‹ Progressive French reader. With copious notes, philological and grammatical; and numerous references to Ottos French conversation grammarChapitre 47 sur 177 · XXXV. LES PREMIÈRES LECTURES · texte numérisé non relu

XXXV. LES PREMIÈRES LECTURES

Un livre a toujours été pour moi un conseil, un consolateur éloquent et calme dont je ne voulais pas épuiser vite les ressources, et que je gardais pour les grandes occasions. Oh ! quel est celui de vous qui ne se rappelle 1 avec amour les premiers qu'il a dévorés ou savourés. La couverture d'un bouquin poudreux, que vous retrouvez sur les rayons d'une armoire oubliée, ne vous a-t-elle jamais retracé les gracieux tableaux de vos jeunes années ? n'avez-vous pas cru voir surgir devant vous la grande prairie baignée des rouges clartés du soir, lorsque vous la vîtes pour la première fois, le vieil ormeau et la haie qui vous abritèrent, et le fossé dont le revers vous servit de lit de repos et de table de travail, tandis que la grive chantait la retraite à ses compagnes et que le pipeau du vacher se perdait dans l'éloignement. Oh ! que la nuit tombait vite sur ces pages divines ! que le crépuscule faisait cruellement flotter les caractères sur la feuille pâlissante! C'en est fait,2 les agneaux bêlent, les brebis sont arrivées à l'étable, le grillon prend possession des chaumes de la plaine. Les formes des arbres s'effacent devant le vague de l'air,3 comme tout à l'heure 4 les caractères sur le livre. Il faut partir ; le chemin est pierreux, l'écluse est étroite et glissante ; la côte est rude;5 vous êtes couvert de sueur; mais vous aurez beau faire,6 vous arriverez trop tard ; le souper sera commencé. C'est en vain que le vieux domestique, qui vous aime, aura retardé le coup de cloche autant que possible; vous aurez l'humiliation d'entrer le dernier, et la grand'mère,7 inexorable sur l'étiquette, même au fond de ses terres,8 vous fera, d'une voix douce et triste, un reproche bien léger, bien tendre, qui vous sera plus sensible 9 qu'un châtiment sévère. Mais quand elle vous demandera le soir la confession de votre journée,10 et que vous aurez avoué, en rougissant, que vous vous êtes oublié à lire dans un pré, et que vous aurez été sommé de montrer le livre, après quelque hésitation et

une grande crainte de le voir confisqué sans l'avoir fini, vous tirerez en tremblant de votre poche, quoi ? Estelle et Némorin n ou Robinson Crusoé ! Oh ! alors la grand'mère sourit. Rassurezvous, votre trésor vous sera rendu ; mais il ne faudra pas désormais oublier l'heure du souper. Heureux temps ! ô ma vallée noire ! ô Corinne ! 12 ô Bernardin de Saint-Pierre ! 13 ô l'Iliade ! ô Millevoye ! 14 ô Atala ! 15 ô les saules de la rivière ! ô ma jeunesse écoulée ! ô mon vieux chien ! qui n'oubliait pas l'heure du souper, et qui répondait au son lointain de la cloche par un douloureux hurlement de regret et de gourmandise ! . . .

George Saito (b. 1804).

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