IV. LES HOMMES DOIVENT S'AIDER
Lorsqu'un arbre est seul, il est battu des vents et dépouillé de ses feuilles ; et ses branches, au lieu de s'élever, s'abaissent comme si elles cherchaient la terre.
Lorsqu'une plante est seule, ne trouvant point d'abri contre l'ardeur du soleil, elle languit et se dessèche, et meurt.2
Lorsque l'homme est seul, le vent de la puissance le courbe vers la terre, et l'ardeur de la convoitise absorbe la sève qui le nourrit.
Tant que vous serez désunis,3 et que chacun ne songera qu'à soi, vous n'aurez rien à espérer que souffrance, et malheur, et oppression.
Qu'y a-t-il de plus faible 4 que le passereau, et de plus désarmé que l'hirondelle ? Cependant quand paraît l'oiseau de proie,5 les hirondelles et les passereaux parviennent à le chasser, en se rassemblant autour de lui, et le poursuivant tous ensemble.
Prenez exemple sur le passereau et sur l'hirondelle.
Celui qui se sépare de ses frères, la crainte le suit quand il marche, s'assied6 près de lui quand il repose, et ne le quitte pas même durant son sommeil.
Donc, si l'on vous demande : " Combien êtes-vous ? " " Nous sommes un, car nos frères, c'est nous,7 et nous, c'est nos frères."
Dieu n'a fait ni petits ni grands, ni maîtres ni esclaves : il a fait tous les hommes égaux.
Mais, entre les hommes, quelques-uns ont plus de force ou de corps, ou d'esprit, ou de volonté, et ce sont ceux-là 8 qui cherchent à assujettir les autres, lorsque l'orgueil ou la convoitise étouffe en eux l'amour de leurs frères.
Et Dieu savait qu'il en serait ainsi,9 et c'est pourquoi il a commandé aux hommes de s'aimer, afin qu'ils fussent 10 unis, et que les faibles ne tombassent point sous l'oppression des forts.
Car celui qui est plus fort qu'un seul, sera moins fort que deux, et celui qui est plus fort que deux sera moins fort que quatre ; et ainsi les faibles ne craindront rien lorsque, s'aimant les uns les autres, ils seront unis véritablement.
Lamennais (1782-1854).