‹ Projets de gouvernment du duc de bourgogne, dauphin. Mémoire attribué au doc de Saint-Simon et publié pour la première fois d'après un manuscrit de la bibliothèque impérialeChapitre 1 sur 23 · LIBRAIRIE DE L HACHETTE ET C · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE DE L HACHETTE ET C

RUE PIERRE-SARRAZIN, N" l4

(Près de l'École de médecine}

Le manuscrit appartenant à la bibliothèque impériale que je publie aujourd'hui, avec l'autorisation de M. le Ministre de l'instruction publique, est tombé dans mes mains par une heureuse fortune, dans le temps que je songeais à entreprendre quelques études sur les desseins politiques du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV.

J'avais un grand désir de rendre ces études aussi complètes et aussi exactes que j'en serais capable, ne les croyant pas sans intérêt. Quelque opinion que l'on ait sur la valeur pratique des projets qui passent pour avoir été ceux de cet illustre dauphin, ils ont au moins quelque chose de touchant; et à défaut d'assentiment, ils mériteraient la sympathie. Y a-t-il beaucoup de spectacles plus nobles et plus rares que celui d'un prince qui dans l'exercice de l'autorité souveraine no voit que le plus saint des devoirs à remplir, et qui ne veut régner que pour le bonheur de son peuple et par les lois de la justice et de la religion ?

Son désir que tous connaissaient, de remédier aux maux du royaume, tristes fruits d'un gouvernement absolu, avait attiré autour de lui et comme à l'ombre de son auguste patro-

II INTRODUCTlOiN.

liage tous les hommes qui aspiraient à corriger les abus et k régénérer l'État. C'est vers lui, c'est vers son règne prochain queFénelonet Saint-Simon lèvent les yeux, pour espérer l'accomplissement de leurs pensées patriotiques. C'est en lui que Vauban, si durement traité par le roi, trouve un juge disposé à examiner avec faveur , peut-être même à adopter en partie ses vues hardies sur les impositions publiques et sur l'agriculture. Le comte de Boulainvilliers, à qui il faut laisser tout entière, et sans la faire partager au duc de Bourgogne, la responsabilité de ses fausses doctrines, mais qui était du moins un esprit indépendant et laborieux , tient à honneur de travailler sous ses ordres, et de rédiger pour lui cet utile travail de Vétat de la France, extrait des mémoires dressés par les intendants. L'abbé de Saint-Pierre aussi a l'ambition de rattacher à ce nom respecté ses utopies philanthropiques. En un mot, sans qu'on puisse le confondre pour cela avec tant d'autres héritiers présomptifs , qui ont affecté le même rôle populaire, en attendant le moment de le déposer, le duc de Bourgogne, en toute sincérité, s'est trouvé le protecteur naturel de tous les réformateurs polit'ques de son temps. Il se présente à nous environné de tous ces généreux esprits; il marclie à leur tète; il est leur chef, leur appui, leur espoir. Une telle physionomiea sa grandeur. Sur ce front où l'on chercherait en vain les orgueilleux rayons de la gloire royale de Louis XIY, il est resté un vénérable et doux retlet de l'âme évangélique de Fénelon.

Le duc de Bourgogne avait ses faiblesses; et sans doute on peut donner ce nom à quelques-unes de ses vertus. 11 ne faudrait pas cependant que sa renommée eût trop à en souilrir, ni qu'on en prit prétexte pour jeter sur lui trop de ridicule. Malheureusement on trouve volontiers aux princes vicieux un air de profondeur et d'habileté; mais quand il s'en rencontre dont la conscience est pure et sévère, on juge d'abord que leur royaume n'est pas de ce monde. Le seul avantage peut-être de cette manière de voir est de mettre l'art de ré-

gner à la portée d'un plus grand nombre de souverains. On connaît le dernier trait par lequel Duclos, à la fin de son histoire de Louis XI, résume son jugement sur le prince cruel et perfide qui avait cherché sa force dans la dissimulation, les parjures, les bassesses, le mépris de l'humanité : a Tout mis en balance, c'était un roi. » Je crains que le nombre ne soit grand de ceux qui, voyant dans l'élève de Fénelon tant de scrupules, tant de piété sincère, tant de respect de la vie et du bonheur des hommes, tant d'abnégation personnelle, seraient tentés de dire : « Tout mis en balance, ce n'eût pas été un roi. » Pour moi je répugnerais à prononcer une parole si peu honorable pour la royauté et à penser avec tant de misanthropie sur le gouvernement qui convient le mieux aux peuples. Pendant de longues années le nom du duc de Bourgogne a vécu dans la mémoire de la France, entouré d'une popularité posthume et d'une auréole de vénération, devant laquelle, quoi que l'on puisse dire aujourd'hui, je ne rougis pas de m'incliner. Ceux que ne touche pas cette incomparable vertu, parce qu'ils la trouvent chez un prince dévot, sont moins tolérants que Voltaire, qui a, dans le siècle de Louis XIV, recommandé, avec tant d'admiration et de respect, son souvenir à la reconnaissance de l'histoire , et n'a pas oublié, dans sa Henriade, le Marcellus de la France.

Ce qui rend particulièrement digne d'attention la révolution profonde que ce petit-fils du grand roi méditait dans l'État, c'est qu'elle était, sans qu'il le voulût, une sévère condamnation du gouvernement de son aïeul. Sous ce règne de la gloire militaire, de l'orgueil et du despotisme, on n'entend pas sans altoudrissementetsans ccttejoie que cause toujours lajiislice satisfaite, s'élever sur les marches mêmes du Irône la voix de la paix, de l'humanité et des droits des peuples. Tandis que Louis XIV croyait établir si solidement le formidable édilice de son administration toute-puissante, un jeune prince, né de son sang, élevé sous ses yeux, et destiné à devenir son successeur, songeait à le détruire pièce à pièce; et il n'y

avait, pour ainsi dire, pas une de ses vertus qui n'en conspirdt la ruine. La liberté et la justice, à l'heure même où elles semblent impunément violées, ont souvent de telles vengeances.

Je me disais donc qu'il valait la peine de faire des recherches pour mieux étudier les véritables desseins de l'élève de Fénelon. On s'en fait quelque idée, il est vrai, par d'importants témoignages, surtout par les écrits politiques de son vénérable instituteur et par les .Mémoires de Saint-Simon > Toutefois ce sont des sources indirectes, et je ne pouvais me dissimuler qu'il serait plus sûr encore d'interroger le duc de Bourgogne lui-même. Sans croire qu'il ait écrit tout ce qu'il projetait, j'aurais voulu connaître tout ce qu'on a pu conserver de ce qu'il a écrit. Je regardais et je regarde encore comme vraisemblable l'existence de ces précieux papiers dont l'historien du duc de Bourgogne, l'abbé Proyart , nous a donné de si curieux et si beaux fragments, et qui, par conséquent, n'étaient pas tous dans la fameuse cassette jetée au feu par Louis XIV («).

11 est permis de conjecturer que ce qui n'a point été publié n'était pas ce qui s'y trouvait de plus insignifiant et de moins hardi. Que sont devenus ces écrits, soit en original, soit dans la copie qu'en avait faite un autre dauphin, le père de Louis XYI, et qui, trouvée par la dauphine, Marie-Josèphe de Saxe, dans les papiers les plus secrets de son mari, fut remise par elle à l'abbé Soldini, et communiquée par celui-ci à l'abbé Proyart (6)? Si la révolution n'a pas détruit ces papiers, qui devaient être restés en la possession de la famille royale, ils auront sans doute passé dans quelqu'un de nos dépôts publics. Je serais heureux si la mention que j'en

(a) Voyez les Mémoires de Saint-Simon, tome X, page 133. — L'édition de ces Mémoires que ïïons citerons sera toujours celle de M. Chéruel, 20 vol. in-8, lilM-airie Hachette et G'*. Paris, 185G-1858.

{h) Vie du dauphin, père de Louis XV, par M. l'abbé Proyart, 2 vol. \n-V2. . Lyon, 17K2. — Voy. tome T, pai^f .3.

fais ici les tirait de l'ombre où il ne faut pas qu'ils restent cachés.

Je n'espérais pas les trouver à la bibliothèque impériale, oi^i ils n'auraient pu si longtemps demeurer ensevelis et oubliés. Mais avant d'en essayer la recherche ailleurs, je voulus savoir si, parmi les manuscrits de cette bibliothèque, il y en avait qui eussent quelque rapport à l'histoire du duc de Bourgogne, particulièrement à celle de ses desseins politiques. Après avoir consulté le catalogue, on voulut bien me mettre entre les mains un manuscrit qui se trouve au suj)pUment français sous le n" 1260, et qui a pour titre : Projets de gouvernement résolus par Mgr le duc de Bourgogne^ dauphin, après y avoir bien mûrement pensé. Il est sans nom d'auteur, sans date, très-lisiblement écrit de la main d'un copiste, qui a laissé quelques mots en blanc, et prouvé, par certaines fautes, qu'il n'entendait pas toujours bien ce qu'il transcrivait. En le feuilletant d'abord très-rapidement, je tombai sur quelques passages qui me mirent en défiance et ne me semblèrent pas pouvoir être acceptés comme un témoignage exact de la pensée du duc de Bourgogne. Je fus sur le point de laisser là un écrit anonyme, qui paraissait mal tenir les promesses de son titre; rependant je crus plus sage, avant de l'abandonner, d'en commencer une lecture plus attentive. Je revins à la première page : elle me frappa par un caractère de grandeur, de dignité, de force. Nonseulement la langue du xvn"^ siècle, mais dès ce début, dans ces premiers traits, la touche d'un grand écrivain était reconnaissable. Je viens de parler de la langue du xvn* siècle; ce n'est pas assez dire , surtout si l'on en a les dernières années en vue. La noble gravité de l'expression, l'ampleur et le poids de la période , sa marche compliquée et embarrassée, l'archaïsme môme des tours et quelquefois des mots, sembleraient faire remonter plus haut un écrit qui n'a pu cependant être définitivement rédigé qu'après la mort du duc de Bourgogne, c'est-à-dire au xviir siècle. Celte sini;u-

larité n'avait pu me laisser hésiter longtemps. Chaque nouvelle page que je lisais confirmait l'impression que m'avaient faite tout d'abord les premières lignes du manuscrit, et donnait plus d'évidence à la révélation subite qui en était sortie pour moi.

Qui donc au moment où le siècle de Louis XIY venait de linir, où la prose française ayant déjà perdu quelque chose de sa vigueur et de sa virilité, commençait à s'affadir, où la phrase se dégageait et s'allégeait de plus en plus, quel survivant de cette grande époque parlait si naturellement la langue des ancêtres? Qui était si éloquent et si négligé; si grand écrivain, sans avoir rien du lettré de profession? si rapide et en même temps si prolixe, précipitant sa phrase avec une si impétueuse pesanteur, si entraînant et si inépuisable en redites, si infini dans ses développements, non par l'intempérance d'un esprit diffus, mais par la plus ardente obstination dans ses idées? Qui, dans notre langue régulière et timide, avait ainsi créé pour son usage cette syntaxe incorrecte, elliptique, affranchie de toute grammaire, claire cependant par la lumière et la force d'une logique puissante et par la singulière vérité de l'expression ? A qui attribuer ce style énergique, hardi, passionné, où éclatent, au milieu des détails arides et minutieux d'une organisation administrative, ces images vives, pittoresques, originales ? Sous quelle plume avaient pu naître ces métaphores étranges que leur incohérence n'empêche pas d'être si justes? Y avait-il alors quelqu'un qui écrivît ainsi, et qui eût dans sa langue technique et surannée comme celle d'un praticien, hautaine comme celle d'un duc et pair, quelque chose à la fois du procureur et du grand seigneur, mais plus encore de l'orateur plein d'imagination, de verve et d'éloquence? Oui, il y avait alors un tel écrivain, et il se trouvait parmi ceux qui avaient le plus aimé et le mieux connu le duc de Bourgogne. A la seule marque du style, on le reconnaît sur-le-champ, et sans qu'il soit besoin de beaucoup

de sagacité : un peu d'attention suffit. Ce manuscrit, à chaque phrase, est signé du nom de Saint-Simon. Nul autre n'a parlé cette langue inimitable. Et ce ne sont pas seulement les mêmes tours de phrase, le même mouvement de la pensée, les mêmes procédés de syntaxe, indices déjà irrécusables. Un glossaire des plus remarquables locutions, des expressions toutes particulières à Saint-Simon , qui se rencontrent dans les Mémoires, expliquerait celles du manuscrit.

Je trouvais en môme temps des preuves d'un autre ordre et que je dirais plus décisives encore, si, pour certifier l'authenticité d'un écrit de Saint-Simon, l'empreinte de son style n'était pas le premier des témoignages. Le fond des choses ne pouvait pas plus que la forme laisser méconnaître l'auteur des Projets. Toutes les réformes que, dans ses Mémoires, Saint-Simon appelle de ses vœux, tous les conseils qu'il donne au dauphin dans ses conférences de 1711, et plus tard, en 1715, au régent, ont également place dans ces Projets de gouvernement. Non-seulement tous les points importants, principaux, se rapportent; la conformité est aussi frappante jusque dans les moindres détails. Cela est incontestablement établi par les rapprochements que nous avons faits, dans les notes de ce volume, entre les Projets et les Mémoires.

Le trait le plus saillant des Projets, à n'en considérer, du moins, que la forme et l'extérieur, est la substitution du gouvernement des conseils à celui du ministère. Ce n'est point là, je le reconnais, un dessein particulier à Saint-Simon. En '^iXot, il a toujours paru constant que telle avait été la pensée du duc de Bourgogne lui-même. Il n'y a pas un des conUdents et des conseillers de sa politique dont on ne puisse dire, aussi justement que de Saint-Simon , qu'il lui suggéra l'idée de cette réforme ou tout au moins qu'il l'approuva. Le duc de Chevreuse, en 1709, en avait développé le plan devant Saint- Simon, qui, de son côté, l'avait également conçu et déjà môme rédigé, et à (\m une n^ncontre si singulière causa la

plus agréable surprise. Le duc de Beauvilliers y donnait une pleine adhésion. Fénelon le recomnriande dans les tables dressées à Ghaulnes. En dehors de cet entourage du prince, l'abbé de Saint-Pierre avait eu secrètement, et sans oser les communiquer, à peu près les mêmes vues, neuf ou dix ans avant la mort du roi, comme il nous l'apprend lui-même dans la préface de son Discours sur la polysijnodie.

Mais , dans la constitution de ces conseils, tels que la règlent les Projets de fjouvernement , bien des traits signalent Saint-Simon. On sait que son véritable dessein, tel qu'il le découvre lui-même dans ses Mémoires («), était « de mettre la i 'noblesse dans le ministère , aux dépens de la robe et de la ^jplume, et de conduire sagement les choses par degrés et »selon les occurrences, pour que peu à peu cette roture perdît toutes les administrations qui ne sont pas de pure judicature, et que seigneurs et toute noblesse fût peu à peu substituée à tous leurs emplois. » Ce dessein n'est pas moins manifeste l dans l'organisation que les Projets donnent aux conseils. Là, ' en effet, le conseil d'État, « qui est le seul suprême, et à l'égard duquel tous les autres ne sont que consultatifs », est, sans parler du roi, composé de cinq membres, qui seuls doivent porter le nom de ministres d'État ; et pas un de ces cinq ministres « ne doit être de robe ni de plume, ni en avoir été. « Trois des autres conseils, celui des finances, celui des dépêches, celui de l'ordre, ont un chef toujours duc et pair. Les finances, outre leur chef duc et pair, ont quatre seigneurs. Dans ce conseil siègent, il est vrai, sept autres membres, choisis parmi les hommes du métier, et qui sont : le contrôleur général, deux conseillers et quatre intendants des finances. Mais l'importance de ses attributions se trouve bien diminuée par celles qui sont réservées aux états généraux et à plusieurs des autres conseils. A côté d'un duc et pair et de six seigneurs , le conseil des dépêches n'a que trois magistrats.

(a) Tome XII, page 174.

Le conseil d'ordre a cinq ducs et pairs en comptant son chef, et exclut entièrement la robe et la plume , ce qu'explique assez la nature de ses fonctions. Même exclusion naturellement dans le conseil de la guerre et dans celui de la marine. Dans le conseil des affaires étrangères, il ne peut entrer plus d'un magistrat. Le conseil ecclésiastique est de tous celui où les magistrats sont admis en plus grand nombre. Mais si le parlement y est représenté par quatre de ses conseillers et par un procureur général, c'est qu'il est le protecteur le plus assuré des libertés de l'Église gallicane. Par celte seule raison, évidemment, il a, dans la composition de ce conseil, trouvé grâce devant l'auteur des Projets. Là, aussi , du reste, à côté des prélats et des notables ecclésiastiques, peuvent siéger deux ou trois seigneurs.

Je crois bien que le duc de Bourgogne aimait la noblesse, • et voulait la tirer de l'abaissement où Louis XIV l'avait tenue. L'avis deFénelon, et sans nul doute aussi des ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, était favorable à ce projet de raviver l'éclat obscurci de la haute naissance. Ils croyaient la noblesse une des forces vives de l'État que le pouvoir absolu avait comprimée , et qui devait se relever sous la nouvelle monarchie française, redevenue un gouvernement mixte et tempéré. Mais il n'y avait que Saint-Simon qui put se proposer de remettre, comme nous venons de le voir, toute l'administration entre les mains des ducs et pairs. On trouve là exactement rempli le programme qu'il s'était tracé ailleurs : substitution des seigneurs et de toute noblesse à tous les emplois de la roture.

Il n'est pas moins facile à reconnaître, dans les Projets, à ce débordement d'indignation, de haine et de mépris contre la puissance des secrétaires d'Etat et du contrôleur général , lorsqu'il annonce la résolution « de les dépouiller de toutes les plumes étrangères que ces oiseaux de proie ont arrachées à tous et partout, et de ne leur laisser que leur naturel plumage. »

Si tout, dans cet écrit, depuis la première ligne jusqu'à la dernière, n'était pas également décisif pour en désigner l'auteur , aurais-je pu du moins conserver quelque doute en lisant cette véhémente invective contre le ministère de Louvois , contre « la fausse et ruineuse justice » de l'ordre du tableau, les promotions et les inspecteurs, où, comme dans les pages sur les secrétaires d'État, toutes les colères, toutes les rancunes , tous les préjugés , et aussi toutes les fines et justes critiques de Saint-Simon, se retrouvent, telles que nous les connaissions déjà par ses Mémoires, avec les mêmes arguments, les mêmes exemples historiques, les mêmes nuances d'opinion et de jugement, quelquefois les mêmes termes, toujours la même fougue de passion, les mômes coups redoublés de la plus opiniâtre logique?

Piien de ce qui est attaqué dans les Mémoires avec une vivacité particulière, rien de ce que l'on sait avoir inspiré à Saint- Simon les plus fortes antipathies, n'est épargné dans les Projets. C'est la même guerre déclarée aux bâtards, aux princes étrangers , aux cardinaux français , aux grandesses françaises.

Au milieu de tant de preuves, j'en trouvais une surabondante, mais qui à elle seule aurait fixé toutes les incertitudes, dans les pages qu'on lira sur les dettes du roi. Celui qui les a écrites déclare le successeur libre des engagements du prédécesseur ; il veut guérir la lèpre des impôts par lé remède yiolent de la banqueroute, mais la laisser faire aux états géméraux pour se décharger sur eux de la haine (les sujets. C'est /justement l'expédient malheureux que Saint-Simon préconise dans les Mémoires. Mettre en regard deux horribles iniquités , reculer d'effroi devant l'une comme devant l'autre, puis , dans cette cruelle alternative , laisser le choix aux députés de la nation, avec l'espoir qu'ils préféreront la banqueroute, comment, à cette manière de traiter la question, à cette marche d'abord timide et scrupuleuse, puis bientôt découverte et décidée, à cette argumentation étrange , à cette doc-

trine que tout engagement pris par le roi est nul pour son successeur, comment ne pas reconnaître Saint-Simon ? Non sans doute que seul autour du duc de Bourgogne il ait songé à ce triste moyen de liquider l'onéreuse succession de Louis XIY. Si nous ne tenons point pour certain, malgré son témoignage, que «l'incomparable dauphin eût bien senti et bien résolu ce qu'il fallait faire pour tirer le royaume de l'abîme (a), » en d'autres termes qu'il fût décidé à la violation de la foi publique, nous savons du moins que Fénelon avait conseillé de retrancher aux riches la moitié de leurs rentes, en nepayant intégralement que les particuliers pauvres (è); et qu'un peu plus tard il avait proposé la réduction générale de la dette au denier trente (c). Il conseillait aussi « de mettre le corps de la nation en part du plan général des affaires, afin qu'elle s'exécutât de la manière la plus rigoureuse et la plus extrême sur ses propres résolutions (d). » Voilà bien le paquet dont Saint-Simon « ne voulait pas se charger devant Dieu et devant les hommes, » et qu'il rejetait en conséquence sur les épaules des états généraux. Quoique cela ôte aux vues de Saint-Simon, sur la question de la banqueroute, quelque chose de leur originalité, il en reste encore assez dans la manière dont il les expose, et dans les termes beaucoup plus absolus de la mesure qu'il conseille , pour que la comparaison des Mémoires et des Projets sur ce point ne permette pas la supposition de deux auteurs différents.

Au reste, l'exacte conformité des desseins, si frappante dans les deux ouvrages, quand on y étudie les grandes questions, n'aura pas aux yeux des lecteurs attentifs une évidence moins irrécusable dans les matières de moindre importance. Il est même plus inadmissible encore que deux

(n) Mémoires, torae XIT , pnp;c 197.

{b) Lottre de Fénelon au duc de Chevreusc, 8 juillet 1710. (c) Plans de (/nurcrncmcnt. (Voy. A la page 579 ilu tome XXII des OEuircs de Fénelon (édit. Lebel).

((/) LeUre de Fénelon au duc do Chevreuse, 8 juillet 1710.

réformateurs puissent se rencontrer avec cette précision dans les détails secondaires que dans les résolutions de premier ordre. La suppression de la gendarmerie, par exemple, est dans les Projets, comme dans les Mémoires^ proposée par les mêmes raisons et avec l'indication des mêmes moyens. Ici et là on demande, dans les mêmes termes, « que l'on affecte les lieutenances générales des provinces aux lieutenants généraux des armées, et les lieutenances de roi des provinces aux maréchaux de camp. « C'est entre les deux plans quelque chose de plus qu'une ressemblance.

Il m'eût été difficile aussi de ne pas trouver Saint-Simon dans la création de ce conseil d'ordre, chargé de remédier à la confusion de tous les états et de toutes les conditions ; auguste tribunal des cérémonies, des distinctions et des préséances, sénat héraldique et ministère de l'étiquette, élevé à la hauteur et à la puissance d'un des conseils souverains de la nation, et qui ne devait pas être le moins considérable des sept grands rouages de l'État. Voilà Saint-Simon reconnaissable par le côté petit et frivole, non si frivole toutefois qu'il n'y ait, au milieu de toutes ces vanités nobiliaires, à faire la part d'une pensée politique et sérieuse. Il y a les mêmes remarques à faire sur cette partie des Projets, intitulée Décision et règle, où est indiqué, dans ses principaux traits, et esquissé en attendant les développements et l'achèvement de l'œuvre, un règlement par l'autorité royale du rang et des honneurs de chacun, à commencer par la maison des fils et filles de France jusqu'aux officiers de la couronne.

Pour que tant de solides raisons d'attribuer ce manuscrit à Saint-Simon m'eussent paru laisser quelque place h l'hésitation, il m'eût fallu admettre que nous pouvions avoir, sans nous en être douté, un autre écrivain, non-seulement son égal, mais tout semblable h lui par le tour d'esprit et par le style, et de plus ayant les mêmes principes, la même politique, les mômes vues sur toutes les questions, jusque dans les détails les plus particuliers.

LNTRODUCTION. Xfll

Une telle conformité de vues, une identité si absolue d'opinions ne se rencontre jamais, pas même chez les hommes que rapprochent et unissent le plus une sympathie naturelle des esprits, une confiance mutuelle, la communauté des intérêts et les liens étroits des partis. Nous allons avoir tout à l'heure à montrer en combien de points les Projets ne pouvaient manquer de heurter quelques-unes des idées de Fénelon, et par conséquent des ducs de Beauviiliers et de Ghevreuse. J'ouvre un écrit politique d'un autre réformateur de ce temps, qui se dit, comme Saint-Simon, ennemi « d'un règne despotique et bursal, » qui, plein de confiance et d'espoir comme lui dans le duc de Bourgogne, déclare, presque dans les mêmes termes que l'auteur des Mémoires, « avoir ressenti une joie inexprimable, quand il crut apercevoir dans les projets de ce prince une distinction tendre et compatissante pour l'ancienne noblesse. » C'est du comte de Boulainvilliers que je veux parler. Au commencement de la Régence, presque au même moment où nos Projets furent rédigés, Boulainvilliers présenta au duc d'Orléans des mémoires o: contenant les moyens de rendre le royaume trèspuissant et d'augmenter considérablement les revenus du roi et du peuple. » Je lis dans le premier de ces mémoires, qu'une assemblée d'États généraux est nécessaire, que « seule elle est capable de ranimer l'idée du bien public, d'autoriser une juste distribution des impôts et d'anéantir par l'établissement d'une règle concertée la malheureuse régie qui coûte à la France le double et le triple de ce qu'en tire le roi; » que rien n'est pkis urgent que « de remédier à la désolation du royaume et de le tirer pour jamais de l'esclavage des partisans, de ces sangsues cruelles de l'Klat. » Un autre mémoire est la vive critique de tout le système des impôts sous le règne de Louis XIY, et de la manière de les lever. Tout est bien jusque-là, et je puis croire que j'entends parler Saint-Simon dans ses Mémoires, et l'auteur des Projets (le gouvernement. Mais je ne vais pas bien loin pour ron-

contrer la fin de cet accord. Voici un mémoire (le quatrième) qui aurait fait jeter les hauts cris à Saint-Simon. C'est celui qui a pour litre : Touchant V affaire de MM. les princes du sang, BoulainvJlliers, qui, en passant, y fait ressortir les avantagés du despotisme, y prend, contre la requête de M. le Duc et des princes de sa maison, la défense de l'édit et de la déclaration accordée par Louis XIY à ses bâtards, pour leur assurer le rang, les honneurs, la qualité, le nom et les droits de princes du sang. Il lui semble tout naturel que les légitimés puissent un jour régner; il trahe de téméraires ceux qui leur contestent leurs droits éventuels à la couronne. N'est-ce pas toujours ainsi que se divisent sur quelque question ceux qui d'ailleurs semblent le mieux faits pour s'entendre? Ce serait une trop grande merveille qu'il eût existé deux hommes, tels que devraient avoir été l'auteur des Mémoires et celui des Projets, deux hommes qui non-seulement auraient échappé à tout grave dissentiment , mais ne pourraient môme nous laisser voir, dans leurs opinions, une seule nuance qui les distingue. Bien loin qu'il se rencontre jamais deux esprits en si complète sympathie, il est très-rare qu'on soit aussi parfaitement d'accord avec soi-même que Saint- Simon l'a été dans ces deux écrits. Il n'y avait que lui, je crois, pour être, comme le disait le régent , « d'une suite si enragée. »

Le moindre examen fait reconnaître d'importants et nombreux dissentiments entre lui et tous ceux qui, parmi ses contemijorains, ont été attachés au parti du duc de Bourgogne. Il est certain que, les indications directes et positives eussent-elles manqué pour lui attribuer notre manuscrit, c'eût encore été à lui qu'il eut fallu venir, après avoir trouvé dans les écrits de tous les autres réformateurs de ce temps auxquels il est possible de penser, d'invincibles raisons pour éliminer chacun d'eux l'un après l'autre.

Si donc je n'avais sous les yeux, comme je l'ai déjà dit, qu'un écrit anonyme de la main d'un copiste; si je manquais

de preuves extérieures pour attribuer ce mémoire politique à Saint-Siiiion, les preuves intérieures, dont je viens d'indiquer rapidement les principales, avaient une telle évidence, que la découverte du manuscrit original, signé du nom de l'auteur, n'aurait, je puis le dire, rien ajouté à ma certitude.

Il y aurait eu cependant un grand intérêt à le trouver. Quelques mots auraient pu y être lus, qui ont été passés dans la copie, et .quelques erreurs auraient été corrigées: Toutefois les lacunes et les fautes sont en très-petit nombre et de bien peu d'importance. Mais ce qui me faisait souhaiter surtout de mettre la main sur le manuscrit de Saint- Simon, c'est qu'une authenticité qui n'est appuyée que sur des inductions, quelque fortes qu'elles puissent être, laisse toujours certains scrupules dans quelques esprits, et ne leur paraît pas s'élever au-dessus d'une grande probabilité. D'ailleurs, ce serait de la part d'un éditeur une singulière négligence, un impardonnable oubli de ses devoirs , que de publier un écrit pour la première fois sur une simple copie, dont il ne connaît pas l'origine, sans s'inquiéter de savoir si le manuscrit de Fauteur existe.

Tout le monde a entendu dire que les archives des affaires étrangères, qui ont été longtemps en possession du manuscrit des Mémoires de Saint-Simon, ont encore aujourd'hui beaucoup d'écrits du même auteur. C'est un bruit généralement répandu aussi que l'accès de ces trésors n'est pas facile. Si tout le monde ne va pas à Corinthe, je ne suis pas de ceux qui pourraient avoir des facilités particulières pour y aborder. Cependant j'ai pu m'adresser pour avoir des int'urmations à une personne très-ubiigeaule, très-bien placée pour les obtenir complètes et sans réserve, et très-compétente dans tout ce qui a rapport aux ouvrages de Saint-Simon. Celte personne m'a fait savou' que parmi les écrits de Saint- Simon que l'on a au ministère des aifaires étrangères, et qui sont tous des notes ou dos mémoires sur des questions de cérémonial, de préséance et autres semblables, il n'y a rien qui

se rapporte aux projets de gouvernement du duc de Bourgogne. J'ignore si l'original de notre manuscrit peut se trouver encore dans les papiers de quelque ancienne famille. Mais ayant su qu'il n'était ni aux archives des affaires étrangères, ni entre les mains de M. le duc de Saint-Simon , il ne m'est plus resté aucun moyen de le découvrir et de le produire. Je me suis donc décidé à publier purement et simplement ce que le hasard a placé sous mes yeux à la bibliothèque impériale. Je n'en attribue pas avec moins de confiance à l'auteur des Mémoires la rédaction de ces Projets; et je ne crains pas de trouver de contradiction parmi les juges véritablement experts. Je provoque, avec une entière sécurité, leur plus sévère examen.

Un passage des Mémoires nous apprend que Saint-Simon avait écrit un plan de gouvernement qui devait beaucoup ressembler à celui que nous trouvons dans les Projets, et que ce p^an existe dans les jnèces justificatives des Mémoires, pièces dont la publication , jusqu'ici, n'a malheureusement pas été possible («}. Ce plan, qu'il avait, ainsi qu'il l'a dit lui-même, longtemps regardé comme sa République de Platon, est celui qu'il montra au duc de Chevreuse en 1 709, dans la conférence dont nous avons parlé plus haut, et où tous deux furent si étonnés de se rencontrer dans les mêmes desseins. Il tenait tout entier dans a trois fort petits cahiers écrits de sa main (b). » Ces petits cahiers contenaient, ajoute-t-il, « toute la substance de la forme de gouvernement que le duc de Chevreuse venait de me proposer.... Il vit les places des conseils remplis de noms...; il vit toute l'harmonie de leurs différents ressorts, et celle des ministres de chacun des conseils; il vit jusqu'au détail des appointements avec la comparaison de ceux des ministres effectifs du roi.... J'avais mis les appointements pour me répondre à moi-même à l'objection de la dépense et

(a) Voy. à ce sujet une note de M. Chéruel, tome I dea Mémoires , page 437.

(b) Mémoires, tome VII, page 101.

la comparer à celle du roi.... On trouvera parmi les pièces ces mêmes conseils, tels que je les montrai à M. deChevreuse.... S'il eût été question de les exécuter, j'y aurais changé différentes choses ; mais rien pour le fond et l'essentiel ; et cette exécution aurait eu lieu , si ce prince avait régné , ainsi que plusieurs autres. » Dans notre manuscrit on trouve également les conseils, avec l'harmonie de leurs différents ressorts, et ce qui est un trait frappant de conformité, le détail des appointements et la comparaison du coût du conseil présent et futur (pages 81 et suivantes). Cependant ces deux mémoires restent distincts. Celui que nous avons ne donne pas les noms des membres des conseils ; mais il y a certainement bien d'autres différences. Le plan communiqué au duc de Chevreuse avait été écrit plusieurs années avant 1 709 (a), longtemps avant que le duc de Bourgogne ne fût devenu l'héritier présomptif, puisque le grand dauphin ne mourut qu'en 1711 ; et le nôtre fut achevé (plusieurs passages le prouvent) après la mort du prince à qui ces projets sont attribués. Saint-Simon dut remanier plusieurs fois son projet favori, lui donner des développements nouveaux, le présenter sous une forme nouvelle. Cet autre mémoire fort long, écrit tout entier de sa main, qui était dans la cassette remise à Louis XIV, après la mort de son petit-fils, et qui seul eût suffi pour perdre son auteur satis espérance ce retour auprès du roi, si Beauvilliers n'eût jeté tous 1( s papiers au feu, ce mémoire aussi , je le présume, et plus encore que l'autre, se rapprochait des Projets de gouvernement, et contenait à peu près les mêmes choses. Elles devaient se retrouver plus ou moins et par parties dans les mémoires moins importants qui accompagnaient celui-là, et dans ceux dont Saint-Simon (7anî/6'.<fa// toutes ses poches , lorsqu'il allait aux audiences du dauphin (^0; enlin, dans ce plan des conseils, dont il était aussi probablement l'auteur,

(«) Voy. les Mémoires, lonic VII, page 09. {h) Ibid., t. IX, pnf^n :',S:î.

et que le duc d'Orléans déclara au parlement avoir été tiré d'une cassette du duc de Bourgogne (a). Mais la plume de Saint- Simon était si facile et si féconde, que si l'on avait tous les écrits oii les mêmes vues ont été exposées , il me paraît certain qu'on y trouverait avec la persévérance acharnée dans les idées, la plus riche variété de forme et d'expression. En maint endroit des Mémoires, Saint-Simon est ramené à ses sujets de prédilection: il reprend le thème le plus souvent rebattu par lui, sans se répéter jamais, et sans pouvoir épuiser la variété des points de vue, des arguments ou du langage. Dans combien de passages les Projets ne s'accordentils pas si bien avec les Mémoires, qu'il eût paru tout simple de se borner à transcrire ce qui avait déjà été si bien dit (6) ! Mais quand il plaidait les causes qu'il avait à cœur, quand il défendait les idées dont il était pénétré et rempli, au lieu de se copier, il trouvait plus court d'abandonner sa plume au torrent de sa vive imagination, et d'écrire sous la rapide dictée de la passion qui l'emportait. C'est ce qui fait que toute nouvelle publication des papiers que Saint-Simon a laissés, ne fît-elle rien connaître qu'on ne sût déjà de ses opinions, de son système politique, de ses jugements sur les personnes et sur les choses, serait assurée d'être accueillie avec intérêt par quiconque aime à étudier en lui le grand écrivain.

Les Projets de gouvernement , malgré quelques parties arides, ont une valeur littéraire qui ne sera méconnue par aucun des admirateurs du style de Saint-Simon. Les moindres pages de cet inimitable génie méritent d'être recueillies pour la postérité. N'a-t-on pas su bon gré à ceux qui ont publié

(a) Mémoires, tome XII, page 175.

{b) Quand les mêmes sujets se trouvent traités dans les Mémoires et dans les Projets, il est impossible de décider avec certitude la question d'antériorité. Les Mémoires ont été commencés dès 1094. Mais, évidemment, ils n'ont pas été rédigés au jour le jour sous leur forme définitive. Pondant de longues années Saint-Simon avait amassé les matériaux de son vaste travail. Il n'y mit la dernière main que dans la retraite où il passa les dernières années de sa vie. La date de la composition de tel ou tel morceau ne saurait doue être fixée.

quelques notes de lui sur le Journal de Dangeau ? C'est qu'il est devenu pour nous comme un de ces immortels classiques de l'antiquité, dont les fragments même sont rassemblés et commentés avec un soin pieux qui ne craint pas le reproche de superstition. On a d'ailleurs ici mieux qu'un fragment; l'étendue de cet écrit ne permet pas de lui donner ce nom. Ce serait en faire trop légèrement les honneurs. Je ne crains pas de dire qu'il s'y trouve plusieurs morceaux dignes par la vigueur du style, par la vivacité et le piquant de l'expression, de soutenir la comparaison avec les passages analogues des Mémoires. Un éditeur n'est pas tenu de faire bon marché de ce qu'il publie. Cette modestie pour le compte de son auteur serait une trahison.

Mais , à côté de la valeur littéraire de ces Projets^ il y a leur valeur historique ; je voudrais essayer de l'apprécier.

Le titre de ce mémoire politique , l'assertion émise dans la première phrase que le dauphin « avait formé ces projets, et avait fortement résolu de les exécuter de point en point, » tant de passages où son nom est prononcé comme celui de l'auteur de ces desseins, tout cela tendrait à faire croire que le lecteur n'a devant lui qu'un rapporteur fidèle, un simple rédacteur de la pensée du duc de Bourgogne. Si l'on prenait à la lettre une déclaration si positive, si hardiment réitérée, on connaîtrait enfin dans tous ses points essentiels , souvent dans ses détails, ce gouvernement nouveau que le petit-lils de Louis XIV préparait à la France, qui fut bien près de passer de la théorie dans la réalité des faits , et qui n'avait été jusqu'ici qu'un peu vaguement entrevu , soit dans les regrets des peuples, soit dans une tradition souvent suspecte, ou dans les écrits incomplets du prince lui-môme. Nous aurions tous les éléments d'un jugement plus assuré et mieux fondé sur ce royal utopiste, dont la mémoire a été longtemps entourée de tant de vénération et qu'aujourd'hui on est plutôt disposé t\ traiter avec dédain et à soupçonner d'avoir voulu mêler les chimères de Salentc à l'impossible idéal de

l'Kvangile.De cette révélation plus complète sur ses véritables intentions , le duc de Bourgogne ne sortirait pas , tant s'en faut, mieux justifié de ses inclinations aristocratiques. Mais on aurait à lui faire amende honorable pour lui avoir supposé une dévotion étroite et quelque penchant à l'ultramontanisme. La France n'aurait pu jamais se promettre de posséder un roi plus déclaré pour la puissance des ducs et pairs, ni plus gallican.

Mais, quelque étrange que doive paraître le procédé de Saint-Simon et celte façon un peu trop libre de s'autoriser du nom du duc de Bourgogne, il n'est pas difficile de reconnaître qu'il nous a donné ses propres projets pour ceux de ce prince. Lorsque je racontais tout à l'heure comment, à la première lecture du manuscrit, il n'avait pu me rester aucune incertitude sur son véritable auteur, à part même la forme et le style, et à ne tenir compte que de l'exacte conformité des idées politiques avec celles que tout le monde sait avoir été particulières à Saint-Simon; lorsque je donnais de cette identité complète quelques preuves qu'un examen plus détaillé multiplierait, on a dû faire tout d'abord cette réflexion que ces plans de réforme n'ont pu être, dans toute leur étendue, ceux du duc de Bourgogne, à moins qu'il n'eût adopté sans réserve toutes les vues de Saint-Simon, et abdiqué toute volonté personnelle et toute liberté de jugement pour n'obéir qu'à l'impulsion de ce conseiller. Cette supposition, qu'il eût résolu de régler si docilement son règne sur le plan tracé par un homme qui n'avait pas seul sa confiance, paraît-elle admissible? J'en appelle à Saint-Simon lui-même. Il a rendu au duc de Bourgogne ce témoignage que « son discernement n'étoit point asservi , mais qu'il recueillait , comme l'abeille, la plus parfaite substance des plus belles et des meilleures fleurs {a). » — « Sa confiance la plus entière, ditil encore (6), n'allait jamais jusqu'à l'abandon et à une trans-

(a) }iémnirrs , tomcX, pape lO'i. — (/*) ïb.'d.

formation qui devient trop souvent le plus grand malheur des rois, des peuples et des États mêmes. » Qu'aurait-il cependant fait autre chose, s'il avait adhéré de tous points aux Projets de gouvernement, que de se transformer en un Saint- Simon parfait?

C'est aussi de Saint-Simon lui-même que nous pouvons apprendre à quel juste degré était monté son crédit, comparé à celui des autres conseillers du prince. « Je ne tenois à lui, dit-il, que par M. de BeauvilHers, et je ne crois pas faire . un acte d'humilité de dire qu'en tout sens et en tous genres, j'étois sans aucune proportion avec lui {a). » Après avoir fait remarquer que sur certaines choses, qu'il déclare d'ailleurs avoir été rares, le duc de Bourgogne s'était, en quelques occasions, plus ouvert avec lui qu'avec le duc de Beauvilliers : « Ce n'est pas assurément, ajoute-t-il, que ce prince eût en moi plus de confiance. J'en serois si honteux, et pour lui et pour moi, que s'il avoit été capable d'une si lourde faute, je me garderois bien de la laisser sentir. » Si le duc de Beauvilliers était plus consulté et plus écouté que Saint-Simon, il y avait un autre homme dont l'autorité sur l'esprit du dauphin était bien plus grande encore que celle de Beauvilliers. C'est celui dont Saint-Simon a dit « qu'il régnoit à la divine sur son royal pupille (b). » Mais plutôt ne distinguons pas le crédit tout-puissant de Fénelon, dans les conseils du duc de Bourgogne, de celui de Beauvilliers. Celui-ci et le duc de Ghevreuse œ ne pensoient, dit Saint-Simon, et n'agissoient que sur les principes de l'archevêque de Cambrai ; ils recevoient ses avis en tout genre, comme les oracles de Dieu même dont il étoit le canal (r). >» — « Ces deux beaux-frères, dit-il encore, n'étoient qu'un cœur et qu'une ûme, et M. de Cambrai en étoit la vie et le mouvement; leur abandon pour lui étoit sans bornes; leur commerce secret étoit continuel.

(a) Mnnoircs, tome, X, page lO'i.

(/)) //'/(/., tome XI, pa};e 190.

(r) /Où/., tome IX. page 21V2.

Jl éloit sans cesse consulté sur grandes et petites choses, publiques, politiques, domestiques.... Je me suis toujours persuadé que le prince même le consultoit par eux (a). » Et il ne se trompait pas. Jusqu'au dernier jour, pour ainsi dire, du duc de Bourgogne, Fénelon lui fit parvenir, par ses deux amis, ses conseils et ses directions politiques. Ce fut en novembre 1711, c'est-à-dire trois mois seulement avant la mort du prince, qu'il eut à Chaulnes avec le duc de Chevreuse, ces entretiens dont il a donné le résultat dans des espèces de tables ou d'agenda, comme il nomme lui-même cet écrit que l'on a publié sous le titre de Plans de gouvernement (b). La politique résumée dans ces tables avait été développée au long dans les conversations de Chaulnes, qui devaient mettre le duc de Chevreuse en état « d'en donner la clef (0- Fénelon prenait là une peine bien inutile, si le prince auquel il faisait proposer ses projets de réforme et tout un système de gouvernement, en avait déjà arrêté un autre, qui s'y rapportait sans doute en bien des points, mais qui en différait essentiellement sur d'autres. Il est évident, au contraire, que si le dauphin, prêt à régner, avait déjà choisi ses maximes et formé son opinion sur les plus importants principes qui devaient le diriger, il étudiait encore les meilleurs moyens de réaliser son idéal de justice et de bon gouvernement, et n'avait nullement tranché toutes les questions que Saint-Simon lui fait décider de point en point. Nous le voyons, dans les derniers temps de sa vie, continuer à recueillir de toutes parts des conseils, non pas seulement ceux de Saint- Simon, mais ceux aussi de Fénelon et de l'abbé Fleury, en même temps qu'il s'éclairait par ses propres travaux, par ses propres méditations, et qu'il cherchait à s'instruire de l'état du royaume dans les mémoires des intendants, dressés par son ordre et suivant son plan, dans toutes les génêrali-

(a) Mémoires, tome X, page 103.

(b) OEuvres de Fénelon, tome XXII , pages 575 à 596.

(c) Lettre de Fénelon au duc de Chevreuse, 9 juin 1711.

tés. Si, au milieu de toutes les lumières dont il s'entourait, il faut dire quel guide il suivait de préférence, n'hésitons pas à nommer Fénelon. Les preuves abondent dans tout ce que l'histoire nous apprend de sa confiance pieuse et l'on peut dire filiale dans l'illustre prélat, et, ce qui est moins sujet encore à discussion, dans ce qui nous a été conservé de ses écrits.

Je n'ignore pas que Fénelon souhaitait sagement, et avec une sincérité dont il n'est pas permis de douter, que le duc de Bourgogne se décidât par lui-même, et qu'il fût tel que Saint-Simon nous le représente, libre dans son discernement. Il écrivait en juillet 1711, au duc de Chevreuse, dans la lettre même où il l'invitait à préparer les conférences de Chaulnes : « Au nom de Dieu , que M. le dauphin ne se laisse gouverner ni par vous ni par moi , ni par aucune personne du monde. » Mais son doux et irrésistible ascendant ne s'imposait pas moins à cette ame qu'il avait formée et charmée.

Il n'est donc pas superflu, pour apprécier l'exactitude et la véracité des Projets de gouvernement , considérés comme témoignage de la pensée politique du duc de Bourgogne, de les confronter avec les plans de Fénelon, et avec quelques-unes des opinions du dauphin lui-même, citées par l'abbé Proyart. Nous avons fait ces rapprochements dans les notes placées à la fin des Projets, en comparant une h une toutes les parties de chaque plan. Mais c'est ici la place d'une comparaison d'ensemble. Il faut réunir tous ces traits épars de ressemblance ou de dissemblance, pour qu'il en puisse sortir une conclusion et un jugement. Cette comparaison, d'ailleurs, no me paraît pas seulement utile pour la discussion de l'autorité historique de notre manuscrit. Ouand nous ne voudrions pas nous en servir pour éprouver la véracité de l'auteur des Projets, il nous semble qu'elle resterait curieuse et instructive. On résisterait difiicilemenl au désir de mettre en regard la politique de Fénelon et celle de Saint-Simon, et d'observer

WIV INTUODUCTION.

comment, appelés et retenus, par leur conliance dans le même prince, autour du même centre d'espérances et de mouvement réformateur, ces deux génies si différents se sont quelquefois rencontrés, et peut-être plus souvent encore se sont autant éloignés l'un de l'autre qu'ils le pouvaient faire sans sortir de la sphère d'attraction et du système politique auquel ils appartenaient tous deux.

Si les plans de Fénelon et ceux de Saint-Simon , proposés dans le même temps au duc de Bourgogne, durent quelquefois, par un assez frappant concours de vues, se prêter un mutuel appui, ce n'est point que ces vues concordantes eussent été concertées ; elles coïncidaient par hasard ; ou plutôt il était inévitable que , sans s'être entendus , ceux qui sentaient vivement les mêmes maux de l'État, se trouvassent d'accord pour imaginer quelques-uns des mêmes remèdes. A de certains moments de la vie des peuples, on dit qu'il y a des idées qui sont dans l'air. Vivant dans une même atmosphère d'iniquités publiques, de fautes, d'abus et de souffrances, on y respire naturellement la pensée des mêmes réformes. Du reste, entre Fénelon et Saint-Simon, il n'y eut de communication directe en aucun temps. « Jamais, dit Saint-Simon, je n'avois eu de commerce avec lui, trop jeune avant son exil, et sans nulle occasion depuis.... Il ne pouvoit me connoître que par autrui {a). » Il faut dire cependant que, depuis 1709, époque où le duc de Chevreuse et Saint-Simon se firent la confidence de leurs desseins politiques, un courant d'opinions put s'établir entre celui-ci et Fénelon, et aller de l'un à l'autre, en passant par les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse. Il est permis de supposer que, par l'intermédiaire de ces amis communs, et par la connaissance qu'ils avaient chacun de leur côté des sentiments et des projets du duc de Bourgogne, ces deux hommes, qui sentaient d'ailleurs peu d'attrait l'un vers l'autre, ont, dans

(a) Mémoires, tome XI, pages 445, 199.

liNTRODUCTlON. XXV

ces dernières aimées de la vie du prince, échangé et mêlé quelques-unes de leurs idées. Mais , bien avant ce temps où leurs opinions furent peut-être, à leur insu même, mises en quelque contact, on voit chez l'un comme chez l'autre se former presque tout leur système politique dans une mutuelle indépendance de leur pensée. Tous deux, lorsqu'ils tracèrent leurs plans de réforme, y mirent, dans ce qu'ils ont d'essentiel, non des idées d'emprunt, mais leurs propres opinions, celles de toute leur vie.

Aussi différents l'un de l'autre par les vues de l'esprit que par les sentiments et par le caractère, Fénelon et Saint-Simon n'ont pu arriver parfois à des desseins politiques qui se ressemblent qu'en passant par de tout autres chemins. Ils ne bâtissaient pas sur le même fonds, sur les mêmes principes.

Quand on lit avec attention les tables dressées à Chaulnes, on y reconnaît l'exacte application de toutes les maximes que Fénelon avait adoptées et soutenues depuis de longues années, qui avaient des racines profondes dans son cœur et dans sa conscience, et qu'il s'était, de tout temps, efforcé d'inspirer au duc de Bourgogne. Elles dérivaient de sa foi, de sa charité et de sa justice, d'une ferme conviction qu'il fallait tout subordonner et soumettre à la rehgion et à la règle de l'Évangile , d'un tendre amour pour les hommes, d'une vertueuse indignation contre la puissance arbitraire et despotique. Chargé d'une éducation royale, fardeau à faire trembler un honnête homme et un chrétien sincère, il s'était sur-le-champ décidé à engager une lutte avec les dangereux exemples, dont l'autorité pouvait détruire celle de ses leçons. L'obligation où il était, dans cette place, de méditer sur les devoirs de la royauté, cette pensée, toujours présente à son cs[)rit, que le sort de tant d'hommes dépendrait un jour de l'enfant dont il avait à réprimer les passions et à guérir les faiblesses, l'avait pUvé à un point de vue où l'on se fait peu d'illusion sur les vices des princes, et d'où il jugeait le règne présent avec sévérité. Il avait vu le sang des peuples, la

richesse de la nation, la substance du pauvre, sacrifiés à l'idole d'une fausse gloire ; il avait vu les folies et les cruautés de la guerre, le luxe qui ruine les nations et les énerve, un homme, sujet à l'erreur, devenu l'État tout entier, et la France ayant perdu jusqu'au droit de faire entendre ses vœux et de montrer ses larmes; des ministres qui forçaient tout à ployer sous leur insolente omnipotence , et bientôt leur pouvoir sans contrôle confié à des favoris incapables ; la noblesse rendue inutile, écartée des grands emplois, avilie à dessein, l'Eglise asservie comme les deux autres ordres, enfin, dans un pays sans lois et sans droits, la religion elle-même et la plus simple morale , outragées par la légitimation et l'exaltation de bâtards adultérins. Un tel spectacle d'iniquités et de scandales lui fit aimer et souhaiter la sage liberté des peuples, l'empire de la loi, la paix, des mœurs sans faste, la répression des folles prodigalités par des lois somptuaires, une noblesse sans privilèges injustes et oppressifs, mais honorée, assurée de son rang, et possédant un état bien réglé, la puissance spirituelle entièrement indépendante de la puissance temporelle, la déchéance de la bâtardise. Ces vœux, ces idées politiques, il les formula en articles de lois dans les tables de 1711 ; mais, nous le répétons, elles sont chez lui de date beaucoup plus ancienne. Dans ces charmants dialogues qu'il écrivait avec tant d'esprit et de cœur, tant de courage et de liberté, pour l'éducation de son élève, il lui apprenait «^ qu'il faut qu'un peuple ait des lois écrites, toujours constantes et consacrées par toute la nation; qu'elles soient au-dessus de tout ; que ceux qui gouvernent n'aient d'autorité que par elles; que le souverain doit être le plus obéissant à la loi ; que sa personne détachée de la loi n'est rien, et qu'elle n'est consacrée qu'autant qu'il est lui-même la loi vivante donnée pour le bien des hommes (a). » Il lui inspirait la crainte et le dégoût du pouvoir

(a) Dialogue de Socrate et d'Alcihiade. Œuvres de Fénelon, tome XIX,

absolu qui « fait bientôt tourner la tête à qui l'exerce (a), » et qui est de toutes les formes de gouvernement , «« celle qui marque le plus de barbarie dans une nation (b). » Il lui montrait, sous le règne de François I", « le faste , la hauteur, l'ambition, aboutissant à rendre des provinces entières et à payer des sommes immenses, les charges de magistrature vendues et les juges qui les ont achetées vendant à leur tour la justice ; la cour livrée à toutes les folies des femmes galantes ; un prince flatté pour son argent, le nom de grand roi acheté par tant de sang et par tant de sommes qui ruinent un royaume (c). » Un des conseils sur lesquels il insistait le plus fortement, c'était celui d'éviter la guerre : a ce mal qui déshonore le genre humain (d).» — « Toutes les guerres, faisait-il dire à Socrate, sont civiles; c'est toujours l'homme contre l'homme, qui répand son propre sang, qui déchire ses propres entrailles.... Il n'est donc permis de faire la guerre que malgré soi, à la dernière extrémité, pour repousser les violences de l'ennemi (c). » Et avec ce sentiment humain, ce cosmopolitisme qu'il professa toujours, il mettait encore ces paroles dans la bouche du même philosophe : « un peuple n'est pas moins un membre du genre humain, qui est la société générale, qu'une famille est un membre d'une nation particulière. Chacun doit inliniment plus au genre humain qui est la grande patrie, qn'à la patrie particulière dans laquelle il est né (f). •' Veut-on chercher dans ces mêmes dialogues ce que Fénelon pensait de cet avilissement systématique de la noblesse tant de fois reproché et avec tant d'amertume par Saint-Simon à Louis XIV et à ses ministres, qu'on

pages lOfi et 107. — On trouve des pensées semblables clans le Dialogue de Dion et de Gclon, \)n'^p; 226.

(a) Dialogue de Caligula et de Néron. Ihid., pages 323, 32'+.

(b) Dialogue de Socrate et rf' ilcibiade. Ihiii., page 192.

(r) Dialogue de Louis XII et de François /". Ihid., pages 385, 386. {d) Dinlog}tr de Sncrate et dWhihiade. Ibid.. page 194.

(c) Uèmii Dialogue. Ibid.. pages 19 1, 19.'). (/) Même Dialogue. Ibid., page 193.

XWIU I.NTKODCCTIOX.

entende la ciitique qu'il met dans lu bouche deUichelieu, de la politique de Mazarin : a Je n'avois que réprimé l'insolence des grands, vous avez abattu leur courage, dégi'adé la noblesse, confondu toutes les conditions {a). >» Il y faut noter aussi l'opinion qu'il exprime sur les lois et sur l'organisation'de la justice : a des lois, pour être bonnes, doivent être claires, simples, courtes.... Pour bien gouverner un peuple, il faut peu de juges et peu de lois. Il y a peu d'hommes capables d'être juges; la multitude des juges corrompt tout. La multitude des lois n'est pas moins pernicieuse {b). »

Il est facile de retrouver une à une toutes ces leçons et de les montrer appliquées par Fénelon dans ses Plans de gouvernement. L'établissement d'états généraux assemblés régulièrement tous les trois ans et dont la puissance devait être si étendue, la réduction des armées de terre et de mer, l'abolition des impôts ruineux, la répression du luxe de la cour, toutes les mesures proposées au titre Y pour soutenir la noblesse et la constituer fortement, la simplification des lois, la suppression de beaucoup de tribunaux, cette recommandation faite précisément dans les mêmes termes que nous avons lus tout à l'heure : « peu déjuges, peu de lois, >» toute cette politique des tables de Cliaulnes n'est-elle pas celle des Dialogues? Quand on fait ce rapprochement, n'est-on pas frappé de la constance des principes de Fénelon? Et comment ne pas reconnaître que les idées qu'il proposait à la fin de sa carrière, étaient arrêtées déjà dans son esprit dans le temps même où il dirigeait encore les premières études du jeune jn-ince?

Les mêmes maximes de gouvernement reparaissent dans le Télémaque ; elles y sont plus développées et plus complètes ; elles y ont été, par cette raison, plus remarquées.

(a) Dialofjuc des cardinaux Uiclielieu et Mnzai in. Ibid., page -'i "2 G.

(b) Dialogue de Solon et de Justinien. Ibid. , pages 177, 179.

liNTRODUCTION. XXiX

Si nous avons attaché plus d'importance qu'on n*a peutêtre coutume de le faire 5 la politique des Dialogues , c'est que nous nous proposions de remonter à l'origine la plus ancienne des projets de Fénelon, à leur première formation dans sa pensée.

On peut dire qu'une étude attentive des Dialogues et du Tèlémaque facilite l'intelligence des Plans de gouvernement. Ces deux livres en sont le vrai commentaire, ils en font pénétrer l'esprit. Ils suffiraient, si ces Plans nous étaient parvenus anonymes , pour nous faire reconnaître Fénelon dans leur auteur, tout aussi bien que les Mémoires de Saint-Simon ne peuvent laisser aucun doute sur le nom de celui qui a conçu les Projets. C'est une grande erreur de prendre les conseils politiques des Dialogues et du Tèlémaque pour des lieux communs de morale pédagogique à l'usage de toutes les éducations de princes. Dans le Tèlémaque , surtout, la réforme . systématique du gouvernement de Louis Xiy, un ensemble d'institutions fortement m.édité , bien combiné , bien lié, se découvrent à qui veut y regarder de près. On a souvent dit, à propos du Tèlémaque, qu'il ne serait pas juste de chercher dans les fictions d'une épopée, d'un roman , la vraie et sérieuse politique de Fénelon. Nous ne pouvons être entièrement de cet avis. Il faut comprendre , sans doute , que dans ces leçons embellies de toutes les couleurs , enveloppées de tous les voiles de la fable , dans ces poétiques apologues , où l'imaginalinn a sa grande part , beaucoup de traits ont été exagérés et grossis à dessein : c'est une règle de l'art. Ainsi , nous ne contesterons pas que, dans la peinture de Salente , nous ne devions, pour arriver à la pensée exacte de Fénelon , réduire les proportions des choses. « Les sages étnblissem(>nts de Salente ne devaient être que l'ombre de ce qui se ferait un jour .\ Ithaque (a). » Au fond , cependant , et même dans ces

(a) Téle'mnqup, liv. XVII. Œuvres do Kôneloii, tomo XX, papo 4r^0.

allégoriques utopies , la ressemblance des théories du Tcîêmaqiic avec l'organisation politique et sociale des Plcms est frappante. Comparée à la réalité , l'ombre n'en paraît pas une représentation trop infidèle. Faisons donc rapidement pour le Télèmaque ce que nous avons fait pour les Dialogues.

Il est presque superflu de citer quelques-uns des innombrables passages du Télèmaque où, comme dans les Dialogues , la monarchie arbitraire est condamnée : « L'autorité que le roi paraît avoir n'est pas la sienne ; il ne peut rien faire pour sa gloire ni pour son plaisir : son autorité est celle des lois ; il faut qu'il leur obéisse pour en donner l'exemple à ses sujets (a). » — « Le roi peut tout sur les peuples, mais les lois peuvent tout sur lui. Il a une puissance absolue pour faire le bien , et les mains liées dès qu'il veut faire le mal. Ce n'est point pour lui-même que les dieux l'ont fait roi, il ne l'est que pour être l'homme des peuples (6). y^ On voit de qui le duc de Bourgogne avait appris sa maxime favorite , si admirée par Saint-Simon , que les rois sont faits pour les peuples , non les peuples pour les rois.

Il sufiit d'avoir ouvert le Télèmaque pour n'avoir rien à apprendre sur les doctrines pacifiques de Mentor, sur la réprobation dont il frappe l'esprit de conquête et la guerre. Passons donc sur cette partie bien connue des opinions de Fénelon. Le Télèmaque a d'autres leçons dont la conformité avec la politique des Plans est plus utile à indiquer.

tt Je ne vois plus , dit Télèmaque , lorsqu'il rentre dans Salente réformée par Mentor, ni or, ni argent, ni pierres précieuses ; les habits sont simples , les bâtiments qu'on fait sont moins vastes et moins ornés (c). » L'austère réformateur avait rejeté de la ville « les arts superflus, qui dé-

(a) Télèmaque, liv. XVIII, page 502.

(b) Ibid., liv. V, pages 91, 92.

(c) Ibid., liv. XVII, page 458.

tournent les pauvres de la culture de la terre pour les vrais besoins , et qui corrompent les riches en les jetant dans le faste et dans la mollesse (a). » Il avait « réglé les habits, la nourriture, les meubles, la grandeur et l'ornement des maisons pour toutes les conditions différentes [b). » Voilà Salente , la cité imaginaire. Voyons la cité réelle , l'Ithaque du duc de Bourgogne. Dans Cordre de dépense à la cour : « Modération dans les meubles , équipages , habits , tables;... lois somptuaires comme les Romains ; renoncement aux bâtiments et jardins (c). » Et au titre vu , Du commerce : «c Lois somptuaires pour chaque condition. On ruine les nobles pour enrichir les marchands par le luxe ; on corrompt par ce luxe les mœurs de toute la nation. Ce luxe est plus pernicieux que le profit des modes n'est utile (d;. » Les règles commerciales sont les mêmes dans la fable poétique et dans les plans : « N'entreprenez jamais, dit Narbal à Télémaque , de gêner le commerce pour le tourner selon vos vues. Il faut que le prince ne s'en mêle point, de peur de le gêner, et qu'il en laisse tout le profit à ses sujets, qui en ont la peine. Il n'y a que le profit et la commodité qui attirent les étrangers chez vous ; si vous leur rendez le commerce moins commode et moins utile, ils se retirent insensiblement.... Recevez bien et facilement tous les étrangers; faites-leur trouver dans vos ports la sûreté, la commodité , la liberté entière {c). » A Salente comme à Tyr , « la liberté du commerce était entière ; bien loin de le gêner par les impùls, on promettait une récompense à tous les marchands qui pourraient attirer dans la ville le commerce de quelque nouvelle nation (f). » Les Plans établissent

(a) Télemaqtie. liv. XVII. pape 459.

(b) Ibid.. liv. X,i.ago '2:^2.

(c) Plans de gouvernement ^ tome XXII, page 578

(d) Ibid., pages 594, 59ô.

(c) Tck'maque, liv. III. page .îT. 58.

(/) Ibid., liv.X, page 2Ô1.

XXXll INTRODUCTION.

également la liberté de commerce à l'intérieur et avec l'étranger. Ils demandent « une règle constante et uniforme pour ne vexer ni chicaner jamais les étrangers, pour leur faciliter l'achat à prix modéré {a), -d II est aisé de voir que Fénelon incline h l'abandon des droits d'entrée et de sortie du royaume , bien qu'il laisse aux états généraux et particuliers le soin de trancher la question.

Mentor <^ attire dans Salente beaucoup de peuples étrangers(/>). » — oc La réputation du gouvernement doux et modéré d'Idoménée attire en foule de tous côtés des peuples qui viennent s'incorporer au sien (c). » — « Permettre, est- il dit dans les Plans{d), à tout étranger de venir habiter en France, et y jouir de tous les privilèges des naturels et regnicoles, en déclarant son intention au greffe du bailliage royal, etc. »

Si nous examinons dans les Plans de gouvernement, quelles sont les vues de Fénelon sur la noblesse (<?), le soin avec lequel il demande que « l'état des honneurs et des preuves certaines de chaque famille » soit constaté, la défense faite aux deux sexes de toute mésalliance, l'établissement des majorats, l'éducation donnée aux enfants nobles, la recommandation de ne faire ducs que des hommes de haute naissance, la préférence assurée aux nobles dans les emplois militaires et même pour les places de présidents et de conseillers; nous nous souviendrons de ces paroles de Mentor : « Réglez les conditions par la naissance. Mettez au premier rang ceux qui ont une noblesse plus ancienne et plus éclatante C/') »

On trouve dans Télémaque jusqu'c\ la doctrine de l'indépendance de l'Église et de la séparation des deux puissances, telle qu'elle est établie dans les Plans où nous lisons : a Les rois protecteurs des canons. Protection ne dit ni autorité ni

(a) Plans de gouvernement , tome XXII, page 594.

(b) Télémaque, liv. XVII, page 459.

(c) Tbid., Uv. X, page 266.

(d) Plans de gouvernement , tome XXII, page 593.

(e) Ibid., pages .589 et suiv.

il) Télémaque, liv. X, page 2.52.

puissance.... Protection est secours, prêt pour suivre ces décisions sans les prévenir jamais.... Le prince ne fait qu'obéir en protégeant les décisions... (a).» Pourquoi, dit Mentor, vous mêleriez-vous des choses sacrées? laissez-en la décision aux Étruriens.... Contentez-vous d'appuyer la décision quand elle sera faite; souvenez-vous qu'un roi doit être soumis à la religion, et qu'il ne doit jamais entreprendre de la régler. La religion vient des dieux; elle est au-dessus des rois. Si les rois se mêlent de la religion, au lieu de la protéger ils la mettront en servitude (b). »

Quoique ces rapprochements ne soient pas sans intérêt par eux-mêmes, nous ne nous y serions pas laissé entraîner, si nous n'y avions trouvé que le sujet d'une curieuse digression. Mais dans l'étude comparative que nous faisons de la réforme de Fénelon et de celle de Saint-Simon, il ne faut rien négliger pour déterminer les traits caractéristiques et originaux de chacune d'elles. D'ordinaire, un écrivain se commente et s'explique lui-même mieux que personne dans ses différents ouvrages. Après avoir, en cherchant ainsi, la pensée invariable de toute sa vie, mieux pénétré au cœur même des projets de Fénelon, et dégagé ce qu'ils ont d'essentiel et de fondamental, il sera plus facile de reconnaître jusqu'à quel point sa politique ressemble à celle de Saint- Simon.

La fameuse lettre à Louis XIV et Y Examen de conscience sur les devoirs de la royauté achèvent de nous montrer les principes de gouvernement que Fénelon espérait faire prévaloir sous le règne de son élève. La monarchie qu'il avait l'ambition de substituer à celle de Louis XIV devait être une monarchie chrétienne avant tout, faisant de l'Évangile la règle des rois comme celle de leurs sujets (0, Hmitée par

(a) Plans de gouvernement, to^sXXII, pages 58'2 et suiv. (^) Têlânaqne^liy.WU, pages 474, 475.

(c) Examen de eonscicnce sur les devoirs de la royauH'. Œuvivs de Fénelon, tome XXII, pajze 2G(j.

les lois et également éloignée de l'anarchie et de la puissance arbitraire (rt), simple et austère, ennemie du luxe et du faste(/^}, pacifique (c), économe, s'appliquant à alléger les impôtsif/}, donnant l'exemple de la sévérité des mœurs (c).

Quelque noble, honnête, juste et pur que fût ce type de royauté, que Fénelon aimait à rapporter aux exemples de saint Louis, tout n'était pas également sage ni praticable dans les développements qu'il voulait donner à ces excellents principes. Lorsqu'on examine dans le détail les projets qu'il avait formés, s'il y a beaucoup à admirer, il y a beaucoup à critiquer aussi, bien des réserves à faire. D'un côté, il est vrai, que d'abus auraient été corrigés, sous lesquels l'ancienne monarchie a fini par s'écrouler, et qui n'ont pu être supprimés que parla plus terrible des révolutions! Et même, sur quelques points, les plans de Fénelon ne sont-ils pas en avance sur l'heure présente, et Dieu sait sur combien d'années à venir? Mais en même temps de graves erreurs risquaient beaucoup de compromettre le succès de cette œuvre de réformation, si elle eût été essayée, et ont pu rendre tout au moins douteux à de très-sages esprits qu'elle eût réussi à sauver l'État. Cela eût beaucoup dépendu sans doute des hommes qui l'auraient appliquée, et il est difficile d'ailleurs de mesurer exactement ce qui était possible à la mort de Louis XIV, c'est-à-dire avant que la régence, le règne de Louis XV et toute la philosophie du xvni* siècle n'eussent mûri des germes de révolution qu'on pouvait encore espérer détruire, et développé tant d'idées et de passions nouvelles. Toutefois, l'impopularité qui accabla longtemps le duc de Bourgogne à la cour, à la ville, et jusque dans les provinces, et le triomphe facile que remportèrent sur ses vertus les vices brillants de Vendôme,

(a) Examen de conscience sur les devoirs de la royauté. Œuvres de Fénelon, lome XXII, page 270.

(h) îbid., page 274.

(c) Ibid.^ pages 286 et suiv.

(d) Ibid., pages 279, 280.

le) rttd. , pages 27 1 , 272.

donnent beaucoup à réfléchir, et jettent un grand jour sur l'état des mœurs et des esprits. Pour ne pas médire de la France de ce temps-là, reconnaissons que dans la vertu du duc de Bourgogne tout n'était pas mesuré, tout n'était pas également fait pour lui donner l'autorité; et que Vendôme avait d'autres séductions et d'autres mérites que ses vices. Il n'en est pas moins très-vraisemblable qu'un gouvernement fondé sur une vertu austère, sur une pieté scrupuleuse et sur une sagesse qui dédaignait la gloire et l'éclat, n'était, pas plus alors qu'aujourd'hui, dans le tempérament de la France. Dès ce temps-là sans doute, la dévotion du règne que préparait Fénelon aurait paru excessive et bien gênante et fût devenue, pour le plus grand nombre, un sujet de railleries. Qu'on en juge par cette explosion de licence et d'impiété qui, après la contrainte des dernières années de Louis XIY, éclata avec tant de force. Le xviii« siècle était commencé, non pas seulement dans la chronologie, mais dans les mœurs déjà bien changées, dans les esprits contenus encore, mais à grand'peine. Voltaire grandissait; et quand on le voit à cette heure même où Fénelon se croyait sans doute à la veille du ministère, s'initier à l'esprit et aux mœurs nouvelles, dans cette maison des Vendômes si naturellement antipathique au rigorisme chrétien du duc de Bourgogne, on jette un regard inquiet sur la politique du saint instituteur et du pieux disciple.

Il est à croire aussi que l'ultramontanisme des P/an5 aurait trouvé une vive opposition dans les parlements, dans la plus grande partie de notre clergé, alors attachée aux maximes (le l'Eglise gallicane, et dans tout le reste de la nation; qu'une sévérité outrée contre le jansénisme et la contrainte exercée sur tous les évêques poijr leur faire accepter la bulle, auraient excité les mêmes troubles qui agitèrent le ministère du cardinal Fleury, avec une autorité royale moins forte pour les contenir, étant moins absolue; que la surveillance des mœurs, les lois somptuaires, et la protection de la royauté

refusée aux arts, établissaient un régime plus triste et plus sombre qu'il ne convenait au génie de notre peuple; que la proscription du prêt à intérêt, sous le nom de gain (Vusure, aurait été une entrave insupportable au commerce; que la réduction de notre état militaire, si sage en principe dans un État qui veut rester libre, aurait contrarié des instincts belliqueux toujours vivants malgré nos derniers revers; et que cette exagération des sentiments pacifiques, qui faisait demander à Fénelon en 1711 une paix achetée sans mesure, aurait justement révolté la fierté de la France; enfin que les attributions des états généraux, trop vastes, trop illimitées, étendues à des objets qui ne devaient pas être soumis à leur contrôle, préparaient de graves embarras à un gouvernement et à un peuple également inexpérimentés.

Au milieu des plus fortes objections que soulèvent les projets politiques de Fénelon, il faut, si l'on ne veut pas être injuste, proclamer que ce qui y domine c'est le véritable esprit de charité, de liberté, de justice, de tendre amour pour le pauvre, le respect des droits des peuples et le désir sincère de les rendre plus heureux. La hardiesse de ses idées était souvent effrayante ; mais le contre-poids delà sagesse ne leur manquait pas. Son austérité chrétienne était tempérée par une aimable douceur; la dureté moitié claustrale, moitié Spartiate de plusieurs de ses réformes était mitigée, et l'eût été plus encore dans la pratique, s'il eût lui-même, comme ministre, appliqué ses lois, par l'élégance, la grâce, la politesse naturelle à ce charmant esprit, le plus orné, le mieux nourri de la fleur exquise des lettres dans le siècle le plus littéraire, et que Saint-Simon lui-même n'aurait jamais osé accuser d'avoir rien contracté de la crasse de Saint- Sulpice. Quelques-unes de ses idées paraissent étroites ; à côté cependant on trouve presque toujours quelque chose qui les élargit et les relâche. Il avait beaucoup plus étudié les choses que ne le font la plupart des utopistes ; il connaissait beaucoup mieux les hommes , et, s'il les avait gouvernés, il au-

INTRODUCTION. XXXYII

rait su manier les ressorts de leurs'passions, et aurait exercé sur eux son irrésistible séduction.

Quoique sa réforme, œuvre surtout de réaction contre les maximes d'État dont il avait vu les funestes effets, renversât le gouvernement de Louis XIV dans toutes ses parties et de fond en comble, il croyait moins détruire que réparer et rétablir. Il entendait revenir « aux lois fondamentales et aux coutumes constantes qui avaient eu force de loi pour le gouvernement général de la nation (a), » et rendre au royaume « sa vraie forme (6). » Il pensait que la monarchie française avait dévié; et c'était pour la ramener dans ses voies nationales et légitimes qu'il réglait et bornait la puissance royale, et faisait une si large part à l'autorité des états généraux, prescrivant de les réunir à des époques fixes et rapprochées; qu'il relevait la noblesse de son abaissement, comme un intermédiaire utile entre un maître suprême et une multitude qu'il est trop facile d'asservir; qu'il détruisait la cour où cette noblesse se ruinait, s'énervait, languissait inutile, fastueuse et mendiante dans les antichambres, et s'avilissait dans un brillant esclavage ; qu'il renversait, en lui substituant les conseils, un ministère « dur, hautain, injuste, violent, ne connaissant d'autre règle, ni pour l'administration cki dedans de l'État, ni pour les négociations étrangères, que de menacer, que d'écraser, que d'anéantir tout ce qui lui résistait (c;); » qu'il étendait à toute la France les institutions des pays d'États, supprimait les intendants que le génie despotique de Richelieu avait créés; et, par une conséquence de rétablissement des assiettes et des états particuliers, faisait disparaître les cours des aides, les trésoriers de France, les élus; en un mot, et, pour traduire dans la langue de nos

(a) Examen de conscience, tome XXII , pape -209.

(h) Ihid. — 11 se sert de celte môme expression dans la lettre éloquente qu'il écrivait au duc de Chevreuse, le h août 1710, pour proposer une assemblée de iiotaliles : « Il s'agit de se ressouvenir de la vraie forme du roijarimc, et de lempcror le despotisme, cause de tous nos maux. »

((■) L'.Urc anonyme à Louis XIV.

XXXVIU INTHODI'CTION.

jours le sens de ces réformes, jetait bas tout l'édifice de centralisation et de bureaucratie que le xvir siècle avait vu sinon commencer, au moins si terriblement se fortifier et grandir sur les ruines de toutes les libertés.

Lorsque les iniquités du pouvoir arbitraire, les maux du despotisme, que Fénelon voyait si bien et qu'il voulait guérir, ne parurent plus admettre que des remèdes violents; lorsque les impôts excessifs et ruineux, les brigandages des traitants, le désordre des finances, la décadence des mœurs hâtée par les exemples des maîtres de la nation, et l'extinction du sentiment religieux eurent enfin ouvert l'abîme, la France, pour y échapper, se précipita dans des réformes bien autrement hardies et profondes que toutes celles que Fénelon avait préparées. Elle porta elle-même sur ses plaies une main incomparablement plus énergique. Mais si elle fit plus, elle fit moins aussi; ou, pour mieux dire, elle prit une route presque entièrement opposée à celle qu'il avait montrée; et, surtout lorsque la première secousse se fut arrêtée, et que la révolution se fixa et se régularisa, on peut dire qu'elle tourna le dos aux réformes de Fénelon; soit qu'il se fût trompé sur le caractère de la nation, et que Richelieu et Louis XIV l'eussent mieux connue que lui; soit que le pli fût pris après un siècle et demi, et que les éliments n'existassent plus comme de son temps, de celte société telle qu'il voulait l'établir, chrétienne, hiérarchique, vivante sur tous les points du territoire, non par la tête seule, mais dans tous ses membres, et multipliant par ses libertés provinciales ses points d'appui contre la puissance arbitraire. Il demandait le règne de l'Évangile et la liberté suivant la loi de Dieu : la religion fut brisée comme un joug. La confusion de tous les rangs lui semblait un calcul égoïste de la tyrannie : tout fut nivelé, et l'égalité est devenue chez nous complète, définitive, indestructible, sans qu'il soit facile de dire si elle n'a pas été aussi imprudente en faisant place nette nu despotisme que juste en nous délivrant de tous les privilèges. Il croyait utile de relâ-

cher l'unité de l'administration du royaume : nous l'avons resserrée. Il détruisait l'œuvre de Louvois, licenciait les grands armements et la guerre : la France est sortie de la révolution plus guerrière et plus conquérante que jamais. 11 préférait le développement de l'agriculture à celui de l'industrie et du commerce, blâmait la magnificence des bâtiments et le luxe des grandes villes peuplées d'artisans, demandait « une campagne cultivée et fertile avec des villes médiocres et modestes dans leurs mœurs. » 11 ne voulait pas qu'un royaume « ressemblât à un monstre dont la tête est d'une grosseur énorme et dont tout le corps, exténué et privé de nourriture, n'a aucune proportion avec cette tête. » Nous n'avons pas tout à fait suivi ces conseils. Sans examiner si Fénelon avait toujours tort et si nous avons toujours eu raison, ne serait-il pas téméraire d'affirmer d'une grande partie de ses plans, insoutenables aujourd'hui, qu'ils étaient alors aussi impraticables et aussi peu en harmonie avec l'état social de la France qu'ils le seraient de notre temps? Louis XIV a traité Fénelon de bel esprit chimérique; mais Yaulian aussi lui a semblé un rêveur ; il n'était pas désintéressé dans son opinion. Quoi que l'on puisse penser des grandes qualités de ce monarque et des grandes choses qu'il a faites, quelque admirateur que l'on soit des Colbert et des Louvois, la monarchie et le pays avec elle allaient à la ruine: la suite l'a bien prouvé. Or, le système de gouvernement qui perdait la France n'était pas de ceux qu'il suffit d'amender par quelques légers correctifs. 11 fallait le régénérer dans ses principes mêmes. Que l'on sonire h la transformation radicale qui était nécessaire pour rendre impossible le règne d'un Louis XV et le terrible bouleversement qui en fut la conséquence; on mesurera, dans l'examen des réformes de Fénelon, la sévérité des critiqucssur ladifticulté de l'entreprise. Si d'ailleurs en nous conduisant par dos maximes très-contraires à celles de Fénelon nous ne sommes par arrivés au beau idéal, ne le dédaignons pas trop pour ne s'être pas toujours rencontré

avec ce que nous devions un jour préférer; mais plutôt admirons-le, aimons-le pour avoir pressenti et réclamé quelques-unes des justes et salutaires réformes que nous avons définitivement conquises.

On me paraît, du reste, avoir exagéré quelquefois le caractère aristocratique du gouvernement qu'il proposait et en général tout ce qui le sépare de notre état social. Il n'était pas dominé par l'esprit de caste, et ne défendait pas l'intérêt particulier d'un des ordres de l'État : mais il cherchait les meilleures conditions d'un système politique sagement tempéré. S'il demandait une recherche rigoureuse de la fausse noblesse, afin d'assurer le rang et de raviver l'éclat delà véritable; s'il interdisait les anoblissements, excepté les cas de services signalés rendus à l'État; s'il établissait les majorats et défendait les mésalliances ; s'il faisait élever sous les yeux du roi, dans une école de pages, cent enfants de haute noblesse, et remplissait de nobles seuls la maison royale ; s'il voulait qu'à mérite égal les nobles fussent préférés aux roturiers pour les hauts grades militaires, et même dans les parlements pour les places de présidents et de conseillers ; s'il demandait «< des magistrats d'épée , et avec répée au lieu de robe, quand on pourrait; « s'il rétablissait dans les bailliages le droit de bailli d'épée, et y réservait de préférence à des nobles les places de lieutenant général et de lieutenant criminel ; d'un autre côté il SihoYiss'dii tous privilégiés (a), et n'admettait que « les privilèges purement honorifiques » (6) ; il punissait les seigneurs violents (c); il abolissait les justices seigneuriales [d); enfin il permettait aux nobles de commercer en gros sans déroger (0-

(n) Plans de gouvernement , tome XXII, page 582.

(b) [bid., page 591.

(c) Ibid., pap;e 581.

(d) Ibid. , page 593.

(e) Ibid. , page 590.

Si l'on y regarde bien, son opinion sur la place à faire à la noblesse dans un État monarchique paraîtra moins voisine de celle de Saint-Simon que de celle de Montesquieu. Comme celui-ci, pour distinguer la monarchie du despotisme, il la limitait par des lois fondamentales et par des pouvoirs intermédiaires. Sa pensée tout entière, si je ne me trompe, se retrouve dans ces paroles de l'auteur de VEsprit des lois : « Les pouvoirs intermédiaires, subordonnés et dépendants constituent la nature du gouvernement monarchique, c'est-à-dire de celui où un seul gouverne par des lois fondamentales.... Le pouvoir intermédiaire subordonné le plus naturel est celui de la noblesse. Elle entre en quelque façon dans l'esse^nce de la monarchie, dont la maxime fondamentale est : Poiîit de monarque, point de noblesse ; point de noblesse, point de monarque, » (Esprit des lois, liv. II, chap. iv.) — «« Le gouvernement monarchique suppose des prééminences, des rangs et même une noblesse d'origine. » {Ibid.^ liv. III, chap. VII.} — « Le principe de la monarchie se corrompt lorsque les premières dignités sont les marques de la première servitude; lorsqu'on ôte aux grands le respect des peuples, et qu'on les rend de vils instruments du pouvoir arbitraire. »> (Ibid.y liv. YIII, chap. vu ) — « Les substitutions, qui conservent le bien dans les familles, seront très-utiles dans ce gouvernement. » (Ibid., liv. \, chap. ix.) Il est même visible que Fénelon réclame dans la monarchie moins de faveur pour la noblesse que Montesquieu ne le fait lorsqu'il dit : « Il y a des gens qui avaient imaginé dans quelques États en Europe d'abolir toutes les justices des seigneurs.... Abolissez dans une monarchie les prérogatives des seigneurs, du clergé, de la noblesse, vous aurez bientôt un Etat ])opulaire, ou bien un Etat despotique. ^ {Esprit des lois, liv. II, cliap. IV.) — « Les terres nobles auront des privilèges comme les personnes. » (Ibid., liv. Y, chap. ix.) — a II est contre l'esprit du commerce que la noblesse le fasse dans une monarchie;... il est contre l'esprit de la monar-

chie que la noblesse y fasse le commerce. » {Ibid., liv. XX, chap. xxi) {a).

Dans ses réformes militaires, Fénelon condamnait cet ordre du tableau si odieux à Saint-Simon, et proposait que l'ancienneté d'ofiicier fût comptée pour rien si elle était seule (b); mais aussi il entendait que ce fût au talent distin-

(a) Montesquieu est souvent en désaccord avec Fénelon. Sa monarchie, dont le principe est Vhonneur, différait nécessairement de celle de Fénelon, fondée, comme une république, sur la vertu. Fénelon aurait-il reconnu la ¥raie monarchie, celle dont il voulait être le législateur, dans les traits que Montesquieu lui a prêtés? Aurait-il admis, si ce n'est comme une satire de la monarchie pervertie, que, sous ce gouvernement, l'éducation se fait dans le monde, école de Vhonneur, où a l'on ne juge pas les actions des hommes comme bonnes , mais comme belles, comme justes, mais comme grandes.... qui permet la galanterie.... qui permet la ruse.... qui ne défend l'adulation que lorsqu'elle est séparée de l'idée d'une grande fortune. ^ {Esprit des lois, liv. IV, chap. II.) Si l'Esprit des lois n'était pas un livre d'une science si élevée et si grave, on se souviendrait quelquefois des Lettres persanes, et l'en soupçonnerait Montesquieu, quand il trace certaines conditions du gouvernement monarchique, d'avoir voulu aiguiser quelques épigrammes. Quoi qu'il en soit, voici des propositions diamétralement contraires à celles que l'on trouve dans les Plans de gouvcrnetnent. « Convient-il que les charges soient vénales?... Cette vénalité est bonne dans les Éiats monarchiques. » (Liv. Y, chap. xix). — « Le luxe est singulièrement propre aux monarchies, et il n'y faut point de lois soraptuaires.... Pour que l'Etat monarcîiique se soulienne, le luxe doit aller croissant du laboureur à l'artisan j au négociant, aux nobles, aux magistrats, aux grands seigneurs, aux traitants principaux, aux princes ; sans quoi tout serait perdu. » (Liv. "VU, chap. iv). — a Dans les monarchies il ne faut pas de censeurs. » (Liv. "V, chap. xix.) — a Le gouvernemenl monarchique ne comporte pas de lois aussi simples que le despotisme.... Le monarque, qui connaît chacune de ses provinces, jieut établir diverses lois, ou souffrir différentes coutumes.... A mesure que les jugements des tribunaux se multiplient dans les monarchies, la jurisprudence se charge de décisions. C'est un mal nécessaire.... Dans les gouvernements où il y a des distinctions dan^; les personnes, il faut qu'il y ait des privilèges. Cela diminue encore la simplicité et fait mille exceptions. » (Liv. "VI, chap. i.) — « Entre les sociétés le droit de la défense naturelle entraîne quelquefois la nécessité d'attaquer, lorsqu'un peuple voit qu'une longue paix en mettrait un autre en état de le détruire. » (Liv. X, chap. II.) Celte dernière maxime, contre laquelle eût protesié Fénelon, est, il est vrai, bien adoucie et corrigée par ce que Montesquieu ajoute : «r Le droit de guerre dérive de la nécessité et du juste rigide. Si ceux (jui dirigent la conscience ou les conseils des princes ne se tiennent pas là , tout est perdu; et lorsqu'on se fondera sur des principes arbitraires de gloire, de bienséance, d'utilité, des flots de sang inonderont la terre.

« Que l'on ne parle pas surtout de la gloire du prince; sa gloire serait son orgueil; c'est une passion, et non pas un droit légitime. »

(h) Plans de gouvernement, page 577.

INTRODUCTION. XLlll

gué qu'on eût égard pour avancer les hommes (a), qu'on ne donnât jamais les régiments à de jeunes gens sans expérience, et que l'on proscrivît toute vénalité de ces mêmes régiments {b).

Quoiqu'il lui parût utile d'encourager le labourage, et urgent d'arrêter la gangrène du luxe, il désirait qu'on établît des manufactures et que l'on fît fleurir les arts (cj, demandant seulement que le foi ne s'en mêlât pas, tant qu'il n'aurait pas payé ses dettes, et qu'il abandonnât ce soin aux riches particuliers et aux étrangers (d).

C'est peut-être lorsqu'il traite de l'Église que Fénelon donne le plus de prise à ceux qui pensent qu'il eût engagé le gouvernement du duc de Bourgogne dans une voie imprudente. On regrette qu'il ait été si hostile aux libertés de rÉglise gallicane, si en défiance des maximes du parlement (e), et, comme il disait, « des préjugés des jurisconsultes et même de l'abbé Fleury » (/"); qu'il ait déclaré les conciles nationaux dangereux (g) ; qu'il dit proposé de recevoir le concile de Trente, avec des modifications, il est vrai, pour les points purement temporels {h} ; qu'il se soit montré si ardent à animer le duc de Bourgogne contre le jansénisme; qu'il ail enlevé à sa doctrine de l'indépendance réciproque des deux puissances un de ses meilleurs et de ses plus justes eO'ets, en admettant le mutuel secours, c'est-à-dire l'appui du roi contre les enfants rebelles de l'Église, contre les novateurs, l'appui de l'Église contre les rebelles au pouvoir royal par les exhortations aux sujets et par l'excommunication. Mais tenons-lui compte de sa foi sincère, excuse

(a) Plans de qouvernemenl , page 577.

{b) IbicL, inênie page.

((•) //)i(/., page Ud'i.

{(i) Il'ùL, môme pajjcc et page 578.

{(') Ibid., pages 584 et 588.

(/■) Lettre au duc de Chevreuse (9 juin 1711).

((/) Plans de gourerncment, page 586.

(/t) Ibid. , 1 âge 588.

qui pour le fanatisme serait, je le sais, trop commode, et qui ne peut valoir ici, que parce qu'elle est appuyée sur la vie la plus charitable. Sans prétendre que ce qui n'est plus juste maintenant fût juste alors, ne jugeons pas avec trop de rigueur sur les idées de notre temps celles d'un fervent chrétien du xvn' siècle. N'oublions pas que, dans son diocèse, Fénelon fut pour les personnes d'une admirable tolérance qui démentait quelques-unes de ses maximes et quelques vivacités de sa polémique. Enfin, si la déclaration de 1682 était au fond juste et bonne, Fénelon avait-il cependant si grand tort, au milieu de tout ce qui se passait, lorsqu'il disait : « Libertés à l'égard du pape, servitude vers le roi; >• lorsqu'il montrait Louis XIV devenu en France plus chef de rÉglise que le papCy et qu'il expliquait la soumission et les complaisances gallicanes du clergé par ces paroles : « L'indépendance du spirituel serait plus grande, si on n'avait pas le temporel à ménager (a)? » L'asservissement de l'empire au sacerdoce est odieux et humiliant; mais n'est-ce pas aussi le plus honteux spectacle que celui de l'asservissement du sacerdoce à la volonté des rois? Quand le gallicanisme n'est que le nom spécieux de cette complaisance adulatrice et servile pour l'autorité temporelle, quand il ne signifie pas un véritable esprit de liberté chrétienne et nationale, il nous plaît moins encore, au moins pour la dignité de l'Église, que l'ultramontanisme, qui peut trouver dans les scrupules de la conscience et de la foi l'excuse d'un assujettissement plus désintéressé.

Dans ce chapitre même de VÉglise, celui de tous qui peut ôlre le plus justement critiqué, on aime à retrouver en quelques parties la sagesse de Fénelon : par exemple, lorsqu'il déclare que l'Eglise n'a aucun droit d'établir ou de déposer les rois (6); lorsqu'il demande que les ecclésiastiques contri-

(a) Plans de gouvernement , page 586.

[b] Ibid., page 584.

buent aux charges de l'État par leurs revenus (a); lorsqu'il veut qu'on poursuive la réforme de plusieurs ordres peu édifiants, tels que Gluni et les cordeliers (b).

A côté des erreurs qu'on ne peut se dissimuler ni justifier dans les Plans de gouvernement^ que de vues excellentes dont personne ne contesterait aujourd'hui la raison et l'équité, qui n'étaient certainement pas de vaines utopies, et dont le progrès des temps devait faire triompher le plus grand nombre! La réforme des impôts, l'abolition de la gabelle et des grosses fermes (c), la suppression de la paulette (rf), la destruction de la vénalité dans la magistrature comme dans l'armée; celle des survivances dans les gouvernements et dans les charges (e), en un mot de toutes ces aliénations funestes de la puissance publique, misérables expédients d'un fisc avide; la cessation de tous les doubles emplois, l'obligation pour chacun de résider dans sa fonction (f); l'abréviation de la procédure, la correction et la réunion des coutumes, la rédaction d'un bon code (g), la liberté des enrôlements, et le congé exactement donné au bout de cinq ans (h).

Avant de mettre, comme nous nous sommes engagé à le faire, en regard du système politique de Fénelon, celui de Saint-Simon, qu'il nous soit permis de nous arrêter un moment sur de frappants indices de l'adhésion du duc de Bourgogne à ces desseins de son instituteur.

Qu'on étudie les plans de Fénelon non-seulement dans leurs détails, mais dans les principes d'oii ils découlent et qui les dominent; qu'on cherche à se bien pénétrer de leur véritable esprit, et qu'on ouvre ensuite les fragments que le

(a) Plans de goiivernemcjit^ page 586.

{h) Ibid. , page r)88.

(c) Ibid., page fiSû.

(d) Ibid., page 092.

{€) Ibid., même page.

if) Ibid, page 578.

{g) Ibid. , page 593.

(h) Ibid., page 578. Voy. celte mèino rt'formo recommandée avec la plus vive éloquence clans VExamen de conscience, tome XXII, page 'J84.

biographe du duc de Bourgogne nous a laissés des écrits de ce prince, on n'y trouvera pas, il est vrai, le même programme de gouvernement bien arrêté, et comme rédigé en articles de lois, mais certainement les mêmes maximes, les mômes sentiments; on sortira de cette lecture convaincu que le maître avait laissé une profonde empreinte de sa pensée dans l'âme du disciple, et, pour emprunter les paroles de Fénelon lui-même , que les conseils de Mentor « s'étaient gravés dans le cœur de Télémaque, comme un savant sculpteur imprime les traits qu'il veut sur le marbre. » Sans nier que, dans l'indépendance de son jugement, le duc de Bourgogne eût pu modifier en plusieurs points les tables de Chaulnes, qui ne devaient d'ailleurs lui être proposées que comme objet d'examen et de discussion, on aura peine à croire qu'il se fût beaucoup écarté des règles de gouvernement qui y sont tracées, et que Ton ait autre part un abrégé plus fidèle des résolutions qu'il se proposait d'exécuter.

C'était l'Évangile à la main que le duc de Bourgogne voulait régner. Fénelon, dans VExamen de conscience, lui demande « s'il étudie ses devoirs dans cette loi divine; s'il ne s'est pas imaginé qu'elle ne doit point être la règle des rois comme celle de leurs sujets (a). » Gomme s'il répondait à cette voix vénérée, le duc de Bourgogne a écrit : « L'observance exacte de la loi évangélique dans un État, serait le repos de celui qui gouverne et le bonheur de ceux qui sont gouvernés. Un des caractères propres de la religion chrétienne, c'est de porter partout l'esprit de charité. Non-seulement elle ne trouble point l'ordre de la société, mais elle ne tend au contraire qu'à faire régner la paix et l'harmonie entre les membres qui la composent. Le Sauveur du monde veut que les rois défendent les petits et les faibles contre l'oppression, qu'ils soient bons et justes envers tous {b). » Une royauté

(a) Examen de conscience , page 266.

[fi) Vie du dauphin, tome I, pages 362, 363.

chrétienne demandant toute sa force et sa vertu à la religion, et cherchant toute sa règle dans l'amour de Dieu et dans l'amour des hommes, la royauté de saint Louis était son idéal comme celui de Fénelon. « Un certain amour naturel de l'ordre, disait-il, le désir de l'estime, la crainte du blâme et la nécessité de prévenir de grands désordres, peuvent bien soutenir un roi dans certaines circonstances, et l'engager à remplir une partie de ses devoirs; mais très-certainement il n'y a que la religion qui puisse le porter à en remplir la totalité et à les remplir constamment. Il faut à l'âme des motifs surnaturels pour la soutenir dans une vie de sacrifices les plus contrariants pour la nature. Mais quand un roi, attentif à l'œil de Dieu qui le surveille, se rappelle qu'il est le ministre de sa bonté pour les hommes ; quand il pense que par l'union qu'il peut et qu'il doit avoir avec Dieu, il devient sage de toute sa sagesse pour découvrir le bien, et fort de toute sa puissance pour l'exécuter : quand il pense sans cesse, comme saint Louis, que les épines de sa couronne terrestre doivent se changer en roses dans le séjour du repos; alors son âme s'élève au-dessus de la nature et d'elle-même ; rien n'est plus capable de la décourager; il ne pense qu'à faire du bien aux hommes et ne se lasse point de leur en faire. Il en fait aux bons, parce qu'ils sont bons : il en fait aux méchants pour les engager à devenir bons, et pour imiter le père céleste qui fait lever son soleil sur les uns et sur les autres. Que si la malice des hommes et sa propre faiblesse ne lui permettent pas de faire tout le bien qu'il désirerait, il se console par la pensée que Dieu qui juge les intentions et les cœurs lui tiendra compte de ce qu'il aura fait et de ce qu'il eût voulu faire (a). » Dans cette belle page d'un Marc-Aurèle chrétien le langage comme les sentiments, tout est également digne du maître qui avait formé son âme et son esprit; tout est inspiré par lui. La terreur avec laquelle

(a) Vie du dauphin , tome II, pages 50, 61.

cette conscience délicate sentait s'approcher les jours de la puissance, lui dictait de touchantes paroles qu'on se souvient aussitôt d'avoir lues presque semblables, mais non plus éloquentes, dans Télémaque : « Dieu qui, par son essence, peut tout ce qu'il veut, ne veut nécessairement que ce qu'il doit; mais pour l'homme imparfait de sa nature, se trouver dans la condition où il peut tout ce qu'il veut, c'est être dans une tentation habituelle de vouloir ce qu'il ne doit pas.... De tous les hommes qui composent une nation le plus à plaindre, et celui que l'on plaint le moins, c'est le souverain. Il a toutes les incommodités de la grandeur, sans pouvoir presqueen goûter les agréments; il est au milieu de ses sujets celui qui aie moins de liberté, le moins de tranquillité, le moins de ces moments oii il puisse se reposer dans une joie douce et pure.... Toute sa vie se passe dans un tourbillon d'affaires : elle n'est qu'un cercle de représentations gênantes, de soins inquiétants, de travaux pénibles, de sollicitudes accablantes. Souvent il voit échouer ses projets les mieux concertés. Ce qu'il avait disposé pour le bien tourne à mal ; et les plus fâcheux revers lui viennent de l'endroit même d'où il attendait les succès les plus flatteurs. Le peuple, touché du mal qu'il souffre, ignore les mesures que le souverain avait prises pour le prévenir et les soins qu'il se donne pour y mettre fin. Il dispose des grands emplois et des places importantes : il veut pourvoir le mérite, il est trompé. Il se proposait de faire un heureux, il a fait dix mécontents et un ingrat. Le souverain a des palais et des richesses, mais des palais qu'il ne connaît pas, des richesses dont il ne jouit pas. Il est par la nécessité de sa position ce que saint Paul veut que le chrétien soit par sa vertu : il a tout et ne possède rien. Il est, à proprement parler, moins riche que le moindre de ses sujets, parce que tous les besoins de l'État sont ses besoins, et qu'ils surpassent toujours sa fortune. Un père de famille n'est jamais riche quand ses revenus ne suffisent point pour la subsistance de ses enfants. Un roi père est vraiment indigent de toute l'indigenca de ses

sujets (a). » N'y a-t-il pas là comme un écho de ces plaintes de Télémaque? « L'état d'un roi est bien malheureux; il est l'esclave de tous ceux auxquels il paraît commander : il est fait pour eux; il se doit tout entier à eux; il est chargé de tous leurs besoins; il est l'homme de tout le peuple et de chacun en particulier. Il faut qu'il s'accommode à leurs faiblesses , qu'il les corrige en père, qu'il les rende sages et heureux. L'autorité qu'il paraît avoir n'est pas la sienne ; il ne peut rien faire ni pour sa gloire ni pour son plaisir ; son autorité est celle des lois ; il faut qu'il leur obéisse pour en donner l'exemple à ses sujets. A proprement parler il n'est que le défenseur des lois pour les faire régner ; il faut qu'il veille et qu'il travaille pour les maintenir ; il est l'homme le moins libre et le moins tranquille de son royaume; c'est un esclave qui sacrifie son repos et sa liberté pour la liberté et la félicité publique {b). » Mais quoique placés au même point de vue pour juger des obligations, des périls et des difficultés de la royauté et tournant tous deux leurs regards vers la même règle suprême et mystique , le prince et le prélat auraient pu, lorqu'ils descendaient des hauteurs de ce premier principe, s'éloigner souvent l'un de l'autre. Il faut donc aborder des maximes de gouvernement non sans doute plus essentielles, mais plus particulières et plus précises.

Un des caractères distinctifs de la politique de Fénelon , c'est l'amour de la paix. Est-ce lui ou son élève qui parle ainsi : « La guerre est un des plus terribles fléaux qui puisse affliger une nation : la plus heureuse est toujours funeste, et chaque bataille gagnée est une plaie pour l'Etat.... Il n'y a de guerre juste que celle qui est nécessaire, et il faut songer qu'on ne peut en venir à cette conclusion : la guerre est nécessaire, sans conclure en même temps : il est nécessaire que l'État s'épuise d'hommes et d'argent ; il est nécessaire que le

(a) Vie du (laup]iin, tome II, pages 45 à 48.

[b) TeU'inaquc, liv. XVIII, lome XX des Œuvres de Fénelon, pages r)0'2 et ;)03.

commerce languisse et que l'agriculture soit négligée; il est nécessaire que les lois se taisent et que les abus se multiplient.... Il est sans doute du devoir d'un prince de défendre ses États et de protéger ses sujets ; mais le prince agresseur et qui rend une guerre nécessaire, se charge d'un terrible compte devant le père commun des hommes. Chacun prétend avoir la justice de son côté, quand il entreprend la guerre. Il pourrait bien arriver qu'il y eût injustice de part et d'autre, et que l'on eût des torts réciproques; mais il est impossible que deux nations aient raison de faire couler le sang humain.... Il serait digne d'être livré à l'exécration publique, le prince qui ferait périr des milliers d'innocents par une guerre inutile, le César ou l'Alexandre qui entreprendrait d'envahir des États étrangers pour le seul plaisir d'être réputé conquérant.

a II n'est point de déclaration de guerre qui ne puisse être appuyée du manifeste le plus spécieux; mais les vrais motifs qui peuvent autoriser à cette démarche doivent être pesés par des hommes sages, amis de la justice et des hommes ; et ces motifs se réduisent à un petit nombre. L'imprudence ou la hauteur d'un ambassadeur, l'ambition d'un ministre qui veut se rendre important, un faux point d'honneur, et le zèle trop inflexible à soutenir la prééminence de la nation, de légères atteintes portées aux traités, des insultes faites entre particuliers de diflérentes nations, tout cela souvent occasionne des guerres que l'on appelle justes et nécessaires : Dieu en jugera-t-il ainsi (a)? » Entre tant de belles pages de Fénelon, qui sont dans la mémoire de tout le monde, citons, pour leur exacte ressemblance avec les paroles du Dauphin, quelques lignes de VExamen de conscience : «< Avez-vous bien examiné si la guerre dont il s'agissait était nécessaire à vos peuples?... Toute compensation exactement faite, il n'y a presque point de guerre, même heureusement terminée,

(a) Vie du dauphin, tome I, pages 421, 422, 423, 425.

qui ne fasse beaucoup plus de mal que de bien à l'État. On n'a qu'à considérer combien elle ruine de familles, combien elle fait périr d'hommes, combien elle ravage et dépeuple tous les pays, combien elle y renverse les lois, combien elle autorise la licence.... Le seul cas où la guerre, malgré tous ses maux, devient nécessaire, est plus rare qu'on ne s'imagine; et souvent on le croit réel qu'il est très-chimérique.... Les trois quarts des guerres ne s'engagent que par hauteur, par finesse, par avidité, par précipitation (a).... N'avez-vous point fait quelque injustice aux nations étrangères? On pend un pauvre malheureux pour avoir volé une pistole sur le grand chemin, dans un besoin extrême; et on traite de héros un homme qui fait la conquête, c'est-à-dire qui subjugue injustement les pays d'un État voisin! L'usurpation d'un pré ou d'une vigne est regardée comme un péché irrémissible au jugement de Dieu, à moins qu'on ne restitue; et on ne compte pour rien l'usurpation des villes et des provinces !... Où sont donc les idées de justice? Dieu jugera- t-il ainsi? Exislimasli inique quocl ero tut similis (b). » — « Les traités de paix, dit encore Fénelon dans le même écrit (c), ne couvrent rien lorsque vous êtes le plus fort et que vous réduisez vos voisins à signer le traité pour éviter de plus grands maux; alors ils signent comme un parliculier donne sa bourse à un voleur qui lui tient le pistolet sur la gorge. » Le duc de Bourgogne dit semblablement : « Il peut arriver que l'on soit heureux dans une guerre injuste et qu'alors on impose au vaincu des conditions plus injustes encore que la guerre qu'on lui fait. Il s'y soumet par nécessité, comme on donne sa bourse à un voleur pour éviter la mort. Mais une telle paix ne peut être qu'une semence de guerre. Lors même qu'on a été heureux dans une guerre juste, il faut encore porter la 'justice et la modération dans les conditions que l'on impose à

(a) Examen de conscience, tome XXII, pages 289, 290, 291. (h) Ibid. , i)ages 285, 28G.

(c) Ibid., page 286.

rennemi. Si elles sont trop humiliantes ou trop dures, le traité de paix ne subsistera que jusqu'à ce qu'il ait la force de recommencer la guerre (a). » On voit combien le duc de Bourgogne était imbu des leçons de cet Examen de conscience. Sa mémoire en était pleine; il était évidemment devenu sa loi; et quoique la politique de son aïeul y soit continuellement condamnée, que ce soit, à vrai dire, d'un bout à l'autre, l'examen de conscience ou plutôt la confession et la voix du remords de Louis XIV, quoique ce roi y paraisse comme cité à chaque ligne devant le plus sévère tribunal, les saints devoirs du roi futur avaient avec raison parlé plus haut que le respect du petit-fils. Il est difficile de croire qu'il n'ait pas eu présentes à la pensée ces abominables cruautés de la guerre qui déshonorèrent nos armes en Savoie et dans le Palatinat, lorsque, avec la même énergie que Fénelon, il flétrissait la dévastation du pays ennemi. « Lors même qu'on est en guerre, avait dit V Examen de conscience^ il reste un certain droit des gens qui est le fond de l'humanité même : c'est un lien sacré et inviolable entre les peuples, que nulle guerre ne peut rompre; autrement la guerre ne serait plus qu'un brigandage inhumain, qu'une suite perpétuelle de trahisons, d'assassinats, d'abominations et de barbaries.... Pendant la guerre n'avez-vous point fait de maux inutiles à vos ennemis ? Ces ennemis sont toujours hommes et toujours vos frères, si vous êtes vrai homme vous-même. Vous ne devez leur faire que les maux que vous ne pouvez vous dispenser de leur faire pour vous garantir de ceux qu'ils vous préparent et pour les réduire à une juste paix. N'avez-vous point inventé et introduit, à pure perte, et par passion ou par hauteur, de nouveaux genres d'hostilités ? N'avez-vous point autorisé des ravages, des incendies, des sacrilèges, des massacres (b) ? » Le duc de Bourgogne s'est souvenu de

(a) Vie du dauphin, tome I, pages 427, 428. {h) Examen de conscience^ pages 291, 292 et 293.

cette juste revendication des droits de l'humanité : « Il n'est pas permis, dit-il, de faire en pays ennemi tout le mal que l'on pourrait y faire. Les hostilités inutiles sont de véritables injustices. Faire la guère à des paysans désarmés, qui offrent de donner tout ce qu'ils ont, brûler leurs moissons, arracher leurs vignes, couper leurs arbres, incendier leurs cabanes, c'est une lâcheté et un brigandage qui laissent dans les cœurs un sentiment profond de haine que les pères transmettent à leurs enfants et qui éternise les antipathies nationales. Je ne croirais pas même que Ton dût user de représailles dans ces sortes de cas. De pareils procédés sont punis par la honte seule qu'ils traînent après eux jusque dans la postérité (a). » Les opinions du duc de Bourgogne sur le luxe n'avaient pas une conformité moins complète avec celles de Fénelon. Le prince admettait aussi la nécessité de le « réprimer, » reconnaissant « qu'il était extrême dans toutes les conditions; » et il se proposait pour cela a de ne point souffrir que les grandes villes se remplissent d'une multitude d'hommes désœuvrés et sans état, qui, après s'y être consumés avec leur fortune par un libertinage scandaleux , sont réduits à désirer le désordre général de l'État, comme une ressource dans le désordre particulier de leurs affaires (b). « Il disait encore : « Certaines gens prétendent que le luxe est utile dans un État. Il faut savoir ce qu'on entend par luxe. Si l'on veut dire qu'il est utile que ceux qui possèdent les espèces les fassent circuler, au lieu de les garder dans leurs coffres, cela est vrai. Mais si l'on entend qu'il est à propos que les grands fassent des dépenses qui excèdent de moitié leurs revenus, que le peuple imite les grands et que toutes les conditions s'obèrent, c'est un principe faux et ruineux pour un Etat.... Je ne voudrais pas que l'on s'appliquât, comme font certaines nations, à perfectionner des objets frivoles et de pur luxe , qui sont

(a) Vie du dauphin , tome I, page 428. (5) Ibid., tome H, page 162.

proscrits dans le pays, pour les faire passer aux autres peuples.... Les artisans seraient employés bien plus utilement à la culture des terres , au défrichement des landes et dans les manufactures. Mais ils se livrent de préférence aux arts frivoles, invités par l'appât d'un gain plus considérable (a).» Il croyait, lui aussi, que la France devait développer son agriculture plus que son commerce. Voici comment il s'exprimait sur ce sujet : « De quelque utilité que soit le commerce intérieur ou avec l'étranger, ses avantages ne seront jamais comparables pour la France avec ceux que lui procure Fagriculture. Un État riche en fonds de terres bien cultivées. Test toujours bien plus que celui qui ne l'est qu'en maiThandises.... Négliger Fagriculture pour le commerce, ce serait, à proprement parler, ambitionner l'indigence de ceux qui ambitionnent nos richesses; ce serait vouloir dépendre, pouvant imposer la loi, servir, étant maître.... Qu'on ne perde jamais de vue que le Romain laboureur aura toujours Favantage sur le Carthaginois marchand {b\ ^ Fénelon dans ses Plans, recommande un « grand commerce de denrées bonnes et abondantes en France. — Notre pays sera assez riche , s'il vend bien ses blés, huiles, vins, toiles (c). » Le duc de Bourgogne dit que ^ la France doit produire habituellement, si elle est bien cultivée, plus qu'elle ne peut consommer ; qu'il faut alors favoriser Fexpjrtation du superflu chez l'étranger ((/). > — ^ L'on ne saurait trop , dit-il encore ailleurs, favoriser Fexportation des denrées et marchandises qui ne peuvent se consommer dans le royaume (O- » Quant à Fimportation, il n'admettait qu'on la rendît facile que « pour les denrées et marchandises utiles. Le luxe, écrivaitil, qui introduit les productions et marchandises étrançrères.

(a) Vie du daupntn, tome II , pages 24 et 25.

(b) Ibid. , tome II, pages 2«, 30, 31.

(c) Plans de gouvernement, page 594.

(d) Vie du dauphin, tome II, page 32.

{€) Ibid., page 25.

est nécessairement onéreux. Le moyen d'enrichir l'État, c'est de fournir beaucoup à l'étranger et d'en tirer peu; c'est de lui fournir de l'industrie pour tirer de lui de la substance.... Il ne saurait y avoir d'imposition plus juste et mieux appliquée que celle qui tombe sur les denrées et les marchandises étrangères qui sont purement de luxe, parce que cette charge est portée par le luxe et tourne au soulagement du pauvre. Elle est encore une barrière aux progrès du luxe (a). »

Si Fénelon avait expliqué davantage ses opinions sur la liberté du commerce, dont il professe le principe, on saurait mieux si le duc de Bourgogne est en désaccord avec lui au sujet des restrictions à mettre à l'importation des marchandises étrangères. Il est à noter toutefois que dans la même page du Télémaque où on lit que « la .liberté du commerce était entière Salente, que tout y était apporté et tout en sortait librement, » Mentor prohibe « toutes les marchandises des pays étrangers qui peuvent introduire le luxe et la mollesse (b). »

Il est plus que probable que, dans une matière aussi diflicile et aussi complexe que celle des lois commerciales, les idées de Fénelon, pas plus que celles du duc de Bourgogne, n'étaient absolument fixées; mais ils les auraient du moins réglées tous deux par des principes semblables, la préférence à donner à l'agriculture sur les autres industries, la proscription du luxe, la suppression des entraves apportées au commerce intérieur par une fiscalité avide (r), parles abus des péages et par la difficulté des communications entre les différentes provinces du royaume {d). En résumé, il est évident que le dauphin s'était approprié en disciple fidèle toutes les règles de l'économie politique de Fénelon.

(fl) Vio du dauphin, lonio 11, papos 2."» et '2().

(b) Trlc'maquc, livro X , tome XX , imagos 2."»1 , 2W2.

(c) Examen de conscience, page '284.

(d) Vie du dauphin, tome II, pages 27 et 28.

LVl INTRODUCTION

Souvent une page du duc de Bourgogne peut servir de développement et de commentaire aux rapides indications jetées dans les tables de Ghaulnes. Fénelon veut que « les seigneurs violents soient punis (a). » C'est un soin qu'il confie à l'autorité des états généraux. Sans s'expliquer sur ce dernier point, le duc de Bourgogne demande la répression de cette même tyrannie : œ Un abus bien préjudiciable à l'État, dit-il, et qui semble prévaloir de jour en jour, c'est l'espèce de tyrannie qu'exercent sur leurs vassaux les seigneurs particuliers dans quelques provinces éloignées de la cour. Ils commandent en despotes des corvées pour l'embellissement de leurs terres et pour leur commodité particulière ; ils élargissent et plantent des chemins à leur profit, contre les ordonnances ; ils établissent , sous des titres supposés, des péages , des fours et des moulins banaux, tandis que le roi s'efforce lui-même d'abolir partout ces servitudes odieuses ; en un mot, ils grèvent le peuple d'une multitude de charges qui l'épuisent et le mettent hors d'état de subvenir aux impositions royales. Quoiqu'en général la haute noblesse, qui sert dans les armiées, soit plus à l'abri de reproches touchant ces sortes de vexations, il arrive néanmoins qu'elles ont lieu par la cupidité des intendants et des régisseurs.... Les paysans, par crainte ou par ignorance, se soumettent à ces innovations abusives qui, peu à peu, s'établissent en droit. Il est donc indispensable qu'il soit fait dans l'étendue du royaume une recherche exacte des titres sur lesquels sont fondées ces servitudes ; que l'on anéantisse ceux dont la fausseté sera reconnue ; qu'on restreigne ceux qui seraient suspects, et qu'on les supprime dans ce qu'ils auront de contraire aux lois et à la police générale du royaume. Il faut encore , pour aller à la racine du mal et prévenir les mêmes abus dans l'avenir , qu'il soit ordonné une fidèle restitution des deniers ou du

(a) Plans de gouvernement , page 581.

INTRODUCTION. LVIÎ

prix des travaux qui ont tourné au profit des possesseurs de ces titres frauduleux ; et qu'il soit , de plus , décerné des punitions exemplaires contre ceux qui seraient convaincus de les avoir eux-mêmes fabriqués {a). » La tendre compassion pour les maux du peuple , qui est un des traits distinctifs et touchants de Fénelon , avait passé de son cœur dans celui de son élève : « Il faut, disait celui-ci , veiller avec un soin paternel à ce que le peuple mange du pain , et , pour cet effet , s'assurer qu'il n'est point surchargé d'impôts , ni vexé par les grands ou par les gens d'affaires {h), >» Maint passage de ses écrits nous le montre aussi ennemi que Fénelon des traitants et des usuriers , aussi préoccupé de la nécessité d'alléger le poids des impôts , surtout pour le pauvre peuple , et d'en rendre la levée et la répartition plus équitables : « Il ne suffit pas, dit-il, que l'imposition générale soit juste , il faut encore que la même justice se trouve dans les impositions particulières ou répartitions , et dans la levée qui s'en fait. Il arrive souvent que les exactions qui se commettent dans la perception des deniers publics sont aussi onéreuses au pauvre peuple que les impositions mêmes. Ce serait un abus , sans doute , d'écouter tous ceux qui voudraient se soustraire aux charges de l'Etat ; mais c'en serait un autre de n'en écouter aucun. L'intention du souverain, qui est le père commun de ses sujets , n'est point et ne saurait être que le dernier d'entre eux soit opprimé ; et ceux qui sont chargés des répartitions ne seront jamais désavoués pour lui avoir prêté des sentiments de compassion pour les malheureux. Les charges de l'Ktat doivent être portées par ceux qui jouissent des biens de l'Etat. Les grêles, les inondations, les incendies , la mortalité des animaux , et d'autres fléaux semblables, sont de justes raisons d'accorder des exemptions

{a) Vie du dauphin, tome II, juiges, 86,87, 88. (5) Ihid., tome II, page 162.

OU des modérations de subsides à un canton, à un village , à un particulier. Emprisonner pour une modique somme un misérable réduit à ne pouvoir la payer, parce qu'il aura essuyé une longue maladie , ou parce qu'il sera chargé d'élever un troupeau d'enfants qui mangent du pain sans en gagner, c'est une cruauté que personne n'est autorisé à exercer au nom du roi (a). » Fénelon , pour scfulager le peuple, sur lequel tant d'exemptions iniques faisaient retomber tout le fardeau, va jusqu'à demander qu'on « abolisse tous les privilégiés. » Sans trouver dans les écrits du duc de Bourgogne le projet d'une réforme aussi radicale, on y voit, du moins, qu'il avait été également frappé de ces monstrueux abus , et qu'il était résolu à y chercher un remède. Il se plaint « de la prodigieuse multitude des charges, tant dans la maison du roi que dans les villes du royaume, » qui font jouir les terres de leurs possesseurs des privilèges des terres nobles. Il demande en conséquence k que l'on fixe , suivant l'importance de la charge, la quantité de terres que l'officier pourra soustraire aux impositions publiques, en attendant que l'on puisse couper la racine du mal par le remboursement et la suppression de ces charges, aussi onéreuses qu'inutiles (h). »

Avant d'arriver à deux objets qui sont de la première importance dans les plans de Fénelon , et sur lesquels la ressemblance des vues du duc de Bourgogne et de son instituteur paraît surtout décisive , je ne voudrais pas trop m'arrétor à de moindres détails. Que Fénelon dise dans ses Plans : a Cessation de tous les doubles emplois ; faire résider chacun dans sa fonction (c) , » et que le duc de Bourgogne établisse la môme règle : « Diviser les charges et les emplois, sans les accumuler sur une seule tôte, et obliger ceux qui en sont pourvus dans l'étendue des provinces à les

(a) Vie du dauphin, tome II, pages 5 et 6.

(b) Ibid., tome II, pages 14 et 15.

(c) Plans de gouvernement , page 578.

gérer par eux-mêmes {a) ; » on peut dire que de telles réformes étaient alors souhaitées par tous les bons esprits, par tous les hommes justes , et qu'il est besoin d'autres preuves pour identifier les deux politiques.

Les mêmes projets pour la simplification de la jurisprudence et des lois, doivent être plus remarqués. Nous avons vu que Fénelon dit , dans ses Plans : « Peu de juges , peu de lois ; » qu'il réclame « une assemblée de jurisconsultes choisis pour corriger et réunir toutes les coutumes , pour abréger la procédure, retrancher les procureurs, etc. (6). » Le duc de Bourgogne s'exprime ainsi : a II serait à souhaiter que la jurisprudence du royaume fût simplifiée, et que Ton trouvât le moyen de s'affranchir d'une infinité de lois particulières et de coutumes locales, dont quelques-unes sont assez bizarres , pour établir partout les mêmes principes de droit.... Moins il y aura de lois, moins il y aura de procès , moins il faudra de juges et de gens de justice , dont le grand nombre ne peut être qu'une grande charge pour les peuples.... On ne verra diminuer les longs délais et les grands frais de justice que lorsqu'on aura réduit le nombre de ceux qui vivent de la justice. 11 en est de cette profession tout autrement que des autres : plus il y a d'ouvriers , moins on y avance l'ouvrage (r). » Fénelon , il est vrai , n'a pas été le seul des conseillers du daupliin qui se soit trouvé d'accord avec lui sur ce point. Toutefois Saint-Simon , s'il demande aussi , dans les Projets , une réformalion de la justice et la simplification des procès , ne dit rien de ce grand dessein de ramener aux mêmes principes de droit l'infinie diversité des lois particulières et des coutumes locales.

Un historien qui a étudié avec beaucoup de sagacité et d'attention, mais aussi, je le crois, avec trop de sévérité, les

(n) Vil' du danphin, tonio TT, pnp:n 16'i.

{b) VlaJis de gouvernement^ pages 592, i)93.

(c) Vie du dauphin, tome I, pages A31, 432, 433, A3'i.

LX irsTRODUCTlOiN.

réformes projetées par le duc de Bourgogne et par ses amis, a défini le gouvernement que ce prince préparait à la France une monarchie arislocralique consultative{a) ; définition trèsjuste, si l'on ne cherche ce gouvernement que dans les Projets de Saint-Simon. Mais paraît-elle aussi rigoureusement exacte, lorsqu'on examine la part que Fénelon et le duc de Bourgogne font à la noblesse? Je ne vois ni chez l'un, ni chez l'autre, le dessein de « constituer en France ce qui n'y avait jamais existé, une aristocratie gouvernante (6), •» de lui remettre entre les mains la direction politique du pays, et de lui livrer la moitié du sceptre de la France; il me semble plutôt qu'ils avaient seulement beaucoup de bienveillance pour la noblesse, la pensée que ses traditions héréditaires d'honneur et le prestige qui l'environne, la rendent particulièrement propre à bien remplir les hauts emplois, surtout dans l'armée, enfin le désir de faire justice à un ordre reconnu alors pour le second dans l'État, et dont les droits dans l'ancienne monarchie étaient historiquement incontestables. La dégradation systématique de cette noblesse par la puissance royale peut ne pas nous déplaire par ses résultats, et comme un acheminement vers Fétat social dont nous jouissons. Je suis de mon temps et de ma classe : j'aime Fégalité, avec la liberté, bien entendu, et avec la dignité, et pourvu qu'elle soit Félévation non Fabaissement de tous. Mais les services très-intéressés que Louis XIV et ses ministres ont rendus à la démocratie me laissent assez ingrat envers eux et me touchent peu en leur faveur; et lorsque dans leurs ordonnances d'anoblissements, où ils vendaient pour un peu d'or la récompense du sang versé, ils invoquaient avec ironie Fégalité naturelle des hommes, et déclaraient le service rendu au roi en lui donnant 6000 livres par vanité, égal aux services héroïques du champ de bataille (c), je trouve que

(a) Henri Martin. Histoire de France, 4* édition, tome XIV, page 558.

(b) Ibid.

(c) Voy. l'ordonnance de 1696.

cela n'était ni généreux ni juste. Si, dans notre histoire, ce sont les despotes, Louis XI, Richelieu, Louis XIV, qui ont humilié la haute naissance, je suis obligé de croire qu'en l'honorant le duc de Bourgogne et Fénelon se plaçaient au-dessus des ombrages jaloux de la royauté absolue. Tous deux me paraissent, dans celte faveur qu'ils croyaient due à la noblesse, s'être arrêtés à la même mesure. Fénelon, dans l'armée comme dans la magistrature, ne réclamait la préférence pour les nobles sur les roturiers qu'à mérite égal. S'il portait la main sur V ordre du tableau, ce n'était pas dans l'intérêt de l'avancement exclusif des nobles, mais dans celui des hommes d'un talent distinguè{a). Le duc de Bourgogne ne se proposait pas de suivre une autre règle. Ce qu'il a écrit sur ce sujet explique, je crois, et éclaircittrès-biencequeles courtes notes de Fénelon laissent peut-être un peu vague; et sans dire au fond rien de moins ni rien de plus que les Plans, sans altérer la pensée que nous y trouvons, en trace les limites précises, de façon à prévenir les interprétations exagérées. « Notre noblesse, dit-il, est la force de l'État; et si les armées sont des corps, on peut dire qu'elle en est l'âme. Son zèle à servir en temps de guerre ne s'est jamais démenti : son attachement pour ses souverains a toujours été inébranlable; ce qui lui donne droit à leur reconnaissance, et mérite les plus grands égards. Il est à propos que la noblesse, sans imposer aux peuples un joug qu'ils ne doivent point porter, jouisse au moins auprès d'eux d'une grande considération, parce qu'elle est souvent chargée de les commander et de leur faire respecter les ordres du souverain.

« Il y a, soit dans les armées, soit dans le gouvernement militaire du royaume, une infinité de grades honorables et de postes avantageux, dont les uns sont la récompense de la bonne conduite que l'on a tenue dans les autres, et qui appartiennent comme naturellement à la noblesse. L'ancienneté

(a) Plans de gouvernement^ page 577.

de noblesse, les services des sujets nobles et leur mérite personnel doivent toujours être balancés dans la distribution de ces emplois et la promotion de ces grades. La haute noblesse, a mérite égal, doit obtenir la préférence. Mais il pourrait être très-préjudiciable au service de l'État de se faire un principe invariable de cette préférence pour tous les emplois. Tel est très-noble par ses ancêtres qui l'est très-peu de sa personne ; et, au contraire, nous trouvons parmi la noblesse commune des hommes qui joignent les services réels à une rare capacité. La préférence que l'on donnera, dans ce cas, au moins qualifié sur celui qui l'est davantage, sera moins un passe-droit fait à la naissance de celui-ci, qu'une justice rendue au mérite du premier.... (a) » Et ce n'était pas seulement la noblesse inférieure qu'il voulait, lorsqu'elle était mieux méritante, faire passer avant la haute noblesse; il avait l'intention d'être juste aussi pour les services de la roture, a Gomme l'origine de la noblesse, dit-il, est le mérite guerrier, il est naturel de penser que les enfants des héros seront plus braves que les autres , et c'est à ce titre, et non pas à raison de ses richesses, que la noblesse commande dans les troupes, et en occupe les premiers grades. Nous voyons cependant dans tous les régiments, quelques nobles qui oublient leur naissance, et quelques roturiers qui s'élèvent au-dessus de la leur par leurs sentiments. Il arrive souvent qu'une observation judicieuse et importante dont un officier se fait honneur, lui a été suggérée par un soldat. Le maréchal de Turenne avouait qu'il avait souvent rencontré de vieux soldats, qui pénétraient ses desseins les plus secrets, et qui lui traçaient un plan de campagne raisonné, peu différent de celui qu'il se proposait de suivre (6). » Puis, comme conclusion de ces paroles ^ sages et si équitables, il raconte la touchante histoire d'un sergent de Navarre que lui-même

(a) Vie du dauphin, tome I , pages 380,

(b) Ibid. , tome I, pages 393, 394.

avait fait capitaine, et exprime le vœu qu'il y ait ainsi dans tous les régiments, un officier de fortune qui ait commencé par être soldat. Le même sentiment lui avait inspiré le projet d'une marque distinctive, d'une décoration pour le soldat, comme il y en avait une pour l'officier. Ceux qui auraient porté cet insigne devaient être nommés grenadiers d'honneur (a).

L'institution, si justement populaire, de la Légion d'honneur n'était certainement pas là tout entière, non-seulement parce qu'il ne s'agissait pas de décerner la même distinction au mérite militaire et au mérite civil, mais aussi parce que le soldat n'aurait pas porté la même marque d'honneur que l'officier. Toutefois, dans un temps où sauf l'ordre récent de Saint-Louis, destiné aux seuls officiers, on ne connaissait que des ordres de chevalerie pour lesquels il fallait faire preuve de noblesse, l'innovation projetée n'était pas trop aristocratique; et c'était une bien généreuse pensée que celle de vouloir faire faire aux soldats « par sentiments, un service qui n'était qu'un métier pour la plupart. »

Si le duc de Bourgogne croyait que la noblesse avait une sorte de droit naturel aux grades militaires, c'était lorsqu'elle avait servi dans les armées et non à la cour {b). Il avait appris de Fénelon que « le métier de courtisan gâte tous les autres, et que le prince doit rabaisser ces hommes dont tout le talent ne consiste qu'à plaire, qu'à flatter et à s'insinuer pour faire fortune (c). » 11 ne parle pas lui-même des services de cour en des termes beaucoup plus indulgents.

Dans l'épiscopat, comme dans l'armée, le duc de Bourgogne voulait que les choix tombassent de préférence sur la noblesse, mais sous les mêmes réserves équitables. C.elui qui aurait joint à un nom distingué la sainteté de la vie, le zèle et la science, devait être préféré à celui qui réunissant les

(a) Vie du dauphin, papos 39'2, 393.

(h) Ibid.^ tome I, pages 381 , 382.

(c) Examen de conscience , pages 303, 304.

mômes qualités eût été d'une naissance obscure ; mais l'exclusion n'aurait pas été donnée aux roturiers, « auxquels les talents et la vertu pouvaient tenir lieu de la plus haute naissance (a). 3) Je ne conteste rien à ceux qui trouveront que même, avec cette condition atténuante du mérite égal, le duc de Bourgogne et Fénelon faisaient une part excessive à la noblesse en lui attribuant, par prérogative, les plus hautes places dans l'Église, dans l'armée et dans les parlements. L'admission des roturiers n'était qu'une exception qui n'établissait nullement l'égalité du droit. Je tiens seulement à faire remarquer que là encore le duc de Bourgogne, repoussant un privilège absolu et ne fermant pas toute issue à la roture, se tenait beaucoup plus près de Fénelon que de Saint-Simon.

Il est évident que dans les questions qui touchent à la religion, plus que dans toutes les autres, Fénelon dirigeait avec une grande autorité la conscience et l'esprit du pieux dauphin. J'aurais donc peine à croire que ce prince ait été très en garde contre les prétentions de Rome, et très-zélé pour les libertés gallicanes, quoique le gallicanisme et une foi vive n'aient rien assurément d'incompatible. Il ne me semble pas vraisemblable que Fénelon, ayant d'ailleurs, pour appuyer et seconder son influence, les ducs de Beauvilliers et de Ghevreuse, tous deux ultramontains (h), n'ait pas emporté la balance que Saint-Simon et l'abbé Fleury cherchaient à faire pencher de l'autre côté. Toutefois, puisque nous ne trouvons pas dans les écrits du prince, comme dans ceux de Fénelon, que « les libertés de l'Église gallicane sont des servitudes, que les entreprises maintenant viennent de la puissance séculière, non de celle de Rome, et qu'il faut se défier des maximes des parlementaires, » on est libre de conjecturer qu'il s'était sur cet article soustrait jusqu'à un certain point

(a) Vie du dauphin , tome I, page 366.

{b) Mémoires de Saint-Simony tome IX, page 335; et tome XI, page 197.

à l'ascendant de son maître. Si ce dissentiment a en effet existé, ce dont pour ma part je demande la permission de douter, combien il devait être modéré! Que de scrupules devaient l'adoucir et l'atténuer! Je ne puis non plus rien opposer de formel à cette opinion que le duc de Bourgogne était disposé à moins de sévérité contre le jansénisme. Fénelon a, dans quelques-unes de ses lettres, exprimé des craintes à ce sujet. On peut faire valoir aussi l'attachement secret que le duc de Ghevreuse avait gardé pour Port-Royal, et dont il avait cherché à insinuer quelque chose à un prince naturellement porté vers une religion austère. A la rigueur on peut soutenir que le Mémoire du duc de Bourgogne, destiné à détruire les soupçons répandus contre lui et publié, après sa mort, par ordre du roi, lui avait été dicté par une impérieuse volonté, ou même qu'on eut l'audace de faire paraître sous son nom une pièce qu'il n'avait pas écrite. Ne disputons pas sur ces conjectures, quelque hasardées qu'elles soient. Il n'en restera pas moins, ces questions à part, une très-frappante ressemblance entre la plupart des maximes que renferment sur la religion et l'Église les écrits duc de Bourgogne et celles des Plans de gouvernement.

Le duc de Bourgogne dit quelque part avec fermeté : « On a flatté quelques papes d'une autorité imaginaire sur le temporel des souverains; mais le Sauveur du monde a parlé assez clairement sur ce point quand il a dit : Mon royaume n'est pas de ce monde; rendez à César ce qui appartient à César; et toutes les Écritures viennent à l'appui de ces maximes. Le sacerdoce ne peut donc pas s'approprier un droit que son Instituteur ne lui a pas donné (a). » Il ne faudrait pas croire que Fénelon s' exprimât sur ce sujet avec moins de force : « Le prince, dit- il, est maître pour le temporel, comme s'il n'y avait pas d'Église.... Droit du roi pour rejeter les bulles qui usurperaient sur le temporel (b). » Nous avons déjà cité de

(a) Vie du dauphin , lome I, page 363.

{h) Plans de gonvcrncwcnt , pages 584 et r>87.

lui ces autres paroles, qui sont une adhésion à la première des propositions de la déclaration de 1682: a L'Église n'a aucun droit d'établir ou de déposer les rois (a). » Le duc de Beauvilliers, qui n'était pas plus gallican que Fénelon, ne manquait jamais non plus, quand il s'agissait des entreprises de Home, de rappeler « les droits sacrés des rois de France que saint Louis lui-même avait soutenus avec plus de force qu'aucun autre roi. » C'est Saint-Simon qui le rapporte, en ajoutant, il est vrai, que •< le cas dont il s'agissait n'était jamais, selon lui, de ceux qu'on devait défendre (/>). »

Indépendance réciproque des deux puissances et secours mutuel, telle était, nous l'avons vu, la doctrine de Fénelon. Elle est exprimée par le duc de Bourgogne dans des termes presque identiques : a Jamais, dit-il, en vertu de l'autorité spirituelle, on ne peut avoir droit sur l'autorité temporelle, ni réciproquement (c); >> et après avoir établi a la distinction naturelle » du gouvernement spirituel et du temporel, du sacerdoce et de l'empire, il ajoute : « Quoique ces deux gouvernements diffèrent dans leur objet autant que l'âme diffère du corps, il y a néanmoins entre eux des relations et des dépendances mutuelles aussi intimes que celles du corps avec l'âme, et ils doivent se soutenir Vun par Vautre (d). » La conséquence de ce dernier principe était pour Fénelon que « le prince peut punir les novateurs contre l'Église, que la protection du prince est un appui pour elle contre ses ennemis et contre ses enfants rebelles (c). » Le duc de Bourgogne mettait au nombre des premiers devoirs d'un roi, celui a d'étouffer, dès sa naissance, toute espèce de nouveauté en matière de religion (f). » Il disait que « le prince peut et doit même, comme père de son peuple, s'opposer à ce qu'on le

(a) Plans de gouvernement, page 584.

(b) Mémoires de Saint-Simon , tome XI, pages 197, 198.

(c) Vie du dauphin, lome I, page 362.

(d) Ilnd., tomel, page 362.

(e) Plans de gouvernement, pages 583, 584.

(/) Vie du dauphin^ tome II, page 163. Fénelon dit aussi au XVII* livre

corrompe par l'erreur; qu'il peut et doit même prêter son épée à la religion, non pas pour la propager, ce ne fut jamais l'esprit du christianisme ; mais pour réprimer et pour châtier les méchants qui entreprennent de la détruire (a). ^ On lit avec peine la justification qu'il essaye, en s'appuyant sur ces principes, de la révocation de l'édit de Nantes. Quand on rapproche de cette apologie passionnée les pages éloquentes où Saint-Simon a flétri « cette abomination enfantée par la flatterie et par la cruauté (6), » on mesure la distance qui sur cette question les séparait tous deux; tandis que Fénelon, malgré la douceur de sa conduite envers les huguenots dans la mission de Saintonge, croyait certainement la proscription de l'hérésie juste et bonne. Il en désapprouvait souvent les moyens ; mais sa tolérance n'allait pas plus loin.

Je l'ai déjà dit : je ne puis m'empêcher de penser que sur quelques-unes des réformes, dont on savait le duc de Bourgogne occupé, les fragments de ses écrits nous ont été donnés fort incomplets. Il n'avait pas dû se renfermer dans ces généralités, fort remarquables sans doute, mais souvent un peu vagues. Pourquoi, par exemple, ce silence sur les conseils, dont le projet fut cependant trouvé dans sa cassette? sur les états généraux, qu'il a certainement songé à réunir? sur la modestie et la simplicité qu'à n'en pas douter, il se proposait d'introduire à la cour? d'où vient qu'une conclusion pratique manque presque toujours aux maximes, aux principes cités par l'abbé Proyart? J'admets que la prudence n'ait pas permis au duc de Bourgogne de confier au papier tous ses desseins; mais son historien a sans doute été plus discret encore que lui. En effet, dans les écrits d'un petit-fils de Louis XIV, publiés avec la permission de la cour, il ne fallait pas trop montrer des réformes que les peuples n'avaient pas encore

du Te'lémaque (tome XX, page 474} : « Employez votre autorité à étoutTer ces disputes dès leur naissance. »

(a) Vie du dauphin, tome II, page 100.

(b) Mémoires de Saint-Simon, tome XIII, page 22 et suiv.

obtenues, et qui auraient pu désormais s'autoriser d'un si grand nom. Il est déjà assez honorable pour le gouvernement de Louis XYI, et digne d'un roi qui en 1774 avait laissé imprimer « de son consentement exprès » VExamen de conscience sur les devoirs de la royauté^ d'avoir permis en 1782 qu'on livrât au public ces pages du duc de Bourgogne toutes pleines de l'esprit de Fénelon. Mais si la publication avait pu être plus complète, il est infiniment probable qu'on y trouverait des preuves plus nombreuses et plus positives encore de l'acquiescement du dauphin à la plupart des projets politiques de son instituteur. Les rapprochements que nous avons pu faire, n'ayant vraisemblablement à notre disposition qu'une faible partie des éléments de comparaison, nous autorisent à le croire. Ils suffisent d'ailleurs pour démontrer que le maître et le disciple étaient au moins d'accord sur les principes, que, toujours dans une parfaite union d'âme et d'esprit, ils n'avaient cessé de concerter leurs vues, et que tout projet de réformes qui s'écarterait trop, en des points essentiels, des desseins de l'un d'eux, ne saurait être reconnu comme un exposé fidèle des desseins de l'autre. C'est ce qu'il était bon d'établir, afin de pouvoir mesurer le degré de confiance que mérite Saint-Simon, lorsqu'il attribue si positivement au duc de Bourgogne les Projets de gouvernement que nous publions.

A première vue, il est facile de noter dans ces Projets une pensée très-souvent différente en des points importants de celle des Plans qui furent esquissés à Ghaulnes. Le désaccord était inévitable, la politique des Mémoires de Saint-Simon, c'est-à-dire la politique qui appartient en propre à ce seigneur, se retrouvant dans les Projets. Saint-Simon n'était pas fait pour s'entendre toujours avec Fénelon.

On sait comment il a parlé de ce grand prélat, quel portrait admirablement vivant, mais souvent satirique et suspect de malveillance, il a tracé de lui. Il n'a pu refuser toute justice à son beau caractère, à la facilité brillante, au charme irré-

sislible de son esprit; mais quand il a été équitable, il l'a été à regret et comme forcé par l'évidence. Il lui a toujours marchandé l'éloge ; et toutes les fois qu'il a pu donner de ses bonnes actions et de ses vertus une interprétation maligne, il ne s'est pas refusé ce plaisir. « Sans entreprendre, comme il dit, de le sonder, » il voit toujours l'ambition « sous ce merveilleux dehors. » S'il s'employa pour lui auprès du duc d'Orléans, lorsque le dauphin fut mort, et s'il lui fit promettre les premières places, ce fut seulement pour complaire au duc de Beauvilliers ; il avoue du reste qu'il ne se souciait pas de Fénelon {a). A l'en croire, celui-ci de son côté le craignait (b). En 1712 cependant, Fénelon proposait de faire entrer Saint-Simon dans le futur conseil de régence, avec les seigneurs en qui il avait le plus de confiance, et qu'il voulait opposer, comme un contre-poids, à ceux que la faveur y introduirait nécessairement (c). Six semaines avant sa mort, en novembre 1714, et dans le même temps sans doute où Saint-Simon s'était décidé à faire usage pour lui de son crédit auprès du duc d'Orléans, il lui adressait un mémoire secret, et le faisait assurer par le duc de Chaulnes de la sincérité de son dévouement (d). Cet échange de bons offices et ces confidences prouvent , je le crois , de l'estime ; mais si Fénelon avait de l'estime pour Saint-Simon , il y joignait de la défiance. Le duc de Ghevreuse s'en était aperçu , et ne pouvait le dissimuler à celui qui en était l'objet. Saint-Simon soupçonne que Fénelon , avec sa soif d'omnipotence , craignait de le trouver sur son chemin , et redoutait un homme d'humeur à lui résister. On peut penser, avec tout autant de vraisemblance pour le moins , qu'un concurrent du mérite de Fénelon, si habile à apprivoiser les esprits et à régner sur les cœurs , faisait ombrage à Saint-Simon. Tous deux ,

(a) Mémoires de Saint-Simon ^ tome XI, page 109. (h) Ibid. , p. 444.

(c) OFAirrcs' de Fénelon , tome XXII, page (iOG. {d) Correspondance de Fénelon, t. I, page 59(3.

en effet, pleins d'esprit et d'éloquence, tous deux influents, quoique inégalement , dans les conseils du duc de Bourgogne , pouvaient un jour , près du prince et sur la scène politique , être redoutables l'un à l'autre. Saint-Simon avait une plus grande expérience de la cour ; il avait étudié de plus près , avec la perspicacité de l'observateur le plus fin et le plus profond , les passions qui s'y agitaient , et il avait appris l'art, qui lui plaisait naturellement, d'en faire mouvoir les ressorts ; mais il n'avait pas , comme Fénelon , le don de se faire aimer , de charmer partout les haines , et d'inspirer à quelques-uns un dévouement , une confiance et comme une adoration sans bornes. L'un connaissait peutêtre mieux les hommes , et était surtout mieux armé de défiance contre eux ; l'autre était bien mieux fait pour les séduire. Moins exposé à se perdre dans les rêves platoniques d'une politique idéale, Saint-Simon, d'un autre côté, avec son humeur caustique, sa roideur obstinée, la violence de ses préjugés et de ses haines , risquait de se heurter à chaque pas contre les inimitiés qu'il soulevait. Il serait difficile de nier l'ambition de Fénelon ; ceux qui l'admirent et qui l'aiment (je tiens à honneur d'être du nombre) se contentent de dire que cette ambition était parfaitement noble dans ses principes et dans son but. L'ambition de Saint-Simon , malgré quelques apparences contraires , me paraît plus douteuse que son orgueil ; elle était au moins intermittente, irrésolue, capricieuse et facile à décourager ; elle n'avait certes point la même suite et la même patience que celle de Fénelon ; c'était de son côté une grande force de moins.

Très-bien informé sur Fénelon , et le connaissant beaucoup mieux qu'il n'était connu de lui, Saint-Simon devait s'avouer que, dans une lutte où ils auraient à se disputer le pouvoir, ses armes ne vaudraient pas celles du prélat, maître , d'ailleurs , avant lui du terrain. S'il fallait donc soupçonner entre eux quelque jiilousie, elle semblerait

plus naturelle encore chez Saint-Simon que chez Fénelon. Mais gardons-nous de tout expliquer , comme Saint-Simon l'a fait trop souvent, par les sentiments les moins bons; ne leur laissons , du moins , que cette petite part qu'il faut toujours faire à la faiblesse humaine. Je crois moins à une rivalité de personne , à une antipathie jalouse entre compétiteurs qui s'offusquaient mutuellement , qu'à un désaccord de sentiments et de principes , dont les deux réformateurs avaient conscience. Il y avait sans doute beaucoup d'opinions communes entre deux hommes qui avaient vécu au milieu des mêmes amitiés , et qui jugeaient aussi sévèrement l'un que l'autre le gouvernement de Louis XIV : mais il y avait aussi dissidence sur bien des points , et cette dissidence est marquée dans les projets de réforme qu'ils nous ont laissés.

La morale poUtique de Saint-Simon était beaucoup plus humaine, ou pour mieux nous exprimer, beaucoup plus mondaine que celle de Fénelon. Quoique très-sincèrement religieux, il s'effrayait à l'idée de la dévotion gouvernant l'État. «On pense avec angoisse, disait-il (a), que le ministère ne sera plus séparable de la théologie, que tout deviendra point de conscience et de religion ; et on jette tristement les yeux sur les derniers princes de la maison d'Autriche qui ont porté la couronne d'Espagne. » Ses amis mômes, les ducs de Beauvilhers et de Ghevreuse lui paraissaient être « des moines, qui se souvenaient à peine quelquefois qu'ils n'en avaient pas fait les vœux. » Il est vrai que Fénelon parlait souvent comme Saint-Simon de cette sobriété dans la sagesse, de cet esprit de liberté et de celte largeur dans la piété, qui convient aux princes. Il avertissait le duc de liourgogne « qu'un prince ne peut point, à la cour ou à l'armée, régler les hommes comme des religieux ; qu'il ne doit pas servir Dieu de lii môme façon qu'un solitaire ou qu'un sim-

(a) Mémoires, tome VUI , page 203.

pie particulier (a) ; » mais ces scrupules qu'il voulait modérer, c'était lui cependant qui les avait mis dans le cœur de son élève, et il était loin lui-môme de soustraire toujours sa politique à leur empire, quoique son esprit juste et flexible fût très-capable d'y poser les limites que l'imperfection des hommes commandait.

De cette différence essentielle entre la dévotion de Fénelon, âme de toute sa politique, et la piété de Saint-Simon, beaucoup moins mêlée à ses opinions sur les choses de ce monde, il s'ensuit naturellement que le second était fort loin de l'austérité et du rigorisme qu'on a pu reprocher au premier dans quelques-unes des réformes qu'il préparait. Saint-Simon n'avait pas non plus cet ardent amour des hommes en Dieu et pour Dieu, cette charité exaltée de Fénelon, qui lui faisait détester le despotisme et la guerre, comme des attentats contre la fraternité humaine. Il puisait à d'autres sources les mêmes sentiments d'indignation contre les abus d'un gouvernement arbitraire. Ce qui se révoltait en lui contre la monarchie absolue, c'était surtout la noble fierté d'un grand seigneur. Sentiment moins pur, j'en conviens, mais que je ne crois pas sans grandeur ni sans générosité; car je ne suis pas de ceux à qui Saint-Simon paraît n'avoir eu d'autre passion, d'autre mobile que l'ambition d'établir la domination de sa caste et, du même coup, la sienne propre. Il était homme de bien, et rien n'est plus injuste que de voir uniquement dans l'ardeur avec laquelle il s'associa à cette ligue du bien public formée autour du duc de Bourgogne, la tactique et les intrigues d'un aristocrate mécontent et d'un homme de talent à qui pesait son oisiveté forcée; dans ses critiques généreuses des excès d'un pouvoir sans contrôle, les rancunes d'un orgueil froissé ou les boutades d'un esprit frondeur et caustique, les inspirations de la haine ou du dépit. Son dégoût de la servilité n'était

(^0 Correspondance de Fénelon , tome I, pages 260, 261 , et page 128.

ni intéressé, ni calculé, mais instinctif. On sent qu'il aimait la justice, l'honnêteté, l'indépendance, et qu'il y avait une véritable noblesse dans cette âme, qui savait s'indigner si vigoureusement. Tant d'autres, dans le même temps, avaient le secret de concilier leurs préjugés nobiliaires et leur égoïsme de grands seigneurs avec toutes les bassesses des flatteurs et des courtisans, qu'il faudrait au moins lui savoir gré d'avoir rêvé pour la France l'aristocratie fière, intelligente et patriotique des pays libres. Le sentiment public ne s'y est guère trompé ; et même dans ce temps d'égalité, il inspirera toujours, quoi qu'on fasse et qu'on dise, une sympathie que ne lui gagnent pas seulement son esprit satirique et son éloquence (a). Ne nous imaginons donc pas qu'il obéît seulement aux suggestions d'une puérile vanité et d'une étroite ambition, ni qu'il ne s'agit pour lui que de substituer au despotisme royal servi par un ministère plébéien, le despotisme de son ordre. Sans lui prêter plus de détachement qu'il n'y en avait en effet dans sa politique, reconnaissons que la prépondérance de l'aristocratie dans le gouvernement était pour lui un moyen autant qu'un but, un moyen de relever une nation asservie et opprimée, et de la remettre en possession d'elle-même. Aucune autre classe ne lui paraissait en état de remplir alors le rôle qu'il destinait à la noblesse. C'était, selon lui, dans la noblesse seule qu'on pouvait chercher un point de résistance contre la puissance absolue. Partout ailleurs, ou la force, ou la dignité des sentiments faisant défaut, le despotisme ne trouvait que des esclaves soumis ou des instruments. Si l'on ne partage pas cette opinion, moins fausse en ce temps-là qu'elle ne l'aurait été ]j1us tard, on la comprend du moins lorsqu'on entend Louis XIV la conlirmer lui-même dans ses réflexions

(.;) M. Saintf!-Beuve, que son esprit jiislo et lin prv'serve des pri'jiigés qui rè^MUMit autour de lui contre Saint-Simon, dans une cerlaino école d'absolutisme soi-tlisant déniocrati(iue, no l'a pas, il nio seniMc, aulroniont jugé, dans la [u'éface très-rciiuirquablc qu'on lit à la tète de la dernière édition des Mémoires.

LXXIV lINïaODUCÏlON.

sur les motifs qui ravaient porté à choisir ses ministres dans un état obscur : « Il fallait faire connaître au public, par le rang môme où je les prenais, que mon dessein n'était pas de partager avec eux mon autorité. 11 m'importait qu'ils ne conçussent pas eux-mêmes de plus hautes espérances que celles qu'il me plairait de leur donner, ce qui est difficile aux gens d'une grande naissance (a). »

Quelque disposé qu'ait été Fénelon à honorer la haute naissance, à lui assurer de grandes distinctions, à lui réserver de grands emplois, et à faire cesser la confusion des rangs, jamais il ne songea à aller aussi loin que Saint-Simon dans cette restauration de l'aristocratie, à lui donner une k aussi grande part dans les affaires publiques. Ses plans de Il réforme étaient moins étroits; ses principes étaient plus iarges et venaient de plus haut. Sa liberté chrétienne n'était Ipas cette liberté patricienne. L'une était inspirée par l'honneur, l'autre par la sainteté.

Cette différence de point de vue et de principes qui devait se marquer dans les projets de Fénelon et dans ceux de Saint-Simon par des traits impossibles à confondre, n'expliquerait pas cependant assez la crninle et la défiance qu'ils paraissent avoir eue l'un de l'autre. Mais ce qui les séparait beaucoup plus, ce qui eût rendu impossible entre eux un suffisant accord, c'étaient quelques-unes de leurs opinions particulières sur les questions qui agitaient alors l'Église; c'étaient aussi la répugnance et les craintes qu'inspirait à Saint-Simon l'immixtion de l'ordre du clergé dans les affaires temporelles et dans le gouvernement des peuples. Le mystique, l'ultramontain, l'ami des jésuites, le sulpicien, voilà l'homme qui dans Fénelon était antipathique à Saint-Simon. C'eût même été assez qu'il fût évêque pour que, mêlé à la politique, il lui fût suspect et lui parût hors de sa place et dangereux. Quelle que fût son intimité avec les ducs de

(a) Œu ^ res de Louis XIV, Instructions pour le dauphin.

INTKODUCTION. LXXV

Beauvilliers et de Chevreuse, formée et resserrée par beaucoup d'opinions communes autant que par sa confiance dans leurs vertus, quel qu'eût été son intérêt à entrer avec eux dans une coalition plus étroite, il se tint toujours en dehors de ce qu'il appelait les mystères du petit troupeau. Il ne se fit jamais, comme il le dit, « initier à leur gnose (a) ; » et il laissa ses deux amis garder avec lui «'le plus parfait silence sur une doctrine et des principes dont ils ne le croyaient pas capable, ou à laquelle ils sentaient qu'il ne prendrait point (5). » Sa profession de foi religieuse se trouve dans un passage de ses Mémoires (c). Mais il me paraît y avoir atténué ses opinions : on les trouve çà et là, dans le même ouvrage, plus tranchées et plus hardies. Je veux croire, comme il l'affirme, qu'il n'était pas janséniste. Toutefois il ne s'est pas toujours aussi nettement séparé « de ceux qui prétendent que le jansénisme et les jansénistes sont une hérésie et des hérétiques imaginaires. « Il n'a pas toujours aussi expressément reconnu « qu'il y avait des personnes qui tenaient les cinq propositions pour bonnes et vraies. » On voit au contraire ailleurs qu'il admettait la distinction du fait d'avec le droit; qu'en reconnaissant celui-ci, il niait celui-là. Il dit en termes très-positifs que « le jansénisme est une hérésie idéale, inventée i)ar les jésuites (d). » Mais quand on accepterait toute sa profession de foi, où il a pu parler avec plus de réflexion et d'exactitude, on y verrait encore que Fénelon et lui étaient aussi divisés sur les matières ecclésiastiques que peuvent l'être deux hommes qui tous deux veulent rester chrétiens catholiques. 11 y déclare le formulaire une trèspernicieuse invention ; il y fait un magnifique éloge de la sainteté, de la science et de la pureté de Port-Royal ; il s'y déclare « attaché intimement et plus encore par conscience

(a) Mémoires de Saint-Simon , tome IX, iKige 2%.

(b) Ibid., tome XI, p. 198.

(c) Ibid. , tome IX. jiago 307 et suiv.

(d) Ibid., loiiie Vil, page 412.

LXWl liNTUODUCÏION.

que par la plus saine politique » aux libertés de l'Église gallicane. Du reste les passages abondent dans ses Mémoires contre Saint-Sulpice, contre les jésuites, leur doctrine, leurs intrigues, leur politique, contre les usurpations de Rome et la haine que portait aux maximes de l'Église de France « un épiscopat farci d'ignorants, de gens inconnus et de bas lieu qui tenaient le pape pour une divinité [a). »

Était-ce bien à l'élève de Fénelon que Saint-Simon pouvait raisonnablement s'imaginer qu'il ferait adopter de telles opinions dans toute leur étendue? Il est difficile que les chimères complaisantes dont se berce l'amour-propre puissent aller jusque-là. Cependant, lorsqu'il fut admis aux entretiens du prince en qui seul il pouvait mettre son espérance pour l'exécution de quelques-uns de ses principaux desseins, il était prévenu d'un grand désir de l'y trouver favorable, et très-disposé à interpréter toutes ses paroles dans le sens de ses propres vœux. Il l'entendit se faire l'avocat de la cause des ducs, blâmer la confusion des rangs, réclamer pour la haute jAiaissance les distinctions qui lui étaient dues, s'élever contre ' l'usage qui s'était établi de remettre le gouvernement des provinces entre les mains des seuls maîtres des requêtes , s'indigner de l'autorité sans bornes des ministres, témoigner peu de goût pour les rangs étrangers, parler de la bâtardise en chrétien scrupuleux {h). Sa joie fut grande, car de telles vues, qui du reste étaient aussi celles de Fénelon, lui promettaient l'accomplissement de ce qu'il souhaitait avec le plus de passion ; et prenant dès lors pour des projets bien arrêtés du prince tous ceux qu'il développait lui-même devant lui, et qui étaient écoutés avec bienveillance et sans objection , peut-être à titre d'utiles renseignements, et sous loutes réserves d'examen, il commença à se ligurer, avec son imagination si vive, que la république dont, comme il le dit

[a] Mémoires (k Sainl-^imon, tome VII, p. .'iKi.

(6) Ibid., tome IX, page 362 et suiv. , et tome X, page 105 et suiv.

lui-même, il était lePlaton, était devenue de tous points celle du duc de Bourgogne. Je ne puis m'empêcher de penser qu'il n'y ait déjà beaucoup d'illusions dans tout ce que ses Mémoires voudraient nous donner à croire d'un si parfait accord entre les idées du prince et les siennes. Si l'entière sincérité était moins douteuse pour moi, je dirais que ces illusions d'un esprit préoccupé duraient sans doute encore, et n'avaient fait que s'accroître et s'exagérer dans ses souvenirs, à l'époque où il écrivit ces Projets résolus par le duc de Bourgogne, projets dont le peu d'authenticité m'est bien démontré et par une concordance trop complète avec les desseins particuliers de Saint-Simon et par quelques vues trop contraires à celles de Fénelon.

En effet les différences d'opinions que nous venons de signaler entre les deux réformateurs se manifestent dans leurs plans, comme on peut s'en convaincre dès qu'on les place en regard les uns desautres ; et ces différences vont souvent jusqu'à une entière opposition. G'estce que nous allons montrer.

Faire revivre et étendre l'institution des états généraux et des états particuliers était une résolution du duc de Bourgogne très-arrêtée et très-connue. Saint-Simon, pas plus que Fénelon, ne pouvait l'omettre, ni manquer d'en tenir compte. On voit, chez l'un comme chez l'autre, que ces assemblées ne devaient pas être tro}) nombreuses, qu'elles auraient été convoquées à des époques fixes et périodiques; que les états particuliers auraient destiné les fonds, administré les finances dans les provinces; que les états généraux n'auraient été qu'un corps de remontrants. Il est vraisemblable que ces points, communs aux deux projets, étaient hors de question dans l'esprit du duc de Bourgogne. Mais Saint-Simon veut faire aux états une bien moindre place que Fénelon. On le voit en comparant de part et d'autre le nombre des députés, l'époque des convocations, la durée de la tenue des états, les objets soumis à leurs délil)érations. Saint-Simon fixe à trente-six le nombre des députés de

chacun des douze états particuliers ; il n'en accorde pas davantage aux états généraux qui ressemblent ainsi bien plutôt à un bureau de linance qu'à une assemblée de la nation. Il est à remarquer aussi que ces trente-six membres des états généraux auraient été nommés par les états particuliers, au lieu de l'être directement par le clergé, la noblesse, et le tiers état. Dans les plans de Fénelon ce sont les diocèses qui sont les divisions électorales du pays. Chaque diocèse, dans les gouvernements des provinces, envoie des députés des trois ordres aux états particuliers; chaque diocèse dans la France entière, envoie également trois députés aux états 1 généraux. Ces derniers surtout, ce qui est l'important, au- ' raient eu, dans ce système, une force numérique beaucoup plus respectable , quoique assez modérée encore. Fénelon réunit les états généraux tous les trois ans, Saint-Simon tous les cinq ans. Ceux de Fénelon peuvent continuer leurs délibérations aussi longtemps qu'ils le jugent nécessaire ; ^ceux de Saint-Simon ne doivent prolonger leur termQ qu'auiitant que le roi l'estimera utile. Quant aux états particuliers, /jiSaint-Simon fixait à six semaines sans plus le temps de leur f'j assemblée annuelle. Dans ses Projets, les trois députés permanents des états généraux et des états, particuliers, les premiers n'ayant aucun droit de représenter ni de rien demander, offraient surtout au pouvoir royal un moyen commode de se passer des assemblées pendant les intervalles si longs de leurs réunions. Les objets auxquels, dans les plans de Fénelon, s'étendait, par voie, il est vrai, de représentations, l'autorité des états généraux, étaient d'une telle importance, que le contrôle du gouvernement tout entier leur était attribué. Non-seulement « les fonds à lever par rapport aux charges extraordinaires, » étaient soumis à leurs délibérations, mais aussi toutes les réformes d'abus, toutes les matières de justice, de police, de finance, d'agriculture, de commerce, et même de guerre, d'alliances et négociations de paix. Par une telle institution, il est clair qu'il voulait assurer à la nation

une intervention sérieuse dans toutes ses affaires, et poser une limite, donner un contre-poids à la volonté unique du monarque, tout en lui conservant la décision suprême et la véritable souveraineté. Saint-Simon voyait surtout dans les états un moyen « d'anéantir, comme il ledit, ce monstrueux corps de finance» qui dévorait la France, de mettre fin aux brigandages des maltôtiers, de supprimer les fermes générales, les trésoriers généraux, les gabelles, les entrées de villes et de provinces. Du reste, on devait seulement leur présenter l'état des sommes à lever, sans qu'ils eussent aucun droit d'accorder, de refuser, de disputer/Ils pouvaient, comme dans les plans de Fénelon , faire leurs remontrances sur l'administration intérieure, mais non sur les affaires de l'extérieur, ni sur les guerres : car Saint-Simon n'était pas aussi préoccupé que Fénelon de la pensée de mettre une digue aux entreprises sur les peuples voisins et d'enchaîner l'esprit de conquête. Il n'avait pas d'ailleurs le même désir de rendre puissants les états£éiiéraux. Il prend le plus grand soin de bien marquer lesbornes étroites entre lesquelles on renfef^ mera le droit de remontrances, et d'établir en termes exprès que les états n'auront « d'autre pouvoir que celui de remontrer humblement et de proposer respectueusement, » et qu'ils devront « recevoir avec soumission et obéissance ce qu'il plaira au roi de statuer. » Rien n'était plus contraire à ses idées que l'admission des états généraux à une part quelconque de la puissance souvej;aine. Une telle autorité ne lui eût paru pouvoir appartenir légitimement qu'aune assemblée, non point formée des trois ordres, mais semblable à ces anciens parlements de France « qui n'étaient composés que du roi et de ses grands et immédiats vassaux ; où se décidait la paix ou la guerre («), » où les pairs, comme il dit encore, avaient «la puissance législative et constitutive pour les grandes sanctions de l'État {b). » Quand il parle,

(a) Mémoires de Sainl-Simotiy torae XVII, page 136. (6) Ibid.^ tome XI, page 280.

dans ses Mémoires, du projet du dauphin d'appeler quelquefois les états généraux, il ne manque pas de faire remarquer que ce prince « ne leur croyait aucune espèce de pouvoir, qu'il n'ignorait pas que ce corps ne peut être qu'un corps de plaignants, de remontrants, et, quand il plaît au roi de le lui permettre , un corps de proposants (a). » Mais c'est surtout dans les pages où il explique le conseil, donné par lui-même au duc d'Orléans, de convoquer, après la mort du roi, les états généraux, qu'il fait bien connaître ce qu'il pensait de ces assemblées. Pour lui c'est surtout » un grand nom qui séduit quelques personnes, un leurre auquel on peut prendre la nation et une multitude ignorante qui croit les états généraux revêtus d'un grand pouvoir, tandis que le moindre nombre est instruit qu'ils n'ont aucun pouvoir par leur nature, simples plaignants et suppliants (b). t> Il propose seulement de s'en servir comme d'un instrument utile pour les circonstances, d'en tirer parti pour leur faire exclure la branche d'Espagne, pour rejeter sur eux la lourde responsabilité de la banqueroute, et renverser par leur moyen les établissements des bâtards. Plus tard , en 1717, il dissuade le régent d'une convocation qui ne lui semble plus opportune. Dans le mémoire qu'il lui adresse à ce sujet, il lui signale le danger de laisser une assemblée, dont le nom paraissait si grand et avait toujours été redouté des rois, empiéter sur l'autorité monarchique, dont luimême n'était que le dépositaire, et dont il aurait un jour un compte exact à rendre au jeune roi et aux siècles futurs. Insistant sur la nécessité et en même temps sur la difficulté de les renfermer étroitement « dans la seule délibération de ce qui leur sera donné à discuter, « sans môme leur permettre de rien proposer d'eux-mêmes (c) : « Nous ne sommes point, disait-il, en Angleterre, et Dieu garde un tuteur et un

(a) Mémoires de Saint-Simon , tome X, page 111. (h) Ibid., tome XII, pages 220, 223, 225. (c) Ihid., tome XIV. pages 377 et 378.

conservateur de Tautorité royale en titre, aussi éclairé que l'est Votre Altesse Royale, de donner occasion aux usages de ce royaume voisin, dont nos rois se sont affranchis depuis bien des siècles, et dont le nôtre vous demanderait un grand compte ! Nulle nécessité des états, pour obtenir des secours des peuples de France; le roi y pourvoit lui seul par ses édits et déclarations enregistrées. » On voit, par ce même mémoire, qu'à ses yeux le grand défaut des états généraux , ce qui le porte à resserrer si rigoureusement leur autorité, c'est qu'ils sont composés des trois ordres, tandis que « dans les temps reculés, le second ordre était le seul qui existât, celui qui a été constamment la ressource de l'État, le salut de la patrie, la gloire des rois, qui a mis sur le trône la branche régnante (a).-» Un peu plus loin, il dit : «Autrefois, le second ordre était le seul des états. Oui, Monseigneur, le seul de l'État (b). »

On ne peut trouver surprenant que Saint-Simon n'accorde pas autant que Fénelon aux états généraux, et les prenne moins au sérieux. Ce qui d'abord étonne davantage, c*est que la composition de ces états est un peu plus aristocratique encore dans les Plans de gouvernement de Fénelon que dans les Projets. Saint-Simon, lorsqu'il constitue ses états particuliers, dans le sein desquels les états généraux devaient se former des mômes éléments, met dans le premier ordre, outre les évoques, des abbés réguliers, des chanoines, des curés; dans le second ordre, outre les seigneurs, de i simples gentilshommes; dans le troisième ordre, des magistrats, des moines ou échevins, des marchands et d'honnôtes bourgeois. Fénelon ne compose les états généraux que d'évôques, de seigneurs d'ancienne et haute noblesse, et d'hommes considérables du tiers état. Cela n'est singulier qu'au premier aspect; les rôles des deux réformateurs ne

(a) Mi'inoiics de Saint-Simon, tomo XIV, pa;-:o 260. {h) l'id., m." nie tome, iao;e îiST.

sont intervertis qu'en apparence. Moins Saint-Simon voulait laisser de puissance sérieuse à un corps qui avait le tort d'être formé des trois ordres, plus il devait éviter d'y faire entrer exclusivement des supériorités trop hautes, ce qui aurait pu justifier de grandes prétentions. Ce n'était pas là, c'était dans les conseils qu'il établissait la prépondérance de la haute noblesse, particulièrement des ducs et pairs. Fénelon, au contraire, pensait que les états généraux seraient la voix de la nation et que cette voix serait plus écoutée, quand elle parlerait par l'organe des hommes les plus considérés dans chaque ordre.

On ne sait pas comment Fénelon aurait composé les six conseils qu'il recommande. Mais est-il à supposer que les ducs et pairs y auraient dominé comme dans les sept conseils de Saint-Simon?

Les calamités que les guerres de Louis XIV avaient attirées sur notre nation, étaient vivement senties par Saint- Simon comme par Fénelon; mais parce qu'ils en jugeaient diiîeremment les causes, ils n'y proposaient pas les mêmes remèdes. Si Fénelon eût voulu, comme Saint-Simon, exposer les causes foncières de nos malheurs, il eût accusé avant tout l'esprit de conquête, l'orgueil de la domination, l'ambition d'acquérir par les armes une gloire personnelle, la hauteur et la dureté de notre politique étrangère. Pour guérir les plaies que cette mauvaise conduite et ces passions avaient faites à la France, et pour empêcher le retour des mêmes désastres, il conseille donc la réduction de notre état militaire, des enrôlements très-libres, avec exactitude de congé après cinq ans, ce qui n'aurait plus permis de tenir sur pied de si grandes armées; une niarine médiocre, jamais de guerres générales contre l'Europe. Saint-Simon ne montre nulle part ce même amour de la paix, sainte passion que peut-être Fénelon a poussée trop loin et jusqu'à l'exagération des quakers. Il ne paraît pas souhaiter une politique plus modeste; il ne demande aucune diminution de nos for-

ces. Au lieu de cette recommandation de ne pas trop développer nos forces maritimes, il attribue au duc de Bourgogne le dessein de faire renaître notre marine; il en démontre la nécessité pour un royaume flanqué de deux mers; il propose les grands exemples des Provinces-Unies et de l'Angleterre. Les malheurs des dernières guerres s'expliquent pour lui par la contrainte, la gêne funeste où la jalousie de Louvois tient nos généraux, par cette absurde prétention de commander les armées du fond de son cabinet et d'y faire tous les projets de campagne; par l'ordre du tableau, les nombreuses promotions, l'institution des inspecteurs, l'autorité donnée aux commis du ministre et retirée aux colonels et aux mestres-de-camp. C'est à la correction de ces abus et de quelques autres semblables qu'il borne sa réforme des choses de la guerre, et le moyen de réparer les fautes militaires de Louis XIV.

Si je ne vois dans les Projets aucun passage qui appuie les maximes de modération et d'équité internationale, et de religieux respect des traités, recommandées avec tant d'instance par Fénelon, je n'y vois rien, il est vrai, qui y soit contraire, rien qui ressemble aux singulières doctrines que renferment sur ce sujet les Listruclions de Louis XIV au dauphin. Je me demande cependant si la politique scrupuleuse de Fénelon et du duc de Bourgogne ne se serait pas effrayée de ces rapports exigés par Saint-Simon des ministres du roi à l'étranger sur les caractères, les intérêts, les intrigues de toutes les personnes influentes dans les difî'érentes cours, des valets principaux, des maîtresses mêmes des rois ou des ministres, enfin des chefs de parti les plus puissants dans les conseils ou les parlements des Ktats libres. Je me demande s'ils auraient aj)prouvé tout cet espionnage, où l'on entievoit une pensée de corruption, plus manifeste encore dans le passage où il est question «des subsides secrets des princes étrangers, des gratilications et pensions secrètes dans les cours et pays étrangers. »

Dans les réformes de la cour dont Saint-Simon prête le projet au dauphin, je trouve les tabourets de grâce abolis, des marques particulières qui doivent distinguer les trois différentes classes de ducs et de duchesses, l'ordre rétabli dans la maison des lils et petits-fils, lilles et petites«lilles de France, le rang des princes et princesses du sang mieux réglé, ainsi que l'admission au grand ou au petit couvert, et l'entrée dans les carrosses, enfin, tout ce qui peut, selon ses expressions, «rendre le lustre à la cour et la splendeur aux cérémonies. » Je ne révoque pas en doute l'intention attribuée au duc de Bourgogne de donner des décisions sur ces objets, que je veux croire très-importants. Maisoil^i sont dans les Projets de Saint-Simon ces réformes d'une portée un peu plus haute encore que Fénelon proposait, ce retour à des mœurs plus sévères, cette répression du luxe et de tout « le faste ridicule » des courtisans qui ruinait la France en les ruinant eux-mêmes ; la simplicité des meubles, des équipages, des tables, des habits, des bâtiments ; l'exclusion de la cour de toutes les femmes inutiles (a), de toutes celles qui ne sont pas nécessaires auprès des princesses, particulièrement des jeunes femmes dont la beauté serait un piège pour le roi et pour les courtisans (6); enfin le retranchement de toutes les pensions de cour non nécessaires?

Saint-Simon, qui n'a épargné le blâme à aucune des fautes de Louis XIV, n'a pas oublié dans ses Mémoires de flétrir « l'orgueil, le caprice, le mauvais goût, » les folles dépenses de ses bâtiments. Il lui a durement reproché le luxe qu'il avait mis en honneur : « C'est dit-il, le cancer intérieur qui ronge tous les particuliers.... 11 ne va à rien moins qu'à la ruine et au renversement général (c). » Mais il semblerait qu'il s'irritât surtout de ce luxe, parce qu'il y voyait un calcul de politique, une intention « de réduire peu à peu tout le

(a) Plans de go7ivcrnementj tome XXll, p. 578. (h) Examen (le conscience, tome XXII, page 27rî. (c) Mémoires, tome XII, page 46").

INTRODUCTION. LXWV

monde à dépendre entièrement de ses bienfaits pour subsister; une satisfaction de l'orgueil royal par une plus grande confusion qui anéantissait de plus en plus les distinctions naturelles(a). « C'était ainsi qu'il rapportait tout à la passion dont il était préoccupé, et qu'il condamnait ce que condamnait Fénelon, mais par des motifs tout autres. Au fond il n'était pas ennemi de la magnificence de la cour; il ne la frappait point des anathèmes de l'austérité religieuse; seulement il n'y voulait pas l'excès qui épuise tout le monde et amène l'assujettissement avec la ruine; mais l'ordre, des degrés suivant les rangs, une somptuosité proportionnée. Gomme signe de la qualité distinguée, une certaine splendeur ne lui déplaisait pas. Quand il fallut envoyer à la Monnaie sa vaisselle d'argent ou la cacher, il fut mécontent, et s'accommoda très-mal de la malpropreté de la faïence. Il n'approuvait pas chez le duc de Bourgogne « cette fuite rigoureuse de certaines fêtes, qui, dans tous les siècles, ont été nécessaires pour l'amusement et la majesté des grandes cours (&}. » Il croyait qu'un des plus utiles services qu'on pût rendre à ce prince était de dégager sa dévotion de tout ce qui pouvait la faire paraître farouche et sombre. On comprend sans peine comment il n'a pas donné place dans ses ProyV/.'^ aux lois somptuaires de Fénelon , à ses règlements touchant le luxe des cours.

Rien, dans ses réformes, ne se rapporte à la censure des mœurs, quoiqu'il fût lui-même régulier dans les siennes, et qu'il n'ait jamais montré de complaisance pour le vice. Sur un seul point il est aussi sévère qne Fénelon : c'est lorsqu'il s'agit de déshonorer la bâtardise et d'ôter leur rang aux bâtards ; mais ce n'était point parce que ce rang « blasphémait, T> comme il le dit quelque part (r) avec tant d'énergie ; ce n'était point pour cela surtout qu'il lui (mi voulait. La ])airi(* humiliée avait uncinjuri^ à venger.

{(i) Mémoires, tomo XII, page 4G5.

(b) Ibid.j tome VIII, page 198.

[r) Ibid., tomo VI, page 228.

LXWVl INTUODI'CTION.

C'est dans tout ce qui concerne l'Église que les Projets de Saint-Simon sont, avec les Plans de Fénelon, dans le désaccord le plus facile à saisir, le plus manifeste au premier coup d'œil. On a dû le pressentir lorsque nous avons comparé sommairement, et sans entrer encore dans le détail, les opinions, les sentiments de ces deux hommes. Là, il y a vraiment dissidence inconciliable. Il n'est plus nécessaire d'examiner de près les deux politiques, pour y voir percer un esprit et des principes différents ; ce n'est plus seulement le silence de l'un où l'autre a parlé ; c'est l'un disant non, où l'autre a dit oui.

Les précautions défiantes à prendre contre la cour de Rome sont énergiquement recommandées en plusieurs passages des Projets, et toujours indiquées comme résolues par le dauphin. Aucun ecclésiastique, régulier ou séculier, n'aura commerce avec le nonce du pape. Le nonce, en France, n'est rien qu'ambassadeur. Louis XIV avait défendu très-rigoureusement aux évêques et à tous les ecclésiastiques, tout commerce avec le pape j usqu'aux dernières années où le P. Letellier leva cette interdiction. Ce désordre, introduit par un confesseur qui avait ses vues particulières, cessera absolument. En outre, ceux qui sont nommés par le roi aux abbayes et aux évêrhés, ne feront plus information de vie et mœurs ni leur profession de foi entre les mains du nonce.

Fénelon qui affirme « l'iritérêt des églises particulières d'avoir un chef indépendant de leur prince temporel (a), » déclare que « ne pas laisser les évêqnes concerter tout avec leur chef (^) » est un abus. « La règle, dit-il, serait que les évêques de France demeurassent subordonnés à leur chef, pour le consulter sans cesse pour les appellations , pour les corriger, déposer, etc. (c) ; - et il met au nombre des réformes urgentes « le rétablissement du commerce libre des

(a) Plans de (jour ernement , tome XXII, page hS&. (h) Ibid. , même page, (c) Ihid., page 587.

INTRODUCTION. LXXXVH

évêques avec leur chef (a). » Loin de vouloir tenir le nonce éloigné du clergé français, il le fait entrer dans ce bureau de magistrats laïques et pieux et de bons évêques , qui devra lixer l'appel comme d'abus (6). Dans le mémoire, qu'il adressa en 1710 à l'abbé Alamanni, sur le gouvernement de la cour de Rome, il recommande ce même concert du nonce avec les évêques pour agir auprès du roi , et**» son union avec les bons évêques pour la juridiction, tant sur la doctrine que sur la discipline, contre les maximes excessives des juges séculiers (c).

C'est parce qu'il désire soustraire le clergé de France au joug ultramontain et ôter à la cour de Rome un de ses plus puissants moyens de domination sur le clergé, que Saint- Simon songe à supprimer les cardinaux français. Il allègue en même temps leur inutilité, qu'il démontre par des arguments plus fins et plus ingénieux peut-être que solides et vrais; les bénéfices accumulés sur leur tête, tandis qu'une partie du clergé est dans la plus déplorable pauvreté; l'insolence de leurs orgueilleuses prétentions. Mais ce qui le touche certainement le })lus, c'est que la perspective du cardinalat a rend les prélats esclaves de la cour de Rome, qui se sert de l'espérance du chapeau, comme il est dit quelque part dans les Mémoires, pour dominer toutes les cours catholiques; c'est qu'un cardinal français « est en France l'homme du pape contre le roi, l'État et l'Église de France (d). » Voilà pourquoi il veut détruire Je poison du cardinalat, la lèpre des cardinaux français, et nous montre le dauphin très-décidé à couper le mal dans sa racine, et à ne plus donner de nomination à aucun Français.

Fénelon, qui ne pouvait avoir les mômes craintes, maintient les cardinaux français. Cela n'aurait pu faire question,

(a) Plans de gouvernement , page 587.

(5) llnd. , page 588.

(c) Correspondance de FrneJon, lomo 111. page 3y8.

(d) ilcmoires de Saint-Simon, lome VIU, p. 388.

LXXXVIII INTUODUCTION.

quand il ne se serait pas rencontré, dans les Plans^ ces deux articles très-explicites : « Ne rien faire de général sans se concerter avec le nonce du pape, et sans en faire parler à Rome par un cardinal français {a). » — « Ne nommer au pape pour le cardinalat, que des hommes doctes, pieux, qui résident souvent à Rome {b). »

Tandis que Fénelon avertissait de « se défier des maximes outrées des parlementaires, ^ et dénonçait les usurpations des magistrats laïques, Saint-Simon introduisait dans le conseil ecclésiastique trois conseillers laïques du parlement, un conseiller clerc et le procureur général. La manière 'dont il composait ce conseil le rendait très-propre à l'œuvre dont il voulait particulièrement le charger ; c'est-à-dire à la défense des libertés de l'Église gallicane contrôles entreprises de Rome et des délibérations de l'assemblée de 1682 ; à la pacification de la théologie, par le silence à imposer aux querelles du jansénisme, du molinisme, delà constitution Unigenitus. Fénelon trouvait, au contraire, les entreprises de Rome fort diminuées et celles de la puissance séculière beaucoup plus à craindre (c). Il voulait qu'on fit la guerre au jansénisme, et qu'on obligeât tous les évêques à accepter cette constitution (d), qu'il trouvait « très-digne de l'Église mère et maîtresse (c). »

La crainte de Rome et des agents que l'on pouvait donner à son influence et à ses intrigues, si dans le conseil on introduisait des cardinaux ou des hommes ayant l'ambition de le devenir, fut un des motifs qui portèrent Saint-Simon à exclure les ecclésiastiques du gouvernement de l'Ltat. Ce ne fut pas le seul. Comme Louis XIV, pour qui celle exclusion avait été une règle constante, il se souvenait de Richelieu et

('-/) Plans de rjoincrncmcnt, page 587.

(b) Jbid. , page 588.

(c) Ibid., page 586.

(r/) Ibid., page 588.

(c) LcUrc au P. Quirini. Correspondance de Fénelon, tome IV, page 408.

de Mazarin, et redoutait l'ambition des hommes d'église. Rien n'eût servi de faire rentrer dans le néant les gens du tiers ordre, les gens de robe et de plume, si l'on ne fermait pas la carrière au premier ordre, dont les prétentions, qu'il n'était pas aussi facile de regarder comme subalternes, pouvaient être plus redoutables encore, surtout sous une royauté moins absolue, moins forte et plus dévote : de cette pépinière de premiers ministres ne pouvait-il sortir quelque jour un gouvernement tout différent de celui que rêvait Saint- Simon? 11 était donc naturel qu'il eût en grande défiance l'immixtion du clergé dans les affaires politiques, et qu'il songeât à l'interdire absolument. Peut-être aussi, mesurant mal ses forces, avait-il particulièrement Fénelon en vue; et si cet article de ses projets s'y trouvait déjà du vivant du dauphin, et lui fut réellement proposé, on peut croire que c'était une précaution, impuissante sans doute, prise contre un règne ministériel dont tout le monde voyait poindre le jour. Les mesures indiquées par Saint-Simon pour écarter le premier ordre étaient rigoureuses et complètes. Nul homme d'Église ne devait entrer dans un autre conseil que le conseil ecclésiastique ; et les membres laïques de ce dernier conseil auraient pu seuls entrer dans le conseil d'État pour y rapporter.

Loin de souscrire à cette loi d'exception proposée contre son ordre, Fénelon rappelle dans ses Pla7}s que « les évéques sont tous naturellement les premiers seigneurs et conseillers d'Etat. » Il veut , en conséquence , qu'on mette dans le C07î5ei7 quelques évêqucs pieux, savants et modérés (a). « Et par le conseil il ne paraît pas entendre seulement le conseil de conscience, dont il parle un peu plus bas. Mais il est vrai qu'au m(>me endroit il semble spécilîer la fonction pour laquelle les évêques doivent être appelés dans le conseil. C'est, dit-il, « pour toute affaire mixie. » Y a-t-il là une restriction, une

(a) Plans de gouvernement, page 58S.

limitation de la part qu'ils peuvent être appelés à prendre dans le gouvernement de l'État? Non sans doute. Fénelon, par ces mots, n'a voulu que signaler le genre d'affaires qui, selon lui, rend leur présence nécessaire dans le conseil. Dans les autres, elle n'est point indispensable; elle reste possible et permise. S'il n'en était pas ainsi, il n'aurait pas commencé par s'appuyer sur cette primauté naturelle des évéques, que nous l'avons vu poser en principe , et qu'il aimait à revendiquer. Dans un autre passage des Pla7is, où il appuie ses théories sur l'autorité de l'histoire, il fait remarquer qu'au temps des Garlovingiensles évêques étaient devenus les premiers seigneurs, chefs du corps de chaque nation (a). On lit aussi, dans son Mémoire à l'abbé Alamanni , qu'il importe de « faire entendre que les évéques sont les premiers seigneurs de l'État (6). Saint-Simon, de son côté, a ses doctrines historiques. Sans nier la primauté des évêques qui s'était établie « par l'union de leur sacerdoce avec leurs grands fiefs, » il la regardait comme une usurpation, comme une intrusion que l'ignorance des seigneurs s'était fait une religion de tolérer; en sorte, dit-il, que la noblesse, qui était le corps unique de VÉtat, en laissa former un second qui devint le premier (c). Le droit primordial était, à ses yeux, celui de la noblesse; c'était dans son sein, et non, comme Fénelon le voulait, dans l'épiscopat, qu'il fallait chercher ces hommes vraiment nés conseillers d'État.

Pour croire, sur la foi de Saint-Simon, que le dauphin avait résolu d'interdire aux ecclésiastiques l'entrée de son conseil, il faudrait .s'imaginer qu'il avait entièi ement changé d'opinion depuis le temps oii il écrivait que l'ecclésiastique qui s'ingère dans le maniement des affaires civiles est une espèce d'Atre monstrueux; mais qu'il ne faut qualifier ainsi que l'intrigant qui s'ingère, attendu que « le prince emploie

(a) Plans de gouvernement, page 585.

(h) Correspondance de Fénelon, tome III, page 398.

(c) Mémoires, tome XI, page 276.

quelquefois très-utilement les talents d'un homme d'Église dans le gouvernement politique (a). »

Saint-Simon, dans ses Projets, touche à un autre point important des affaires de l'Église, où il peut sembler d'abord se rencontrer avec Fénelon dans une même pensée. Je veux -. parler d'une réforme des ordres religieux, et de la suppres- \

sion d'un certain nombre d'entre eux. Fénelon la croyait |

désirable pour quelques ordres » peu édifiants, » tels que les j

Cordeliers et Gluni (6). « Qu'on travaille sérieusement, disait- \ il, à réformer les ordres religieux, qui en ont un besoin / infini (c). >> En cela il était d'accord avec Fleury, qui allait même un peu plus loin que lui, et n'aurait voulu conserver que « peu de communautés, mais nombreuses et d'une observance exacte. » Toutefois, quand on lit les pages où Saint- Simon réclame V extinction de force monastères d'Iwmmeset surtout de filles, la diminution de ce peuple immense de religieux et de religieuses; quand on Tentend accuser l'inutilité de ces couvents, qui ne rendent aucun service à la société, attribuer la dépopulation de la France au célibat monastique, enfin, condamner presque absolument cette abdication de sa volonté, de sa liberté, de sa raison, qui est la loi des communautés religieuses, et déclarer que la plupart de leurs membres violent leurs vœux de pauvreté, d'obéissance et de chasteté, et qu'il y en a bien peu qui ne se repentent toute leur vie de les avoir faits ; il ne faut pas se demander si ces attaques, non contre les abus seulement, mais contre l'existence même et l'institution du clergé régulier, si cette diatribe philosophique, dont la hardiesse et l'âpreté étonnent même dans Saint-Simon , auraient pu être approuvées par Fénelon, à moins que ce ne fût par le Fénelon des Religieuses de Cambrai. Il ne faut pas se demander non plus ce qu'en i)ouvait penser le prince qui se faisait scrupule de loger,

(a) Vie du dauphin , lome I, pape 3()6.

(I!>) Plans de gouvernement , page 088.

(c) Correspondance de Fdnelon, tome III, page 398.

XCII INTUODUCTION.

pendant la guerre, dans le monastère du Saulsoir et avait besoin d'être rassuré par Fénelon. De même, lorsque Saint- Simon propose de n'admettre au noviciat aucune personne de l'un ou de l'autre sexe avant l'âge de vingt-cinq ans, est-il vraisemblable que Fénelon eût consenti à cette abrogation d'une règle établie par le concile de Trente?

Je ne croirai pas plus aisément qu'il n'eût pas défendu les séminaires contre ces reproches d'ignorance, d'avarice, de pratiques dures et inutiles, dont Saint-Simon les flétrit.

A côté de ces profonds dissentiments entre Saint-Simon et Fénelon , il est facile de noter beaucoup d'opinions semblables, beaucoup de projets d'une conformité frappante. Le parti d'opposition à la politique de Louis XIV, qui s'était groupé autour du duc de Bourgogne, était déjà divisé sans doute , avant l'heure d'essayer ses réformes ; mais il avait aussi plus d'un point de ralliement, et aurait été prêt à se concerter en vue d'un certain nombre de changements trèsimportants. Toutes les fois que cet accord existe, et qu'une même réforme est proposée par Saint-Simon et par Fénelon, il est probable que cette réforme avait été à peu près résolue par le prince à qui ils la conseillent ou l'attribuent. Nous avons alors comme un double témoignage de sa pensée, dont ils étaient tous deux les confidents. C'est seulement lorsque les Plaiis de Fénelon et les Projets de Saint-Simon ont cette autorité concordante, que ces derniers aussi paraissent utiles à la connaissance des véritables résolutions du duc de Bourgogne, et peuvent être regardés comme un des curieux documents qu'on a le droit de faire servir à l'histoire de cet avant-règne. Au lieu d'une seule voix, nous en entendons deux qui nous attestent également que le duc de Bourgogne croyait <^ l'ordre des états plus soulageant que celui des fermiers du roi, ^ qu'il voulait étendre à toute la France l'iiislitution des états particuliers, assembler périodiquement les états généraux, mettre lin au règne des secrétaires d'État et des maîtres des requêtes, supprimer les intendants , les

trésoriers de France, les élus; diviser la puissance ministérielle en plusieurs conseils; en un mot démembrer et dissoudre le système d'administration qui concentrait avec tant d'énergie toutes les forces de la royauté, et qui était un si solide instrument de servitude; qu'il se proposait de relever la haute noblesse de son abaissement, de rétablir l'ordre dans les conditions et les états que l'on avait confondus à dessein, de réformer les impôts, d'écarter les maltôtiers , d'abolir les gabelles et les grosses fermes , de simplifier les procès et de diminuer le nombre des officiers de justice , de détruire la vénalité et les survivances, de révoquer beaucoup de privilèges onéreux au peuple, de dépouiller les bâtards de leurs honneurs et de leurs rangs. Au surplus nous avons déjà vu qu'une partie de ces desseins, communs à Saint-Simon et à Fénelon, se trouve directement dans les écrits du dauphin lui-même.

Lorsque Saint-Simon, au contraire, se met en opposition déclarée avec les principes de Fénelon, principes dont nous avons pu reconnaître une fidèle reproduction dans les pages qui nous restent du duc de Bourgogne ; lorsque nous le retrouvons dans les Projets avec cette physionomie dont les traits sont si prononcés, avec ses opinions très-parlicuhères, très-originales, telles que nous avons appris à les connaître dans ses Mémoires, il y aurait de la simplicité à ne pas l'apercevoir derrière ce nom du prince sous lequel il s'abrite et à prendre à la lettre son rôle modeste de secrétaire. Non, ce n'est pas là un mémoire du dauphin écrit sous sa dictée. Cette politique est tout simplement la politique de Saint-Simon, qu'il cherchait à enter sur celle du duc de Bourgogne. Qu'il ait souvent entretenu le dauphin de tous ces projets, qu'il les ait, pour ainsi dire, rédigés sous ses yeux, je le crois. Mais il ne put certainement les lui faire toujours approuver. Ils n'étaient sans doute acceptés qu'à titre de renseignements, de pièces à consulter, par un prince qui voulait s'éclairer et peser Ks avis. Ils restaient les Projets de Saint-

XGIV INTRODUCTION.

Simon, non d'un autre; et lui-môme, si je ne me trompe, l'a reconnu et constaté. Dans les premières lignes du Mémoire adressé au régent, en 1717, on lit ces paroles remarquables : a Travaillant sous les yeux de feu monseigneur le dauphin, père du roi, aux projets dont vous avez pris quelques parties, le principal des miens était des états généraux de cinq ans en cinq ans (a).... » Et il continue, analysant fidèlement tout ce qui se trouve sur cette question des états généraux dans le manuscrit que nous publions. Il avoue donc ces projets pour siens; il s'en déclare tout au moins le premier auteur. Reste à savoir si celui à qui il les avait proposés y avait complètement souscrit. C'est une question que nous croyons avoir déjà résolue. Dans un autre passage des Mémoires (5), il donne, il est vrai, à entendre que le dauphin avait, d'accord avec lui, arrêté ses résolutions jusque dans un assez minutieux détail. Mais, en cet endroit même, je remarque une certaine restriction qui n'est peut-être pas sans importance, a Je me trouvais, dit-il, saisi d'amertume de la perte d'un prince qui était né pour le bonheur de la France et de toute l'Europe, et avec lequel tout ce qui y pouvait le plus contribuer était projeté , et pour la plupart résolu et arrangé avec un ordre, une justice, une équité non-seulement générale et en gros, mais en détail autant qu'il était possible, et avec la plus sage prévoyance. » Pour la plupart! Tout n'était donc pas résolu; quelques questions demeuraient en suspens. Il n'est pas difficile de mettre, dans les Projets, le doigt sur ce qui restait dans la petite part des choses non décidées.

Quand le dauphin eut emporté dans la tombe le secret de ses conférences sans témoins avec Saint-Simon, celui-ci put tout à son aise revêtir toutes ses conceptions politiques d'une sanction si imposante. Youlut-il, en les étayant de cette au-

(o) Mémoires, tome XIV, page 350.

(b) Ibid.y tome XII, page 168.

torité, se donner l'orgueilleux plaisir de faire croire aux âges suivants qu'elles avaient été à la veille d'être appliquées? ou bien, dans le temps oii il s'efforçait d'en faire adopter par le duc d'Orléans ce qui lui paraissait encore praticable sous une régence, crut-il devoir les lui présenter sous cette forme qui pouvait les recommander et leur donner plus de poids? Quoi qu'il en soit, il me semble évident que cette rédaction des Projets fut faite précisément dans le temps où Saint-Simon, s'attachant à une dernière espérance, se tournait vers le régent futur et mettait tout en œuvre pour l'amener à recueillir quelques débris de son système de gouvernement. S'il eût écrit ce mémoire après la mort de Louis XIV, comment n'y eût-il fait aucune allusion à ce qui fut tenté si malheureusement, et, selon lui, avec tant de maladresse, sous la régence, pour exécuter quelques-uns de ses desseins? Pourquoi n'y appelle-t-il jamais Louis XIV « le feu roi, » et, bien plus, y parle-t-il des abus de son règne comme actuels? C'est ce qui paraîtra surtout sans équivoque dans l'article qui a pour titre : « Comparaison du gouvernement présent et futur. » Ce mot présent, qui s'applique au ministère de Louis XIV, est déjà décisif. En outre, ce ministère est, en cet endroit, attaqué comme une puissance toujours debout (a). Ailleurs il est recommandé de o: presser la convocation des états généraux dès l'instant que Dieu aura disposé du prédécesseur (6). Dans les réflexions sur l'utilité du conseil d'ordre, on peut aussi remarquer ces paroles : « Aucuns de ces détails n'ont paru au dauphin indignes de ses soins, puisqu'ils vont à rétablir.... l'honneur de la nation sur laquelle il est appelé à régner, et de la majesté de la prernière couronne du monde qu'U est destiné à porter {c), >> D'un autre côté, la constitution i'niocnitus est nommée ((/) parmi les matières qui doivent occuper le

(a) 3lc moires, page 83.

{h) Page 14.

(c) P;ige 56.

(d) Page 19

conseil ecclésiastique. Or, elle ne fut donnée qu'en septembre 1713. De même, dans le passage oij il est dit que le dauphin avait résolu de diminuer les établissements des légitimés, on propose de laisser au comte de Toulouse sa charge de grand veneur. Le comte de Toulouse fut nommé grand veneur deux mois environ après la mort du duc de La Rochefoucault, qui avait eu cette charge; et cette mort, Saint- Simon, dans ses Mémoires, en fixe la date au 11 janvier 1714 (a). Soit dit en passant, prêter au dauphin, mort en février 1712, l'intention de conOer à un de ses conseils le soin d'apaiser les orages soulevés par une bulle de 1713, et celle de conserver au comte de Toulouse une charge qui ne lui fut donnée qu'en mars 1714, est un double et singulier anachronisme. Par cette distraction dans une chose, il est vrai assez peu importante, l'auteur des Projets est pris en flagrant délit, et nous fournit une preuve qu'il ne se gênait pas pour donner quelque extension aux résolutions prises par le dauphin. En même temps, il devient clair que la composition des Projets, où purent d'ailleurs entrer des matériaux préparés depuis longtemps et à diverses époques, ne saurait, sous la forme où notre manuscrit les présente, être d'une date antérieure à mars 1714. Par conséquent, on a des deux côtés les limites en deçà et au delà desquelles on est assuré qu'ils ne furent pas écrits : m.ars 1714 et septembre 1715. Il faut probablement ne pas se tenir trop près de la première date, parce qu'il y a lieu de supposer que Saint- Simon n'eût pas oublié le lendemain de la nomination du comte de Toulouse à la charge de grand veneur, que ce fait était plus récent que la mort du duc de Bourgogne.

Nous devons d'ailleurs, lorsque nous essayons de déterminer la date de cet écrit, insister sur une conjecture trèsvraisemblable que nous avons tout à l'heure avancée, trop incidemment peut-être, et sans nous y arrêter assez. Dans

(a) Mémoires, tome XI, pages 30 et 40.

INTRODUCTION. XCVIl

la composition de cet exposé historique des projets du dauphin, n'est-il pas entré, comme nous le disions, des matériaux préparés à diverses époques ? Le lecteur sera frappé de la singulière inconstance, de la contradiction, pour naieux dire, qu'il remarquera dans l'emploi des temps, lorsqu'il confrontera les différents passages où l'auteur du mémoire nonnme le duc de Bourgogne. Ici le dauphin avait projeté; un peu plus loin il projette. Le préambule paraît montrer clairement que c'est après la mort du prince qu'on a voulu révéler des résolutions qu'il avait emportées avec lui dans la tombe. Mais, au bout de quelques pages, on semble avoir oublié que tout cela n'est plus que de l'histoire : « Le projet arrêté est d'établir sept conseils '> (page 32); et toute la constitution des conseils est exposée comme une chose qui sera. Dans tout le grand morceau sur la destruction des règlements de Louvois, on recommence à se servir du temps passé. Au contraire, les réformes à faire en ce qui concerne les princes étrangers, les cardinaux français et les grandesses françaises, sont nettement présentées comme des projets actuels. Mais, dans les pages qui suivent immédiatement sur les enfants naturels des rois, le temps présent est de nouveau abandonné. De si étranges variations s'expliquent-elles assez par les habitudes de style incorrect et les distractions de plume si ordinaires chez Saint-Simon? Je suis plutôt tenté de croire que, pour composer ces Projets, il réunit et coordonna un peu à la hâte des mémoires rédigés en différentes circonstances, et que nous n'avons autre chose qu'une collection de morceaux rapportés. L'unité de l'ouvrage n'a cependant pas eu trop à en souffrir, parce que tous ces plans partiels, à quelque moment et dans quelque occasion particulière que chacun d'eux ait été écrit, s'étaient toujours rapportés, dans la pensée de Saint-Simon, à un plan général, à un système de gouvernement qui était bien arrêté dans son esprit.

Sans croire que la liction beaucoup trop hardie, quelques

XCVlll INTRODUCTION.

personnes sévères diront peut-être la fraude de Saint-Simon, puisse être jusliliée par des exemples, elle étonnera moins cependant si l'on voit, vers ce même temps , un autre réformateur, qui a jxénéralement peu d'artilice et peu de malice , prendre des libertés à peu près semblables avec la mémoire du même dauphin. L'avènement de ce prince, qui emporta avec lui les plus flatteuses espérances, avait tellement été attendu comme une délivrance et comme l'occasion de réaliser tous les projets de changement, que les imaginations semblaient vouloir s'emparer de ce souvenir populaire pour l'environner d'une sorte de légende. Ce règne, un moment entrevu dans un avenir auquel on avait cru toucher, était comme une Atlantide où les utopistes trouvaient commode de placer leurs rêves favoris. L'abbé de Saint-Pierre était au nombre des opposants silencieux qui ne manquèrent pas au règne de Louis XIV. Gomme Fénelon , il abhorrait la guerre; il était aussi sévère que lui et que Saint-Simon dans le jugement qu'il portait sur la politique de Louvois. Comme eux il voulait détruire le ministère, qu'il appelait un demivizirai, et cette forme du gouvernement de Louis XIV, il la remplaçait par des conseils avec lesquels il formait, suivant son expression , une aristo-monarchie (a), 11 souhaitait quelques-unes des mêmes réformes : la simplification de la justice, pour diminuer le nombre des procès; un nouveau système d'impôts moins onéreux au peuple et laissant entrer plus d'argent dans les coiïres publics, Tabolition de la vénalité des charges, des survivances et des brevets de retenue (6). Il trouvait mauvais, lui aussi, que la noblesse fût éloignée des atfaires par la jalousie des demi-vizirs et par la répugnance qu'ont les gens de qualité « à avoir pour camarades d'honnêtes valets, entièrement dévoués, non au roi, non h l'état, mais à leurs maîtres; » et il disait que cette noblesse était

(a) Voy. le Discours sur la Polysynodic^ par M. l'aLbô de Saint-Pierre, cy-devant de l'Académie française. A Londres, chez Jacob Tonnson. 1718. (6) Discours sur la Polysynodie. Avantage XX, pages 41, 47.

le corps où Ton trouvait le plus d'honneur, le plus d'amour pour la patrie, le plus d'éducation, le plus de grands sentiments {a). Cependant, par une contradiction au moins apparente, il prend dans quelques-autres de ses écrits le contrepied des idées de Saint-Simon sur cette question de la noblesse. Les ducs héréditaires, ces fainéants honorés, sont, à ses yeux, inutiles à l'État et même nuisibles; il demande qu'on remplace la noblesse héréditaire par une noblesse personnelle, c'est-à-dire viagère : en d'autres termes, il détruit la noblesse. Il veut l'unité dans le pouvoir suprême. Son aristo-nnonarchie est le gouvernement, sous un roi, des meilleurs, des plus vertueux, des plus bienfaisants, non le gouvernement des grands , dont la puissance indépendante lui paraît un fléau. Il croit ces petits despotes perpétuels bien plus à craindre que le despotisme du ministère, despotisme qu'il désire même voir aller toujours en croissant, pourvu que le ministère ait des vertus et des lumières [h). On sait que pour avoir ce ministère éclairé et vertueux , il comptait sur ses professeurs de politique , sur ses conférences, sur son académie politique, sur ses bureaux consultatifs, sur son scrutin perfectionné. Telles étaient, avec sa diète européenne , les institutions qu'il regardait comme fondamentales, les inventions auxquelles il tenait particulièrement, et qu'il a recommandées dans ses nombreux écrits avec une opiniâtreté infatigable et fatigante. Pourrait-on croire que ces idées originales , étranges, qui jamais sans doute n'ont passé par un autre cerveau que par le sien, il les ait attribuées au duc de Bourgogne? C'est cependant ce qu'il a fait dans son écrit sur la forme des conseils de Louis XIV. Il y donne , nous dit-il , « un abrégé du plan que l'on attribue au dauphin Bourgogne. » Il a entendu raconter que le dauphin Bourgogne devait établir quatre ministères, un pour les afîaires du de-

(a) jyiscours sur ïa J'o/v.vj/noîhV. Avantage X, pages Ifi et suiv. {b) Obscnalions politiques surk gùiacrnemcnt dus rois de l'rance.

dans, un pour celles du dehors, un pour les finances ; et enfin un ministère général , chargé de faire travailler à l'envi les uns des autres les trois ministres particuliers, de les tenir dans l'union, et de donner, par son consentement, l'autorité aux nouveaux règlements et aux nouveaux établissements (a). Il aurait établi , sous la direction de chacun des trois ministres particuliers, des conseils ou bureaux consultatifs , chaque ministre particulier en ayant au moins quatre , oii présiderait un conseiller d'Etat, et rapporteraient huit ou dix maîtres des requêtes. Le ministère de l'intérieur, plus riche en bureaux que les deux autres , en aurait eu cinq ou six , « tant pour la justice que pour la police et les mœurs justes et bienfaisantes des citoyens , qui auraient été sous la direction des officiers de la morale, c'est-à-dire des ecclésiastiques. » L'abbé de Saint-Pierre dit ailleurs que ces bureaux consultatifs auraient permis de gouverner à merveille sans un grand travail , par le secours de deux ou trois cents des plus grands esprits et des meilleurs citoyens. Mais dans ce plan du dauphin, ^ ce qui était, ajoute Saint-Pierre, de plus considérable, c'étaient deux établissements,» d'abord des conférences politiques et une académie politique, ensuite la méthode du scrutin. Le premier de ces établissements avait pour but «( d'appliquer les jeunes gens les plus vertueux et les plus intelligents du royaume à l'étude de toutes les parties de la science la plus importante de toutes les sciences , c'est-à-dire de la politique chrétienne, qui embrasse nonseulement l'augmentation du bonheur de la première vie, mais encore l'observation de la justice et de la pratique de la bienfaisance entre les citoyens, moyens les plus efficaces pour obtenir le bonheur de la seconde vie. >» Le second établissement aurait été ainsi réglé : des classes d'officiers pu-

(a) L'abbé de Saint-Pierre prête ce même projet au dauphin dans l'opuscule intitulé : Observations sur le mùiisière général, où il est dit que dans ce ministère se décident les aiïaires générales qui regardent l'Élat entier, par exemple la paix, la guerre, les alliances, la forme du gouvernement.

blics vertueux et savants en politique , organisés hiérarchiquement les unes par rapport aux autres , devaient être formées en compagnie de trente. Lorsqu'il serait venu à vaquer une place dans la classe supérieure, ceux de la classe immédiatement inférieure et de chaque compagnie de trente auraient nommé par section trois d'entre eux au roi, comme les plus habiles et les plus vertueux. C'eût été suivant ce mode d'élection , destiné à élever les hommes par degrés en raison de leur mérite, que les conférences politiques , établies dans la capitale, se seraient recrutées parmi les jeunes gens du collège politique, l'académie politique parmi les membres des conférences , les maîtres des requêtes dans l'académie, les intendants dans la classe des maîtres des requêtes, les conseillers d'État parmi les intendants, les ministres particuliers parmi les conseillers d'État, le ministre général parmi les ministres particuliers.

Le dauphin, à en croire l'abbé de Saint-Pierre, se serait également proposé de recourir au scrutin pour les promotions d'officiers de terre et de mer, pour les nominations aux cures, abbayes, évêchés et autres bénéfices.

Le pacifique abbé s'est gardé d'oublier parmi les desseins du duc de Bourgogne, celui de la diète européenne, a qu'il tenait d'Henri IV son trisaïeul; » de sorte qu'il ne lui a fait grâce d'aucune des parties essentielles de sa propre utopie. Après cela, on comprend que le conseil du dauphin, comme il dit en finissant son exposé des plans de ce prince, lui parût incomparablement meilleur que celui du roi son aïeul. On ne peut qu'admirer le désintéressement avec lequel il se dépouille lui-même de la gloire de ses imaginations les plus originales, pour en atfubler la mémoire du dauphin.

Je n'ai pas cité cet exemple de l'étrange abus que l'auteur de la paix perpctucUc a fait du nom du duc de Bourgogne pour mettre sur la même ligne l'authenticité des projets que Saint-Simon et lui prêtent, chacun do leur côté , à ce prince.

cil INTRODUCTION.

Une telle assimilation manquerait de justice. L'abbé de Saint- Pierre n'était pas admis dans les conseils du dauphin ; il n'avait point de commerce intime avec ses amis. Il est obligé de reconnaître qu'il n'a été informé de ces plans merveilleux que par des ouï-dire vraisemblables. Il n'a donc point, comme Saint-Simon, mêlé le vrai et le faux dans les prétendus desseins du duc de Bourgogne. Chez lui, tout est d'une invraisemblance naïve, qu'il y aurait trop de simplicité à démontrer. L'artifice est si découvert qu'il en devient tout à fait innocent. Le bon Saint-Pierre , qui s'épuisait à répéter la même leçon sous des formes qu'il ne savait pas beaucoup varier, a trouvé ingénieux cette fois de l'envelopper dans un petit roman historique, qui égayé un peu son aridité ordinaire. C'est comme sa Cyropédie. Il n'y a là d'autre comparaison à faire avec les Projets de Saint-Simon, que celle du procédé. Tous deux ont placé sous la protection du même nom respectable leur propre idéal politique.

Ainsi .notre manuscrit, nous l'avouons, ne tient pas toute la promesse de son titre. Nous n'avons pas prétendu lui attribuer un mérite qu'il n'a pas. Il n'y faut pas chercher les véritables desseins du duc de Bourgogne. Tout au plus, en le contrôlant par les écrits de Fénelon et par ceux du prince lui-même, peut-il servir à nous confirmerdans l'idée que nous nous faisons de quekiues-uns de ces desseins. Mais si l'on n'y trouve que très-altérée la pensée du dauphin, on y trouve exposée nettement celle de Saint-Simon. Tout son système de gouvernement y est développé avec une suite, un ensemble, un détail, qui permettent de le mieux juger qu'on n'avait pu le faire jusqu'ici. Ce système est, il est vrai, dans ses Mémoires ; on peut, en l'y étudiant, en réunir les fragments épars. Mais un pareil travail a toujours quelque chose d'incomplet, d'arbitraire et de plus ou moins contestable. Ici rien n'est abandonné aux conjectures ni aux inductions. Les idées politiques ne se présentent pas isolées, mais enchaînées et coordonnées entre elles; dans cet ensemble bien lié,.

elles sont expliquées les unes par les autres. On ne risque plus de prendre des boutades, des mouvements d'humeur et de passion, pour des opinions arrêtées. Tout a été calculé et médité; on sait d'une manière positive ce que Saint-Simon voulait, après y avoir, comme il dit lui-même, bien mûrement pensé. C'est là, ce nous sem.ble, ce qui rend cette publication intéressante, à part le mérite littéraire de toute page écrite par Saint-Simon; c'est là ce qui en fera un complément nécessaire des Mémoires dans toutes les bibliothèques. Quel homme de lettres regrette d'avoir, dans la sienne, parmi les œuvres de Fénelon, ces Plans de gouvernement qui n'ont sans doute pas un intérêt politique plus actuel, et qui n'étant que de simples notes, non rédigées, ne peuvent avoir le même mérite de style?

Je sais bien d'ailleurs que ce que l'on cherche avec le plus de curiosité dans les Mémoires, ce n'est point la politique de Saint-Simon. Beaucoup de personnes l'ont en assez médiocre estime. Dans ce qu'elle a de plus caractéristique, elle heurte nos idées. A quelques-uns elle paraîtrait volontiers aussi ridicule que celle du baron de Calopse des Aventures de Fœneste, de ce Don Quichotte de la haute naissance qui « couroit le pays pour rétablir l'honneur des seigneurs et régler la menue noblesse, qui en sa jeunesse avoit esté homme de guerre, depuis, par le loisir de la paix, estoit devenu plein de méditations, et ne dormoit point, pour le déplaisir que l'Estat alloit si mal, que les qualitez les plus relevées étoient opprimées. » Les plus modérés, les plus respectueux pour un homme de cette valeur, sont beaucoup moins disposés à reconnaître en lui un homme d'État qu'un frondeur él> quent, un satirique plein de génie, un peintre immortel de la cour. Mais, quelque opinion qu'on se fasse de sa politique, on conviendra que la bien connaître, c'est avoir le secret d'un grand nombre de ses jugements et un moyen d'en contrôler l'équité.

Je ne vo'idrais pour moi ni défendre les projets aristocra-

tiques de Saint-Simon, ni refuser la justice qui est due à beaucoup de ses généreux sentiments. Il me semble qu'on ne peut être dans le vrai, quand on explique seulement par une mesquine vanité, par un étroit égoïsme, la prédilection d'un esprit si puissant, si élevé et si honnête pour une certaine forme de gouvernement. Croire que la liberté d'un grand peuple peut se fonder et se développer sous les auspices d'une aristocratie, peut bien être une idée fausse dans un certain temps, chez une certaine nation. Mais la déclarer fausse absolument, partout et toujours, l'histoire a de célèbres exemples qui ne nous le permettent pas. Une monarchie aristocratique, telle que Saint-Simon la voulait, établie sur des principes de justice, de droit, de patriotisme; substituant à un capricieux arbitraire des garanties d'institutions nationales , fixes et respectées, ne doit pas être confondue avec l'oligarchie, et contient naturellement les germes d'une liberté plus large et plus générale, que le temps ne peut manquer de mûrir et de féconder. Louchons tout au moins Saint-Simon, malgré quelques étroites idées de caste, de s'être laissé entraîner par l'attrait du bien et de la justice dans ce parti des amis du duc de Bourgogne, où tout n'était pas également fait pour lui plaire. Tenons-lui compte 'de son noble attachement, de son admiration pour ce père de la patrie, comme il l'appelle; et n'attribuons pas ce sentiment si vif et si sincère à la seule espérance de le trouver un jour, sur le trône, favorable à quelques-uns de ses desseins, et disposé à satisfaire son ambition. Non, celui qui a écrit sur le dauphin ces admirables pages des Mémoires, la plus touchante, à mon gré, et la plus vraie des oraisons funèbres qu'on puisse trouver dans notre langue, celui-là n'était pas inspiré seulement par les préventions d'un favori, par l'engouement d'un homme de cabale; il avait le discernement et le goût des sublimes vertus. Cet homme qui fut si passionné dans des satires, souvent injustes, on aime à le voir non moins passionné dans les plus justes louanges. 11 paraît

plus excusable d'avoir tant dénigré et tant haï, quand on voit qu'il a si bien su admirer et aimer.

Saint-Simon s'est fait beaucoup de tort par l'importance qu'il donnait aux petitesses de l'étiquette et par son insolent dédain pour un tiers état bien plus éclairé dès lors et bien plus capable de gouverner que la noblesse. Jugé surtout par ces mauvais côtés et sur ces manies, il s'est donné la réputation d'un grand seigneur futile, hautain, infatué des préjugés nobiliaires. Son talent même et son imagination d'écrivain, son génie de satirique et de peintre de caractères, ont peut-être nui à la réputation de son intehigence politique. On a soupçonné que le rôle d'acteur était moins fait pour lui que celui de spectateur; et l'on s'est habitué à croire que sa vocation était surtout d'observer et de fronder. Cependant l'ardeur avec laquelle il s'est occupé, presque toute sa vie, des questions d'intérêt public, les vues hautes et profondes qu'il a souvent portées dans ces questions, sont très-dignes d'être remarquées dans un temps où de telles études étaient si peu encouragées chez un grand seigneur, chez un courtisan, et où il aurait mieux servi son ambition en ne s'occupant que d'intrigues. S'il avait vécu dans des circonstances plus favorables, plus propres à faire son éducation p<ditique, si par exemple il fût né pair anglais, aurait-il donc manqué de grandeur et de libéralisme dans les sentiments, d'ardeur pour le travail, d'étendue et de justesse dans les idées? Supposons seulement que la noblesse française eût été animée comme lui de la noble ambition de réformer l'État, que beaucoup de ses membres eussent été aussi indépendants, aussi intelligents et aussi laborieux que lui, son projet de lui donner une grande part de l'autorité publique n'aurait pas été si chimérique. Ce fut d'ailleurs une chimère digne de quelque estime, et qu'on s'ex})lique chez un esprit actif, généreux et naturellement ennemi de la bassesse, en présence de celle cour aussi oisive que brillante, dont le frivole éclat cachait mal la servilité et

CVI LNTRODUCTJON.

les vices désœuvrés, et de ce despotisme sans frein et sans contre-poids, servi par des commis intelligents, mais auxquels, pour n'être pas des instruments serviles et de souples valets, manquaient l'indépendance personnelle et la tierté de race.

Ce qui permet de regarder les projets de Saint-Simon comme une impraticable utopie, c'est qu'il n'y avait réellement pas dans la noblesse française les éléments de la puissance politique qu'il lui destinait. Mais du moins sa passion ne l'aveuglait pas assez pour lui faire méconnaître les dilïicultés de son entreprise. Sa confiance et ses espérances n'avaient rien d'excessif. Il a très-bien dit lui-même que pour le succès de ses plans « l'embarras était l'ignorance, la légèreté, l'inapplication de cette noblesse accoutumée à n'être bonne à rien qu'à se faire tuer, à n'arriver à la guerre que par ancienneté, et à croupir du reste dans la plus mortelle inutilité, qui l'avait livrée à l'oisiveté et au dégoût de toute instruction hors de guerre, par l'incapacité d'état de s'en pouvoir servir à rien (a). » Quoique au milieu de cette incapacité et de cette nullité politique de son ordre, Saint-Simon se fût toujours intéressé aux affaires de l'État, comme il aurait pu le faire dans un pays libre, et beaucoup plus en citoyen qu'en courtisan ; quoique pour s'y appliquer il ne lui manquât ni une aptitude particulière, ni une infatigable ardeur, cependant il se sentit, lui aussi, frappé de cette impuissance politique et de cette langueur qui, depuis si longtemps, paralysait tout le corps de la noblesse. 11 avait été, pendant bien des années, spectateur intelligent et curieux du gouvernement de la France, mais il était resté étranger à la pratique des aifaires ; et, lorsque vinrent pour lui des jours moins favorables, sans doute, que ceux qu'il avait espérés sous le duc de Bourgogne, mais où cependant son ambition pouvait se donner carrière; lorsque le régent, son ami^ lui offrit

(a) Mémoires de Saint-Simon, tome XII, page 174.

INTRODUCTION. GVII

avec instance les premières places dans l'administration du royaume, il se sentit obligé de reculer et de décliner un fardeau supérieur à ses forces. 11 dut alors s'avouer que ces commis, ces hommes sans naissance, ces gens de rien, dont la toute-puissance l'avait tant indigné, possédaient une science positive, une connaissance nécessaire du détail, et, comme il disait, im ^nmoire qui lui manquait. En 1715, la présidence du conseil des finances lui fut proposée : il eut le bon sens et l'honnêteté de ne pas l'accepter ; il déclara que « le commerce, les monnaies, le change, la circulation, toutes choses essentielles à la gestion des finances, il n'en connaissait que les noms, et qu'il ne savait pas les premières règles de l'arithmétique (a). » Il refusa pareillement alors la place de chef du conseil du dedans^ dont il témoigna aussi «t qu'il était effrayé (6), » et consentit seulement à faire partie du conseil de régence. Lorsqu'en 1720 le duc d'Orléans résolut d'ôter les sceaux à d'Argenson, il voulut les donner à Saint-Simon; mais celui-ci tint ferme à ne pas se laisser, selon son expression, « embarquer dans quelque ânerie; » il s'excusa en représentant que de telles fonctions ne convenaient pas à a un homme d'épée, qui ne savait ni ne pouvait savoir un mot de lois, de règles et des formes pour l'administration des sceaux (r). ^ Uien de plus honorable pour le caractère de Saint-Simon que ce refus de contenter son ambition au détriment de la chose publique. Une vulgaire avidité de places et d'honneurs n'a pas de pareils scrupules. Il a donc eu le droit de se rendre ce témoignage, a qu'il avait toujours préféré le bien de l'I^^tat à tout intérêt personnel (^0- » Mais cette abnégation judicieuse n'est-elle pas aussi la preuve que son gouvernement des ducs et pairs était impossible à établir? Quels en auraient été les éléments, lors-

(a) Mcmoircs, totno XII, l>a,^e 19'i.

(^) Ibid., inèiiie tomo, pa;^o "208.

(c) Ibid., loine XVIII. page 10.

(d) Ibid., tome XX, pageUO.

CVill IINTUODUCTION.

que le plus laborieux cl le plus capable de ces grands seigneurs était forcé d'abandonner à cette robe et à cette plume, objets de tous ses mépris, une tâche qu'il reconnaissait trop lourde pour lui? Après s'être fait, jusqu'à un certain point illusion, dans le temps de sa faveur auprès du duc de Bourgogne, il fut , je n'en doute pas, presque entièrement détrompé sous la Régence et dans les temps qui suivirent. Si, même avant la mort du duc d'Orléans , il vécut de plus en plus retiré à la Ferté, ne luttant plus contre le découragement, ce ne fut pas seulement par suite du chagrin que lui causaient tant de fautes et du dégoût que lui inspiraient la nonchalance, la légèreté et les débauches d'un prince qu'il aimait et dont il avait en vain essayé d'arracher à cette lâche torpeur les nobles et brillantes qualités. Ce fut, je crois, aussi et surtout, parce qu'il comprenait enfin que la puissance politique en France ne pouvait plus être où il aurait voulu la mettre. Cet anéantissement de la noblesse, qu'il regardait comme l'œuvre de Louis XIY et dont il avait espéré qu'elle pourrait se relever après lui, se montrait évidemment irrémédiable. Elle était exclue du gouvernement de l'État par une force plus irrésistible que celle du despotisme, par les mœurs publiques, par l'esprit de la nation , par la supériorité d'instruction du tiers état et l'avantage que lui donnait une longue possession des hautes fonctions administratives. Les nobles pouvaient continuer quelque temps encore à jouir de leurs distinctions et de leurs privilèges; mais ils ne pouvaient plus revendiquer de rôle politique : ils étaient devenus étrangers aux alïaires de la nation et au développement de ses destinées historiques, si ce n'est dans la guerre. Le xvursiècle ne les releva pas de cette décadence, ou plutôt de celte nullité qui n'était pas nouvelle, puisqu'une aristocratie de gouvernement n'a jamais sérieusement existé dans notre pays. Lorsqu'après une interruption do centsùixante-quinze ans, t^'a."- semblèrent enhn ces états généraux que le duc de Bourgogne avait projeté de rendre à la

France, on put bientôt reconnaître qu'au-dessus de la royauté il n'y avait de puissant que le troisième ordre. Le jour où il eut secoué cet esprit de servilité que Saint-Simon, avec sa noble lierté de grand seigneur, lui avait si souvent et à si bon droit reproché, il se trouva prêt à devenir le maître. Lui seul put fonder la liberté publique, exécuter, en les séparant de tous les éléments aristocratiques et monarchiques, et souvent dépasser de bien loin les grandes et patrotiques réformes que le duc de Bourgogne, Fénelon et Saint-Simon avaient songé à introduire dans les finances, dans la justice, dans la législation.

Quoique la plupart des projets de ces trois hommes de bien soient restés à Tétat d'utopies, et que celles de leurs idées qui furent réalisées plus tard n'aient été mises à l'épreuve que dans un tout autre plan, ce n'en sera pas moins, dans tous les temps, une belle gloire pour eux d'avoir eu tant de vues excellentes que le temps a justifiées, d'avoir appelé dé leurs vœux , au milieu de la servitude générale , et sous le règne incontesté du bon plaisir, l'avènement de la loi et de la liberté. Étrange fortune dans un pays où bientôt la révolution devait s'accomplir en écrasant la monarchie, l'Église et l'aristocratie : la première conspiration contre le despotisme fut tentée par un prince, héritier présomptif du trône, par un duc- archevêque et par un duc et pairl Tous trois, je le sais, trouvent aujourd'hui des juges bien sévères, qui alléctent de ne regarder dans leurs desseins que les côtés qui blessent nos sentiments d'égalité , et qui , du haut des principes de 89, les accablent de leurs critiques et de leurs dédains. N'y a-t-il pas là un manque d'équité et de reconnaissance? Je ne puis m'empêcher de me demander si quelqucibis on n'en veut pas autant pour le moins à ce parti du duc de Bourgogne pour ses principes de liberté que pour ses princii)es d'aristocratie. Il y a \)e\i de mérite à se faire le prôneur et le cliampion de la démocratie, au milieu d'une société qui ne peut plus être que démocratique, au

ex INTRODUCTION.

moins dans le sens où l'on prend aujourd'hui ce mot. Il y en aurait plus à vouloir pour elle ce que Saint-Simon voulait pour l'aristocratie , c'est-à-dire qu'elle fût toujours libre et digne, qu'elle prît une part effective et sérieuse à ses affaires, et qu'elle ne connût d'autre maître que la loi.

Il y a des temps où les utopies pullulent, et où, de tous les cerveaux, sortent incessamment de nouvelles constitutions du gouvernement et de la société. Ces rêves, devenus vulgaires et passés à l'état d'épidémie, ne paraissent pas alors des signes d'une vocation particulière de réformateur. Mais, dans l'immobilité politique des esprits sous le règne de Louis XIV, il fallait être vraiment tourmenté de la passion du bien public, pour secouer l'engourdissement général et pour chercher un remède à des maux dont les peuples souflraient, sans songer qu'ils pussent être guéris. Si le XYiT siècle, au milieu de toute l'admiration qu'il nous inspire par sa grandeur et par son génie, ne gagne pas beaucoup notre sympathie, si nous nous trouvons comm.e étrangers et dépaysés dans la France du grand roi, nous n'en sommes que plus touchés de rencontrer quelque chose de nos sentiments et de nos idées dans une petite élite de généreux utopistes. Dans la nation de A^ersailles nous avons quelque peine à nous reconnaître, mais nous sentons qu'un Fénelon, un Saint-Simon, un Yauban, sont nos concitoyens. A ces noms joignons ceux de Boisguilbert, de l'abbé de Saint-Pierre, de Racine lui-même, qui ne fut pas assez courtisan pour demeurer indifférent aux misères du peuple. Tous ils ont été abreuvés de dégoût, et traités, suivant une expression de Saint-Simon, « comme des insensés pour l'amour du public. 3> Nous n'en devons que plus honorer leur mémoire, et quand nous mettrions un peu de faveur dans le jugement que nous portons sur leurs projets, n'est-ce pas en de telles occasions que la faveur est justice?

Les théoriciens qui ont le plus de finesse dans l'esprit et de profondeur dans les vues, ont sans doute, à côté des

hommes qui tiennent les affaires en main, un grand désavantage; ils ne sont pas avertis de leurs erreurs par la résistance des hommes et des choses. Mais il arrive aussi que ceux qui raillent ces beaux esprits chimériques^ ont le malheur d'être assez puissants pour ne plus tenir compte de cette résistance et pour ne plus la sentir. Alors , plus que ces utopistes qu'ils dédaignent, ils sont livrés à leurs visions et à la poursuite de l'impossible. Il leur est donné de réaliser leurs idées fausses, ce qui en rend bientôt l'extravagance incontestable. La juste histoire est sans pitié pour leurs chimères, qui sont celles de l'orgueil et de l'égoïsme : elle est indulgente pour les illusions qu'ont pu mêler à leurs généreux projets ceux qui ont rêvé le bonheur des peuples et le règne de la justice.

Est-il d'ailleurs absolument vrai que les utopies du duc de Bourgogne et de ses conseillers doivent être mises au nombre de ces rêveries honnêtes, mais stériles, qui, par leur nature ou par les circonstances, condamnées à ne jamais sortir du domaine spéculatif, sont demeurées sans effet et n'ont porté aucun fruit? En étudiant les projets politiques de l'élève de Fénelon, il m'est plus d'une fois venu à la pensée que ces germes de liberté publique et de justice, nés dans un cœur royal , sous l'inspiration d'un grand homme de bien, n'avaient pas été entièrement étoulTés par la destinée, et que la France en avait recueilli quelque chose. Ce ne fut assurément pas sous la Uégence. Les emprunts qu'on prétendit faire alors à la politique du duc de Bourgogne, furent plus apparents que réels. L'établissement des conseils était une concession illusoire dont on amusait l'opinion publique ou seulement , peut-être , que^iues personnes. Au fond, on était loin du véritable esprit des réformes préparées par ce prince. Si quebiue l)ien s'est opéré sous l'influence de sa mémoire, ce fut plus tard.

Lorsque l'ancien régime a été renversé avec ses abus, le principal ouvrier de celte destruction a , sans nul doute ,

été la nation ; et il ne serait peut-être pas sensé de croire que l'impulsion lui ait été donnée, à quelque degré appréciable, par les desseins, trop vaguement connus, du duc de Bourgogne, ou même par les idées que le Télémaque pul répandre. xMais à côté de la nation il y a eu la royauté, qui, pour avoir une moindre part à s'attribuer dans la transformation de la France, n'est pas cependant sans y avoir coopéré. Et c'est là que nous reconnaissons la trace des sentiments et des exemples du duc de Bourgogne. C'est dans l'âme des princes, ses descendants, qu'il nous paraît avoir préparé la révolution. Par lui, par les vertus transmises avec son sang, par la tradition de ses maximes, la race des Bourbons a été renouvelée. Son lils Louis XV, il est vrai, n'avait rien hérité de son caractère ni de ses principes. Chez ce prince égoïste, livré à ses passions , et , malgré sa mollesse, entêté de la puissance arbitraire, on retrouve plutôt ce qu'il y eut de moins bon dans Louis XIV, dont la grandeur seule et le noble orgueil lui manquèrent. Mais les quahtés de race, naturelles ou acquises, sautent souvent une génération. L'empreinte dont Fénelon avait si fortement marqué l'âme de son élève reparaît dans le petit-fils du duc de Bourgogne. Ce dauphin, qui, de même que son aïeul, mourut prématurément avant de régner, a des traits frappants de ressemblance avec lui : même amour du bien, mêmes scrupules religieux d'une conscience timorée , même austérité, même pureté de mœurs, même ardeur dans le travail et dans l'étude des devoirs de la royauté, même tremblement à la pensée de la toute-puissance qui l'attendait. Il s'était incontestablement proposé le duc de Bourgogne pour modèle, et méditait pieusement ses écrits, comme un testament qu'il était chargé d'exécuter. Il voulut diriger lui-même la première éducation du duc de Berry , son fils, de celui qui devait être Louis XVI. Ce furent ses leçons qui formèrent pour la France ce roi qui n'eut malheureusement ni l'étendue d'esprit, ni la fermeté de caractère réclamées par

les temps, mais envers qui Fon serait injuste et ingrat, si l'on disait qu'il n'a hâté l'avènement de la liberté que par ses fautes et par sa faiblesse. La régénération de la France doit, sans contredit, beaucoup à son amour du peuple, à son abnégation sincère, à son désir de réformer les abus, au sentiment qu'il avait d'un droit des peuples supérieur au droit des rois. Ni lui, ni son père n'eurent toutes les grandes qualités du duc de Bourgogne , qui perdrait trop à leur être assimilé. Le dauphin Louis, assujetti, dans sa dévotion étroite, à une faction religieuse, exagéra, je crois, les défauts de son grand-père. Louis XVI n'avait ni l'instruction vraiment royale de son bisaïeul, ni son élévation d'esprit, ni l'exquise délicatesse de son âme. Et néanmoins on peut dire que les vertus du duc de Bourgogne et quelques-uns de ses sentiments se sont, à l'avantage delà France, perpétués dans ses petits-fils, et qu'on suit facilement, jusqu'à ces jours de 1789, si remplis d'espérance, jusqu'au pied même de l'échafaud du martyr royal, le cours de ces touchants enseignements de Fénelon par lesquels fut désarmé l'orgueil despotique du sang de Louis XIV.

Les avis , je n'en doute pas, resteront toujours très-partages, les opinions très-diverses sur le duc de Bourgogne et sur ses projets. Je ne prétends convertir personne à sa politique, ni à celle de Fénelon, ni à celle de Saint-Simon, que je suis loin moi-même d'approuver de tout point. Mais il me paraît impossible que ceux qui aiment l'étude de l'histoire et qui admirent le style d'un grand écrivain, ne lisent pas avec intérêt le mémoire que nous publions.

Il est à peine nécessaire d'avertir que j'en ai scrupuleusement respecté le texte, tel qu'il est donné par la copie que j'ai eue sous les yeux. Toutes les fois qu'il y a eu manifestement des mots passés, ou des erreurs de copie, ou quelque lacune, j'ai renfermé entre deux crochets les mots que j'ai suppléés, ou j'ai donné mes conjectures dans une note au bas de la page.

Pour l'intelligence d'un mémoire politique, où il est ques-». lion, h chaque ligne, des institutions de l'ancienne France, quelques éclaircissements étaient nécessaires. J'ai donc cru devoir expliquer le texte par des notes assez nombreuses et d'une certaine étendue. Elles ont encore été grossies par les comparaisons que j'ai eu souvent à faire entre les Projets et les Mémoires^ quand les mêmes questions y sont traitées, ainsi que par des citations des écrits du duc de Bourgogne, de Fénelon et de l'abbé Fleury. Ces notes ne se sont donc trouvées ni assez rares ni assez courtes pour être placées au bas des pages. Je les ai rejetées à la lin du volume {a).

P. Mesnard.

(a) Les chiffres que l'on trouvera dans le texte des Pro;>/5 renvoient à ces notes; nous nous sommes servi de leitres pour renvoyer aux notes, beaucoup plus rares et beaucoup plus courtes, qui ont dû être placées au bas des pages.

PROJETS

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