas trop nous avancer en disant que les Anglais n’ont rien à nous envier sous ce rapport. Nous rappellerons, d'autre part, que les Anglaises sont les principales

clientes de nos fameuses cliniques privées d’accouchement et qu'elles produisent certainement une partie importante du contingent annuel des fœtus transportés . à la morgue. Le détroit est, en effet, si vite passé, les dangers de poursuite beaucoup moins à craindre par la situation spéciale d'étrangers. Qui peut, en outre, suspecter la courte absence des trois ou quatre jours nécessaires et on est si adroit à Paris!

De plus, les lois anglaises, quoique très sévères, sont à peu près toujours contournées et sur le conseil même des juges aux jurés. (Cf. Gazette Médicale de Paris, 1909. Ti):

Pour permettre de juger la fréquence des avortements en Italie où l'opération est absolument courante, 1l nous suffira de rappeler que le professeur Züno, dans son Traité de Médecine légale, tome IT, a pu citer, déposées dans des vitrines, des collections de fœtus conservés dans l’alcool et servant de réclame aux opérateurs !

Avant d'aborder la question chez les Allemands, qu'il nous soit permis de citer le professeur Sarwey, de Tüebingen, qui dit dans un article de la Deutsche med. Wochenschrift, année 1905, n° 8, p. 292, que la stérilisation de la femme est indiquée chaque fois que la venue d'un nouvel enfant peut amener une perturbation dans la vie de la famille.

C'est bien là, et de la part d'un maître respecté, une étape considérable vers la moralisation de l'avortement. Nous verrons plus loin ce qu’il faut en penser.

L'Allemagne punit l'avortement d’une façon très sé-

vère, mais il faut pour qu’il y ait condamnation que le produit de conception soit retrouvé,

Nous avons appris que les statistiques annoncent une progression croissante des avortements pendant la période 1882-1895. Si les Germains paient un tribut important à la pratique des manœuvres abortives, et l'Allemagne se cache de ce vice comme de beaucoup d’autres, il n'en est pas moins vrai qu’elle est loin d’égaler sur cette voie sa rivale de l’ouest.

Il est facile de s’en convaincre, du reste ; nous avons pu apprendre, en effet, que l’Allemagne, en 30 ans, a gagné sur nous 16 millions d’habitants ; le nombre de

ses conscrits en 1910 se monte à 500,000, alors que nous

n’en comptons que 280.000.

Rappelons maintenant un tableau comparatif que nous empruntons au docteur Baffet.

L'Allemagne eut en moyenne 38 naissances par

1000 habitants de 1841 à 1850 et se maintint à cette

moyenne de 38 °/,, de 1881 à 1890.

L'Autriche 38 °/, de 1841-1850 38 °/,0 de 1881-1890

L’Angleterre 33 — Me nos à Spqu Pert L'Italie 37 — TL A IS MIRE La France 27 — —+ — 24 — LE TRUE

et même nous sommes descendus jusqu’à 21,6 °/60. Nous tenons donc bien la tête dans le mouvement de dépopulation et pourtant c’est dans notre pays que le taux de mortalité est le moins élevé, tendant de plus en plus vers la diminution.

25 10/00 ÉD T000 21,84 — en 1900.

En Allemagne, le taux de mortalité est de 22,6 °/... En Autriche, — — — 20,8 — En Italie, — — RÉ 2I Nous voulons, pour bien fixer les idées, citer quelques phrases d'un bon observateur, M. Victor Cambon, dans son beau livre : l'Allemagne au travail. I] nous dit que : | « L'accroissement de la population en Allemagne varie entre 800,000 à 900,000 par an. Les enfants pullulent comme en Chine dans les rues des villes et des campagnes el la quand la mortalité infantile qui est de 24 °],, chiffre énorme, aura diminué, grâce aux progrès de l'hygiène, moins observée que chez nous, l'augmentation annuelle approchera du million. Les Allemands étaient moins de 36 millions en 1870, ils sont aujourd'hui plus de 64 millions. »

Si nous consultons les statistiques de quelques villes allemandes, nous voyons que:

Berlin, en 1880, avait 806,000 habitants ; il en a aujourd’hui 2,400,000.

Dusseldorf, 66,000 en 1866. aujourd’hui 300,000. Leipzig, en 1800, 32,000 habitants.

1830, 37,000 — 1870, 102,000 — = 1800, 357,000 — (annexion suburbaine).

1900, 456,000 — 1909, 537,000 — On nous dira que, par suite du développement peutêtre trop grand de l’industrie allemande, les populations urbaines ne pouvaient qu’augmenter. Il est cependant

facile de nous accorder que les naissances comptent bien pour quelque chose dans ces croissantes augmentations et, d'autre part, les chiffres généraux de recensement montrent que les villes ne sont pas seules à gagner. D'autre part, ne voyons-nous pas que l’Allemagne déborde et envahit nos propres industries et celles des autres états du monde entier par ses ouvriers, ses commerçants, ses ingénieurs même.

Essayons d’opposer maintenant ce qui se passe en France.

Dans un article de Monsieur le Professeur Pinard, paru dans le Matin du 14 mars 1910, nous avons vu que les dernières années, en France, avaient été très mauvaises sous le rapport des naissances.

En 1900, en effet, la France accusait une moyenne de 853,000 naissances, à opposer à 829,000 décès. Monsieur Pinard constate un chiffre inférieur à 800,000 au cours de l’année 1907; au cours de 1908, 791,712 naissances seulement et pendant le premier semestre de 1909, les statistiques accusent une diminution de 12,692 naissances sur la période correspondante de 1908, montrant d’autre part un excédent de décès de 28,200.

Pour mettre mieux en vue cette diminution de natalité en France, nous voulons exposer quelques chiffres empruntés aux anciennes statistiques françaises.

De 1801 à 1810 32,2 naissances annuelles par 1,000 habitants.

De 1841 à 1850, 27,4 — — ee De 1867 à 1869 25,99 — — ne De 1881 à 1890. 23,8 —.. — Re

DÉMCOLAUICOM MIRE AS —

Nous ne nous étonnons plus, après l’éloquence de tels chiffres, de voir la France rester de tous les pays d’Europe le plus stationnaire au point de vue de la population ni d'apprendre qu’en 10 ans, nous n’avons gagné que 250,000 habitants, alors que l'Allemagne s’est accrue de 8 millions d’unités et cela pour des superficies à peu près égales : 540,743 kilomètres carrés pour l'Allemagne, 536,408 kilomètres carrés pour la France.

Le plus étrange et le plus paradoxal est que le nombre des mariages, sans compter, naturellement, les unions non reconnues par la loi, va sans cesse en augmentant. Il est donc tout naturel de penser que, si les Français ont moins d’enfants, c'est qu’ils n’en veulent plus ou que la race a dégénéré.

Il est probable que quelques facteurs ont pu diminuer dans une certaine mesure la fécondité des femmes, à l’époque actuelle, et nous chercherons, plus loin, à montrer de quelle manière; mais il est plus évident encore que la majorité des Français ne cherche plus à posséder des enfants. Ils les évitent autant que possible, la grossesse est pour certains un véritable accident, accepté heureusement par beaucoup, mais considéré par un certain nombre comme une chose à éviter à tout prix! Ceux-là ne reculent pas devant une manœuvre criminelle.

Le malheur est que le nombre des néo-malthusiens augmente de jour en jour et qu’ils trouvent même des défenseurs. Ils ne comprennent pas la joie que procure à peu près toujours une belle et nombreuse famille et

ñe s’aperçoivent pas qu'ils sont punis par leur égoïsme même et que l’économie, au sens pécuniaire du mot, qu’ils font en restreignant volontairement le nombre des convives à leur table, ils la perdent eux-mêmes et plus encore les leurs, dans l'avenir, par des charges toujours croissantes et impossibles à diminuer, qu’un bien plus petit nombre de contribuables est obligé de supporter.

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