XII. LA CONSULTATION
" Tous mes voisins parlent de consultation. Jacques 1 a consulté son avocat ; Pierre a consulté son avoué ; Mathieu a consulté son notaire. J'ai de l'argent ; je veux consulter aussi, moi."2
Ainsi raisonnait Jean-Paul. Il va à la ville, demande l'adresse d'un homme de loi, se présente chez lui et, jetant une pièce de monnaie sur le bureau du jurisconsulte, " donnez-moi une consultation d'un écu, dit-il ; voici votre argent."
" Sur quoi désirez-vous avoir mon avis ? demanda l'avocat. Avez-vous une difficulté avec un voisin ?" — " Oh ! non ! Je vis 3 très-bien avec mes voisins : Je les laisse faire ce qu'ils veulent." — " Avec un parent,4 alors !" — " Oh ! que non.5 Je leur donne ce qu'ils me demandent et je ne leur demande rien." — " Mais enfin avez-vous à vous plaindre de quelqu'un,6 ou quelqu'un se plaint-il de vous ?" — " Non ! non !" — h Mais alors pourquoi voulez-vous une consultation?" — "Je ne sais pas ; mais j'en veux une."
L'avocat prit une feuille de papier timbré, écrivit quelques mots dessus et le remit à Jean-Paul, en empochant l'écu. Le paysan s'en alla content.
Revenu à la maison,7 il entendit sa femme discuter avec les domestiques. Les uns prétendaient8 qu'il fallait rentrer les foins ce soir là, les autres qu'il fallait ne les rentrer que le lendemain. La dispute allait s'échauffer,9 et Jean-Paul allait y prendre part, car la question était difficile :
" Le foin doit-il 10 être rentré aujourd'hui ou demain ? "
" Que je suis niais ! s'écria-t-il ; j'ai une consultation dans ma poche et je l'ai payée un écu. Voyons ce qu'elle dit. Il tire son papier timbré, le déploie et lit : " Ne remets jamais au lendemain ce que tu peux faire la veille."
"Voilà la solution, claire et nette, s'écria-t-il. Qu'on rentre les foins ce soir."