‹ Progressive French reader. With copious notes, philological and grammatical; and numerous references to Ottos French conversation grammarChapitre 51 sur 177 · LE CHIEN DU LOUVRE · texte numérisé non relu

LE CHIEN DU LOUVRE

Son œil se ranime, il se dresse, Pour que son maître le caresse A son retour.

Aux vents des nuits, quand la couronne Sur la croix du tombeau frissonne,

Perdant l'espoir, Il veut que son maître l'entende ; Il gronde, il pleure, et lui demande

L'adieu du soir.

Si la neige avec violence,

De ses flocons couvre en silence

Le lit de mort, Il pousse un cri lugubre et tendre, Et s'y couche pour le défendre

Des vents du nord.

Avant de fermer la paupière, Il fait pour soulever la pierre

Un vain effort ; Puis il se dit comme la veille :

Il m'appellera, s'il s'éveille.

Puis il s'endort.

La nuit il rêve barricade :

Son maître est sous la fusillade

Couvert de sang.

H l'entend qui siffle dans l'ombre, Se lève et saute après son ombre

En gémissant.

C'est là qu'il attend d'heure en heure, Qu'il aime, qu'il souffre, qu'il pleure, Et qu'il mourra.

Quel fut son nom ? Cest un mystère ■ Jamais la voix qui lui fut chère Ne le dira.

Passant, que ton front se découvre :

Là plus d'un brave est endormi.

Des fleurs pour le martyr du Louvre !

Un peu de pain pour son ami !

Delàt:»se (1793-1843).

XXXVm. HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE.

Lorsque mon père, Nicolas Clavel, bûcheron à Saint- Jean-desr Choux, sur la côte de Saverne, mourut au mois de juin 1837, j'avais neuf ans. Notre voisine, la veuve Rochard, me prit chez elle quinze jours ou trois semaines, et personne ne savait ce que j'allais devenir. La mère Rochard ne pouvait pas me garder ; elle disait que nos meubles, notre lit et le reste ne payeraient pas les cierges de l'enterrement, et que mon père aurait bien fait de m'emmener avec lui.

En entendant cela, j'étais effrayé ; je pensais :

" Mon Dieu ! qui est-ce qui voudra me prendre ? "

Durant ces trois semaines, nous cherchions des myrtilles et des fraises au bois, pour les vendre en ville, et je pouvais bien en ramasser cinq ou six chopines par jour ; mais la saison des myrtilles passe vite, la saison des faînes arrive bien plus tard, en automne, et je n'avais pas encore la force de porter des fagots.

Souvent l'idée me venait que j'aurais été bien heureux de mourir.

A la fin de ces trois semaines, un matin que nous étions sur notre porte, la mère Rochard me dit :

" Tiens, voilà ton cousin Guerlot, le marchand de poisson ; qu'est-ce qu'il vient donc faire dans ce pays ? "

Et je vis un gros homme trapu, la figure grasse et grêlée, le nez rond, un grand chapeau plat sur les yeux et des guêtres à ses jambes courtes, qui venait.

" Bonjour, monsieur Guerlot," lui dit la mère Rochard.

Mais il passa sans répondre, et poussa la porte de la maison de mon père, en criant :

" Personne ? "

Ensuite il ouvrit les volets, et presque aussitôt une grande femme rousse, en habit des dimanches, le nez long et la figure rouge, entra derrière lui dans la maison. La- mère Rochard me dit:

" Cest ta cousine Hoquart, elle vend aussi du poisson ; s'ils trouvent quelque chose à pêcher chez vous, ils seront malins."

Et de minute en minute d'autres arrivaient : M. le juge de paix Dolomieu, de Saverne; son secrétaire, M. Latouche, des cousins et des tantes, tous bien habillés ; et seulement à la fin notre maire, M. Binder, avec son grand tricorne et son gilet rouge. Comme il passait, la mère Rochard lui demanda :

" Qu'est-ce que tous ces gens-là viennent donc faire chez Nicolas Clavel, monsieur le maire ?

— C'est pour l'enfant," dit-il en s'arrêtant, et me regardant d'un air triste.

Et voyant que j'étais honteux à cause de ma pauvre veste déchirée, de mon vieux pantalon, de mes pieds nus, il dit encore :

" Pauvre enfant ! "

Ensuite il entra. Quelques instants après, la mère Rochard me fit entrer aussi, pour voir ce qui se passait, et j'allai me mettre sous la cheminée près de l'âtre.

Tous ces gens étaient assis autour de notre vieille table, sur les bancs, se disputant entre eux, reprochant à mon père et à ma mère de s'être mariés, de n'avoir rien amassé, d'avoir été des fainéants, et d'autres choses pareilles que je savais bien être fausses, puisque mon pauvre père était mort à la peine.1 Tantôt l'un, tantôt l'autre se mettait à crier ; personne ne voulait me

prendre. M. le juge de paix, un homme grave, le front haut, les écoutait ; et de temps en temps, quand ils criaient trop, il les reprenait en leur disant : — que je n'étais pas cause de ce malheur ... ; que les reproches contre mon père et ma mère ne servaient à rien ... ; qu'on devait tout pardonner aux malheureux, quand même ils auraient eu des torts ... ; qu'il fallait surtout songer aux enfants, etc. ; — mais la fureur chaque fois devenait plus grande. Moi, sous la cheminée, je ne disais rien, j'étais comme un mort. Aucun de ceux qui criaient ne me regardait.

" H faut pourtant s'entendre, dit à la fin M. le juge de paix. Voyons . . . Cet enfant ne peut pas rester à la charge de la commune . . . Vous êtes tous des gens riches . . . aistés . . . Ce serait une honte pour la famille. Monsieur Guerlot, parlez."

Alors le gros marchand de poisson se leva furieux, et dit :

" Je nourris mes enfants, c'est bien assez !

— Et moi je dis la même chose, cria la grande femme rousse. Je nourris mes enfants ; les autres ne me regardent pas."

Et tous se levaient, en criant que c'était une abomination de leur faire perdre une journée pour des choses qui ne les regardaient pas. Le juge de paix était tout pâle. H dit encore.

" Cet enfant vous regarde pourtant plus que la commune, je pense ; c'est votre sang ! S'il était riche, vous seriez ses héritiers, et je crois que vous ne l'oublieriez pas.

— Riche, lui ! criait le marchand de poisson, ha ! ha ! ha ! " Moi, voyant cela, j'avais fini par sangloter ; et, comme le juge

de paix se levait, je sortis en fondant en larmes. J'allai m'asseoir dehors, sur le petit banc, à la porte. Les cousins et les cousines sortaient aussi d'un air de ne pas me voir. Mon cousin Guerlot soufflait dans ses joues, en s'allongeant les bretelles sous sa capote avec les pouces, et disait :

" Il fait chaud . . . une belle journée ! Hé ! commère Hoquart ?

— Quoi?

— On pêche l'étang de Zeller après-demain ; est-ce que nous serons de moitié ? "

Us s'en allaient tous à la file, le juge de paix, le greffier, le maire, les cousins, les cousines ; et la mère Rochard disait :

" Te voilà bien maintenant . . . Personne ne te veut ! "

Je ne pouvais plus reprendre haleine, à force de pleurer. Et pendant que j'étais là, la figure toute mouillée, j'entendais les parents s'en aller, et quelqu'un venir par en haut,2 en descendant la ruelle des Vergers au milieu du grand bourdonnement des arbres et de la chaleur.

" Hé ! bonjour, mère Balais, s'écria la mère Rochard. Vous venez donc tous les ans acheter nos cerises ?

— Hé ! dit cette personne, mais oui. Je ne fais pas les cerises, j'en vends ; il faut que je les achète pour les vendre.

— Sans doute. Et sur les arbres on les cueille plus fraîches." Je ne regardais pas, j'étais dans la désolation.

Comme cette personne s'était arrêtée, je l'entendis demander : " Pourquoi donc est-ce que cet enfant pleure ? " Et tout de suite la mère Rochard se mit à lui raconter que mon père était mort, que nous n'avions rien, que les parents ne voulaient pas de moi et que j'allais rester à la charge de la commune. Alors je sentis la main de cette personne me passer dans les cheveux lentement, pendant qu'elle me disait comme attendrie :

" Allons ! regarde un peu . . . que je te voie." Je levai la tête. C'était une grande femme maigre, déjà vieille, le nez assez gros, avec une grande bouche et des dents encore blanches. Elle avait de grandes boucles d'oreilles en anneaux, un mouchoir de soie jaune autour de la tête, et un panier de cerises sous le bras. Elle me regardait en me passant toujours sa longue main dans les cheveux, et disait :

" Comment, ils ne veulent pas de lui ? Mais c'est un brun superbe ... Ils ne veulent pas de lui ?

— Non, répondait la mère Rochard.

— Ils sont donc fous ?

— Non, mais ils ne veulent pas de cette charge.

— Une charge ? ... un garçon pareil ! Tu n'as rien ? Tu n'es pas bossu ? . . . Tu n'es pas boiteux ? "

Elle me tournait et me retournait, et s'écriait comme étonnée : " H n'a rien du tout ! " Ensuite elle me disait :

" Est-ce que tu as besoin de pleurer, nigaud ? Oh ! les gueux ... ils ne veulent pas d'un enfant pareil ? " Notre maire, qui revenait après avoir reconduit M. le juge de paix au bas du village, dit aussi :

" Bonjour, madame Balais." Et elle, se tournant, s'écria :

" Est-ce que c'est vrai qu'on ne veut pas de ce garçon ?

— Mon Dieu ! oui, c'est vrai, répondit le maire ; il reste à la charge de la commune.

— Eh bien ! moi, je le prends. *

— Vous le prenez ? dit le maire en ouvrant de grands yeux.

— Oui, je le prends à mon compte, si la commune veut, bien entendu.

— Oh ! la commune ne demande pas mieux."

En entendant cela, la vie me revenait. Je glorifiais en quel que sorte le Seigneur, pendant que cette dame m'essuyait la figure et me demandait :

" Tu as mangé ? "

La mère Rochard répondit que nous avions mangé notre soupe aux pommes de terre le matin.

Alors elle sortit de sa poche un morceau de pain blanc qu'elle me donna, et dit :

" Prends aussi des cerises dans mon panier, et allons-nous-en.

— Attendez que je lui donne son paquet, s'écria la mère Rochard, en courant chercher dans un mouchoir mes souliers et mes habits des dimanches. — Voilà ! je n'ai plus rien à toi," ditelle en me donnant le paquet.

Et nous partîmes.

" Ah ! l'on ne voulait pas de toi ! disait la dame ; faut-il qu'on

trouve 8 des gens bêtes dans le monde ? Ça fait suer, parole d'honneur ! ça fait suer. Comment t'appelles-tu ?

— Je m'appelle Jean-Pierre Clavel, madame.

— Eh bien ! Jean-Pierre, je te garde, et bien contente encore de t'avoir. Prends-moi la main."

Le lendemain, de grand matin, la mère Balais s'habilla d'une manière tout à fait magnifique. Quand je sortis de ma chambre sur les sept heures, je la vis avec une grande robe chamarrée de fleurs vertes ; elle s'était fait deux grosses boucles sur les oreilles avec ses cheveux gris tournis, elle avait un gros bonnet blanc, et cela lui donnait une figure très-respectable.

" Assieds-toi, Jean-Pierre, dit-elle, et déjeunons. Nous partons dans une demi-heure."

Elle me fit mettre ensuite une chemise blanche,4 mes souliers neufs et ma veste de velours ; elle ouvrit son grand coffre et en tira un châle très-beau qu'elle s'arrangea sur les épaules devant notre petit miroir ; les franges traînaient presque à terre, au bas de la robe. Et quand tout fut prêt, elle me dit de venir.

Je n'avais vu jamais d'école à Saint- Jean-des- Choux, cela me rendait inquiet ; mais comme madame Balais descendait devant moi, j'étais bien forcé de la suivre.

En bas, dans la petite allée sombre, madame Dubourg, se penchant à la porte de sa cuisine, nous regarda sortir tout étonnée. Dehors, la mère Balais me prit par la main et me dit :

" Tu commenceras par ôter ton bonnet en entrant."

Et nous descendîmes la petite rue des Trois-Quilles derrière le jardin de M. le juge de paix, puis celle du Fossé-des-Tanneurs. Tout à coup, en face d'une vieille maison qui faisait le coin de deux rues, j'entendis une foule de voix crier ensemble: B-A BA ! — B-E BE ! — B-I BI ! ainsi de suite. Les vitres de la vieille maison en tremblaient ; et parmi ces voix d'enfants, une autre voix terrible se mit à crier :

" Materne ! . . . Attends ! je me lève ! "

C'était M. Vassereau qui prévenait Materne.

Nous arrivions à l'école. Eien que d'entendre cette voix, un frisson me grimpait le long du dos. En même temps, nous entrions dans une petite cour, et la mère Balais me disait :

" Arrive ! " 5

Elle s'avançait dans une allée sombre à gauche, où je la suivis. Au bout de l'allée se trouvait une porte, avec un petit carreau dans le milieu; c'est là qu'on entendait chanter B-A BA! au milieu d'un grand bourdonnement.

La mère Balais ouvrit la porte. Aussitôt tout se tut, et je vis la grande salle ; les rangées de tables toutes jaunes et tachées d'encre autour, les bancs où des quantités d'enfants en sabots, en souliers, et même pieds nus, s'usaient les culottes depuis des années ; les exemples pendues à des ficelles le long des fenêtres ; le grand fourneau de fonte à droite, derrière la porte ; le tableau noir contre le mur, au fond du même côté ; et la chaire à gauche, entre deux fenêtres, où M. Vassereau, son bonnet de soie noire tiré sur la nuque, était assis, le grand martinet replié sur le pupitre. Il était là, grave, la main bien posée, les deux doigts bien tendus, en train d'écrire une exemple.6

Tout fourmillait d'enfants de dix à douze ans ; les grands assis autour des tables, les petits sur trois rangées de bancs, en face de la chaire. Deux ou trois, debout, tendaient leur plume au maître d'école, en répétant d'une voix traînante :

" En gros, s'il vous plaît, monsieur Vassereau !

— En moyen, s'il vous plaît, monsieur Vassereau ! "

Lui ne bougeait pas : il écrivait.

Je découvris ces choses d'un coup d'œil. Toute la salle s'était retournée pour voir qui venait d'entrer ; toutes ces figures grasses, joufflues, blondes, rousses, les cheveux ébouriffés, nous regardaient en se penchant. Comme les petits bancs s'étaient tus d'un coup, M. Vassereau leva les yeux ; il aperçut la mère Balais et moi sur la porte, et se leva, ramenant son bonnet de soie noire sur sa tête, comme pour saluer. On aurait alors entendu voler une mouche. La mère Balais dit :

" Restez couvert,7 monsieur Vassereau."

Et tous deux, l'un en face de l'autre, se mirent à causer de moi. Autant 8 la mère Balais était grande et magnifique, autant le père Vassereau, habillé d'une capote marron et d'un large gilet noir, paraissait grave et sévère; il portait encore l'ancienne culotte de ratine et les larges souliers à boucles d'argent. E avait la figure ferme, un peu pâle, le menton large, le nez droit, bien fait, les yeux bruns, une ride entre les deux sourcils ; de sorte qu'avec son martinet sous le coude, tout cela ne lui donnait pas un air tendre, et que je pensais :

" Si c'est lui qui doit m'apprendre les quatre règles, il faudra faire bien attention."

Nous étions donc au milieu de la salle, et toute l'école écoutait. M. Vassereau paraissait avoir un grand respect pour madame Balais, qui relevait fièrement la tête, et qui lui dit :

" Je vous amène ce garçon, monsieur Vassereau ; c'est un enfant de Saint- Jean-des- Choux, — que j'ai pris, parce que des parents malhonnêtes l'avaient abandonné, — et que je veux faire bien élever. Vous aurez soin de lui . . . vous lui montrerez tout ce qu'un homme doit savoir ... Je suis sûre qu'il profitera de vos leçons.

— S'il n'en profite pas, répondit le père Vassereau en me jetant un regard de côté, ce sera de sa faute, car j'emploierai tous les moyens."

Et me regardant en face :

" Comment t'appelles-tu ? me dit-il.

— Jean-Pierre, monsieur.

— Et ton père ?

— Mon père s'appelait Nicolas Clavel.

— Eh bien ! Clavel, qu'est-ce que tu sais ? Est-ce que tu connais tes lettres ?

— Non, monsieur.

— Alors, assieds-toi là, sur le petit banc. Gossard, tu lui prêteras ton Abc ; vous lirez ensemble dans le même."

Pendant que cela se passait et que M. Vassereau me parlait de la sorte, cinq ou six grands, au lieu de travailler, riaient entre eux, et je vis quelque chose en ce moment qui m'affermit beaucoup dans mes bonnes résolutions. Le père Vassereau, en entendant rire, avait tourné la tête, et il avait vu le rouge Materne qui faisait des signes à Gourdier.

Alors, sans rien dire, il était allé le secouer par l'oreille, qui s'allongeait et se raccourcissait. H n'avait pas l'air fâché ; mais le fils Materne ouvrait la bouche jusqu'au fond du gosier avec des yeux tout ronds, et soupirait tellement qu'on l'entendait dans toute la salle, où chacun se remit bien vite à travailler.

" Eh bien ! madame Balais, dit le père Vassereau en revenant d'un air tranquille, vous pouvez compter sur moi ; ce garçon profitera de mes conseils, je réponds de lui. — Clavel, va t'asseoir où je t'ai dit."

J'allai m'asseoir au bout du petit banc, en pensant :

" Oh ! oui, je profiterai ... il faut que je profite !

— Allons, monsieur Vassereau, c'est entendu, dit la mère Balais. Pour le reste, ça me regarde."

Us sortirent ensemble dans la petite allée ; et, pendant qu'ils étaient dehors, tout le monde se retourna, riant, s'appelant, se jetant des boules de papier. Mais à peine le pas lent de M. Vassereau commençait-il à revenir, qu'on se pencha sur les tables en faisant semblant d'écrire ou d'apprendre sa leçon. Lui, jeta les yeux à droite et à gauche et se remit dans sa chaire en disant :

" Commencez Y Abc. — Clavel, tu vas suivre sur Y Abc de Gossard."

Aussitôt on se mit à chanter ensemble Y Abc, et je suivis avec une grande attention, sans oser même regarder celui qui me montrait les lettres.

Le père Vassereau taillait les plumes. De temps en temps, il faisait le tour de la salle, son martinet sous le bras, et regardait l'ouvrage des grands. Quand les lettres étaient mal formées, il les appelait ânes, et corrigeait lui-même leurs fautes. Une demi-

heure avant la fin de l'école, il se rasseyait dans sa chaire et criait aux petits :

" Arrêtez ! "

Ensuite commençait la récitation des leçons :

" Qu'est-ce que la grammaire ? — Qu'est-ce que l'article ? — Qu'est-ce que le verbe ? " etc. — E prenait aussi quelquefois les petits et leur demandait les lettres. Sur le coup de dix heures le matin, sur le coup de quatre heures le soir, le premier de la première classe récitait la prière, et quand on l'entendait dire : " Ainsi soit-il ! " toute l'école dégringolait des bancs, et se sauvait,9 le sac au dos ou le cahier sous le bras, en criant et se réjouissant jusqu'à la maison.

Cent fois M. Vassereau nous avait défendu de crier, mais dehors on n'avait plus peur, et puis il faut bien que les enfants respirent.

Le premier jour, quand on se mit à réciter la prière et à sortir en disant: "Bonjour, monsieur Vassereau!" je fus si content d'être dehors, que j'arrivai chez nous d'un trait, et que je grimpai nos trois étages, en criant :

" C'est fini ! "

Le père Antoine Dubourg ne pouvait s'empêcher de rire ; et le vieux vitrier Rivel lui-même me regardait monter l'escalier avec ses grosses besicles, le nez en l'air,10 et disait à sa femme :

" Tiens, Catherine, voilà le plus beau temps de la vie ; on ne pense pas au déjeuner, au dîner ; quand l'école est finie, on a gagné sa journée. Ce temps-là ne reviendra plus."

La mère Balais était aussi bien contente.

Depuis ce jour, je connaissais l'école : je connaissais la manière de chanter en traînant B-A BA, d'observer les plus petits mouvements de M. Vassereau, et d'avoir l'air de suivre avec Gossard, en regardant voler les mouches.

Le matin, aussitôt l'école finie, j'allais trouver la mère Balais dans notre baraque, sur la place ; elle me demandait presque toujours :

" Eh bien ! Jean-Pierre, ça marche ? " n

Et je répondais :

" Oui, mais c'est dur tout de même.

— Hé ! faisait-elle, tout est dur dans ce monde. Si les pommes et les poires roulaient sur la grande route, on ne planterait pas d'arbres ; si le pain venait dans votre poche, on ne retournerait pas la terre, on ne sèmerait pas le grain, on ne demanderait pas la pluie et le soleil, on ne faucillerait pas, on ne mettrait pas en gerbes, on ne battrait pas en grange, on ne vannerait pas, on ne porterait pas les sacs au moulin, on ne moudrait pas, on ne traînerait pas la farine chez le boulanger, on ne pétrirait pas, on ne ferait pas cuire ; ce serait bien commode, mais ça ne peut pas venir tout seul, il faut que les gens s'en mêlent. Tout ce qui pousse seul ne vaut rien, comme les chardons, les orties, les épines, et les herbes tranchantes au fond des marais. Et plus on prend de peine, mieux ça vaut ; comme pour la vigne au milieu des pierrailles,12 sur les hauteurs, où l'on porte du fumier dans des hottes ; c'est aussi bien dur, Jean-Pierre, mais le vin est aussi bien bon. Si tu voyais, en Espagne, dans le midi de la France et le long du Rhin, comme on travaille au soleil pour avoir du vin, tu dirais : " C'est encore bien heureux de rester assis à l'ombre, et d'apprendre quelque chose qui nous profitera toujours ! " Maintenant je te fais retourner et ensemencer par le père Vassereau, et plus tard qui est-ce qui coupera le grain ? qui est-ce qui aura du pain sur la planche ? c'est toi ! Je fais cela parce que tu me plais, mais il faut en profiter. Je ne suis peutêtre pas là pour longtemps. Profite, profite ! . . . "

Ces choses m'attendrissaient, et je me donnais de la peine ; j'aurais voulu tout savoir, pour réjouir la mère Balais.

Il faut dire aussi que M. Vassereau n'était pas mécontent de moi,' car au bout d'une semaine je connaissais mes lettres, et même il disait tout haut :

" Regardez ce Clavel, un garçon de Saint-Jean-des-Choux, il connaît ses lettres dans une semaine, au lieu que ce grand âne

rouge de Materne et ce pendard de Gourdier, depuis trois ans n'ont encore appris qu'à dénicher des merles et à déterrer des carottes dans les jardins après la classe. Ah ! les gueux ... ah ! la mauvaise race ! "

II se fâchait en parlant, et finissait par tomber dessus, de sorte que l'école était remplie de cris terribles. M. Vassereau répétait sans cesse :

" Si vous êtes pendus un jour, on ne pourra pas me faire de reproches ; car, Dieu merci ! je m'en donne de la peine pour vous redresser. J'use plus de martinets pour ces Gourdier et ces Materne, que pour tous les autres ensemble ; et encore ça ne sert à rien, ils deviennent de pire en pire, et tous les jours on vient se plaindre près de moi, comme si c'était ma faute."

C'est vers ce temps que M. Vassereau me mit dans la troisième classe des grands, et qu'il me dit :

" Tu préviendras madame Balais de t'acheter une ardoise pour écrire en gros."

La mère Balais eut une véritable satisfaction d'apprendre que j'avançais.

" Je suis contente de toi, Jean-Pierre, me dit-elle ; tu me feras honneur."

Tous les gens de la maison, et madame Madeleine elle-même, avaient fini par -s'habituer à me voir ; on ne criait plus contre moi. La petite Annette venait à ma rencontre, quand je sortais de l'école, en disant :

" Voici notre Jean-Pierre ! "

J'aurais dû me trouver bien heureux, mais j'avais toujours le cœur gros d'être enfermé ; je ne pouvais pas m'habituer à rester assis deux heures de suite sans bouger. Ah ! la vie est une chose dure, et l'on n'arrive pas pour son amusement dans ce monde.

Combien de fois, en classe, lorsque le temps était beau, que le soleil brillait entre les exemples pendues aux fenêtres ouvertes, et que de petites mouches dansaient en rond dans la belle lumière, combien de fois j'oubliais l'ardoise, l'exemple et les parafes, la

vieille salle, les camarades et la grammaire, regardant ce beau jour les yeux tout grands ouverts, comme un chat qui rêve, et me représentant la côte de Saint-Jean-des-Choux : les hautes bruyères violettes et les genêts d'or où bourdonnaient les abeilles ; les chèvres grimpant à droite et à gauche dans les roches, allongeant leur long cou maigre et leur petite barbe, pour brouter un bouquet de chèvre-feuille dans le ciel pâle ; les bœufs couchés à l'ombre d'un vieux hêtre, les yeux à demi fermés, mugissant lentement comme pour se plaindre de la chaleur. Et nos coups de fouet retentissant dans les échos de Saint- Witt ; notre petit feu de ronces déroulant sa fumée vers les nuages; la cendre blanche où rôtissaient nos pommes de terre ; puis les grands bois de sapins tout sombres, descendant au fond des vallées ; le bourdonnement de l'eau, le chant de la haute grive à la nuit, les coups de hache des bûcherons dans le silence, ébranchant les arbres . . . Combien de fois . . . combien de fois je me suis représenté ces choses !

Tout à coup une voix me criait :

" Clavel, qu'est-ce que tu regardes ? "

Et je frémissais, en me remettant bien vite à écrire.

Rarement M. Vassereau me frappait. H faisait une grande différence entre ses élèves, il ne s'indignait que contre les incorrigibles. Je crois qu'il devinait mes pensées, et 'qu'il en avait de semblables, les jours de beau temps, pour son village.

A ceux qui viennent du grand air, aux enfants qui, durant des années, ont niché comme les oiseaux autour des bois, il faut du temps pour s'habituer à la cage, oui, il faut du temps ! l'idée de la verdure leur revient toujours, et la bonne odeur des feuilles, des prés, des eaux courantes, leur arrive par-dessus les remparts.

Si nous n'avions pas eu les jeudis, je crois que je serais mort de chagrin ; car, malgré les bonnes soupes de la mère Balais, je maigrissais à vue d'œil. Heureusement, nous avions les jeudis : Demain nous irons au Haut-Bar, au Géroldseck, à la Roche- Plate. Nous irons cueillir des noisettes au fond de Fiquet, nous

courrons dans l'ombre des sapins, nous grimperons, nous crierons, nous ferons tout ce que nous voudrons.

Oh ! les jeudis ... le Seigneur devrait bien en faire deux par semaine.

Les dimanches, il faillait aller à la messe et aux vêpres, la moitié de la journée était perdue.

Mais les jeudis nous partions de grand matin, et la mère Balais me disait d'avance :

" Demain, il faut que tu coures, Jean-Pierre ; je ne veux pas te voir maigrir comme ça. Cette école, c'est bon . . . c'est trèsbon ; mais on ne peut pourtant pas s'échiner à rester assis. Les enfants ont besoin d'air. Va courir! Baigne-toi, mais prends garde d'aller dans les endroits dangereux. Avant de savoir bien nager, il faut se tenir sur les bords. Il n'y a que les bêtes qui se noient. Prends garde ! mais amuse-toi bien . . . Galope, grimpe ; la bonne santé passe encore avant les quatre règles ; 13 c'est le principal."

Elle n'aurait pas eu besoin de me dire tout cela, car j'y pensais deux jours d'avance, et je m'en réjouissais. Nous étions trois : le petit Jean-Paul Latouche, le fils du greffier, Emmanuel Dolomieu, le fils de notre juge de paix, et moi. Annette voulait nous suivre ; elle pleurait, elle m'embrassait ; mais madame Madeleine ne voulait pas ; et nous étions déjà bien loin dans la rue, à courir, que nous entendions encore ses grands cris et ses pleurs.14

Emmanuel et Jean-Paul avaient toujours quelques sous dans leur poche ; moi je n'avais qu'une croûte de pain, mais je trouvais plus de noisettes, plus de brimbelles, plus de tout, et nous partagions.

Notre première idée était toujours d'aller nous baigner. Ah ! la rivière de la Zorne, derrière la Roche-Plate, avec ses trembles et ses hêtres, nous connaissait bien, et je pourrais encore vous montrer le bon fond de sable, à droite du vallon de la Cible.

Quel bonheur, mon Dieu ! d'arriver au bord de la roche nue ;

de voir l'immense vallée au-dessous, pleine de forêts ; les grandes prairies en bas, la rivière qui frissonne sous les trembles ; le sentier creux qui descend dans le sable brûlant, entre les petites racines pendantes où filent des centaines de lézards, et de se mettre à galoper dans ce sentier bordé de hautes bruyères sèches !

Quel bonheur d'entrer dans les pâturages au fond à perte de vue ; 15 de bien regarder si l'on ne découvre pas un garde champêtre avec son chapeau noir et sa plaque d'étain sur le bras, et d'avancer hardiment dans l'herbe jusqu'au cou, les uns derrière les autres, pour ne laisser qu'une petite trace !

Quel plaisir d'arriver au bord de la rivière, de mettre la main dedans en criant tout bas : " Elle est chaude ! " de jeter bien vite à terre sa petite blouse, d'ôter ses souliers, son pantalon, ses bas, en se cachant et riant, pendant que l'eau siffle et bouillonne sur les cailloux noirs; puis de se lancer à la file: un . . . deux . . . trois ... et de descendre le courant comme des grenouilles, sous l'ombre qui tremblote ; tandis que les demoiselles vertes vont en zigzag et font sonner leurs ailes sous la voûte de feuillage !

Deux ou trois jours après ma première communion, la mère Balais me demanda si j'aimais plus un métier qu'un autre. Nous étions justement à déjeuner. Je lui répondis que celui qui me plaisait le plus, c'était l'état de menuisier, parce que rien ne me faisait plus plaisir à voir que de beaux meubles, de grandes commodes, des armoires bien polies, des cadres en vieux noyer, et d'autres objets pareils.

Cela lui plut.

" Je suis contente, me dit-elle, que tu choisisses, car ceux qui prennent le premier métier venu montrent qu'ils n'ont d'idée pour aucun. Et quand on est décidé, — fit-elle en se levant, — autant partir tout de suite. Mets ton habit, Jean-Pierre, je vais te conduire chez le maître menuisier Nivoi, près de la fontaine. Tu ne pourrais jamais être en meilleures mains. Nivoi connaît la menuiserie mieux que pas un autre de la ville. Cest un homme de bon sens ; il a fait son tour de France,16 il est même resté cinq

ou six ans à Paris. Je suis sûre que pour me faire plaisir, il te recevra d'emblée.

Je connaissais le père Nivoi depuis longtemps, avec sa veste de drap gris à larges poches carrées, où se trouvaient d'un côté le mètre et le tire-ligne, et de l'autre la grande tabatière en carton. Sa figure franche, ouverte, ses petits yeux malins me plaisaient. Je n'aurais pas choisi d'autre maître, et je m'habillai bien vite, pendant que la mère Balais mettait son châle.

Nous sortîmes quelques instants après, sans autres réflexions, et nous arrivâmes bientôt chez M. Nivoi, qui possédait une petite auberge à côté de son atelier, en face du magasin de bois et de la fontaine.

L'auberge avait pour enseigne deux chopes de bière mousseuse ; elle était toujours pleine de hussards, qui chantaient pendant que la scie et le rabot allaient en cadence.

Nous entrâmes dans l'atelier vers neuf heures. M. Nivoi, en train de tracer de grandes lignes à la craie rouge sur une planche, fat tout étonné de nous voir.

"Hé! c'est la mère Balais! dit-il. Est-ce que la baraque tombe ensemble ? En avant les chevilles !

— Non, la baraque est encore solide, répondit la mère Balais en riant. Je viens vous demander un autre service.

— Tout ce qui vous plaira, dans les choses possibles, bien entendu.

— Je le savais, dit la mère Balais ; je comptais sur vous. Voici Jean-Pierre que vous connaissez ... le fils de Nicolas Clavel, de Saint-Jean-des-Choux, que je regarde comme mon propre enfant. Eh bien ! il voudrait apprendre votre état ; il est plein de bonne volonté, de courage, et, si vous le recevez, je suis sûre qu'il fera son possible pour vous contenter.

— Ah ! ah ! dit le père Nivoi d'un air grave et pourtant de bonne humeur, est-ce vrai, Jean-Pierre ?

— Oui, monsieur Nivoi, je promets de vous contenter, si c'est possible . . .

— Avec moi, c'est toujours possible, dit le vieux menuisier en déposant sa grande règle sur l'établi, et criant à la porte du cabaret :

— Marguerite ! Marguerite ! "

Aussitôt la femme de M. Nivoi, une femme assez grande, de bonne mine, habillée à la mode des paysans, ouvrit la porte et demanda :

" Qu'est-ce que c'est, Nivoi ?

— Tu vas tirer une bonne bouteille de rouge, et tu la porteras dans la chambre, là-haut, avec deux verres. Madame Balais et moi nous sommes en affaire, nous avons besoin de causer." 17

La femme descendit à la cave ; et comme l'ouvrier de M. Nivoi, Michel Jâry, sec, maigre, décharné, la figure longue et pâle, cessait de raboter pour nous écouter, M. Nivoi lui dit :

" Hé ! Michel, ce n'est pas pour toi que je fais monter la bouteille ; tu peux continuer sans gêne, madame Balais ne t'en voudra pas à cause du bruit, ni moi non plus."

Il dit cela d'un air sérieux, en prenant une bonne prise ; et sa femme étant alors devant la porte, sur le petit escalier de bois, avec les deux verres et la bouteille :

" Mère Balais, fit-il, je vous montre le chemin."

La mère Balais et M. Nivoi étaient donc montés dans la chambre ; moi je restais en bas avec Jâry, qui continuait à raboter, allongeant ses grands bras maigres d'un air de mauvaise humeur.

Je vis tout de suite que nous ne serions pas bons camarades, car au bout d'un instant, s'étant arrêté pour rajuster le rabot, il me dit en donnant de petits coups sur la tête du tranchet :

" Allons, apprenti, commence par ramasser les copeaux et metsles dans ce panier."

Je devins tout rouge, et je lui répondis au bout d'un instant :

" Si monsieur Nivoi veut de moi, je reviendrai cette aprèsmidi, et je ramasserai les copeaux.

— Ah ! tu as peur de salir tes beaux habits, fit-il en riant.

C'est tout simple: quand on s'appelle monsieur Jean-Pierre, qu'on est le premier à l'école, qu'on connaît l'orthographe, et qu'on porte chapeau, de se baisser, ça fait mal aux reins."

H me dit encore plusieurs autres choses dans le même genre ; comme je ne répondais pas, tout à coup la voix du père Nivoi se mit à crier de la lucarne :

" Hé ! dis donc, Jâry, mêle-toi de ce qui te regarde.18 Je ne te donne pas cinquante sous par jour pour observer si l'on a des chapeaux ou des casquettes. Tu devrais être honteux d'ennuyer un enfant qui ne te dit rien. Est-ce que c'est sa faute, s'il n'est pas aussi bête que toi ? "

Aussitôt Jâry se remit à raboter avec fureur ; et quelques instants après la mère Balais et M. Nivoi redescendirent l'escalier.

" Eh bien ! c'est entendu, disait M. Nivoi ; Jean-Pierre viendra tout de suite après dîner et son apprentissage commencera. Je le prends pour quatre ans. Les deux premières années, il ne me servira pas beaucoup, mais les deux autres seront pour les frais d'apprentissage.

— Si vous voulez un écrit ? dit la mère Balais.

— Allons donc ! entre nous un écrit, s'écria le vieux menuisier. Est-ce que je ne vous connais pas ? "

Us traversaient alors l'atelier.

" Arrive, Jean-Pierre," me dit la mère Balais.

Et nous sortîmes ensemble.

Dans la rue, M. Nivoi fit quelques pas avec nous, en expliquant que je devais arriver chaque matin à six heures en été, à sept en hiver ; — que j'aurais une heure à midi pour aller dîner, et que le soir à sept heures je serais libre, ainsi que toutes les journées des dimanches et grandes fêtes.

Ces choses étant bien entendues, il rentra dans l'atelier, et nous retournâmes chez nous.

Durant six ans, je restai chez le père Nivoi. Que de travail, que de tristesse, et pourtant que de bonheur aussi pendant ces longues années d'apprentissage! Tout revit en moi, tout se

réveille! J'entends le rabot courir, la scie crier, la marteau résonner sous le grand toit de l'atelier ; j'entends les verres tinter au cabaret voisin, les hussards chanter " En avant, Fanfan la Tkdipe ! " je vois les copeaux rouler sous l'établi ; je les repousse du pied, les joues et le frqnt couverts de sueur.

Et le grand Jâry, cet être pâle, maigre, les cheveux ébouriffés, je le vois aussi, je l'entends me donner des ordres : " Apprenti, le rabot ! — Apprenti, les clous ! — Enlève-moi cette sciure, apprenti, et plus vite que ça. — Qu'est-ce que c'est ? tu te mêles d'ajuster . . . Ha ! ha ! de bel ouvrage ! Comme c'est raboté ! . . . Comme c'est scié ! . . . Le patron va gagner gros avec toi . . . H n'a qu'à faire venir du vieux chêne, pour t'apprendre à massacrer ! "

Ainsi de suite. Et toujours de la mauvaise humeur, toujours des coups de coude en passant.

" Ote-toi de là, tu ne fais rien de bon ! "

Quelle patience, mon Dieu ! quelle bonne volonté d'apprendre il faut avoir, pour vivre avec des gueux pareils, sans foi ni loi, sans cœur ni honneur! Plus l'ouvrage est bon, plus ils le trouvent mauvais, plus l'envie leur aigrit le sang, plus ils verdissent et jaunissent. S'ils osaient vous attaquer ! . . . Mais le courage leur manque. Pauvres diables ! . . . pauvres diables ! . . .

Voilà pourtant la vie, voilà le soutien qu'il faut attendre dans ce bas monde.

Le père Nivoi voyait la jalousie de ce mauvais gueux, et quelquefois il s'écriait :

"Hé! Michel, tâche donc d'être plus honnête avec Jean- Pierre. Tu n'as pas toujours été malin pour raboter une planche et pour enfoncer un clou ; ça ne t'est pas venu tout seul ... Il t'a fallu des années et des années. Et malgré tout, tu n'es pas encore le grand chambellan du rabot et de l'équerre, comme on disait sous l'autre ; 20 tu n'as pas encore deux clefs dans le dos, qui marquent ta grandeur. S'il avait fallu attendre sur toi pour inventer les chevilles, on aurait attendu longtemps. Je te défends

d'être grossier avec l'apprenti ; je ne veux pas de ça . . . Tu m'entends ? "

Malheureusement, le brave homme n'était pas toujours à l'atelier ; il avait des entreprises en ville, et Jâry le voyait à peine dehors, qu'il se vengeait sur moi d'avoir été forcé d'entendre ses plaisanteries.

Au milieu de ces misères, j'avais pourtant quelques instants de bonheur, et mon attachement pour la mère Balais augmentait toujours.

Il ne s'était pas encore passé six mois, que M. Mvoi m'avait permis d'emporter des copeaux à la maison. J'en mettais dans mon tablier tant qu'il pouvait en entrer. Avec quelle joie je criais sous la porte :

" Mère Balais, voici des copeaux ! nous pouvons faire bon feu, le bois ne va plus manquer ! "

Elle, voyant la joie de mon cœur, faisait semblant de regarder ces copeaux comme grand'chose :

" Je n'ai jamais vu d'aussi belle flamme, disait-elle. Et puis, ça chauffe, Jean-Pierre, que c'est un véritable plaisir."

Un peu plus tard, au bout de l'année, connaissant un peu l'état, j'avais arrangé le fruitier d'une manière admirable, par couches de lattes bien solides. C'est à cela que je passais mes dimanches. Et, plus tard encore, la famille Dubourg ayant loué dans les environs de la ville un petit jardin, c'est moi qui construisis leur gloriette ; c'est moi qui posai la petite charpente et qui garnis l'intérieur de paillassons, en croisant dehors le treillage pour les plantes grimpantes.

La petite Annette venait me voir et trouvait tout très-beau ; madame Madeleine elle-même me faisait des compliments, et la mère Balais disait sans gêne :

"Jean-Pierre sera le meilleur ouvrier de Saverne; il sera même trop bon pour ce pays. C'est dans les capitales que les maîtres ouvriers doivent aller ; c'est là qu'ils s'élèvent et qu'ils finissent même par épouser la fille d'un riche fabricant, soit en

clavecins, soit en meubles rares de toute sorte : armoires, commodes, volières. J'ai vu cela cent fois, particulièrement à Vienne en Autriche, et à Berlin, où les gens riches ont l'usage de marier leurs filles avec des ouvriers de bon sens."

Elle voyait tout en beau, parce qu'elle m'aimait.

Les Dubourg, contents de leur gloriette, ne répondaient rien ; mais je voyais pourtant aux yeux de madame Madeleine qu'elle trouvait ces éloges trop grands, et qu'elle aurait bien voulu pouvoir en rabattre.

Ce qui fâchait le plus Jâry contre moi, c'étaient les copeaux ; car jusqu'alors lui seul les avait pris, pour les donner à l'une de ses connaissances de la ruelle des Aveugles. — Enfin on ne peut pas contenter tout le monde.

Cela dura bien un an de la sorte. Je n'étais pas encore bien adroit dans notre métier, mais assez souvent M. Nivoi m'avait chargé de faire de petits meubles, comme les cassines qu'on nous commandait au collège, et toujours il avait paru content.

" Cest bien, Jean-Pierre, disait-il, cela peut aller ; il manque encore la dernière main. Voici des jointures qui ne sont pas assez serrées, cette charnière est trop lâche . , . la serrure a pris trop de bois . . . Mais, pour un apprenti, cela marche trèsbien."

Naturellement Jâry, ces jours-là, se montrait encore plus mauvais qu'à l'ordinaire ; aussitôt le maître sorti de l'atelier, il tournait en moquerie ses compliments et traitait mon ouvrage de savate.31 S'il avait pu tout casser et détraquer, il l'aurait fait volontiers ; mais il n'osait pas, et regardait seulement en levant ses deux épaules maigres, et disait :

"Ah ! le beau chef-d'œuvre ! Ecoutez comme ça s'ouvre, comme ça se ferme ! "

Il faisait aller le couvercle en répétant :

" Cric ! crac ! c'est un meuble à musique ... Ça crie ... ça chante ... ça possède tous les agréments ensemble. On peut mettre des livres dans la cassine, et jouer en même temps de la

musique au professeur . . . Continue, Jean-Pierre, tu promets, tu promets ! "

Il soufflait dans ses joues, et se tenait les deux mains sur les côtes, comme pour s'empêcher de rire.

On pense si j'étais indigné ; je voyais sa méchanceté. Si je n'avais pas eu tant d'égards pour M. Mvoi, pour la mère Balais et tout le monde, j'aurais dit à ce gueux ce que je pensais de lui.

J'avais bien de la peine à me contenir, mais un beau matin la coupe fut pleine, et je vais vous raconter les choses en détail, parce qu'il faut tout expliquer, pour que les honnêtes gens voient clairement de quel côté se trouvent les torts, et qu'ils se disent en eux-mêmes : " C'était trop . . . cela ne pouvait pas durer . . . nous en aurions fait autant."

Voici donc comment la chose finit.

Au commencement de ma troisième année d'apprentissage, quelques jours avant la Sainte- Anne, qui tombe le 27 juillet, un soir, au moment de partir, M. Nivoi me dit, après avoir regardé mon travail :

" Jean-Pierre, je suis content de toi, tu m'as rendu déjà de véritables services, et je veux te montrer ma satisfaction. Dismoi ce qui peut te faire plaisir."

En entendant ces paroles, je sentis mon cœur battre. Jâry, qui pendait son tablier et sa veste de travail au clou, se retourna pour écouter. J'aurais bien su quoi répondre, mais je n'osais pas. Et comme j'étais là tout troublé, le père Nivoi me dit encore :

" Hé ! tu n'as jamais rien reçu de moi, Jean-Pierre ! "

En même temps il tirait de sa poche une grosse pièce de cinq francs, qu'il faisait sauter dans sa main, en disant :

" Est-ce qu'une pièce de cinq francs ne t'irait pas, pour faire le garçon ? ** Réponds-moi hardiment ; qu'est-ce que tu penses d'une pièce de cinq francs dans la poche de Jean-Pierre ? "

Mon trouble augmentait, parce que depuis longtemps j'avais une autre idée, une idée qui me paraissait magnifique, mais qui

devait coûter cher. Je d 'osais pas le dire, et pourtant, à la fin, ramassant tout mon courage, je répondis :

" Monsieur Nivoi, mon plus grand bonheur est d'abord de savoir que vous êtes content de moi ; oui, c'est une grande joie, principalement à cause de la mère Balais ...

— Sans doute, sans doute, fit-il attendri ; mais toi, qu'est-ce que tu voudrais, qu'est-ce que tu pourrais désirer ?

— Eh bien ! monsieur Nivoi . . . Mais je n'ose pas.

— Quoi ?

— Eh bien, ce qui me ferait le plus de plaisir, ce serait de montrer de mon travail à la mère Balais."

Et comme M. Nivoi écoutait toujours :

" Nous avons à la maison une vieille table qui boîte, lui dis-je, une table ronde et pliante; il faut mettre quelque chose sous un pied, pour l'empêcher de boiter. Et si c'était un effet de votre bonté de m'en laisser faire une autre, elle arriverait juste pour la Sainte- Anne.

— Oh ! oh î s'écria le père Nivoi d'un air à moitié de bonne humeur, à moitié fâché, sais-tu bien ce que tu me demandes ? Une table, une table ronde ; du vieux noyer encore, bien sûr ?

— Oh non ! en chêne.

— En chêne . . . c'est bon ... en chêne ... mais ... et ton travail pendant huit jours, dix jours, tu comptes ça pour rien !

— Oh ! je travaillerais le soir, monsieur Nivoi, je reviendrais après la journée deux ou trois heures."

Alors il parut réfléchir et toussa deux ou trois fois dans sa main sans répondre, et seulement ensuite il dit : " C'est pour la fête de la mère Balais ?

— Oui.

— Et cette idée t'est venue comme ça ?

— Oui, ce serait mon plus grand bonheur.

— Eh bien ! soit, fit-il, j'y consens ; tu travailleras le soir, et je te laisse le choix du bois. Arrive, il ne fait pas encore nuit, entrons au magasin."

Aussitôt Jâry sortit et nous entrâmes au magasin. H y avait de belles planches, et je regardais du vieux poirier qui m'aurait bien convenu, mais c'était trop cher. Je venais de prendre du chêne, quand M. Nivoi s'écria :

" Bah ! puisque nous sommes en train de faire de la dépense, autant que ce soit tout à fait bien.23 Moi, Jean-Pierre, à ta place, je choisirais ce poirier."

Cela me fit une joie si grande, que je ne pus seulement pas répondre ; je pris la planche sur mon épaule, et nous rentrâmes dans l'atelier, où je la posai contre le mur. Tout ce que j'avais souhaité depuis deux ans arrivait. Je me représentais le bonheur de la mère Balais.

Je voyais déjà dans cette planche les quatre pieds, le dessus, le tour ; je voyais que ce serait très-beau, que j'en aurais même de reste, et tout cela me serrait le cœur à force de contentement et d'attendrissement. Il ne m'était jamais rien arrivé de pareil ; et dans le moment où je sortais en refermant l'atelier, M. Nivoi, qui voyait sur ma figure tout ce que je pensais, me demanda :

" Est-ce que tu reviendras travailler ce soir ?

— Oh ! oui, monsieur Nivoi, si vous voulez bien.

— Bon, bon, on mettra de l'huile dans la lampe."

Je retournai chez nous tellement heureux, que j'arrivai dans notre petite allée sans le savoir. Je ne pensais plus qu'à ma table, et, tout de suite après le souper, j'allai prendre mes mesures et me mettre au travail.

Le plan de cette table était si bien dans ma tête que, au bout du troisième jour, toutes les pièces se trouvaient découpées et dégrossies ; il ne fallait plus que les assembler, les raboter et les polir. M. Nivoi, deux ou trois fois le soir, vint me voir à l'œuvre ; il examinait chaque pièce l'une après l'autre sur toutes les faces, en fermant un œil, et finalement il me dit :

" Eh bien ! Jean-Pierre, maintenant que l'ouvrage avance, je dois te dire que tu as joliment profité de tes deux ans. d'apprentissage, et que, pour être juste, au lieu de recevoir du vieux poirier, c'est toi qui me devrais encore du retour."

Je pétillais de joie, cela m'entrait jusque dans les cheveux. " Enfin, dit-il, j'espère que tu me récompenseras par ton travail.

— Monsieur Nivoi, je serai votre ouvrier tant que vous voudrez ! m'écriai-je ; je ne mérite pas vos bontés.

— Tu les mérites cent fois, dit-il ; tu es un bon ouvrier, un brave cœur, et, si tu continues, tu seras un honnête homme. Va, mon enfant, la mère Balais sera contente, et je le suis aussi."

H sortit alors, et cette nuit j'avançai tellement l'ouvrage, que toutes les pièces étaient jointes vers les dix heures, excepté le dessus. Le lendemain je fis le dessus ; je repassai tout à la couronne de prêle, et j'appliquai le vernis pour commencer à polir la nuit suivante.

Personne ne savait rien de tout cela chez nous ; la surprise et la joie devaient en être d'autant plus grandes. Mon cœur nageait de bonheur. Je n'avais qu'une crainte, c'était qu'on apprît quelque chose par hasard ; et plus le moment approchait, plus mon inquiétude et ma satisfaction augmentaient.

Jâry, durant ces huit jours, n'avait rien dit ; seulement il serrait les dents et me regardait d'un mauvais œil. Moi, je .ne disais rien non plus.

Ma table déjà construite se trouvait dans un coin éloigné de l'établi. En entrant, le matin du jour où je devais commencer à polir, je regarde pour voir si le vernis avait séché, et qu'est-ce que je vois ? un trou gros comme les deux poings dans la planche du milieu sur le bord. — Je devins tout pâle, et je tournai la tête. Jâry riait en dessous.

" Qu'est-ce qui a fait ça ? lui dis-je.

— C'est le gros rabot, répondit-il en éclatant de rire ; il ne faut pas mettre les beaux ouvrages sous la planche aux rabots, parce que quand les rabots tombent, ils font des trous.

— Et qu'est-ce qui a fait tomber le gros rabot ?

— Cest moi, dit-il en riant plus fort ; j'en avais besoin."

A peine avait-il répondu : " C'est moi ! " que je tombai sur le

gueux comme un loup. J'avais la tête de moins que lui, ses mains étaient larges deux fois comme les miennes, mais du premier coup il fut culbuté, les jambes par-dessus la tête, et je lui posai les genoux sur la poitrine, pendant qu'il me serrait en criant :

" Ah ! brigand ... ah ! tu oses ! . . .

— Oui, j'ose, lui dis-je," en écumant et lui donnant des coups terribles sur la figure.

Nous roulions dans les copeaux, il allongeait ses larges mains calleuses pour m'étrangler ; mais ma fureur était si grande, que malgré sa force j'avais presque fini par l'assommer, lorsque le père Nivoi et trois hussards accoururent à nos cris, et m'arrachèrent de dessus lui, comme un de ces dogues qu'il faut mordre pour les faire lâcher. Ils me tenaient en l'air par les bras et les jambes, j'avais des tremblements et des frémissements.

Le grand Jâry se leva en criant :

" Je te rattraperai ! "

Mais à peine avait-il dit: "Je te rattraperai!" que je me lâchai d'une secousse, et que je le bousculai sur la table comme une plume. Il criait :

" A l'assassin ! ... à l'assassin ! . . ."

Il fallut m'arracher encore une fois, et m'entraîner dans la chambre voisine. Le père Nivoi demandait :

" Qu'est-ce que c'est ?

Alors, fondant en larmes, je lui dis :

"Ha cassé ma table exprès.

— Ah ! il a cassé ta table ! fit-il ; le gueux ... le lâohe ! . . . Ah ! il a cassé ta table exprès ... Eh bien ! tu as bien fait, Jean- Pierre. Mais il peut se vanter d'en avoir reçu . . .24 Voilà pourtant la colère d'un honnête homme qu'on vole."

Les hussards me regardaient tout surpris et se disaient entre eux:

" Tonnerre ! c'est pire qu'un chat sauvage ! "

La femme de M. Nivoi venait de porter dans l'atelier un

baquet d'eau fraîche, où Jâry se lavait la figure. Je l'entendais gémir ; il disait :

" Je ne travaillerai plus avec ce brigand, il a voulu m'assassiner." En même temps, il sanglotait comme un lâche, et M. Nivoi étant retourné le voir, lui dit :

" Tu as reçu ton compte . . . c'est bien fait. Tu ne veux plus travailler avec cet enfant, tant mieux ! C'est une bonne occasion pour moi d'être débarrassé d'un envieux, d'un imbécile. Va te faire panser chez M. Harvig. Tu pourras revenir ce soir ou demain, si tu veux, pour recevoir ton arriéré. Mais tu ne rentreras pas dans l'atelier ; tu viendras dans cette chambre, car si Jean- Pierre te voyait, il te déchirerait.

— Lui ! cria Jâry.

— Oui, lui ! Ne crie pas si haut, il est encore là ; les hussards le retiennent, mais il pourrait s'échapper."

Nous n'entendîmes plus rien! Quelques instants après, M. Nivoi revint en disant :

" Le gueux est parti. J'ai regardé le trou de la table ; nous allons changer tout de suite la planche du milieu, Jean-Pierre, et demain tout sera prêt pour la fête de la mère Balais. Ainsi console-toi, sois content, tout peut être réparé ce soir."

Je me remis alors, et je fus bien étonné de voir que j'avais

battu le grand Jâry. Je pensai en moi-même : " Ah ! si j'avais

su cela plus tôt, tu ne m'aurais pas tant ennuyé depuis deux ans,

mauvais gueux! J'aurais commencé par où j'ai fini; mais il

vaut mieux tard que jamais."

Erckmann-Chatkian.

La jeunesse est généreuse, sensible, brave, et les vieillards la disent prodigue, inconsidérée, téméraire. La vieillesse est ménagère, sage, prudente, et les jeunes hommes la disent avare, égoïste, poltronne.

TÔPFFER.

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