HISTOIRE DU CHIEN DE BRISQUET
Et la Bichonne lui sautait jusqu'aux épaules, comme pour lui dire : N'irai-je pas ?
" Paix ! lui dit Brisquette. ; — Ecoute, Biscotine, ?a jusque devers 8 la butte pour savoir si ton père ne revient pas. — Et toi, Biscotin, sur le chemin au long de l'étang, en prenant bien garde s'il n'y a pas de piquets qui manquent. — Et crie fort, Brisquet ! Brisquet ! . . .
"Paix! la Bichonne!"
Les enfants allèrent, allèrent, et quand ils se furent rejoints à l'endroit où le sentier de l'étang vient couper celui de la butte : " Mordienne,9 dit Biscotin, je retrouverai notre pauvre père, ou les loups m'y mangeront.
— Pardienne, dit Biscotine, ils m'y mangeront bien aussi." Pendant ce temps-là, Brisquet était revenu par le grand
chemin de Puchay, en passant à la Croix-aux-Anes sur l'abbaye de Mortemer, parce qu'il avait une hottée de cotrets à fournir chez Jean Paquier. " As-tu vu nos enfants ? lui dit Brisquette.
— Nos enfants ? dit Brisquet. Nos enfants ? mon Dieu ! sont-ils sortis ?
— Je les ai envoyés à ta rencontre jusqu'à la butte et à l'étang, mais tu as pris par10 un autre chemin/*
Brisquet ne posa pas sa bonne hache. Il se mit à courir du côté de la butte.
" Si tu menais la Bichonne ? " lui cria Brisquette.
La Bichonne était déjà bien loin.
Elle était si loin que Brisquet la perdit bientôt de vue. Et il avait beau n crier : Biscotin, Biscotine ! on ne lui répondait pas.
Alors il se prit à pleurer, parce qu'il s'imaginait que ses enfants étaient perdus.
Après avoir couru longtemps, longtemps, il lui sembla reconnaître la voix de la Bichonne. H marcha droit dans le fourré, à l'endroit où il l'avait entendue, et il y entra, sa bonne hache levée.
La Bichonne était arrivée là, au moment où Biscotin et Bis-
cotine allaient être dévorés par un gros loup. Elle s'était jetée devant12 en aboyant, pour que ses abois avertissent Brisquet. Brisquet d'un coup de sa bonne hache renversa le loup roide mort,18 mais il était trop tard pour la Bichonne. Elle ne vivait déjà plus.
Brisquet, Biscotin et Biscotine rejoignirent Brisquette. C'était une grande joie, et cependant tout le monde pleura. H n'y avait pas un regard qui ne cherchât la Bichonne.
Brisquet enterra la Bichonne au fond de son petit courtil,14 sous
une grosse pierre sur laquelle le maître d'école écrivit en latin :
C'est ici qu'est la Bichonne, Le pauvre chien de Brisquet.
Et c'est depuis ce temps-là qu'on dit en commun proverbe :
" Malheureux comme le chien à Brisquet, qui n'allit 15 qu'une fois
au bois, et que le loup mangit."
Nodœb (1783-1844).