‹ Prolégomènes a toute métaphysique future qui aura le droit de se présenter comme scienceChapitre 18 sur 83 · TROISIÈME OBSERVATION · texte numérisé non relu

TROISIÈME OBSERVATION

On peut en conséquence répondre aisément à une objection facile à prévoir, mais sans force, à savoir « que par l’idéalité de l’espace et du temps tout le monde sensible se trouve converti en une pure apparence. » Après qu’on eût commencé par dénaturer tout aperçu philosophique touchant la nature de la connaissance sensible en ne faisant consister la sensibilité qu’en une espèce de représentation confuse d’après laquelle nous connaîtrions encore les choses telles qu’elles sont, mais sans avoir la faculté de tout ramener dans cette représentation à une conscience claire; nous avons, au contraire, prouvé que la sensibilité ue consiste pas dans cette différence logique de la clarté, ou de l’obscurité, mais dans la différence génétique de l’origine de la connaissance même, puisque la connaissance sensible ne nous représente absolument pas les choses comme elles sont, mais seulement la manière dont elles affectent nos sens, et que par elle sont données à la réflexion de l’entendement de simples phénomènes, et non les choses en soi. Cet arrangement nécessaire une fois fait, on soulève, par une confusion impardonnable et presque délibérée, l’objection qui consiste à dire que ma doctrine convertit toutes les réalités du monde sensible en une pure apparence.

Quand un phénomène nous est donné, nous sommes encore tout à fait libres sur la manière de juger la chose en conséquence. Il reposait sur les sens, mais le jugement est l’affaire de l’entendement, et il s’agit de

savoir s'il y a ou s’il u’y a pas vérité dans la détermination de l’objet. Or, la différence entre la vérité et le rêve n’est pas décidée par la propriété des représentations qui sont rapportées à des objets, puisque ces représentations sont les mômes de part et d’autre, mais plie l’est par la liaison des représentations suivant les règles qui déterminent l'enchaînement des représentations dans la notion d’un objet, et en tant qu’elles peuvent coexister ou non dans une expérience. Et alors ce n’est pas la faute des phénomènes si notre connaissance prend l’apparence pour une vérité, c’est-à-dire si une intuition par laquelle un objet nous est donné est prise pour une notion de l’objet ou de l’existence de cet objet, existence que l’entendement ne peut que concevoir. Les sens nous représentent le cours des planètes comme s’il s’exécutait tantôt eu avant, tantôt en arrière, en quoi il u’y a ni erreur ni vérité, parce que tant qu’on pense qu’il n’y a là qu’un phénomène, ou ne juge pas du tout encore de la nature objective de leur mouvement. Mais parce qu’il peut facilement y avoir jugement faux, si l’entendement n’est pas sur ses gardes pour éviter de prendre pour objective cette espèce de représentation subjective, on dit alors : Les planètes semblent rétrograder. Mais l’apparence n’est pas imputable aux sens; c'est l’affaire de l’entendement, qui seul a charge de porter un jugement objectif d’après le phénomène.

De cette manière, tout en ne faisant aucune attention à l’origine de nos représentations, et quoique nos

intuitions sensibles (quel qu’en soit le contenu) unissent en une expérience dans l’espace et le temps suivant des règles qui président à l’enchaînement de toute connaissance, peut naître une apparence trompeuse ou une vérité, suivant que nous sommes inconsidérés ou prudents; ce qui ne regarde que l’usage des représentations sensibles dans l’entendement, et point du tout leur origine. Pareillement, si je ne considère toutes les représentations des sens avec leur forme, l’espace et le temps, que comme des phénomènes, et ces phénomènes comme une simple forme de la sensibilité qui ne se rencontre point dans les objets en dehors de cette sensibilité même, et que je ne me serve de ces représentations que par rapport à une expérience possible, ïï n’y a pas alors la moindre occasion d’erreur, ou bien une apparence doit me porter à les considérer comme de simples phénomènes, car elles peuvent néanmoins s’enchaîner régulièrement en une expérience suivant des règles de la vérité. Ainsi toutes les propositions de la géométrie sur l’espace comme sur tous les objets des sens, par conséquent à l’égard de toute expérience possible sont valables, si je considère l’espace comme une simple forme de la sensibilité, ou comme quelque chose qui tient aux objets sensibles eux-mêmes, quoique dans le premier cas seulement je puisse comprendre la possibilité de savoir a priori ces propositions concernant tous les objets de l’intuition extérieure ; à part cela, pour ce qui est de toute expérience purement possible, c’est tout comme si je n’avais pas entrepris ce divorce avec l’opinion commune.

Mais si, avec mes notions d’espace et de temps, j’ose sortir de toute expérience possible, — ce qui est inévitable quand je les donne pour des propriétés inhérentes aux choses en soi (qu’est-ee qui pourrait alors m’empêcher en effet de les rapporter cependant aux mêmes choses, si mes sens pouvaient être organisés autrement, et de manière à se trouver ou non en harmonie avec elles?), — alors une erreur grave est possible; elle porte sur une apparence, lorsque je donne ce qui n’était qu’une simple condition personnelle de l’intuition des choses, et qui n’avait de valeur certaine que pour tous les objets des sens, par conséquent pour toute l’expérience possible seulement, comme universellement valable, parce que je la rapportais aux choses en elles-mêmes, au lieu de la restreindre aux conditions de l’expérience.

Tant s’en faut donc que ma doctrine de l’idéalité de l’espace et du temps fasse du monde sensible tout entier une simple apparence, qu’elle est bien plutôt l’unique moyen d’assurer l’application de l’une des connaissances les plus importantes, de celle que la mathématique expose a priori , à des objets réels, et d’empêcher qu’elle ne soit prise pour une simple apparence, parce qu’il serait absolument impossible sans cette remarque, de décider si les intuitions d’espace et de temps, que nous n’empruntons d’aucune expérience, et qui sont cependant a priori dans notre représentation, ne seraient pas de pures chimères qui n auraient pas d’objet, pas d’objet adéquat du moins, et par conséquent si la géométrie elle-même n’est pas

une pure apparence, quand nous en avons au contraire établi la validité incontestable par rapport à tous les objets du monde sensible, par cela même que ces objets sont de simples phénomènes.

En deuxième lieu, il s’en faut d’autant plus que mes principes, parce qu’ils composent les phénomènes de représentations sensibles , qu’ils convertissent la vérité expérimentale en simple apparence, qu’ils sont bien plutôt l’unique moyen d’éviter l’apparence transcendante, qui a jusqu’ici fait illusion à la métaphysique, laquelle a été ainsi conduite à des efforts puérils, pour attraper des bulles de savon, parce qu’on prenait des phénomènes, qui sont cependant de simples représentations, pour des choses en soi. De là toutes ces antinomies de la raison que je mentionnerai plus tard, et qui s’évanouissent à cette seule observation : qu’un phénomène, tant qu’il est employé dans l’expérience, produit la vérité, mais que du moment qu’il en franchit les bornes et devient transcendant, il ne produit qu’une pure apparence.

Laissant aux choses que nous nous représentons par les sens leur réalité, et restreignant notre intuition sensible de ces choses à ce qu’en aucune partie, pas même dans les intuitions pures d’espace et de temps, elles ne nous représentent rien de plus que le simple phénomène, mais nullement leur qualité en ellesmêmes, je n’imagine par là aucune apparence perpétuelle de la nature, et ma protestation contre toute pensée d’idéalisme est si claire, si peu équivoque, qu’elle serait même superflue, s’il n’y avait pas des

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juges incompétents qui, pouvant aisément donner un vieux nom à une déviation de leur opinion déraisonnable, bien que commune, et ne jugeant jamais de l’esprit des dénominations philosophiques, mais s’attachant toujours à la lettre, n’étaient toujours prêts à mettre leur propre opinion à la place de notions bien déterminées, et par là même à les violenter et dénaturer. Car, de ce que j’ai moi-même donné à ma théorie le nom d’idéalisme transcendantal , je ne puis avoir autorisé personne à le confondre avec l’idéalisme empirique de. Descartes (quoique ce ne fût là qu’un problème dont l’insolubilité, au jugement de Descaries , donnait à chacun le droit de nier l’existence du monde corporel, parce qu’elle ne pouvait pas être démontrée d’une manière satisfaisante), ou avec l’idéalisme mystique et fanatique de Berkeley (contre lequel et autres semblables chimères notre Critique contient plutôt le véritable remède). Mon idéalisme, en effet, ne concerne que l’existence des choses (existence dont le doute constitue proprement l’idéalisme, dans l’acception commune du mot), que je n’ai jamais eu la pensée de révoquer en doute; il n’a pour objet que la représentation sensible des choses, dont l’espace et le temps font essentiellement partie. J’ai seulement prouvé que ces deux notions en général, par conséquent tous les phénomènes, ne sont pas des choses (mais de simples modes de représentation), et qu’ils ne sont pas même des déterminations des choses en soi. Le mot transcendantal , qui ne signifie jamais dans ma pensée un rapport de notre connaissance

aux choses, mais simplement la faculté de connaître , aurait dû prévenir ce malentendu. Pour échapper désormais à cet inconvénient, je retire volontiers cette dénomination, pour la remplacer par celle d’idéalisme critique. Mais si c’est en fait un idéalisme condamnable que de faire des choses (non des phénomènes) de pures représentations , comment faut-il donc appeler celui qui, à l’inverse, convertit en choses de simples représentations? Je crois qu’on peut l’appeler idéalisme sommeillant , pour le distinguer de celui qui précède, et qui peut prendre le nom d’idéalisme délirant. L’un et l’autre ont dû être repoussés par mon idéalisme appelé autrefois transcendantal , et qui sera mieux caractérisé par l’épithète de critique.

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