XIV. VERNET
Vingt-cinq tableaux, mon ami ! vingt-cinq tableaux ! et quels tableaux ! c'est comme le Créateur, pour la célérité ; c'est comme la nature, pour la vérité. H n'y a presque pas une 2 de ces compositions à laquelle un peintre, qui aurait bien employé son temps, n'eût donné les deux années qu'il a mises 3 à les faire toutes. Quels effets incroyables de lumière ! les beaux ciels ! quelles eaux ! quelle ordonnance ! quelle prodigieuse variété de scènes ! Ici, un enfant échappé du naufrage est porté sur les épaules de son père ; là, une femme étendu morte sur le rivage, et son époux qui se désole. La mer mugit, les vents sifflent, le tonnerre gronde, la lueur sombre et pâle des éclairs perce la nue, montre et dérobe la scène. On entend craquer les flancs d'un vaisseau qui s'entr'ouvre;4 ses mâts sont inclinés, ses voiles déchirées: les uns, sur le pont, ont les bras levés vers le ciel ; d'autres se sont élancés dans les eaux. Ils sont portés par les flots contre des rochers voisins, où leur sang se mêle à l'écume qui les blanchit. J'en vois qui flottent ; j'en vois qui sont prêts à disparaître dans le gouffre ; j'en vois qui se hâtent d'atteindre le rivage, contre lequel ils seront brisés. La même variété de caractères, d'actions et d'expressions règne parmi les spectateurs: les uns frissonnent et détournent la vue,5 d'autres secourent ; d'autres, immobiles, regardent. Il y en a qui ont allumé du feu sous une roche ; s'occupent à ranimer une femme expirante, et j'espère qu'ils y réussiront.
Tournez vos yeux sur une autre mer, et vous verrez 6 le calme avec tous ses charmes. Les eaux tranquilles, aplanies et riantes, s'étendent en perdant insensiblement de leur transparence,7 et s'éclairent 8 graduellement à la surface, depuis le rivage jusqu'où l'horizon confine avec le ciel.9 Les vaisseaux sont immobiles ; les matelots, les passagers ont tous les amusements qui peuvent tromper 10 leur impatience. Si c'est le matin, quelles