PREMIÈRE SECTION
De la réalité objective des Dotions auxquelles aucune intuition sensible correspondante ne peut être donnée, suivant M. Eberhard.
M. Eberhard procède à cette tâche (p. 157-158) avec une solennité digne de l’importance du sujet : il parle de ses longs travaux, dégagés de toute prévention, en faveur d’une science (la métaphysique) qu’il regarde comme un royaume dont, s’il était nécessaire, une partie considérable pourrait être abandonnée, sans néanmoins cesser d’être encore un pa\s important; il parle des fleurs et des fruits que promettent les champs incontestablement fertiles de l’ontologie (1), et engage même, par rapport au champ
(1) Ce sont précisément ceux dont les notions et les principes, comme
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du la cosmologie, dont la fertilité est contestée, à ne point se décourager; car, dit-il, «nous pouvons toujours y avancer, nous pouvons toujours essayer de l’enrichir de nouvelles vérités, sans nous occuper de la valeur transcendantale de ces vérités (ce qui doit signifier ici de la réalité objective de leurs notions); » puis il ajoute : « C’est même de la sorte que les mathématiciens ont constitué la notation de toutes leurs sciences, sans dire un seul mot de la réalité de leur objet. » 11 dit, — le lecteur doit bien faire attention, — il dit donc « C’est ce qui se laisse prouver par un exemple remarquable, par un exemple trop frappant et trop instructif pour que je ne doive pas le' consigner ici. « Oui, très instructif ; car jamais exemple ne fut mieux choisi pour avertir de ne pas même s’en*rapporter à des arguments tirés de sciences qu’on n’entend pas. pas même à la décision d’autres hommes célèbres, qui n’en ont parlé qu’en passant, parce qu’il faut présumer qu’ou ne les entend pas non plus. Car M. Eberhard ne pouvait pas mieux se réfuter lui-même et son projet, que par le jugement attribué à Borelli sur les coniques d 'Apollonius.
Apollonius coustruit d'abord la notion d’un cône, c’est-à-dire qu’il l’expose a priori en intuition (c’est donc la première opération par laquelle le géomètre montre avant tout la réalité objective de sa notion). 11
prétentions ii une connaissance ries choses en général , ont été contestés et restreints au champ rétréci des objets de l’expérience possible. Refuser de s’occuper de la question concernaut le titulum possessionis, c’est laisser apercevoir ici un artifice pour dérober aux regards du juge le point précis de la question.
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le coupe suivant une règle déterminée, par exemple parallèlement à un côté du triangle qui coupe la base du cône {conus rectus) à angle droit par son sommet, et établit en intuition a priori les propriétés de la ligne courbe produite par celte section sur la surface de ce cône, et découvre ainsi une notion du rapport desordon* nées de cette surface au paramètre, notion (dans ce cas la parabole), parla donnée eu intuition a priori. Par conséquent se trouve par là prouvée la réalité objective de cette notion, c’est-à-dire la possibilité qu’il puisse y avoir une chose avec propriétés indiquées, à la seule condition de pouvoir y soumettre l'intuition correspondante.— M. Eberhard voulait prouver que l’on peut très bien étendre sa connaissance et l’enrichir de nouvelles vérités, sans s’occuper de savoir auparavant si elle ne se rapporte pas à une notion qui est peut-être tout à fait vide et ne peut absolument pas avoir d’objet (assertion que contredit absolument le sens commun), et s’en rapporte, à l’appui de son opinion, aux mathématiciens. — Mais le malheur a voulu qu’il ne connût pas même Apollonius , et qu’il n’ait pas compris Borelli, qui commente le procédé des anciens géomètres. Borelli parle de la construction mécanique des notions des sections coniques (excepté du cercle) et dit : que les mathématiciens enseignent les propriétés des dernières sans parler des premières ; observation vraie sans doute mais très peu importante; car l’instruction pour décrire une parabole suivant la prescription de la théorie, ne s’adresse qu’à l’artiste, et non au géomètre (1).
(1, Pour garantir contre tout abus l’expression de construction des
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M., Eberhard aurait pu s’en instruire par le passage qu’il tire lui-même de la remarque de Borelli, et qu’il souligne : Subjeclum enim définition amoni potest, ut affectiones varice de eo demonstrentur, licel præmissa non sit ars, subjeclum ipsum efformandum delineandi. Mais il serait souverainement absurde de prétendre qu’il veuille dire par là, que le géomètre n’attendait que de cette construction mécanique la preuve de la possibilité d’une telle ligne, par conséquent la réalité objective de sa notion. On pourait plutôt adresser aux modernes un reproche de cette nature, à savoir, de n’avoir pas dérivé les propriétés d’une ligne courbe de sa définition, sans s’être assuré de la possibilité de son objet (car ils en ont parfaitement conscience, ainsi que de la pure construction simplement schématique, et, s’il le faut, exécutent aussi en conséquence la construction mécanique ), mais de concevoir arbitrairement une telle ligne (par exemple la parabole, par la for-
notions , dont la Critique de la raison pure fait souvent usage, et par laquelle elle a nettement distingué d’abord le procédé de la raison en mathématiques de son procédé eu philosophie, voici ce qu’ils font remarquer : En général, toute exposition d’une notion par la production (spontanée) d’une intuition correspondante peut s’appeler construction. Si elle a lieu par la simple imagination, suivant une notion a priori, elle s’appelle pure (telles sont celles que le mathématicien doit donner pour base à toutes ses démonstrations; il peut par conséquent démontrer aussi parfaitement dans un cercle qu’il décrit avec sa canne sur le sable, si irrégulière que soit celte figure, les propriétés d’un cercle en général, que si le plus habile ouvrier l’avait gravée sur le cuivre). Mais si la construction est exécutée sur quelque matière, elle pourrait s’appeler empirique. La première peut encore s’appeler schématique, la seconde, technique. Celle-ci, réelle, mais improprement appelée construction (parce qu’elle n’appartient pas à la science, mais à l’art, et s’exécute à l’aide d’instruments), est donc, ou géométrique, par un compas et une règle, ou mécanique, et requiert d’autres instruments, comme, par exemple, le tracé des autres sections coniques que le cercle.
A EBERHARD
mule&r= y1), et de ne pas la présenter d’abord, à l’exemple des anciens géomètres, comme donnée dans la section du cône; ce qui serait plus conforme à l’élégance de la géométrie, qui a fait plusieurs fois conseiller de ne pas négliger aussi complètement, pour la méthode analytique si puissante d’invention, la méthode synthétique des anciens.
D’après l’exemple, non pas des mathématiciens, mais de cet homme ingénieux qui pouvait tracer des lignes sur le sable, M. Eberhard se met donc à l’œuvre de la manière suivante.
Déjà dans la première partie de son Magasin il avait distingué les principes de la forme de la connaissance qui doivent être le principe de contradiction et de la raison suffisante, des principes de la matière de la connaissance (suivant lui la représentation et l’étendue), dont il place le principe dans le simple qui les compose; maintenant que personne ne lui conteste la valeur transcendantale du principe de contradiction, il essaie de prouver d’abord celle du principe de la raison suffisante, et par là la réalité objective de celte dernière notion, ensuite la réalité de la notion d’un être simple, sans qu'il soit nécessaire, comme le demande la Critique, de la justifier par une intuition correspondante. Car il n’est pas besoin de se demander avant tout si ce qui est vrai est possible, et la logique a de commun avec la métaphysique le principe : Ab me ad posse valet consequentia , ou plutôt elle le lui prête. — Nous suivrons cette division dans l’examen qui va suivre.
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Preuve de la réalité objective de la notion de la raison suffisante, suivant M. Eberhard.
Remarquons bien , avaul d’aller plus loin , que M. Eberhard entend mettre le principe de la raison suffisante au nombre des principes purement formels delà connaissance, et qu’ensuite cependant (p. 160) il se demande comme une question qui sera occasionnée par la Critique : « S’il a aussi une valeur transcendantale » (s’il y aen général un principe transcendantal). M. Eberhard ou ne doit avoir aucune notion de la différence d’un principe logique (formel) et d’un principe transcendantal (matériel) de la connaissance, ou, ce qui est plus vraisemblable, c’est une de ses habiles manœuvres pour mettre à la place de ce qui est la question quelque autre chose qui ne fait question pour personne.
Toute proposition doit avoir une raison, est le principe logique (formel) de la connaissance , qui n’est pas associé, mais subordonné au principe de contradiction (1). Toute chose doit avoir sa raison, est
(1) La Critique a remarqué la différeuce entre les jugements problématiques et les assertoriques. lin jugement assertorique est une thèse, proposition (Satz). C’est à tort que les I.ogiciens définissent une proposition en disant que c’est un jugement exprimé par des mots; car nous sommes également forcés de nous servir en pensant de mots dans de? jugements que nous ne donnons pas pour des propositions. Dans la proposition conditionnelle : Si un corps est simple il est immuable, se trouve un rapport de deux jugements dont aucun n’est une proposition; la conséquence de la dernière (du conseijuens) , par rapport à la première
A EBERHARl).
le principe transcendantal (matériel) que personne n’a jamais prouvé et ne prouvera jamais par le principe de contradiction (et en général par simples notions, sans rapport à une intuition sensible). On a même dit assez clairement et répété à l’infini dans la Critique qu’un principe transcendantal doit déterminer quelque chose a priori sur les objets et sur leur possibilité, et qu’en conséquence, difléranl en cela des principes logiques (qui font entièrement abstraction de tout ce qui regarde la possibilité de l’objet), il ne concerne pas les simples conditions formelles des jugements. Mais M. Eberharda voulu (p. 163) subordonner son principe à la formule : Tout a une raison; et comme il a voulu faire passer (ainsi qu’on le voit par l’exemple qu’il rapporte) le principe de causalité, matériel en fait, à l’aide du principe de contradiction, il se sert du mol tout, et se garde bien de dire chaque chose , parce qu’il eût été trop évident que ce n est pas un principe formel et logique de la connaissance, mais bien un principe matériel et transcendantal, qui déjà peut avoir sa place en logique (comme tout principe qui repose sur le principe de contradiction) .
anlecedens), constitue seule la proposiliou. Le jugement : Quelques corps sont simples peut toujours être contradictoire , mais il peut néanmoins être établi pour voir ce qui s’ensuivrait s’il était énoncé comme assertion, c’est-à-dire comme proposition . Le jugement assertorique : Tout corps est divisible, dit plus que le simple jugement problématique (où l’on conçoit que tout corps soit divisible, etc.}, et se trouve soumis au principe logique universel des propositions, à savoir que chaque proposition doit être fondée (et n’êlre pas un simple jugement possible) , ce qui résulte du principe de contradiction, parce que autrement ce ne serait pas une proposition.
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S’il tend à prouver ce principe transcendantal, même par le principe de contradiction, ce n’est pas non plus sans une mûre réflexion et avec un dessein qu’il cacherait volontiers au lecteur. Il veut appliquer la notion de principe ( Gritndes ) , et par conséquent avec elle aussi furtivement la notion de causalité, à toutes les choses en général, c’est-à-dire en prouver la réalité objective, sans restreindre cette réalité aux objets des sens, et échapper ainsi à la condition qu’ajoute la Critique, à savoir qu’il a encore besoin d’une intuition par laquelle cette réalité soit enfin démontrable. Or il est clair que le principe de contradiction s’applique en général à tout ce qui peut seulement se penser, qu’il y ait là un objet sensible avec intuition possible qui y corresponde, ou que ce ne soit rien de semblable ; parce qu’il s’applique à la pensée en général, sans rapport à un objet. Ce qui ne peut subsister avec ce principe n’est évidemment rien (pas même une pensée). Quand donc M. Eberhard a voulu introduire la réalité objective de la notion de principe ou de raison (i Grandes ) sans se laisser restreindre aux objets de l’intuition sensible, il a du faire servir à cet effet le principe ( dasPrincip ) qui s’applique à toute pensée en général, la notion de raison (des Grundes) , mais en la posant aussi de telle sorte que, malgré sa signification purement logique, elle semble cependant comprendre encore les principes réels (par conséquent le principe de causalité). Mais il a supposé au lecteur plus de simplicité dans sa confiance qu’on ne peut lui en attribuer, en ne lui accordant même que le jugement le plus médiocre.
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Mais, comme il arrive souvent en fait de ruses, M. Eberhard s’est trouvé pris dans ses propres filets. 11 avait d’abord fait tourner la métaphysique sur deux pivots : le principe de contradiction et le principe de la raison suffisante; il reste fidèle à cette assertion, puisqu’il prétend, à la suite de Leibniz (c’est-à-dire d’après la manière dont il l’interprète), qu’il faut compléter le premier parle second dans l’intérêt de la métaphysique. Il dit donc (p. 163) : « La vérité universelle du principe de la raison suffisante ne peut être démontrée que par celui-ci (le principe de contradiction); » ce qu’il entreprend aussitôt et avec courage. Mais alors il ne fait plus tourner toute la métaphysique que sur un seul pivot, quand elle devait tout à l’heure en avoir deux; car la simple déduction par un seul principe, sans qu’une nouvelle condition d’application survienne le moins du monde, mais au contraire dans toute son universalité , n’est-elle pas un nouveau principe qui complète ce qui manquait au premier !
Mais avant que M. Eberhard établisse cette preuve du principe de la raison suffisante (et par ce moyen la réalité objective de la notion de cause, sanscependant avoir besoin d’autre chose que du principe de contradiction) , il exalte l’attente du lecteur par un certain luxe de la division (p. 161-162), et même par une nouvelle comparaison de sa méthode avec celle des mathématiciens, comparaison qui ne lui réussit pas mieux que la première. Euclide même doit « avoir, parmi ses axiomes, des propositions qui ont encore besoin de preuve, mais qui peuventêtre exposées sans preuves. »
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Puis il ajoute, en parlant du mathématicien : « Du moment qu’on lui nie un de ses axiomes, tous les théorèmes qu’il en avait fait dépendre tombent inévitablement. Mais le cas est si rare , qu’il ne croit pas être obligé d’y sacrifier l’élégante facilité de son exposition, et les belles proportions de son système. La philosophie doit être plus complaisante. » 11 y a donc aussi en ce moment unelicentia geometrica, comme il y avait depuis longtemps une licentia poelica. Si cependant la philosophie complaisante (en matière de preuve comme on vient de le dire) l’eût été assez encore pour indiquer un exemple pris d’ Euclide, où cet auteu r donne comme axiome une proposition mathématiquement démontrable! Car la preuve de ce qui peut être prouvé philosophiquement (par notions), par exemple le tout est plus grand que sa partie, n’appartient pas aux mathématiques, si on les entend suivant l’acception stricte du mot.
Vient ensuite la démonstration promise. Heureusement qu’elle n’est pas longue : la solidité en est d’autant plus frappante. Nous la donnerons donc en entier : « Tout a ou n’a pas une raison. Dans le dernier cas quelque chose pourrait donc être possible et concevable, dont la raison ne serait rien. — Mais si de deux choses opposées, l’une pouvait être sans raison suffisante, l’autre des deux opposées pourrait aussi n’avoir pas de raison suffisante. Si, par exemple, une portion d’air pouvait aller à l’est et le vent prendre la même direction, sans que l’air fût plus chaud et plus raréfié à l’est, cette quantité d’air pourrait aussi bien
A EBERHARD
aller à l’ouest qu’à l’est ; le même air pourrait donc se mouvoir en même temps suivant deux directions opposées, à l’est et à l’ouest, et par conséquent à l’est et pas à lest; c’est-à-dire qu’il pourrait en même temps être et n’être pas quelque chose ; ce qui répugne et n’est pas possible. »
Cette preuve par laquelle le philosophe doit se montrer encore plus complaisant en fait de solidité, que le mathématicien lui-même, a toutes les qualités qu’une preuve doit avoir pour servir à montrer eu logique — comment on ne doit pas prouver. — En effet, premièrement la proposition à démontrer est énoncée d’une manière équivoque, en sorte qu’on peut en faire un principe logique, ou un principe transcendantal, par la raison que le mot tout peut signifier chaque jugement que nous portons comme proposition sur quoi que ce soit, ou bien encore chaque chose. Dans le premier cas (où la proposition doit signifier : toute proposition a sa raison), elle est non seulement vraie d’une vérité universelle, mais elle est aussi la conséquence immédiate du principe de contradiction ; il faudrait une tout autre preuve si par le mot tout on entendait chaque chose.
Secondement , la preuve manque d’unité. Elle se compose de deux preuves. La première est la preuve connue de Baumgarten, qui ne satisfera plus personne aujourd’hui , qui finit tout à fait à l’endroit où j’ai mis un tiret, excepté qu’il manque la conclusion (ce qui répugne) , mais que chacun peut ajouter par la pensée. Suit immédiatement une autre preuve, qui est
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présentée par le mot mais , comme une simple continuation dans l’enchaînement des raisonnements pour arriver à la conclusion de la première. Et cependant si l’on fait abstraction du mot mais , on a une preuve qui se suffit. Comme donc elle a plus besoin, pour trouver une contradiction dans la proposition que quelque chose est sans principe, que la première, qui la trouve immédiatement dans ce principe même, elle doit au contraire ajouter encore la proposition qu’alors aussi le contraire de cette chose serait sans raison, pour en faire sortir une contradiction ; ce qui est un tout autre procédé que la preuve de Baumgarten , qui ne devait cependant n’en être qu’une partie.
Troisièmement, le nouveau tour que M. Eberhard a voulu donner il sa preuve (p. 161) est très malheureux ; car le raisonnement rationnel qu’elle affecte marche sur quatre pieds. — Il revient à la forme syllogistique suivante :
Un vent qui souffle sans raison vers l’est pouvait aussi bien (au lieu de cela) souffler vers l’ouest ;
Or le vent souffle (comme l’adversaire du principe de la raison suffisante le prétend) sans raison vers l’est.
Il peut donc en même temps souffler vers l’est et vers l’ouest (ce qui est contradictoire). 11 est clair que c’est avec pleine raison que j’ai intercalé dans la majeure les mots : au lieu de cela ; car si l’on n'avait pas dans la pensée cette restriction, personne n’accorderait la majeure. Si quelqu’un aventure une cer-
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laine somme à un jeu de hasard et qu’il gagne, celui qui veut le détourner du jeu peut bien lui dire qu’il aurait aussi bien pu mal réussir et perdre tout autant, mais seulement à la condition d’avoir, au lieu du billet gagnant, un billet perdant, et non pas en ayant du même coup, en même temps , un billet perdant et un billet gagnant. L’artiste qui d’un morceau de bois a fait un dieu pouvait aussi bien (au lieu de cela) en faire un banc ; mais il ne s’ensuit pas qu il ait pu en faire en même temps les deux choses à la fois.
Quatrièmement, la proposition même, avec l’universalité absolue de son énoncé , est évidemment fausse, si elle doit s entendre des choses ; car rien, en conséquence, ne serait absolument inconditionné. Prétendre échapper à cet inconvénient en disant de l’être primitif, qu’il a sans doute une raison de son existence, mais qu’elle est en lui-mème, est une contradiction, parce que le principe de l’existence d’une chose , comme principe réel, doit toujours être distinct dejjcette chose, et celle-ci doit alors être nécessairement conçu comme dépendant d’une autre. Je puis bien dire d’un principe qu’il a en lui-même la raison (logique) de sa vérité, parce que la notion du sujet est quelque autre chose que celle du prédicat, et peut renfermer la raison de celle-ci ; au contraire, si je consens à n’admettre de l’existence d’une chose aucune autre raison que cette chose même, c’est que je veux dire par là qu’elle n’a plus de raison réelle.
M. Eberhard n’a donc rien fait de ce qu’il avait le
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dessein de faire sur la notion de causalité, à savoir, d’étendre celte catégorie, et vraisemblablement avec elle toutes les autres, aux choses en général , sans en restreindre la valeur et l’usage pour la connaissance des choses aux objets de l’expérience , et il se sert vainement pour cette fin du principe suprême de contradiction. L’affirmation de la Critique subsiste, à savoir, qu’aucune catégorie ne renferme ou ne peut produire la moindre connaissance, si une intuition correspondante, et qui est toujours sensible pour nous autres hommes, ne peut être donnée, et que son usage, sous prétexte de connaissance spéculative des choses, ne peut jamais dépasser les limites de toute expérience possible.
Preuve de la réalité objective de la notion du simple dans les objets d’expérience, d’après M. Eberhard.
M. Eberhard avait parlé d’une notion intellectuelle qui peut être également appliquée (celle de causalité) aux objets des sens, mais comme d’une notion qui, sans être restreinte aux objets des sens, peut s’appliquer aux choses en général, et avait ainsi cru prouver la réalité objective d’une catégorie au moins, celle de causalité, indépendamment des conditions de l’intuition. Il fait maintenant un pas déplus (p. 169-173), et veut même assurer îi une notion de ce qui , on en convient, ne peut absolument pas être un objet des sens, à savoir, la notion d’un être simple, la réalité ob-
A EBEBHARD.
jective, et faciliter ainsi l’acheminement aux champs féconds, par lui si haut prisés, de la psychologie et de la théologie, chemin que la tête de Méduse de la Critique voulait faire abandonner à l’une et à l’autre, comme absolument impraticable. Voici sa preuve (p. 169-170) : « Le temps concret (1) ou le temps que nous sentons (ce qui veut dire dans lequel nous sentons quelque chose), n’est que la succession de
(1) L’expression d’un temps abstrait (p. 170), par opposition & celle-ci du temps concret, est tout à fait impropre, et ne doit jamais être permise surtout lorsqu'il s’agit de la plus grande précision logique, quoique cet abus ait été autorisé par les nouveaux logiciens. On n'abstrait pas uue notion comme signe (idée) commun, mais dans l’usage d’une notion, on fait abstraction de ce qu'elle comprend sous elle. Les chimistes sont seuls eu possession d’abstraire, quand ils séparent un liquide d’autres matières, pour l’avoir séparément. Le philosophe fait abstraction, abstrait de quelque chose à quoi il ne veut pas avoir égard dans un certain usage de la notion. Celui qui veut esquisser des règles d’éducation peut le faire de telle sorte qu’il mette en principe soit la simple notion d’un enfant (in abstracto) ou celle d’un enfant citoyen (in concreto), sans parler de la différence de l’enfant abstrait et de l’enfant concret. Les distinctions d'abstrait et de concret ne regardent que l’usage deB notions, et non les notions elles-mêmes. L’omission de cette précision scolastique fausse souvent le jugement sur un objet. Quand je dis : le temps ou l’espace abstraits ont telles ou telles propriétés, c’est comme s’ils tenaient originairement aux objets des sens, comme la couleur rouge à la rose, au cinabre, etc., et qu’ils n’en pussent être séparés que logiquement. Mais si je dis : dans le temps et l’espace considérés in abstracto , c'est-à-dire avaut toutes conditions empiriques, on remarque telles ou telles qualités, je me tiens du moins pour libre encore de considérer ces qualités comme susceptibles d’être connues indépendamment de l’expérience (a priori) ce que je ne suis pas libre de faire si je considère le temps comme indépendant de l’expérience (u priori ). Je puis, dans le premier cas, juger, du moins essayer de juger par principes, a priori, du temps et de l’espace purs , à la différence de ces deux choses déterminées empiriquement, puisque je fais abstraction de tout ce qui est empirique, ce qui m’est impossible dans le second cas, si j’ai abstrait ces notions mêmes (comme on dit) de l’expérience seule (comme dans l’exemple précédent de la couleur rouge). Aussi ceux qui veulent échapper avec leur savoir d’apparence à un examen précis, sont obligés de se réfugier sous des expressions qui peuvent faire passer inaperçue cette vaine science.
RÉPONSE
nos représentations ; car la succession dans le mouvement se réduit à la succession des représentations. Le temps concret est donc quelque chose de composé, ses éléments simples sont des représentations. Comme toutes les choses finies sont dans un état de changement perpétuel (comment peut-il dire ceci a priori de toutes les choses finies et seulement des phénomènes ?) ; alors ces éléments ne peuvent jamais être sentis, le sens intime ne peut jamais les sentir changées ; elles sont toujours senties comme quelque chose qui précède et qui suit. Comme en outre le flux des changements de toutes les choses finies est un flux constamment (ce mot a été souligné par l’auteur môme) ininterrompu, aucune partie sensible du temps n’est la plus petite ou parfaitement simple. Les éléments simples du temps concret sont donc entièrement en dehors de la sphère de la sensibilité. — Mais au-dessus de la sphère de la sensibilité s’élève l’entendement, puisqu’il découvre le simple inimaginable, sans lequel l’image de la sensibilité n’est pas non plus possible par rapport au temps. Il reconnaît donc qu’à l’image du temps appartient d’abord quelque chose d’objectif, ces représentations indivisibles élémentaires, qui, jointes aux principes subjectifs qui sont . dans les limites de l’esprit fini , donnent à la sensibilité l’image du temps concret. Car à cause de ces limites ces représentations ne peuvent pas être simultanées, et, à cause de ces mêmes limites , elles ne peuvent être distinguées dans l’image. » A la page 171 il s’agit de l’espace : « La grande homogénéité de
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l'autre forme de l’intuition, de l’espace, avec le temps, nous dispense de répéter, par son analyse, tout ce qu’il a de commun avec l’analyse du temps, — premiers éléments du composé, avec lequel l’espace existe simultanément , sont tout juste comme les éléments du temps, simples et en dehors du domaine de la sensibilité; ce sont des êtres de raison, inimaginables ; mais ils n’en sont pas moins de vrais objets ; c’est tout ce qu’ils ont de commun avec les éléments du temps. »
M. Eberhard a choisi ses preuves, sinon avec un bonheur particulier pour la force logique , du moins avec mûre réflexion, et une habileté convenable à son dessein ; et quoiqu’il ne découvre pas précisément ce dessein, par des raisons faciles à pénétrer, il n’est cependant ni difficile ni superflu, pour l’appréciation qui en doit être faite, d’en exposer le plan. Il veut prouver la réalité objective de la notion d’êtres simples, comme êtres intellectuels purs, et il la cherche dans les éléments de ce qui est l’objet des sens ; tentative en apparence irréfléchie et contraire au but proposé. Mais il avait de bonnes raisons pour cela. S’il eût voulu faire sa preuve d’une manière générale en parlant de simples notions, comme on prouve d’ordinaire la proposition, que les principes premiers du composé doivent nécessairement se chercher dans le simple, on le lui aurait accordé, mais en ajoutant que ceci peut bien valoir de nos Idées quand nous voulons concevoir des choses en elles-mêmes, et dont nous ne pouvons recevoir la moindre connais-
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sance, mais nullement des objets des sens (des phénomènes), qui sont les seuls objets que nous puissions connaître, et qu’ainsi la réalité objective de cette notion n’est pas du tout prouvée. 11 dut donc chercher, même involontairement, ces êtres de raison dans les objets des sens. Comment donc s’est-il tiré de là? Il a dû donner à la notion du non sensible, par un tour qu’il déguise mal à propos au lecteur, une autre signification que celle quelle reçoit non seulement de la Critique, mais de tout le monde en général. Tantôt il s’agit par là de ce qui, dans la représentation sensible, n’est plus senti avec conscience, mais dont l’entendement néanmoins reconnaît l’existence; telles sont les particules des corps, ou bien encore des déterminations de notre faculté représentative, qu’on ne conçoit pas clairement à l’état de séparation ; tantôt (surtout s’il faut que ces particules soient conçues précisément comme simples) il s’agit del’inimaginable, dont aucune image n’est possible, qui ne peut être représenté sous aucune forme sensible (p. 171). par aucune figure. — Si jamais on peut reprocher avec raison à un écrivain la falsification d’une notion (non la confusion, qui peut aussi avoir lieu sans préméditation), c’est bien ici. Car par non sensible on n’entend jamais dans la Critique que ce qui ne peut absolument pas être contenu, pas même quant à la plus petite partie, dans une intuition sensible; et c’est tromper sciemment le lecteur novice, que de lui présenter en place quelque chose d’un objet des sens, parce qu’il ne s’en fait aucune image (par quoi il faut entendre
A ERERHARD.
une intuition , qui contient en soi une diversité dans de certains rapports, par conséquent une forme). Après avoir produit cette illusion (pas très fine) aux yeux du lecteur, il croit lui avoir montré (sans qu’il remarque la contradiction) que le proprement simple, conçu par l’entendement dans les choses qui ne se trouvent que dans l’Idée, est dans les objets des sens, et lui avoir par là exposé en une intuition la réalité objective de la notion. — Il s’agit maintenant d’examiner cette preuve en détail.
La preuve se fonde sur deux données : la première. que le temps et l’espace concrets se composent d’éléments simples; la seconde que ces éléments ne sont cependant rien de sensible, mais des êtres de raison. Ces données sont en même temps deux erreurs : la première parce qu’elle est contraire aux mathéma tiques, la seconde parce qu’elle est en contradiction avec elle-même.
En ce qui regarde la première de ces erreurs, nous pourrons être bref. Quoique M. Eberhard ne paraisse pas avoir une connaissance spéciale des mathématiques (bien qu’il en parle souvent), il comprendra cependant bien la preuve que donne Keil dans son In- Iroductio in vernm physicam , par la simple division d’une ligne droite en une infinité d’autres, et il verra par là quelle ne peut avoir d’éléments simples , d’après le seul principe de géométrie : que par deux points donnés on ne peut faire passer qu’une seule droite. Cette preuve peut encore être variée de plusieurs manières , et comprendre aussi la preuve de
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l’impossibilité d’admettre des parties simples dans le temps, si l’on met en principe le mouvement d’un point dans une ligne. — Pas moyen d’échapper en disant que le temps concret et l’espace.concret ne sont pas soumis à ce que les mathématiques démontrent de leur espace (et de leur temps) abstrait , comme d’un être d’imagination. Car outre que de cette manière la physique en beaucoup de cas (par exemple dans les lois de la chute des corps) doit craindre de tomber dans l’erreur si elle se règle exactement sur les théories apodictiques de la géométrie , on prouve apodictiquement aussi que toute chose dans l’espace, que tout changement dans le temps, pourvu qu’ils occupent une partie de l’espace et du temps, sont précisément divisés en autant de choses et en autant de changements qu’il y a de divisions dans l’espace et le temps qu’ils occupent. Pour résoudre le paradoxe qu’on sent ici (puisque la raison, qui a besoin de donner à tout composé pour base dernière le simple, s’oppose par conséquent à ce que les mathématiques démontrent dans l’intuition sensible), on peut et l’on doit aussi reconnaître que l’espace et le temps sont de simples choses de raison, des êtres imaginaires; non pas qu’ils soient produits par l’imagination , mais en ce sens que l-’imagination doit les donner pour base à toutes ses compositions et fictions, parce qu’ils sont la forme essentielle de notre sensibilité et de la réceptivité des intuitions par lesquelles en général des objets nous sont donnés, et dont les conditions universelles doivent nécessairement être aussi des conditions
A EBERHARD
a priori de la possibilité de tous les objets des sens, comme phénomènes, et par conséquent s’accorder avec eux. Le simple, dans la succession comme dans l’espace, est donc absolument impossible; et si parfois Leibniz s’est exprimé de manière à ce qu’on pût quelquefois interpréter sa doctrine de l’être simple comme s’il avait entendu que la matière en fût composée, il est plus raisonnable de l’entendre, toutes les fois que les expressions le permettent, comme si , par simple, il concevait non une partie de la matière, mais le fondement tout à fait impercevable et à nous inconnu du phénomène que nous appelons matière (fondement qui peut bien être aussi quelque chose de simple , si la matière qui constitue le phénomène est un composé); ou, si les expressions ne s’y prêtent pas, on doit se refuser aux décisions de Leibniz même. Il n’est pas en effet le premier grand homme , pas plus qu’il ne sera le dernier, qui doive s’accommoder de cette liberté d’autrui dans l’examen.
Le second vice est une contradiction si évidente que M. Eberhard doit nécessairement l’avoir remarquée; mais il l’a déguisée de son mieux pour la rendre imperceptible : elle consiste à dire que le tout d’une intuition empirique est dans la sphère de la sensibilité, mais que les éléments de cette intuition sont complètement en dehors. Il ne veut donc pas que l’on donne par un raisonnement subtil (en quoi il se rapprocherait très fort de la Critique) le simple comme fondement des intuitions dans l’espace et le temps, mais il veut qu’on le trouve dans les représentations élémen-
RÉPONSE
taires de l’intuition sensible même (quoique sans conscience claire) , et il demande que le composé de ces éléments soit un être sensible, mais que ses parties, loin d’être des objets des sens , ne soient que des êtres de raison, o Ce quelque chose d’instinctif ne manque pas aux éléments du concret (de même qu’à ceux de l’espace concret),» dit-il p. 170; quoique «ils ne puissent (p. 171) être perçus sous aucune forme sensible). »
Qu’est-ce d’abord qui a porté M. Eberhard à un si singulier et si visiblement absurde embrouillement? Il a vu lui-même que s’il ne donnait pas à une notion une intuition correspondante, la réalité objective était parfaitement irréalisable. Or, comme il voulait assurer cette réalité à certaines notions rationnelles, comme ici à la notion d’un être simple, et de telle sorte que cet être ne fût pas comme un objet dont (ainsi que l’affirme la Critique) on ne peut absolument avoir aucune autre connaissance; et comme en ce cas l’intuition dont la possibilité tient à la pensée de cet objet insensible devait passer pour simple phénomène, ce que la Critique ne voulait pas non plus accorder, il a dû composer l’intuition sensible de parties qui ne sont pas sensibles, ce qui est une évidente contradiction (1).
(1) Il faut bien remarquer ici qu’il veut maintenant avoir fait consister la sensibilité, non dans la simple confusion des représentations, mais aussi en ce qu’un objet soit donné aux sens (p. Î9B), tout comme s'il avait par là établi quelque chose à son avantage. Il avait (p. 170) imputé a représentation du temps à la sensibilité, parce que ses parties simples, cause des limites de l’esprit humain , ne peuvent pas être discernées
A EBERHARD. 237
Comment M. Eberhard se tire-t-il de cette difficulté? Par un jeu de mots qui présentent au premier aspect un double sens. Une partie non sensible est tout à fait en dehors de la sphère de la sensibilité ; or est non sensible ce qui ne peut jamais être senti séparément ; et ce qui est simple, dans les choses comme dans les représentations, est dans ce cas. Le second mot, qui doit faire des parties d’une représentation sensible ou de son objet un être de raison, est le simple inimaginable. Cette expression semble lui plaire beaucoup, car il en use très souvent par la suite. N 'être pas sensible et cependant constituer une partie du sensible, lui semble à lui-même trop fortement contradictoire pour que la notion du non sensible passe par ce moyen à l’intuition sensible.
Une partie non sensible indique ici une partie d’une intuition empirique, c’est-à-dire de la représentation de laquelle on n’a pas conscience. M. Eberhard ne veut pas sortir des mots; car s’il en avait donné la dernière explication , il aurait avoué que pour lui la sensibilité n’est autre chose que l’état confus des représentations dans le divers de l’intuition. Si, au contraire, le mot sensibleest employé dans l’acception propre, il est évident que quand aucune partie simple d’un objet des sens n’est sensible, cet objet, comme tout, ne peut abso-
icette représentation est donc confuse). Ensuite (p. 299), il veut cependant rendre cette notion plus stricte, afin d’échapper aux objections fondées qui l’atteudent; il ajoute donc cette condiüon, qui est précisément toute à son désavantage, parce qu’il avait voulu montrer des êtres simples comme êtres de raison, et qu’il introduit ainsi une contradiction dans sa propre affirmation.
RÉPONSE
lument pas être senti; et réciproquement, si quelque chose est un objet des sens et de la sensation, toutes les parties simples doivent l’être également, quoique la représentation puisse manquer de clarté. Mais il est évident aussi que cette obscurité des représentations partielles d’un tout , en tant que l’entendement voit qu elles doivent néanmoins être contenues dans le tout et dans son intuition, ne peut les faire placer en dehors de la sphère de la sensibilité et les convertir en des êtres de raison. Les petites paillettes de Newton, dont les particules colorées des corps se composent, n’ont pu encore être découvertes par aucun microscope, mais l’entendement n’en connaît (ou n’en présume) pas seulement l’existence; nous jugeons aussi qu’elles sont réellement représentées dans notre intuition empirique, quoique sans conscience. Mais il n’est venu dans la pensée d’aucun de ses partisans de dire pour cela qu’elles ne sont absolument pas sensibles, et de les donner pour des êtres de raison. Or, entre d'aussi petites parties et des parties simples, il n’y a d’autre différence que celle du degré dans la division. Toutes les parties doivent nécessairement être des objets des sens, si le tout doit l’être.
Mais qu’aucune image d’une partie simple n’ait lieu, quoique cette partie soit une partie d’une image, c’est-à-dire d’une intuition sensible, ce n’est pas une raison de la faire passer dans la sphère du sursensible. Des êtres simples doivent sans doute (comme la Critique le fait voir) être conçus en dehors des limites du sensible , et aucune image, c’est - à - dire aucune
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intuition, ne peut correspondre à leur notion; mais alors on ne peut pas non plus les compter comme parties du sensible. Si cependant (contre toutes les preuves des mathématiques) on le fait, il s’ensuit qu’aucune image ne leur correspond, mais pas du tout que leur représentation soit quelque chose de sursensible, car elle est une sensation simple, par conséquent un élément de la sensibilité, et l’entendement ne s’élève pas plus par là au-dessus de la sensibilité que s’il les avait conçus composés. En effet, la dernière notion n’est que la négation de la prémière, et l’une et l’autre sont également des notions intellectuelles. Il ne se serait élevé au-dessus de la sensibilité qu’autaut qu’il aurait tout à fait banni le simple de l’intuition sensible et de ses objets, et qu’avec la divisibilité de la matière à l’infini (comme les mathématiques l’exigent) il eût ouvert une échappée de vue sur le monde en petit; mais il aurait précisément conclu de l’insuffisance de ce principe d’explication interne du composé sensible (auquel manque la complète division, à cause de l’absence totale du simple) à quelque chose en dehors du champ complet de l’intuition sensible, qui n’est par conséquent pas conçu comme une partie de cette intuition, mais comme sa raison à nous inconnue, et qui ne se trouve qu’en Idée. Mais alors aurait eu lieu inévitablement l’aveu qui répugne si fort à M. Eberhard, qu’on ne peut avoir la moindre anmaissance de ce simple insensible.
Pour échapper à cet aveu, il a fallu introduire dans la prétendue preuve une rare équivoque. Le passage
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où il est dit « que le flux des changements de toutes les choses finies est un flux toujours incessant, — qu’aucune partie sensible n'est la plus petite possible , ou parfaitement simple, » est le langage même des mathématiciens. Mais aussi dans ces mêmes changements sont cependant des parties simples, dont l’entendement toutefois n’a connaissance que parce qu’ils ne sont pas sensibles. Si une fois elles s’y trouvent, alors cette lex continui du flux des changements est fausse; les changemeuts ont lieu par soubresauts , et de ce qu’ils ne' sont pas sentis, comme M. Eberhard le dit faussement, c’est-à-dire de ce qu’ils ne sont pas perçus avec conscience , leur loi spécifique d 'appartenir comme parties à une intuition sensible purement empirique ne disparaît point. M. Eberhard a-t-il dû se faire une notion bien nette de la continuité ?
En un mot, la Critique avait dit que si l’on ne donne pas à une notion l’intuition correspondante, sa réalité objective n’apparaît jamais. M. Eberhard a voulu prouver le contraire, et se fonde sur quelque chose notoirement faux, à savoir que l’entendemeul connaît dans les choses, comme objets de l’intuition dans l’espace et le temps, le simple; ce que nous pouvons lui accorder. Mais alors loin d’avoir réfuté les exigences de la Critique, il les a remplies à sa manière. Car elle ne demandait autre chose, sinon que la réalité objective fût prouvée dans l’intpition; mais alors une intuition correspondante est donnée à la notion, ce qui est justement ce que demandait la Critique, et ce qu’il voulait réfuter.
A EBERHARD
Je ne m’arrêterais pas longtemps à une chose si claire si elle n’emportait avec soi une preuve incontestable que M. Eberhard n’a pas le moins du monde entendu le sens de la Critique dans la distinction du sensible et du non sensible, ou, s’il l’aime mieux, qu’il a mal entendu cette différence.
Méthode pour passer du sensible au non sensible, suivant M. Eberhard.
La conséquence des preuves précédentes , surtout de la dernière, est, d’après M. Eberhard, celle-ci (p. 262) : « La vérité serait donc que l’espace et le temps ont en même temps des raisons objectives et subjectives, ce qui aurait été prouvé apodictiquement. 11 serait prouvé que leurs derniers principes objectifs sont des choses en soi. » Tout lecteur de la Critique avouera que ce sont là mes propres assertions, et que M. Eberhard avec ses preuves apodictiques (on peut voir par ce qui précède comment elles le sont) n’a donc rien affirmé contre la Critique , mais que ces raisons objectives , à savoir les choses en soi ne doivent être cherchées ni dans l’espace ni dans le temps, mais bien dans ce que la Critique appelle leur substratum externe ou sursensible (noumène). C’est là de ma part l’assertion dont M. Eberhard entendait prouver la contre-partie; ce qu’il n’a jamais fait nettement, pas même ici dans la conclusion.
Il dit (p. 258, n° 3 et 4) ; « L’espace et le temps ont, indépendamment des principes subjectifs, des
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principes objectifs encore, qui ne sont pas des phénomènes, mais de véritables choses susceptibles d’être connues ; leurs dernières raisons sont des choses en soi (p. 259);» toutes choses affirmées littéralement et même à plusieurs reprises par la Critique. D’où vient donc que M. Eberhard, qui voit d’ailleurs assez clairement ce qui est à son avantage, n’a pas aperçu cette fois ce qui tourne contre lui? Nous avons affaire à un homme rusé qui ne voit pas quelque chose parce qu’il ne veut pas le faire voir. Il a voulu positivement que le lecteur ne pût pas voir que ses raisons ( Grunde ) objectives, qui ne doivent pas être des phénomènes, mais des choses en soi, sont simplement des parties (simples) des phénomènes; car on aurait alors aperçu bien vite l’insuffisance d’une pareille explication. Il se sert donc du mot raisons, parce que des parties sont aussi des raisons de la possibilité d’un composé, et il parle ainsi le même langage que la Critique, à'propos des derniers principes qui ne sont pas des phénomènes. Mais s’il avait parlé sincèrement des parties des phénomènes, qui ne sont cependant pas des phénomènes, de quelque chose de sensible dont les parties ne sont cependant pas sensibles , l’absurdité eût sauté aux yeux (alors même qu’on eût laissé passer la supposition de parties simples). Mais le mot raison couvre tout ceci; car le lecteur inconsidéré croit entendre par là quelque chose de tout différent de ces intuitions , comme le veut la Critique , et croit avoir trouvé une démonstration de la faculté de connaître le sursensible par l’entendement même dans les objets des sens.
A EBERHARD
Pour comprendre cette illusion, le lecteur doit se rappeler ce que nous avons dit de la déduction d’Eberhard en matière d’espace et de temps, comme aussi de la connaissance sensible en général. Suivant lui, quelque chose n’est connaissance sensible et l’objet du phénomène de celte connaissance qu’autant que la représentation de cette chose renferme des parties qui, pour me servir de son expression, ne sont pas sensibles, c’est-à-dire qui ne sont perçues avec conscience dans l’intuition. Elle cesse tout à coup d’être sensible, et l’objet n’est plus connu comme phénomène, mais comme chose en soi; en un mot, ce n’est plus qu’un simple noumène dès que l’entendement aperçoit ou découvre les premières raisons (ou fondements, Grande ) du phénomène, qui en doivent être, suivant lui, les parties propres. 11 n’y a donc entre une chose comme phénomène et la représentation du noumène qui lui sert de fondement, d’autre différence que celle qui existe entre une troupe d’hommes que j’aperçois dans le lointain, et ces mêmes hommes si j’en suis assez près pour pouvoir les compter; à part cela cependant qu’il affirme que nous ne pouvons jamais nous approcher assez du tas, ce qui, du reste, n’établit aucune différence dans les choses, mais seulement dans le degré de notre faculté perceptive . qui reste ici toujours la même quant à l’espèce. Si telle est réellement la différence qu’établit à si grands frais la Critique dans son esthétique , entre la connaissance des choses comme phénomènes et la notion de ce qu’elles sont comme choses en soi, cette différence ne serait qu’une simple
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puérilité, et une aussi longue réfutation ne mériterait même pas un autre nom. Mais la Critique (pour ne donner qu’un seul exemple entre beaucoup d’autres), prouve qu’il y a dans le monde corporel, comme ensemble de tous les objets des sens extérieurs, partout même des choses composées, mais que le simple ne s’y trouve point. Elle fait voir en même temps que la raison, quand elle conçoit un composé de substances comme une chose eu soi (sans le rapporter à la propriété particulière de nos sens), doit le concevoir absolument comme formé de substances simples. Eu dehors de ce que l’intuition des objets suppose nécessairement avec soi dans l’espace , la raison ne peut et ne doit rien concevoir de simple qui serait en eux ; d’où il suit qu 'alors même que nos sens seraient doués d’une pénétration infinie, il leur serait cependant tout à fait impossible d’approcher même de plus près du simple, et bien moins encore de l’atteindre, parce qu’il ne s’y trouve point. Pas d’autre issue alors que de confesser que les corps ne sont pas des choses en soi, et que la représentation sensible que nous rapportons au nom des choses corporelles n’est que le phénomène de quelque chose qui, comme chose en soi, peut seulement contenir le simple (1), mais nous est
(1) Se représenter un objet comme simple est un concept puremeut négatif, inévitable à la raison, parce qu’il contient seul l'inconditionné de tout composé (comme chose, non comme simple forme), dont la possibilité est toujours conditionnée. Cette notion n'est donc pas une partie extensive de la connaissance, mais elle indique simplement un quelque chose en tant qu’il doit différer des objets des sens (qui contiennent tous une composition). Quand donc je dis : ce qui est la raison de la possibilité du composé, qui par conséquent peut seul être conçu comme non
A ERERHARD.
tout à fait inaccessible, parce que l'intuition sous laquelle seulement il nous est donné ne nous fait pas connaître les propriétés qui lui conviennent en soi, mais seulement les conditions subjectives de notre sensibilité sous lesquelles seules nous pouvons en avoir une représentation intuitive. — D’après la Critique,, tout dans le phénomène même est encore phénomène, aussi loin que l’entendement peut en pousser la division, et peut prouver la réalité des parties à la claire perception desquelles les sens n’atteignent plus; tandis que, suivant M. Eberhard, elles cessent alors d’être des phénomènes, et sont la chose même.
Comme le lecteur ne pourrait peut-être pas croire que M. Eberhard ait proclamé arbitrairement une interprétation vicieuse aussi attaquable de la notion du sensible, que la Critique qu’il voulait réfuter a donnée , ou même qu’il ait dû avoir établi une notion aussi insignifiante et aussi complètement inutile en métaphysique, de la différence des êtres sensibles et des êtres intelligibles, que la simple forme logique du
composé, est le uoumèné’ (car il ne se trouve pas dan3 le sensible), je ne dis point par là que le corps comme phénomène ait pour fondement un agrégat d’autant cT êtres simples, comme êtres purs de raison; mais je dis que personne absolument ne peut savoir si le sursensible, qui sert de substratum au phénomène est, comme chose en soi, encore composé, ou s’il est simple, et que c’est une représentation tout à fait abusive de la doctrine des objets des sens, commes simples phénomènes, auxquels on doit donner pour base quelque chose de non sensibl ; quand on imagine ou qu’on essaie d’imaginer quelque autre chose qu’on croira pouvoir servir à diviser le substratum sursensible de la matière suivant ses monades, comme je partage la matière même; car alors la monade (qui n’est que 1 ’ldî» d’une condition non conditionnée encore du composé) est placée dans l'espace, où elle cesse d’y être un uoumène, et se trouve elle-même composée à son tour.
RÉPONSE
mode de représentation, nous tenons à ce qu’il puisse s’assurer par lui-même de l’opinion de l’auteur sur ce point.
Après avoir pris la peine inutile de prouver ce dont personne ne doute (p. 271-272) , et s’être étonné en passant, mais naturellement,, que l’Idéalisme critique ait pu ne pas apercevoir qu’une chose telle que la réalité objective d’une notion, réalité qui ne peut être prouvée particulièrement que dans les objets de l’expérience, peut cependant se prouver universellement, c’est-à-dire des choses en général, et qu’une telle notion n’est pas sans une réalité objective quelconque (quoiqu’il soit faux de conclure que cette réalité soit aussi prouvée par là pour des notions de choses qui ne peuvent être un objet de l’expérience), il ajoute aussitôt : « Je dois donner ici un exemple de la juste application duquel nous ne pourrons être convaincus que plus tard. Les sens et l'imagination de l'homme, dans son état présent , ne peuvent se faire une image exacte d’un polygone de mille côtés, c’est-à-dire une image telle, par exemple, que cette figure puisse être distinguée d’uue autre qui n’aurait que neuf cent quatre-vingt-dix-neuf côtés. Mais dès que je sais qu’une figure a mille côtés, mon entendement peut alors lui attribuer différents prédicats, etc. Comment donc prouver que l’entendement ne peut absolument rien affirmer ni rien nier d’une chose en soi, parce que l’imagination ne s’en peut faire aucune image, ou parce que nous ne connaissons pas toutes les déterminations qui appartiennent à son individualité?»
A EBERHARD
Il s’explique ensuite (p. 291-292) sur la différence établie par la Critique entre la sensibilité dans le sens logique et dans le sens transcendantal , de la manière suivante : « Les objets de l’entendement sont inimaginables, ceux de la sensibilité au contraire sont imaginables-, » et il cite d'après Leibniz (1) un exemple de l’éternité , dont nous ne pouvons nous faire aucune image, mais bien une idée intellectuelle, et en même temps aussi l’exemple précédent du chiliogone, dont il dit : « Les sens et l’imagination de l’homme, dans son état présent , ne peuvent se faire aucune image précise qui serve à le distinguer d’un polygone de 999 côtés. »
Or, on ne peut désirer une preuve plus claire que celle ici donnée par M. Eberhard, je ne veux pas dire de l’interprétation arbitraire de la Critique, car elle n’est pas à beaucoup près assez spécieuse pour faire illusion à ce point , mais d’une entière ignorance de la question dont il s’agit. Un pentagone est, suivant lui,' un être sensible, tandis qu’un chiliogone est déjà un simple être de raison, quelque chose de non sensible (ou, comme il s’exprime, d’inimaginable). Je crains que l’ennéagonene soit déjà à moitié chemin du
(1) Le lecteur fera bien de ne pas imputer sans examen à Leibniz tout ce que M. Eberhard fait découler de sa doctrine. Leibniz voulait réfuter l’empirisme de Locke. Les exemples pris des mathématiques étaient tout à fait propres à ce dessein, c’est-à-dire à prouver que les dernières connaissances a priori s’étendent beaucoup plus loin que ne peuvent le faire des notions d’origine expérimentale, et de défendre par là l'origine des premières connaissances a priori contre les attaques de Locke. Mais il n’eut jamais la pensée d’affirmer que les objets cessent par là d’être des objets de l’intuition sensible, et supposent comme fondement une antre espèce d’êtres.
RÉPONSE
sensible au sursensible; car si l’on ne compte pas successivement les côtés sur ses doigts, on en déterminera difficilement le nombre à la simple vue. La question était de savoir : si nous pouvons espérer d’avoir une connaissance de ce qui ne peut avoir aucune intuition correspondante. La Critique a répondu négativement par rapport à ce qui ne peut être un objet des sens, parce que la réalité objective de la notion exige toujours une intuition , et qu’une intuition humaine, celle même qui est donnée en mathématiques, n’est que sensible. M. Eberhard répond au contraire par X affirmative , et atteste mal à propos le mathématicien, qui toujours démontre tout en intuition, comme si celui-ci, sans donner à sa notion une intuition rigoureusement correspondante par l’imagination, pouvait déterminer l’objet de la notion par l’entendement avec différents prédicats, et par conséquent le connaître sans la condition dont nous venons de parler. Quand donc Archimède circonscrivit et inscrivit au cercle un polygone de 96 côtés, pour prouver que le cercle est plus petitque la première de ces figures et de combien, qu’il est plus grand que la seconde, soumit-il, oui ou non, à sa notion de polygone régulier une intuition ? Il la prit inévitablement pour principe, non parce qu’il traçait réellement la figure polygonale (ce qui serait une prétention inutile et absurde), mais parce qu’il pouvait déterminer d’une manière aussi approximative qu’il le voulait, la règle de la construction de son concept, par conséquent sa capacité, sa grandeur, et par conséquent donner cet
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objet en intuition, conformément à la notion. De cette manière il prouva la réalité de la règle même, et par là même celle de cette notion pour l’usage de l’imagination . S’il eût eu à trouver comment un tout peut être composé de monades , il eût avoué , parce qu’il savait qu’il n’avait pas à chercher dans l’espace de pareils êtres de raison, que l’on n’en peut absolument rien dire , parce que ce sont des êtres sursensibles, qui ne peuvent s’offrir qu’en pensée, et jamais, comme tels, en intuition. — Mais M. Eberhard, voyant que ces êtres ne sont trop petits que pour le degré de pénétration de nos sens, ou leur multiplicité en une représentation intuitive donnée trop grande pour le degré actuel de l’imagination et pour sa faculté compréhensive, veut qu’ils soient des objets non sensibles dont nous devons savoir plusieurs choses par l’entendement. Ce que nous voulons bien permettre encore, parce qu’une telle notion du non sensible n’a rien de commun avec celle qu’en donne la Critique , et comme elle emporte déjà une contradiction dans l’expression même, elle aura difficilement des conséquences.
On voit clairement par ce qui a été dit jusqu’ici, que M. Eberhard cherche la matière de toute connaissance dans les sens ; ce qui est bien son droit. Mais il veut aussi étendre cette matière à la connaissance du sursensible. Il emploie , pour franchir cette difficulté, le principe de la raison suffisante, que non seulement il prend dans son universalité indéterminée, mais où il exige une tout autre espèce de dis-
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tinction entre le sensible et l’intellectuel , que celle qu’il veut bien reconnaître , puisqu’il distingue aussi avec intention, dans sa formule, le sensible d’avec le principe de causalité , afin de se mettre ainsi sur la voie dont il a besoin (1). Mais ce pont ne suffit pas; car on ne peut construire sur l’autre rive avec aucuns matériaux de la représentation sensible. Notre architecte se sert, à la vérité, de ces matériaux, parce que (comme tout homme) il n’en a pas d’autres ; mais le simple, qu’il croit d’abord avoir trouvé comme partie de la représentation sensible, il le lessive et le purifie de cette souillure au point de se persuader qu’il l’a démontré dans la matière, quand il n’aurait jamais été trouvé dans la représentation sensible par la simple perception. Et cependant cette représentation partielle (le simple) est bien enfin réellement dans la matière, comme objet des sens, suivant l’hypothèse; et malgré cette démonstration, il reste toujours le petit scrupule de savoir comment on doit assurer la réalité à une
(1) Le principe que toutes choses ont leur raison, ou, en d’autre; termes, que tout n’existe que comme conséquence, c’est-à-dire dépend, quant à sa détermination, de quelque autre chose , vaut sans exception de toutes choses comme phénomènes dans l'espace et dans le temps, mais nullement des choses en soi, en vue desquelles cependant M.Eberhard a donné cette universalité à la proposition. Mais l'énoncer aussi généralement comme principe de causalité : Tout ce qui existe a une cause, c’est-à-dire n'existe que comme effet, eût été encore moins favorable à son dessein, parce qu’il se proposait précisément de prouver la réalité de la notion d’un être primitif, qui ne dépend plus d’aucune cause. On se voit donc forcé de se cacher derrière des expressions qui se laissent tourner à volonté. C’est ainsi qu’à la page <59 il se sert du mot principe, de manière à faire croire qu’il signifie quelque chose de distinct des sensations, quand cependant il signifie cette fois simplement les sensations partielles , que l’on appelle aussi habituellement , dans un sens logique, des principes de la possibilité d’un tout.
A EBERHARD
notion que l’on n’a établie que dans un objet sensible, si cette notion doit indiquer un être qui ne peut en aucune façon tomber sous les sens (ni être une partie homogène d’un objet sensible). Il est en effet permis de douter si, après avoir enlevé au simple toutes les propriétés en vertu desquelles il peut être une partie de la matière, il reste en général quelque chose que ce soit qui puisse s’appeler une chose possible. L’auteur aurait donc prouvé par cette démonstration la réalité objective du simple, comme partie de la matière , par conséquent comme un objet qui n’appartient qu’à l’intuition sensible et à une expérience possible en soi, mais nullement la réalité de tout objet , même d’un objet sursensible en dehors d’une expérience possible en soi ; ce qui était cependant la question.
Dans tout ce qui suit (p. 263-306), et qui est destiné à confirmer ce qui précède, on ne trouve, comme il est facile de le prévoir, autre chose qu’une interprétation forcée des propositions de la Critique, mais par dessus tout un sens faux, donné aux propositions logiques qui ne concernent que la forme de la pensée (sans considérer un objet quelconque), de manière à les confondre avec des propositions transcendantales (comme l’entendement emploie les premières, tout à fait purement et sans avoir besoin d’une autre source que lui-même, pour la connaissance des choses a priori i. Par le premier de ces procédés, il commet entre autres abus celui de donner aux raisonnements de la Critique une forme syllogistique (p. 270). Il me fait raisonner ainsi : « Toutes les représentations qui
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ne sont pas des phénomènes sont vides des formes de l’intuition sensible (expression malheureuse . qui ne se trouve nulle part dans la Critique, mais qui peut subsister). — Or toutes les représentations des choses en soi sont des représentations qui ne sont pas des phénomènes (ce qui est également dit contre l’usage de la Critique, puisque cela signifie que ce sont des représentations de choses qui ne sont pas phénoménales). — Donc elles sont absolument vides. » 11 y a ici quatre notions principales , et j’aurais dû, comme il le dit, conclure ainsi : donc ces représentations sont vides des formes de l’intuition sensible. »
Or cette dernière conclusion est réellement celle-là seule qu’on peut tirer de la Critique, et la première a été imaginée et ajoutée par M. Eberhard. Mais viennent ensuite, d’après la Critique, les épisyllogismes suivants, par lesquels enfin cette conclusion dernière se trouve dégagée, à savoir : des représentations qui sont vides des formes de l’intuition sensible , sont vides de toute intuition (car toute notre intuition est sensible). — Or les représentations des choses en soi sont vides, etc. — Donc elles sont vides de toute intuition. Et, pour finir : des représentations qui sont vides de toute intuition (auxquelles, comme notions, ne peut être donnée aucune intuition correspondante), sont absolument vides (sans connaissance de leur objet). — Or des représentations de choses qui ne sout pas des phénomènes sont vides de toute intuition. — Donc elles sont absolument vides (en fait de connaissance).
A EUEBHARD.
De quoi doit-on douter chez M. Eberhard, de l'intelligence ou de l’équité?
Nous ne pouvons donner ici que quelques échantillons de tout son peu de compréhension du vrai sens de la Critique, et du peu de solidité de ce qu’il prétend pouvoir mettre à la place de cet ouvrage , eu faveur d’un meilleur système ; car l’adversaire même le plus résolu de M. Eberhard se lasserait à rechercher quelque unité dans ses objections , et à vouloir trouver quelque enchaînement logique ou un accord entre ses antithèses.
Après s’être demandé (p. 275) : « Qui (qu’est-ce qui) donne à la sensibilité sa matière, à savoir les sensations? » il croit avoir démonté la Critique, puisqu'il dit (p. 276) : « Nous pouvons choisir ce que nous voudrons, — nous arrivons toujours aux choses en soi. » Or c’est précisément l’affirmation constante de la Critique ; avec cette différence seulement qu’elle place ce principe de la matière des représentations sensibles non plus dans des choses, comme objets des sens, mais dans quelque chose de sursensible qui leur sert de fondement et dont nous ne pouvons avoir aucune connaissance. Elle dit : Les objets , comme choses en soi, doiment la matière des intuitions empiriques (elles contiennent le principe déterminant de la faculté représentative , conformément à la sensibilité), mais elles n’en sont pas la matière.
Là-dessus on demande comment alors l’entendement travaille cette matière (qu’elle vienne d’où que ce soit). La Critique prouve dans la Logique trans-
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cendantale que le fait a lieu par la subsoraption des intuitions sensibles (pures ou empiriques) aux catégories, notions de choses en général qui doivent être entièrement fondées dans l’entendement pur a priori. M. Eberhard fait entrevoir un système opposé , lorsqu’il dit (p. 276-279) : « Nous ne pouvons pas avoir de notions universelles que nous n’ayons tirées des choses que nous avons perçues par les sens , ou de celles dont nous avons conscience dans notre âme propre. » Puis, dans le même paragraphe , il indique avec précision comment se fait cette séparation de l’individuel. C’est le premier acte de l’entendement. L’autre consiste (p. 279) à composer avec cette matière sublimée, des notions. Grâce à Y abstraction, l’entendement est don j parvenu (des représentations des sens) aux catégories; et maintenant il s’élève des catégories et des parties essentielles des choses à leurs attributs. Aussi, dit-on (p. 278), « L’entendement, aidé de la raison, obtient de nouvelles notions composées, comme il sèlèce de lui-même par l’abstraction à des notions toujours plus générales et plus simples , jusqu’aux notions du possible et du fondé , etc. »
Cette ascension (si toutefois l’on peut appeler ascension ce qui n’est que l’acte de faire abstraction de quelque chose d’empirique dans l’usage expérimental de l’entendement, puisque alors l’intellectuel, que nous avons nous-mêmes auparavant déposé a priori, d’après la propriété naturelle de notre entendement, à savoir les catégories, persiste) est purement logique, et n’aboutit qu’à des règles plus générales, mais dont
A RBERHAHD.
l’usage ne sort pas de la sphère de l’expérience possible, parce que ces règles sont précisément abstraites de l’usage de l’entendement en matière expérimentale, où est donnée une intuition sensible qui correspond aux catégories. — Pour qu’il y eût ascensiou réelle véritable, c’est-à-dire à un 'autre genre d’êtres que ceux qui peuvent en général être donnés aux sens, même aux plus parfaits, il faudrait une autre espèce d’intuition, que nous avons appelée intellectuelle (parce que ce qui appartient à la connaissance et qui n’est pas sensible, ne peut avoir un autre nom ni une autre signification), intuition pour laquelle non seulement nous n’aurions plus besoin des catégories, mais qui, grâce à cette propriété , ne ferait plus aucun usage de l’entendement. Qui pourrait nous inspirer un pareil entendement intuitif, ou, s’il est en nous à l’état latent, qui pourrait nous le faire connaître?
Pour cela, M. Eberhard possède encore un moyen. Car « Il y a (p. 280-281) aussi des intuitions qui ne sont pas sensibles (mais qui ne sont pas non plus des intuitions de l’entendement), une autre intuition que la sensible dans l’espace et le temps. — Les premiers éléments du temps concret et les premiers éléments de l’espace concret ne sont plus des phénomènes (objets de l’intuition sensible). » Ils sont donc les vraies choses, les choses en soi. Cette intuition non sensible, ilia distingue de la sensible (p. 299), en ce qu’elle est celle dans laquelle quelque chose est représenté, confusément ou obscurément par les sens , » tandis
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qu’il définit (p. 295) l’entendement la « faculté de la connaissance claire. » — La différence de son intuition non sensible d’avec la sensible consiste donc en ce que les parties simples du temps et de l’espace concrets sont représentées d’une manière confuse dans l’intuition sensible, et qu elles le sont clairement dans l’intuition non sensible. De cette manière se trouve naturellement rempli le voeu de la Critique par rapport à la réalité objective de la notion de l’être simple, puisqu’à cette notion est donnée une intuition correspondante (seulement elle n’est pas sensible).
C’était donc monter pour tomber d’autant plus bas. car si ces êtres simples étaient su brept icement in t rodu its dans l’intuition même , alors leurs représentations étaient établies comme contenues dans l’intuition empirique, et l’intuition restait en elles ce quelle était par rapport au tout , c’est-à-dire sensible. La conscience d’une représentation n’en fait pas une différence dans la propriété spécifique ; car elle peut se rencontrer dans toutes les représentations. La conscience d'une intuition empirique s’appelle perception. De ce que ces prétendues parties simples ne sont pas perçues , elles ne perdent point du tout leuf qualité de choses absolument susceptibles d’intuition , par exemple si nos sens étaient assez perçants , ou notre imagination assez puissante, pour percevoir en elles, par suite de la clarté de cette représentation (1), quelque chose de non sensible [dans l’état présent]. Le lec-
(1) Car il y a aussi une clarté dans l'intuition, par conséquent aussi dans la représentation de l'individuel, et non simplement des choses dans
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teur se demandera peut-être à cette occasion pourquoi, si M. Eberhard s’élève au-dessus de la sphère de la sensibilité (p. 169), il emploie toujours l’expression de non sensible, et pas plutôt celle de sursensible. Ce n’est pas sans de bonnes raisons; car la dernière ferait évidemment voir qu’il ne pouvait pas faire sortir le sursensible de l’intuition sensible, par la raison qu’elle est sensible. Mais le non sensible n’indique qu’un simple défaut (par exemple de la conscience de quelque chose dans la représentation d’un objet des sens), et le lecteur ne s’aperçoit pas aussi bien qu’on cherche à lui faire accepter par
le général (p. S95), clarté qui peut être appelée esthétique, et qui diffère entièrement de la clarté logique (comme si un sauvage de la Nouvelle- Hollande venait à rencontrer pour la première fois une maison et en était assez près pour en distinguer toutes les parties, sans cependant en avoir la moindre notion), mais ne peut assurément figurer dans un manuel de logique. Ce qui fait qu'il n'est pas permis d'admettre, comme ou le demande dans l'intérêt de la thèse , de définir l'entendement : la faculté de la connaissance claire, au lieu de le faire comme la Critique, où l’entendement est donné comme faculté de connaître par des notions. Cette dernière définition est donc la seule juste , parce que l’entendement y est aussi présenté comme une faculté transcendantale des notions (catégories) qui ne proviennent originairement que d'elle seule, tandis que la première n’indique au contraire que la faculté purement logique de donner en tout cas aux représentations des sens de la clarté et de la généralité, une simple représentation claire, et par l’abstraction de leurs caractères. Mais il importe fort à M. Eberhard d’échapper aux recherches critiques les plus importantes, en donnant à ses définitions des caractères équivoques. Telle est aussi l’expression (p.î95 et ailleurs) d’une connaissance des choses universelles ; expression scolastique tout à fait à rejeter, qui peut ranimer la dispute des nominalistes et des réalistes, et qui, bien qu’on la trouve dans plusieurs manuels de métaphysique, n’appartient point à la philosophie transcendantale, mais seulement à la logique, puisqu’elle n’indique aucune différence dans la qualité des choses, mais seulement dans l’usage des notions, suivant qu’elles sont appliquées en général ou en particulier. Cette expression, avec celle d 'inimaginable, sert à fixer le regard du lecteur, comme si on pensait par là une espèce d’objets, par exemple les éléments simples.
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là une représentation d’objets réels d’une autre espèce. 11 en est de même avec l’expression de choses générales (au lieu de prédicats généraux des choses), dont nous parlerons plus tard, et par laquelle le lecteur croit devoir entendre un genre particulier d’êtres, ou de l’expression de jugements non identiques (au lieu de synthétiques). Il y a beaucop d’art dans le choix de ces expressions indéterminées, dans le dessein défaire prendre au lecteur des pauvretés pour des choses importantes.
Si donc M. Eberbard a bien expliqué la notion leibnizo-wolfienne de la sensibilité de l’intuition, en disant qu elle ne consiste que dans la confusion du divers des représentations sensibles, tandis que ces représentations se rapportent néanmoins à des choses en soi, mais dont la claire connaissance repose sur l’entendement (qui connaît les parties simples dans cette intuition), la Critique n’a donc rien imputé faussement à cette philosophie, et il ne reste plus qu’à décider si elle a également raison de dire : le point de ■vue adopté par la même philosophie pour caractériser la sensibilité (comme une faculté particulière ou réceptivité) est faux (t). Il confirme la justesse del’interprétation de la uol ion de sensibilité, attribuée dans la
(1) M. Eberhard injurie et s'échauffe d’une manière plaisante (p. *98) à propos de la témérité d'un tel blâme (auquel il substitue par distraction une expression vicieuse). S’il arrivait à quelqu’un de blâmer Cicéron de n’avoir pas écrit en bon latin, quelque Sciop/jius (d’un zèle grammatical connu) le rappellerait vivement, mais avec justice, au devoir du respect, car c’est seulement de Cicéron (et de ses contemporains) que nous pouvons apprendre en quoi consiste te bon latin. Mais si quelqu’un croyait
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Critique à la philosophie de Leibniz, en disant (p. 303), qu’il fait consister la raison subjectivedes phénomènes, comme représentations confuses, dans ï impuissance de distinguer tous les caractères (représentations partielles de l’intuition sensible) ; et (p. 377) blâmant la Critique de ne pas avoir donné cette raison, il ajoute : il consiste dans les bornes du sujet. En dehors de ces raisons subjectives delà forme logique de l’intuition, il y a aussi des raisons objectives ; c’est ce qu’affirme la Critique ; et en cela elle ne contredit pas Leibniz. Mais que si ces raisons objectives (les éléments simples) sont comme parties dans les phénomènes mêmes, et ne sont pas perçus comme tels, à cause tout simplement de la confusion, mais qu’ils ne puissent qu'y être démontrés, qu’ils doivent s’appeler intuitions sensibles, et cependant pas simplement sensibles, mais qu’elles doivent aussi et par cette dernière raison, s’appeler intellectuelles, c’est évidemment une contradiction, et la notion leibnizienne de la sensibilité et des phénomènes est inexplicable. M. Eberhard a donc donné une interprétation tout à fait fausse de l’opinion de Leibniz, ou cette opinion doit être rejetée sans hésiter. De deux choses l’une : ou l’intuition est quant à l’objet entièrement intellectuelle, c’est-à-dire que nous percevons les choses comme elles sont en elles-mêmes, et alors la sensibilité ne consiste que dans la confu-
trouvei une faute dans la philosophie de Platon ou de Leibniz, il serait ridicule de prétendre qu'il ne doit rien avoir à blâmer dans Leibniz. En effet, personne ne peut ni ne doit apprendre de Leibniz ce qui est philosophiquement juste ; la pierre de touche qui est h la portée de chacun est la commune raison humaine, et il n’y a pas d'auteur classique en philosophie.
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sion inséparable d’une telle intuition collective; — ou bien elle n’est pas intellectuelle, et nous n’entendons par là que la manière dont nous sommes affectés par un objet tout à fait inconnu en soi, et alors la sensibilité consiste si peu dans la confusion que l’intuition aurait plutôt le plus haut degré de clarté, et, eu tant que des parties simples s'y trouvent, gagner proportionnellement en distinction et en clarté; mais il n’y aurait jamais autre chose absolument que de simples phénomènes. Mais les deux choses ne peuvent être conçues ensemble dans une seule et même notion de la sensibilité. Par conséquent la sensibilité, telle que M. Eberhard eu attribue la notiou à Leibniz, se distingue de la connaissance intellectuelle ou par la simple forme logique (la confusion), tandis que, quant à la matière, elle ne contient que de pures représentations intellectuelles des choses en soi ; ou bien elle s’en distingue aussi d’une manière transcendantale, 'c’est-à-dire quant à l’origine et à la matière, puisqu’elle ne tient pas de la qualité des objets en soi, mais ne comprend que la manière dont le sujet est affecté, quelle qu’en soit du reste la clarté. Le dernier cas est celui de l’affirmation de la Critique, à laquelle on ne peut opposer la première opinion sans faire consister la sensibilité dans la seule confusion des représentations, confusion qui affecterait l’intuition donnée.
On ne saurait mieux exposer que le fait sans le vouloir M. Eberhard, la différence infinie entre la théorie de la sensibilité, comme mode particulier d’intuition, qui a sa forme déterminable a priori suivant des
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principes universels, et la théorie qui admet cette intuilion comme une appréhension purement empirique des choses en elles-mêmes, appréhension qui ne se distingue d’une intuition intellectuelle (comme intuition sensible) que par le défaut de clarté de la représentation. On ne peut en effet tirer du défaut de faculté , de Y impuissance, et des limites de la vertu représentative (expressions littérales dont se sert M. Eberhard luimême) aucune extension de la connaissance, aucune détermination positive des objets. Le principe donné doit être lui-même quelque chose de positif, qui constitue le substratum de ces propositions, mais qui n’ait qu’une valeur purement subjective, et ne s’entend des objets qu’autant qu’ils ont un caractère phénoménal. Si nous passons à M. Eberhard ses parties simples des objets de l’intuition sensible, et si nous convenons qu’il fait comprendre comme il peutleur union, d’après son principe de la raison [suffisante], comment et par quel raisonnement veut-il donc tirer de ses notions de monades et de leur représentation par des forces, cette représentation de l’espace, à savoir, qu’il a trois dimensions comme espace plein , en même temps que de ses trois sortes de limites, dont deux même sont encore des espaces, la troisième, celle du point, est la limite de toutes les limites? Ou comment entend- il raisonner par rapport aux objets du sens intime pour trouver la condition qui sert de base à ce sens, à savoir le temps, comme quantité, mais en partant uniquement d’une mesure et comme d’une grandeur fixe (comme est aussi l’espace) par ses éléments
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simples, que, suivant lui, le sens perçoit mais pas séparés, que l’entendement au contraire réunit par la pensée? Comment enlin faire sortir de ses bornes, de la non-clarté, et par conséquent de simples défauts, une connaissance positive, contenant les conditions des sciences qui, entre toutes les autres, sont de nature à s’étendre le plus a priori (la géométrie et la physique générale ? Il doit tenir toutes ces propriétés pour fausses et purement fictives (comme directement contraires à ces parties simples qu’il admet); ou bien il eu doit chercher la réalité objective, non dans les choses en soi, mais dans les choses comme phénomènes, c’est-à-dire quand il cherche la forme de leur représentation (comme objets de l’intuition sensible) dans le sujet et dans sa réceptivité, c’est-àdire dans sa qualité d’être susceptible d’une représentation immédiate d’objets donnés, forme qui permet de concevoir a priori (avant déjà que les objets soient donnés) la possibilité d’une connaissance diverse des conditions sous lesquelles seules des objets peuvent se présenter aux sens. Voyons maintenant ce que dit M. Eberhard (p. 370) : «M. Kant n’a pas dit ce qu’est le principe subjectif dans les phénomènes. — Ce sont les limites du sujet. » (Telle est sa détermination, à lui.) Qu’on lise et qu’on juge.
M. Eberhard est incertain (p. 391) si « par forme de l’intuition sensible j’entends les bornes de la faculté de connaître par laquelle le divers est converti en figure du temps et de l’espace, ou ces figures munies en général. » — « Celui qui les regarde comme pri-
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mitives (wsprünglich) , non comme inuées dans leu rs principes, se forge une qualitutem occultam. Mais s’il adopte une des deux explications précédentes, sa théorie se trouve comprise, ou totalement, ou en partie dans celle de Leibniz.» Puis (p.378) il demande un renseignement sur cette forme des phénomènes , « qu’elle soit, ditil, polie ou raboteuse. » C’est surtout de ce dernier ton qu’il parle dans ce paragraphe. Je m’eu tiens au premier, le seul qui convienne à des raisons victorieuses.
La Critique n’admet absolument point de reprèsenlations innées ; elle les considère toutes, qu’elles se rapportent à l’intuition ou aux notions intellectuelles, comme acquises. Mais il y a aussi une acquisition primitive (comme disent les professeurs de droit naturel), par conséquent aussi de ce qui n’existait pas encore auparavant, par conséquent de ce qui n’a fait partie d’aucune chose avant cette action. Telle est, comme le dit la Critique, premièrement la forme des choses dans l’espace et dans le temps, sec-mdement l’unité synthétique du divers dans les notions; car ni l’une ni l’autre de ces deux choses n’est tirée des objets, qui ne les contiennent point, par notre faculté de connaître; elles en sont au contraire produites a priori. Mais il doit cependant y avoir dans le sujet une raison qui fait que les représentations pensées se forment ainsi et pas autrement, et peuvent en outre se rapporter ?i des objets quinesonl paseucore donnés, et cette raison du moins est innée. Comme M. Eberhard remarque lui-môme que pour avoir le droit d’user du mot implanté (incréé, anerscha/fen), il faut supposer l’existence de Dieu
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déjà prouvée, pourquoi donc s’en sert-il dans une Critique qui n’a d’autre objet que les premiers fondements de toute connaissance, de préférence à la vieille expression d 'inné ( Angebornen ) ? M. Eberhard dit (p. 390) : «Les raisons des images [ou figures] universelles, encore indéterminées, d’espace et de temps ont été créées avec l’âme. » Mais à la page suivante on doute de nouveau si par forme de l’intuition (il fallait dire : la raison de toutes les formes de l’intuition) j’entends les bornes de l’intelligence ou ces images mêmes. On ne comprend pas comment il a pu penser à la première supposition, même en doutant, puisqu’il doit bien savoir qu’il a voulu substituer ce mode d’explication de la sensibilité à celui qui a été donné par la Critique. Quant au second doute, à savoir si les formes de l’intuition ne sont pas dans ma pensée, les images indéterminées du temps et de l’espace même, il est facile à expliquer, mais il ne peut être approuvé. Car où ai-je jamais dit que les intuitions d’espace et de temps qui seules rendent des images possibles, soient elles-mêmes des images (qui supposent toujours une notion, dont elles sont l’exposition, par exemple la figure indéterminée de la notion de triangle, pour laquelle ne sont donnés ni le rapport des côtés ni les angles)? Il s’est tellement habitué au jeu trompeur d’employer l’expression figurée, au lieu de celle de sensible, qu’elle le suit en toute occasion. Le fondement delà possibilité de l’intuition sensible n’est rien deees deux choses ; il n’est ni bornes de l’intelligence, ni une image ; c’est la simple réceptivité propre de l’esprit
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lorsqu’il est affecté de quelque chose (dans la sensation), c’est-à-dire sa capacité de recevoir une représentation, en conséquence de sa propriété subjective. Ce premier principe formel, par exemple, de la possibilité d’une intuition de l’espace, est seul inné, et avec la représentation de l’espace même. Toujours en effet il faut des impressions pour que l’intelligence ait la représentation d’un objet (représentation qui est toujours une action propre). Ainsi se forme Y intuition formelle qu’on nomme espace, comme représentation originairement acquise (de la forme des objets extérieurs en général), dont cependant le principe (comme simple réceptivité) est inné, et dont l’acquisition précède de beaucoup la notion déterminée de choses qui sont d’accord avec cette forme; l’acquisition de celleci est acquisitio dérivait va, puisqu’elle suppose déjà des notions transcendantales, universelles de l’entendement, notions qui ne sont pas non plus innées (1), mais acquises, et dont Y acquisitio , comme celle de 1 espace, est également ori g inaria, et ne suppose d'inné que les conditions subjectives de la spontanéité de la pensée (conformité avec l’unité de l’apperceptiou). Nul ne peut hésiter sur la signification du principe de la possibilité d’une intuition sensible pure, si ce n’est celui qui a peut-être parcouru la Critique à l’aide d’un dictionnaire, mais qui ne l’a pas méditée.
Ce qui suit peut donner une idée du peu d’intelli-
(1) On pourra juger d’après cela dans quel sens Leibniz prend le mot iuné, quand il l’emploie en parlant de certains éléments de la connaissance. Un traité à'Hissmann dans le Mercure allemand, octobre 1777, peut faciliter cette tâche.
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genee qu’a M. Eberhard des propositions les plus claires de la Critique, ou bien de son dessein de les mal entendre.
On a dit dans la Critique que la simple catégorie de la substance (comme toute autre) ne contient absolument rien de plus que la fonction logique par rapport à laquelle un objet est conçu comme déterminé, et par conséquent qu’aucune connaissance de l’objet n’est absolument produite par cela seul, pas plus que par le moindre prédicat (synthétique) tant que nous ne lui soumettons pas une intuition sensible ; d’où nous avons conclu que, ne pouvant absolument pas juger des choses sans le secours des catégories, une connaissance du sursensible (toujours, bien entendu, dans le sens théorique) est absolument impossible. M. Eberhard prétend (p. 384-385) qu’on peut acquérir cette connaissance de la catégorie pure de la substance, même sans le secours de l’intuition sensible : « c’est la force qui opère les accidents. » Or la force ellemême n’est autre chose qu’une catégorie (ou son prédicable), à savoir la force de la cause dont j’ai de même affirmé que la valeur objective ne peut pas plus être démontrée sans intuition sensible à elle soumise que l’on ne peut démontrer celle de la notion de substance. Or il fonde aussi cette preuve de fait (p. 385) sur l’exposition dans l’intuition sensible (interne) des accidents, par conséquent aussi de la force, qui en est le principe, car il rapporte en fait la notion de cause à une série d’états de l’âme, dans le temps, à une série de représentations successives, ou de de-
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grés de représentatious, dont le principe est contenu « dans la chose complètement déterminée quant à tous ses changements présents, passés et futurs; » et, dit-il, « cette chose est une force par la raisou qui fait qu’elle est une substance. » Mais la Critique ne demande pas non plus autre chose que Y exposition de la notion de force (notion, soit dit eu passant, toute différente de celle dont on voulait garantir la réalité, à savoir celle de substance) (1) en intuition sensible interne, et la réalité objective d’une substance, comme être sensible, se trouve assurée par là. Mais il s’agissait de savoir si cette réalité peut être démontrée de la notion de force, comme pure catégorie, c’est-à-dire encore sans application aux objets d’une intuition sensible, par conséquent comme valable également pour les êtres sursensibles, c’est-à-dire pour les purs êtres de raison : car puisque toute conscience repose sur des conditions de temps, par conséquent
(1) I.a proposition : la chose (la substance) est une force, au lieu de celte autre toute naturelle : la substance a une force, est une proposition qui répugne à toutes les notions ontologiques, et très préjudiciable, par ses conséquences, à ta métaphysique. Car c’en est fait par ià de la notion de substance, c’est-à-dire de la notion d’inhérence en un sujet, au lieu de laquelle alors on a la notion de dépendance à l’égard d’une cause : juste ce que Spiuoza voulait lorsqu’il fit de la dépendance de toutes les choses du monde par rapport à leur premier être, à leur cause commune» un rappo/t d’inhérence, en convertissant cette force efficiente universelle même eu une substance. En sorte que toutes les choses ne furent plus que des accidents de celte substance. Une substance a bien encore, indépendamment de son rapport comme sujet aux accidents (et à leur inhérence), un rapport encore à ces mêmes accidents, comme une cause à des effets ; mais le premier de ces rapports n’est pas le même que le second. La force n’est pas ce qui contient le principe de l’existence des accidents (car ce principe est contenu par la substance) : c’est la notion du simple rapport de la substance aux accidents, en tant qu’elle en contient le principe, et ce rapport est tout different du rapport d’inhérence.
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aussi toute suite du passé, du présent et de l’avenir, doit tomber avec la loi entière de la continuité de l’état changé de l’àrne, et il ne reste rien par quoi l’accident puisse avoir été donné , et qui puisse servir d’appui (. Belage ) à la notion de force. Si donc, en conséquence de la demande, il supprime la notion d’homme (qui contient déjà la notion d’un corps), ainsi que la notion de représentation dont l’existence est déterminable dans le temps, par conséquent tout ce qui contient des conditions de l’intuition soit externe soit interne (car il doit le faire s’il veut assurer la réalité de la notion de substance et celle de cause comme catégories pures, c’est-à-dire comme notions qui peuvent en tout cas servir aussi à la connaissance du sursensible), il ne lui reste alors delà notion de substance que celle d’un quelque chose dont l’existence doit être conçue comme celle d’un sujet, mais non comme celle d’un simple prédicat d’un autre ; il ne lui reste de la notion de cause que celle d’un rapport de quelque chose à quelque autre chose dans l’existence, d’après lequel, si je pose la première, la seconde est aussi déterminée et nécessairement posée. De ces notions des deux choses, il ne peut donc absolument tirer aucune connaissance de la chose ainsi déterminée; il ne peut pas même savoir si une pareille détermination est seulement possible, c’est-à-dire s’il peut y avoir quelque chose où elle se rencontre. Il ne s’agit pas maintenant de savoir si par rapport aux principes pratiques a priori, quand la notion d’une chose (comme noumène) est mise en principe, les catégories de substance et de cause ne reçoi-
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vent pas une réalité objective par rapport à la détermination pratique de la raison. En effet la possibilité d’une chose qui peut exister simplement comme sujet, sans être toujours de nouveau prédicat d’autre chose, ou la possibilité de la propriété d’avoir à l’égard de l’existence d’autre chose le rapport de principe, et non réciproquement le rapport de conséquence, à l’égard de ces mêmes choses, doit, à la vérité, servir Éprouver par une intuition correspondant à ces notions la connaissance théorique de cette chose, parce que cette intuition n’a de réalité objective qu a cette condition, et qu’autrement aucune connaissance d’un pareil objet ne serait possible. Mais si ces notions ne sont pas constitutives, si elles ne doivent donner que des principes purement régulateurs de l’usage de la raison (comme c’est toujours le cas avec l’Idée d’un noumène) , alors elles peuvent aussi n’être que de simples fonctions logiques, qui ont pour les notions de chose dont la possibilité est indémontrable un usage pratique pour la raison, et même un usage indispensable, parce qu’alors elles valent non comme principes objectifs de la possibilité des noumènes, mais comme principes subjectifs (de l’usage théorique, ou pratique de la raison) par rapport aux phénomènes. — Cependant, comme on l’a dit, il n’est jamais question en ce cas que de principes constitutifs de la conuaissance des choses, et s’il est possible, d’un objet quelconque, par le fait que je n’en parle que par des catégories, sans les établir par une intuition (qui est toujours sensible en nous), sans obtenir une connais-
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sance, comme le croit M. Eberhard, qui, malgré toute la fécondité qu’il attribue après tant d’autres aux arides déserts de l’ontologie, n’en a rien pu tirer.