Projet d'une Machine a Stenographer et Plan d'une Stenographie Manuscrite
On s'occupe avec grande raison, depuis quelque temps, de doter les aveugles d’une machine à sténographier. M. Bivort en particulier, l’auteur de la belle Sténoplnle qui porte son nom. s’y emploie avec beaucoup de dévouement. Sans exagérer la valeur du débouché qu’une semblable machine pourrait leur ouvrir, eL qu’elle n’ouvrirait certainement qu’à un petit nombre d’élus, nous n’oublions pas qu'aucun débouché n’est à négliger, eL que le besoin se fait sentir plus que jamais de varier les formes d’activité sociale qui s’olïrent à des individus dont les aptitudes sont très diverses.
Je me décide donc à soumettre à la critique de personnes plus compétentes que je ne le suis un projet de machine. J’aurais aimé à apporter la machine elle-même à la conférence Valentin Uaüy : elle eut révélé de suite si l’on pouvait attendre d'elle de réels services. Je pouvais l'espérer car l’exécution en sera simple. Mais j’ai joué de malheur : par suite de circonstances fortuites, trois mécaniciens successivement m’ont manqué de parole en quinze mois. Il y a grand avantage d’ailleurs à ce que de semblables entreprises qui comportent tant de surprises difficiles à prévoir soient le résultat d’une large collaboration.
On connaît la machine Slainsby dont quelques sténographes aveugles font usage en Angleterre. C’est une machine excellente, d'une fort belle construction, et qui n’a qu’un défaut, celui de ne pas permettre des vitesses d'écriture suffisantes. Son principe! est le même que celui de la machine Braille ordinaire (Hall, Pichle) avec ses six touches actionnant six poinçons et permettant de faire un signe Braille d’une seule frappe. Bile ne diffère des autres
essentiellement qu’en ceci : son fonctionnement est absolument silencieux, et surtout au lieu de s’imprimer sur des feuilles de papier les points s’impriment sur une bande continue ; et ainsi se trouve économisé le temps requis dans la machine ordinaire pour changer la ligne.
C’est celte machine Slainsby qui m’a suggéré le projet qui va
suivre.
Il m’a paru qu’il serait possible de construire une machine Stainsby qui comporterait deux .claviers de six louches, maniés chacun par une main, et qui formerait deux signes Braille à la fois. Il suffisait pour cela qu’à chaque frappe l’avancement du papier fût double. Si, d’autre part, on constituait un abrégé tel que toute syllabe pût s’exprimer par deux signes (et la chose était aisée) on pourrait écrire une syllabe à chaque frappe, et ainsi permettre à un sténographe exercé de suivre la parole.
Cependant, je revins vite de cette illusion. Une telle machine à double clavier ne serait évidemment pas impossible à manier; pourtant le nombre de points nécessaire à l’écriture d’une syllabe serait forcément élevé, et la plupart des frappes comporteraient des accords complexes qui ralentiraient l’opérateur. .J’élais donc
amené à chercher, pour le substituer aux abrégés Braille actuellement en vigueur, un jeu désignés phonographiques, tout arbitraire bien entendu, dans lequel chaque caractère ne comporterait qu’un point ou au maximum deux.
Oi , dans le système Braille, pourquoi les signes composés <1 un seul point font-ils difficulté? Simplement parce qu'il est malaisé pour le doigt qui lit de déterminer la place qu’ils occupent dans le lectangle, et par suite d’en connaître la signification. Si un repere était fourni au doigt pour lui permettre de déterminer cette place, par exemple un trait longitudinal qui eût juste la hauteur de trois points, c’est-à-dire la hauteur du signe générateur, toute difficulté disparaîtrait: or un repère pouvait à chaque frappe ni être donné automatiquement par la machine.
Supposons maintenant que le repère soit donné non pour chaque signe, mais seulement de deux signes en deux signes. Il n aura plus seulement pour effet de permettre le libre usage de
E!C;,!!t!lUérId’U" Sei" POinl’ ,,,ais 11 doublera le nombre des
. ■ JC
signes simples. Un même point, par exemple le point 1
du signe
de Braille, pourra prendre une signification déterminée lorsqu’il se trouvera à la gauche du repère, et une autre lorsqu’il se trouvera à sa droite. Dans l’hypothèse où je me plaçais tout à l’heure d’une machine Stainsby à double clavier, la machine me donnera automatiquement non deux repères, mais un seul, placé entre les deux signes, au centre de la syllabe par conséquent. A gauche du repère s’inscrira la consonne initiale de la syllabe, à droite les voyelles et consonnes linales.
Restait à constituer sur ces bases, un alphabet, ou plutôt deux alphabets : l’un pour les consonnes initiales de syllabe, l'autre pour ses éléments finaux; je dis deux, puisque de part et d’autre les mômes signes pouvaient reparaître avec îles valeurs ditïérentes.
Pour le premier de ces alphabets il ne me fallait guère qu’une dizaine de signes car, au début des mots français, on ne rencontre qu’une dizaine de sons consonnanliques simples : b, ch, d, f, j, I, ni, n, q, r, s. Je n’avais pas. en effet, à distinguer la labiale forte p de la labiale faible b, la dentale forte f de la dentale faible d, lagutturale forte q de la gutturale faible g, f de v, s de z, puisque dans toute sténographie un seul signe représente ces sons très connexes. Il convenait en outre de classer ces signes de telle sorte qu’ils pussent se combiner de la même manière que se combinent les sons correspondants. C’est ainsi qu’il fallait, par exemple, placer le signe p avant le signe 1, parce que, dans les éléments consonnantiques de la syllabe, la combinaison pl se rencontre souvent en français (exemple : plaisir) tandis que la combinaison Ip n’existe pas. Sur ces deux points les machines à sténographier actuellement en usage la Slénophile Biwrt ou la Sténotype Grandjean simplifiaient considérablement, mes recherches puisqu’elles me fournissaient non seulement rénumération des signes nécessaires mais encore l’ordre dans lequel il convient de les placer pour ménager le plus de combinaisons possibles (1). Soit la série : s, j, ch, b, f, q, m, d, n, I, r, série que présente la slénophile Bivort. La
(1) Le problème était de rechercher toutes les combinaisons de sons qui se rencontrent en français dans les consonnes initiales des syllabes et. de déterminer lo classement en conséquence. On comprendra plus loin pourquoi les classements adoptés dans la Slénophile, dans la Sténotype et dans nia propre machine, sont différents, pourquoi ils varient avec les possibilités d’expression que chacune des machines se réserve dans la tranche droite.
solution idéale du problème était de représenter chacun des onze sons par un point, ce qui en conservant la hauteur de trois points adoptée par Braille et au-delà de laquelle le signe perd toute nellele pour le doigt, donne un signe générateur de la forme que voici :
S • ft
1 4 7 iü
Dans ce système le son s est représenté par le point 1, le son j par le point 2, le son ch par le point 3, le son h p par le point 4, etc.; et pour écrire, par exemple, les consonnes de la première syllabe du mot splendide, on formera les points I, 4 et 10 qui se lisent spl...
Mais c’est là une solution idéale: en fait les points 1, 2, 3, 4 et 5, lorsqu’ils seraient isolés (cas ordinaire), étant éloignés du repère, seraient difficiles à situer. La lecture sérail en conséquence très ralentie, et c’est là un grave inconvénient. Pour y substituer une solution pratique, il faut nous rapprocher autant que possible du signe générateur de Braille, non par préjugé, mais parce qu’il correspond à peu près au champ de lacliliLé du doigt. Pour opérer la réduction il suffit de remarquer que certains sons ne se combinent jamais et d’autres fort rarement : nous n’avons en français aucun mot qui commence par bf ou par bg, etc. Mes expériences et de nombreuses statistiques dans le détail desquelles il est inutile d’entrer ici m’ont conduit à proposer la combinaison suivante, combinaison toute provisoire bien entendu et que l’expérience pourra modifier :
Le signe générateur de gauche comprend sept points, c’est àdire qu’il correspond au signe générateur de Braille avec addition d’un point qu’on peut placer en bas et à gauche, par exemple, conformément à la ligure suivante :
Ce signe est en elïet parfaitement satisfaisant pour le doigt et n’engendre aucune confusion. Le point I figure le son s, le point 2 le son d, le point 3 le son b, 4 f, 5 n, G 1, 7 r ; trois sons sont représentés par deux points: g par 3 et 4, m par 3 et 3, j par 4 et o (1), Il est entendu que les signes b, f, u. g, m, j ne se combinent pas entre eux, à l’exception de g et n qui sont représentés par les points 3, i et 3. Toutes les autres combinaisons sont permises, à savoir les combinaisons des quatre autres signes entre eux et de ces quatre signes avec chacun des autres.
Venons à notre second alphabet, celui de la tranche de droite. J’adopte ici un signe générateur de neuf points, trois rangées de trois points, et l’on verra tout à l’heure pourquoi ceLte fois je puis le faire sans un grave inconvénient.
Les points I, 2, 3, 4, 3 et 6 représentent respectivement les sons-voyelles: i, a, o, é, u, i (2). J’adopte donc ici non seulement l’ordre île la Slniophile Bivort et la Sténotype Grandjean qui est celui qui permet le plus grand nombre de combinaisons de sonsvoyelles, mais encore la répétition du son i qu’on trouve à- la fois au début et à la fin de la série, de manière à permettre la notation de « io » à côté de « oi la notation de « ie » à côté de « ei », etc. Quant aux points 7, 8 et 9 ils sont réservés à la notation des sept sons consonnes, à savoir : 7 pour r, 8 pour n, 9 pour I, 7 et 8 pour s, 7 et 9 pour m, 8 et 9 pour q, 7, 8 et 9 pour b ou d (3). Bien
(1) Le son cl), comme dans la sténophile Bivort, est figuré par l'addition des sons s et j.
(i) Ou observera qu’aucune distinction n'est établie entre o ouvert et o fermé, entre e ouvert et e fermé, etc... Cette lacune est commune à toutes les machines à sténographier. L’e muet ne s'exprime jamais.
(3) Cette disposition ne permet pas de combiner en (in de syllabe les signes n (point 8) et s (7 et 8). Pourtant les sons u et s sont souvent combinés à la fin des mots français : danse, lance, ele... Pour remédier à cette difficulté, je donne au point G, lorsqu'il est employé seul ou en combinaison avec le point 1, la valeur de an (ou en). Anse (qui s’entend dans lance) s'écrira donc au moyen des points G. 7 et 8 ; iance (qui s’entend dans conliance, expérience), an moyen des points t, G, 7 et S. Il est entendu que, dans toute autre combinaison, le point G reprend sa valeur de i. Aucune confusion ne résultera de là si l'on a soin de figurer le son i, lorsqu’il ne se combine avec aucun autre sou-voyelle au moyen du point 1.
entendu, ces signes-consonnes, qui se combinent respectivement <ivec les signes voyelles, ne se combinent jomais entre eux. Leur choix a été déterminé par des statistiques.
On comprend maintenant pourquoi le signe générateur de neuf points, qui eût paru trop complexe dans la tranche de gauche, est lisible dans la tranche de droite ; c’est que jamais on ne rencontre à la fin d’une syllabe une consonne qui ne s’appuie sur quelque voyelle ; jamais par conséquent nous n’aurons recours aux signes 7, 8 et 9 sans que l’un au moins des six premiers points soit exprimé, par conséquent encore jamais les points 7, 8 et 9 ne seront isolés.
Réunissant, les deux tranches nous obtenons le signe générateur suivant. Il est composé de seize points que nous numérotons de 1 à 16. La barre qui est figurée entre les points 0, 6, 7 d’une part, et d’autre part 8, 9 et 10, représente le repère qui est déclanché automatiquement par la machine.