SCÈNE X
Perrichon {seul. — Il entre en tenant une lettre à la main. Il la lit.) " Monsieur le Préfet, je crois devoir prévenir l'autorité que deux insensés ont l'intention de croiser le fer demain, à midi moins un quart ..." {Parlé.) Je mets moins un quart afin qu'on soit exact. Il suffit quelquefois d'un quart d'heure ! . . . {Reprenant sa lecture.) " A midi moins un quart . . . dans les bois de la Malmaison. Le rendez-vous est à la porte du garde ... Il appartient à votre haute administration de veiller sur la vie des citoyens. Un des combattants est un ancien commerçant, père de famille, dévoué à nos institutions et jouissant d'une bonne notoriété dans son quartier. Veuillez agréer, Monsieur le Préfet, etc. etc. ..." S'il croit me faire peur ce commandant ! . . . maintenant l'adresse . . . {Il écrit.) Très-pressé, communication importante . . . comme ça, ça arrivera . . . Où est Jean ?
SCÈNE XL Perrichon, Daniel, puis Madame Perrichon, Henriette, puis Jean.
Daniel {entrant par le fond, sa lettre à la main). Impossible de trouver ce domestique! {Apercevant Perrichon.) Ah! {Il cache sa lettre:)
Perrichon. Daniel ! {H cache aussi sa lettre.)
Daniel. Eh bien, monsieur Perrichon ?
Perrtchon. Vous voyez ... je suis calme . . . comme le bronze ! (Apercevant sa femme et sa Jitte.) Ma femme, silence ! (Il descend.)
Madame Perrichon (à son mari). Mon ami, le maître de piano d'Henriette vient de nous envoyer des billets de concert pour demain . . . midi . . .
Perrichon (à part). Midi!
Henriette. C'est à son bénéfice, tu nous accompagneras ? .
Perrichon. Impossible ! demain, ma journée est prise !
Madame Perrichon. Mais tu n'as rien à faire . . .
Perrichon. Si . . . j'ai une affaire . . . très-importante . . . demande à Daniel . . .
Daniel. Très-importante !
Madame Perrichon. Quel air sérieux ! (A son mari.) Tu as la figure longue d'une aune ; on dirait que ta as peur.
Perrichon. Moi ? peur ! On me verra sur le terrain !
Daniel (à part). Aie!
Madame Perrichon. Le terrain !
Perrichon (à part). Sapristi! ça m'a échappé !
Henriette (courant à lui). Un duel! papa!
Perrichon. Eh bien ! oui, mon enfant, je ne voulais pas te le dire, ça m'a échappé, ton père se bat ! . . .
Madame Perrichon. Mais avec qui ?
Perrichon. Avec un commandant au deuxième zouaves !
Madame Perrichon et Henriette (effrayées). Ah ! grand Dieu!
Perrichon. Demain, à midi, dans le bois de la Malmaison, à la porte du garde !
Madame Perrichon (allant à lui). Mais tu es fou ... toi! un bourgeois !
Perrichon. Madame Perrichon, je blâme le duel . . . mais il y a des circonstances où l'homme se doit à son honneur ! (A part, montrant sa lettre.) Où est donc Jean ?
Madame Perrichon (à part). Non! c'est impossible ! je ne
souffrirai pas . . . (Elle va à la table au fond et écrit à part.) Monsieur le préfet de police . . .
Jean (paraissant). Le dîner est servi!
Perrichon (s' approchant de Jean et bas). Cette lettre à son adresse, c'est très-pressé ! (U s'éloigne.)
Daniel (bas à Jean). Cette lettre à son adresse . . . c'est très-pressé! (H s'éloigne.)
Madame Perrichon (bas à Jean). Cette lettre à son adresse . . . c'est très-pressé !
Perrichon. Allons ! à table !
Henriette (à part). Je vais faire prévenir monsieur Armand. (Elle entre à droite.)
Madame Perrichon (à Jean avant de sortir). Chut!
Daniel (de même). Chut!
Perrichon (de même). Chut ! (Ils disparaissent tous les trois.)
Jean (seul). Quel est ce mystère? (Lisant V adresse des trois lettres.) Monsieur le préfet . . . Monsieur le préfet . . . Monsieur le préfet . . . (Étonné, et avec joie.) Tiens ! il n'y a qu'une
course !