XXI. UN PRINCE PIQUE-ASSIETTE
Le prince P. . . , — qui est, je crois, Milanais, — mais qui passe une grande partie de sa vie à Paris, — possède une des plus grandes fortunes de l'Italie ; il s'en sert * pour être avare. L'avarice en effet est une passion qui n'est nullement à la portée2 des pauvres gens. On ne méprise que la pauvreté involontaire et dont on souffre, mais la pauvreté volontaire dont on jouit,3 c'est-à-dire Favarice, obtient facilement l'estime des hommes.
Voici une des inventions du prince P. . .
Il entre à la Maison d'or 4 à l'heure où on dine, parcourt 5 les salles jusqu'à ce qu'il ait avisé quelques personnes de connaissance.6 En sa qualité 7 d'Italien, il hante un certain nombre de jeunes écrivains et de jeunes artistes. Quand il en aperçoit un ou deux ou trois à une table, il s'approche, et lui tend la main d'un air bienveillant, protecteur et paternel. — Eh ! vous voilà, mon bon ! 8 il y a longtemps que je ne vous ai vu.9 Que faisonsnous? Travaillons-nous? Le dîneur répond quelques mots. Le prince s'assied en face de lui.
— Il faut travailler, mon bon, il ne faut pas s'endormir sur un succès.
Il prend négligemment un radis et le croque.
— Les jeunes gens se fient à leur facilité.10 — Voilà d'excellents radis. — Il prend un second radis, — puis une bouchée de pain sur laquelle il étend du beurre.
— Je sais bien qu'on aime mieux dîner à la Maison d'or, aller à l'Opéra et faire l'amour que de travailler. . . Garçon, donnez-moi un verre. — J'ai avalé ce radis de travers, il m'étrangle. — Un peu de vin et d'eau, mon bon.
— Voulez- vous me faire l'honneur de dîner avec moi?
— Non, je n'ai pas faim, j'ai déjeuné très-tard. Je ne dis pas de mal de n l'amour. . . Qu'est-ce que c'est que ces côtelettes là ?n