‹ Prolégomènes a toute métaphysique future qui aura le droit de se présenter comme scienceChapitre 66 sur 83 · SECONDE SECTION · texte numérisé non relu

SECONDE SECTION

Solution du problème : Comment les jugements synthétiques sont-ils possibles? suivant M. Eberhard.

Cette question, considérée dans sa généralité, est la pierre d’achoppement où tous les dogmatistes en métaphysique doivent inévitablement se briser, mais dont, par cetle raison, ils se tiennent éloignés le plus qu'ils peuvent, car je n’ai encore rencontré aucun adversaire de la Critique qui ait entrepris d’en donner une solution générale. M. Eberhard, appuyé sur ses principes de contradiction et de la raison suffisante (qu’il ne présente cependant que comme une proposition analytique), s’y hasarde ; avec quel succès c’est ce que nous ne tarderons pas à voir.

M. Eberhard n’a aucune notion claire, paraît-il, de ce que la Critique appelle dogmatisme. Ainsi, parlant (p. 262) d’une preuve apodictiquequ’il croit avoir donnée, il ajoute : « Si celui-là est dogmatique, qui admet avec certitude des choses en soi, nous sommes obligés, coûte que coûte, de confesser que nous sommes dogmatiques. » Un peu plus loin (p. 289) il dit que la philosophie de Leibniz n’est pas moins une critique de la raison que celle de Kant, puisqu’elle fonde son dogmatisme sur une analyse exacte des facultés de connaître, en se demandant ce qui est possible par chacune d’elles. » Or si elle fait réellement cela, elle

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ne renferme pas de dogmatisme dans le sens où notre Critique prend toujours ce mot.

Par dogmatisme en métaphysique cette Critique entend : une confiance générale aux principes de cette prétendue science, sans critique préalable de la faculté même de connaître, en ne se préoccupant que de son succès. Elle entend par scepticisme une défiance générale contre la raison pure sans critique préalable, en vue seulement de l inexactitude de ses assertions (1 ) . La critique (die Kriticismus ) de la méthode en tout ce qui appartient à la métaphysique (le doute suspensif ou méthodique) est, au contraire, la maxime d’une défiance universelle à l’égard de toutes les propositions synthétiques de cet ordre, tant qu’un principe

(1) Le succès dans l’usage des principes a priori est leur constante confirmation dans leur application à l’expérience ; car alors on passe presque au dogmatique sa preuve a priori. Mais l’insuccès dans le même usage, insuccès qui occasionne le scepticisme, n'a lieu que dans les cas seulement où des preuves a priori peuvent être demandées, parce que l’expérience ne peut rien confirmer ni contredire à cet égard, et consiste en ce que des preuves a priori d’égale force établissant les thèses opposées, sont contenues dans la raison commune de l’humanité. Les premières ne sont également que des principes de la possibilité de l’expérience et se trouvent dans l’ Analytique. Mais comme elles peuvent être facilement prises pour des principes qui s’étendent au-delà des seuls objets de l’expérience, si la Critique n’en a pas soigneusement déterminé d’abord la portée, il en résulte un dogmatisme par rapport au sursensible. Les secondes se rapportent aux objets, non plus, comme les premières, au moyen de notions intellectuelles, mais par des Idées qui ne peuvent jamais être données dans l’expérience. Or, comme les preuves en vue desquelles les principes qui ne se rapportent qu’à des objets de l’expérience ont été conçus, doivent nécessairement se contredire en pareil cas, alors »i l’on passe à côté de la critique, qui peut seule déterminer les limites, doit surgir non seulement un scepticisme par rapport à tout ce qui est conçu par les seules Idées de lu raison, mais aussi une défiance contre toute connaissance a priori, défiance qui finit par introduire une doctrine de doute métaphysique universelle.

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universel de leur possibilité n’a pas été reconnu dans les conditions essentielles de notre intelligence.

On ne s’affranchit donc pas du reproche fondé dt dogmatisme en faisant appel, comme il arrive ici (p. 262), à de prétendues preuves apodictiques de ses assertions métaphysiques; car leur défaut de portét est si ordinaire, alors encore qu’aucun vice sensible ne s'y rencontre (ce qui n’est certainement pas le cas ci-dessus), et les preuves du contraire leur sont si souvent opposées avec non moins de clarté, que le sceptique, ne sût-il absolument qu’alléguer contre l’argument, a cependant bien le droit d’y opposer son Tion liquet. Seulement si la preuve roule sur des matières où une critique parvenue à maturité a fait voir auparavant d’une manière sûre la possibilité de la connaissance a priori et ses conditions universelles, le métaphysicien , qui est toujours aveugle dans toutes ses preuves, s’il manque de cette critique, peut se disculper de dogmatisme, et le canon de la critique pour cette espèce d’appréciation est contenu dans la solution générale du problème : Comment une connaissance synthétique a priori est-elle possible. Tant que ce problème n’a pas été résolu, tous les métaphysiciens ont encouru le reproche d’aveugle dogmatisme ou de scepticisme, si grande et si juste que puisse être d’ailleurs leur réputation pour des mérites d’une autre nature.

M. Eberhard n’est pas de cet avis. Il fait comme si une pareille invitation, justifiée par tant d’exemples dans la Dialectique transcendantale, n’avait jamais été faite aux dogmatiques, et admet comme décidée, long-

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temps avant la Critique de notre faculté de juger synthétiquement a priori , une proposition synthétique toujours fort contestée, à savoir : que le temps et l’espace, et les choses qu’ils contiennent se composent d’éléments simples , sans même qu’il s’occupe du moindre examen critique préalable de la possibilité d’une pareille détermination du sensible par des idées du sursensible, examen qui devait cependant lui sembler nécessaire par la contradiction des mathématiques, et qui donne dans son propre procédé le meilleur exemple de ce que la Critique appelle le dogmatisme qui doit toujours être rejeté de toute philosophie transcendantale, et dont la signification cette fois, je l’espère, ne lui échappera point , puisqu’il s’agit de son propre exemple.

Avant donc d’aborder la solution de ce problème principal, il est absolument nécessaire d’avoir une notion claire et déterminée de ce que la Critique entend en général d abord par jugement synthétique, à la différence des jugements analytiques; secondement de ce qu’elle entend par l’expression de jugements synthétiques a priori, à la différence des jugements empiriques du même genre. Le premier point a été établi parla Critique aussi clairement et répété aussi souvent qu’on peut le désirer. Les jugements synthétiques sont ceux par le prédicat desquels j’attribue plus au sujet du jugement que ce que je pense dans la notion dont j’énonce le prédicat ; ce prédicat ajoute par conséquent à la connaissance de ce que contenait la

première notion. Pareille chose n’a pas lieu dans les

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jugements analytiques, qui ne font autre chose que de représenter et d’énoncer clairement comme appartenant à la notion donnée ce qui y était déjà réellement conçu et contenu. — Le second point, à savoir qu’est-ce qu’un jugement a priori par opposition à un jugement empirique, ne souffre ici aucune difficulté, parce que c’est là une différence depuis très longtemps connue et nommée en logique, et qui ne se présente pas comme la première (du moins suivant M. Eberhard) sous un nouveau nom. 11 n’est cependant pas inutile de remarquer ici, dans l’intérêt de M. Eberhard, qu’un prédicat qui est attribué à un sujet par une proposition a priori en est affirmé comme lui appartenant nécessairement (comme inséparable de la notion de ce sujet). On dit de ces prédicats qu’ils font partie de l’essence (de la possibilité interne de la notion, ad essentiam (t) pertinenlia) . Toutes les propositions qui ont une valeur a priori doivent donc en contenir de semblables. Les autres prédicats , qui sont séparables de la notion [du sujet] (sans qu’elle en souffre), s’appellent des caractères non essentiels (extraessentialia) . Les premiers appartiennent donc à l’essence [de la notion] ou comme partie constitutive {ut constitutiva) , ou comme y ayant leur raison et en découlant {ut rationata). Les premiers sont des parties essentielles ( essentialia ), qui par conséquent ne contiennent pas de prédicat susceptible d’être dérivé d’un

(1) AUn d’éviter dans ce mot jusqu’à l’ombre d'une définition en cercle, on peut employer, au lieu de l’expression ad essentiam, les mots suivants, qui sont ici les équivalents : ad internam possibilitatem pertinentia.

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autre, contenu dans la même notion, et leur ensemble constitue l’essence logique [essentiel)-, les seconds sont des propriétés ( attribut a ). Les caractères extraordinaires sont ou internes (modi), ou de rapport (relationes ), et ne peuvent servir de prédicats a priori, parce qu’ils sont séparables de la notion du sujet, et par conséquent n’y tiennent pas nécessairement. — D’où il est clair que si l’on n’a pas déjii donné tout d’abord quelque critérium d’une proposition synthétique a priori, et qu’on dise que son prédicat est un attribut, on ne l’aura distingué en aucune façon de la proposition analytique. En effet, de ce qu’on dit que c’est un attribut , on n’affirme rien , sinon qu’il peut être dérivé de l’essence, comme en étant la conséquence nécessaire; mais ou laisse tout à fait indécise la question de savoir si la liaison est analytique, suivant le principe de contradiction, ou synthétique, suivant quelque autre principe. Ainsi, dans la proposition : Tout corps est divisible, le prédicat est un attribut , parce qu’il peut être dérivé, comme conséquence nécesraire, d’une partie essentielle de la notion du sujet, à savoir de l’étendue. Mais c’est un attribut qui peut être représenté comme appartenant, d’après le principe de contradiction, à la notion de corps; ce qui fait que la proposition, tout en énonçant un attribut à l’égard du sujet, est cependant analytique. Au contraire, la permanence est aussi un attribut de la substance, car elle en est un prédicat absolument nécessaire , mais qui n’est pas contenu dans la notion de la substance même, et qui par conséquent n’en peut être tiré par

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aucune analyse (suivant le principe de la contradiction). La proposition : Toute substance est permanente est donc une proposition synthétique. Quand donc on dit d’une proposition : elle a pour prédicat un attribut du sujet, personne ne sait encore si elle est analytique ou synthétique; il faut donc ajouter : elle contient un attribut synthétique , c’est-à-dire un prédicat nécessaire (quoique dérivé), par conséquent connaissable a priori , un prédicat eu un jugement synthétique. Suivant M. Eberhard, les jugements synthétiques a priori peuvent donc être définis : des jugements qui énoncent des attributs synthétiques des choses. M. Eberhard se jette dans cette tautologie pour dire, si c’est possible , non seulement quelque chose de mieux et de plus déterminé sur la propriété des jugements synthétiques a priori , mais aussi pour montrer en même temps par leur définition leur principe général, qui sert à reconnaître leur possibilité; ce quela Critique n’a pu faire qu’avec des peines infinies. Suivant lui (p. 315) : « Les jugements analytiques sont ceux dont le prédicat énonce l’essence, ou quelques parties essentielles du sujet; tandis que les jugements synthétiques (p. 316), quand ils sont des vérités nécessaires, ont des attributs pour prédicats. » Il présentait par le mot attribut les jugements synthétiques comme des jugements a priori (à cause de la nécessité de leurs prédicats), mais aussi comme des jugements qui énoncent les rationata de l’essence , non l’essence même ou quelqu’une de ses parties; il donne par conséquent le principe de la raison suffisante

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comme la condition sous laquelle seule ils peuvent être affirmés du sujet. Il compte bien qu’on ne remarquera pas que ce principe ne peut être ici qu’un principe logique, qui ne signifie qu’une chose, à savoir que le prédicat n’est déduit, il est vrai, que médiatement„ — mais toujours néanmoins en vertu du principe de contradiction , — de la notion du sujet ; déduction qui, malgré l’affirmation d’un attribut, peut cependant être analytique, et par conséquent n’avoir pas le cachet d’une proposition synthétique. Il s’est bien gardé de dire qu’il faut un attribut synthétique pour que la proposition dont cet attribut sert de prédicat puisse être elle- même synthétique. 11 devait cependant bien se rappeler que cette restriction est nécessaire , parce que autrement la tautologie serait évidente, et qu’il produisait ainsi une chose qui pourrait sembler neuve et importante à des yeux inexercés, mais qui n’est, dans le fait, qu’une fumée facile à reconnaître.

On voit donc aussi ce que signifie son principe de la raison suffisante , qu’il a présenté plus haut de façon à faire croire (surtout d’après l’exemple du jugement qu’il y donne) qu’il l’a entendu d’un principe réel, puisque principe et conséquence diffèrent réellement l’un de l’autre , et que la proposition qui les unit est de cette manière une proposition synthétique. Point du fout. Il s’est plutôt préoccupé dès ce moment-là de l’usage qu’il en devait faire plus tard, et l’a énoncé avec cette indétermination, afin de pouvoir lui donner, à l’occasion, le sens nécessaire, et de

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pouvoir ainsi le faire servir quelquefois de principe pour les jugements analytiques, sans toutefois que le lecteur s’en aperçût. La proposition : Tout corps est divisible, est-elle donc moins analytique parce que son prédicat ne peut être dérivé que de ce qui appartient immédiatement à la notion (de la partie essentielle), c’est-à-dire de l’étendue? Si d’un prédicat qui, d’après le principe de contradiction, est immédiatement reconnu dans une notion, un autre prédicat est déduit tout en l’étant également de la notion d’après le principe de contradiction , le premier est-il donc moins dérivé suivant le principe de contradiction que le dernier ?

En attendant c’en est donc fait d’abord de l’espoir d’expliquer des propositions synthétiques a priori par des propositions qui ont pour prédicats des attributs de leur sujet, si l’on ne veut pas ajouter, en ce qui regarde ces prédicats, qu'ils sont synthétiques , et tomber ainsi dans une évidente tautologie. En second lieu on met des limites au principe de la raison suffisante, s’il doit servir de principe particulier, en ce sens qu’il ne puisse être employé comme tel dans la philosophie transcendantale qu’autant qu’il autorise une liaison synthétique des notions. Que l’on juge maintenant de l’exclamation de l’auteur lorsqu’il dit (p. 317) : «Déjà donc nous avons déduit la différence des jugements analytiques ebdes jugements synthétiques, et cela en indiquant et une manière très précise leur ligne de démarcation (que les premiers ne se rapportent qu’aux essences, les seconds aux attributs) du principe de

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division le plus fécond et le plus lucide (ce qui fait allusion à ces champs féconds de l’ontologie vantés plus haut), et avec la parfaite certitude que la division a complètement épuisé leur principe de division. » Toutefois, dans ce champ de triomphe, M. Eberhard ne semble pas si entièrement certain de la victoire qu’il veut bien le dire. Car (p. 318) après avoir admis pour tout à fait décidé que Wolf et Baumgarten avaient connu depuis longtemps et nettement indiqué, quoiqu’en d’autres termes, ce que la Critique a mis en circulation sous un autre nom, il retombe tout à coup dans l’incertitude sur les prédicats dont je puis parler dans les jugements synthétiques, et soulève une telle nuée de distinctions et de classifications des prédicats qui peuvent se présenter dans les jugements, que la chose dont il s’agit en est comme obscurcie et ne peut plus être vue ; le tout pour prouver que j’aurais dû définir les jugements synthétiques, les a priori surtout, autrement que je ne l’ai fait. Il n’y est pas du tout question non plus de ma manière de résoudre la question : Comment ces jugements sont-ils possibles, mais seulement de savoir ce que j’ entends par là , et que si j’y fais entrer telle espèce de prédicats, la définition (p. 319) se trouve trop large, que si j’y fais entrer telle autre, elle est (p. 320) trop étroite. Mais il est clair que si une notion ne résulte que d’une définition, il est impossible quelle soit trop étroite ou trop large, puisqu’elle ne signifie alors rien de plus ni rien de moins que ce qu’en dit la définition. Tout le défaut qu’on pourrait y trouver serait qu’elle con-

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tînt quelque chose d’inintelligible, qui par conséquent n’emporte aucune lumière et n’est pas propre à définir. Le plus habile dans l’art d’obscurcir ce qui est clair ne peut donc rien alléguer contre cette définition des jugements synthétiques donnés par la Critique : ce sont des jugements dont le prédicat contient plus qu’il n’est réellement pensé par la notion du sujet; en d’autres termes, des propositions par le prédicat desquelles est ajouté à la pensée du sujet quelque chose qui n’y était pas contenu ; tandis que les jugements analytiques sont ceux dont le prédicat ne contient tout juste que ce qui est conçu dans la notion du sujet de ces jugements. Or si le prédicat des propositions de la première espèce, quand les propositions sont a priori , peut être un attribut (du sujet du jugement), ou si l’on sait quelque chose autrement, cette détermination ne peut ni ne doit entrer dans la définition, quoique l’attribut fût démontré du sujet, comme l’a fait d’une manière si instructive M. Eberhard ; cela fait partie de la déduction de la possibilité de la connaissance des choses par une espèce de jugement qui ne peut avoir lieu que d après la définition. Mais il la trouve inintelligible, trop large ou trop étroite, parce qu’elle ne cadre pas avec sa détermination soi-disant plus précise du prédicat de cette espèce de jugements.

Pour obscurcir le plus possible une chose très claire et très simple, M. Eberhard emploie toutes sortes de moyens, mais qui produisent un effet tout contraire à celui qu’il se proposait.

A EBERHAR».

11 dit (p. 308) : «Toute la métaphysique ne contient, comme M. Kant le dit, que des jugements analytiques, » et il citeà l’appui de sa prétention un passage des Prolégomènes, p. 25). Il explique cet endroit comme si je le disais en général de la métaphysique, quand, en réaité, il n’v est absolument question que de la métaphysique du passé, en tant que ses propositions reposent sur des preuves valables. Car lorsqu’il est question de la métaphysique en soi, je dis, p. 36 des Prolégomènes, que « les jugements proprement métaphysiques sont tous synthétiques. » Même pour ce qui est de la métaphysique, telle qu’elle a été faite jusqu’ici, il est dit aussi dans les Prolégomènes, immédiatement après le passage cité, « qu’elle présente encore des propositions synthétiques, qu’on lui accorde volontiers, mais qu’elle n’a jamais prouvées a priori. » Il n’est donc pas dit dans le passage en question que l’ancienne métaphysique ne contienne aucune proposition synthétique (car elle en contient à l’excès), et qu’il y en ait dans le nombre de tout à fait vraies (à savoir celles qui sont les principes d’une expérience possible) ; mais seulement qu elle n’en a prouvé aucune par principes a priori. Pour réfuter cette assertion , M. Eberhard n’aurait eu qu’à me citer une seule proposition de ce genre apodietiquement établie, car il ne réfutera réellement pas mon assertion par le principe de la raison suffisante avec sa preuve (p. 163- 164 de son Magasin). 11 a également supposé (p. 314) que j’affirme « que les mathématiques sont la seule science qui renferme des jugements synthétiques « priori. » Il n’a pas cité le pas-

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sage où j’aurais dit cela; mais la seconde partie de la principale question transcendantale, à savoir comment une physique pure est possible (Prolég., p. 71 jusqu’à 1 24), aurait dû infailliblement lui montrer que j’ai précisément dit le contraire, s’il n’eût pas mieux aimé voir tout l’opposé. 11 me fait dire (p. 318) que « à l’exception des jugements mathématiques, les jugements empiriques sont seuls synthétiques, » quand cependant la Critique (p. 198-277) établit tout un système de principes métaphysiques et même synthétiques, et l’établit par preuves a priori. Mon assertion était que cependant ces principes ne sont que des principes de la possibilité de l'expérience. De ce « qu’ils ne sont que des jugements d expérience , » par conséquent de ce que j’appelle un principe de l’expérience, il en fait une conséquence de l’expérience. Ainsi tout ce qui passe de la Critique entre ses mains est d’abord altéré et défiguré, pour le faire ensuite apparaître sous un faux jour.

Un autre artifice encore, pour n’avoir pas même de fixité dans son opposition, c’est qu’il présente ses antithèses dans des expressions très générales et aussi abstraitement qu’il le peut, et qu’il se garde bien de donner un exemple où l’on puisse sûrement s’assurer de ce qu’il veut dire. C’est ainsi qu’il divise (p. 318) les attributs, suivant qu’ils peuvent être connus a priori ou a posteriori, et qu’il dit qu’l/ lui semble que j'entends par mes jugements synthétiques «seulement les vérités qui ne sont pas absolument nécessaires, et que la dernière espèce de jugements des vérités absolument

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nécessaires, est celle dont les prédicats nécessaires ne peuvent être connus de l’entendement humain qu’a posteriori. » Il me semble au contraire que par ces mots j’ai dû dire quelque autre chose que ce qu’il a dit réellement; car à les prendre tels qu'il nous les présente, ils contiennent une flagrante contradiction. Des prédicats qui ne peuvent être connus qu’a posteriori et qui sont cependant reconnus nécessaires, des attributs de telle nature qu’ « on ne peut pas (p. 321) les tirer de l’essence du sujet, » sont, d’après la définition même que M. Eberhard a donnée précédemment de ces derniers, tout à fait inconcevables. Si donc il fallait attacher quelque sens à ces mots, et s’il fallait répondre à l’objection tirée par M. Eberhard1 de cette distinction pour le moins inintelligible, contre futilité de la définition des jugements synthétiques donnés par la Critique, il devrait alors donner au moins un exemple de cette singulière espèce d’attributs ; autrement il m’est impossible de répondre à une objection qui ne m’offre aucun sens. 11 évite tant qu’il peut de prendre des exemples tirés de la métaphysique; il s’attache aussi constamment que possible à ceux des mathématiques, en les appropriant de son mieux aux besoins de sa cause. Il veut en effet échapper à ce reproche, que jusqu’ici la métaphysique n’a pu démontrer en aucune manière ses propositions synthétiques a priori (parce qu’elle veut prouver par leurs notions qu 'elles ont une valeur pour les choses en soi), et il choisit toujours, en conséquence, des exemples dans les mathématiques, dont les propositions sont

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établies sur des preuves strictes, parce qu’elles posent en principe l’intuition a priori. Mais cette intuition, il ne peut absolument point la faire valoir comme condition essentielle de la possibilité de toutes les propositions synthétiques a priori, à moins de renoncer du coup à tout espoir d’étendre sa connaissance jusqu’à l’insensible, auquel ne correspond aucune intuition possible; et alors c’en est fait de la culture des champs de la psychologie et de la théologie, qui cependant devaient être rendus si féconds. Si donc il n’est pas possible de rendre hommage à ses lumières, ou à l’intelligence, ou à la bonne volonté qu’il a mises à donner un éclaircissement en un point controversé, il faut cependant rendre cette justice à sa prudence, de n’avoir négligé aucun avantage, même ceux qui n’étaient qu’apparents.

Mais si comme par hasard M. Eberhard rencontre un exemple tiré de la métaphysique, il lui en arrive toujours malheur, à tel point même qu’il prouve tout juste le contraire de ce qu’il avait voulu établir. Il avait voulu prouver plus haut qu’il doit y avoir, outre le principe de contradiction, un autre principe encore, celui de la possibilité des choses ; et cependant il dit que ce second principe doit être déduit de celui de contradiction, comme il essaye de l’en déduire en effet. Maintenant il dit (p. 319) : « la proposition : Tout ce qui est nécessaire est éternel, toutes les vérités nécessaires sont des vérités éternelles, est évidemment une proposition synthétique-, et cependant elle peut être connue a priori. » Mais elle est évidem-

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ment analytique , et l’on peut voir suffisamment par cet exemple quelle fausse notion se fait M. Eberhard de cette différence des propositions qu’il prétendait, cependant, qu’il prétend toujours connaître par principe. Car il n’ira pas sans doute jusqu’à regarder une vérité comme une chose qui existe dans le temps, et dont l’existence est ou éternelle ou passagère. Il est nécessaire et éternel que tous les corps soient étendus, qu’ils existent ou non, que l’existence en soit passagère ou longue , ou même qu’ils existent dans tous les temps, c’est-à-dire éternellement. La proposition veut seulement dire qu’ils ne dépendent pas de l’expérience (qui doit être rapportée à quelque temps), qu’ils ne sont par conséquent assujettis à aucune condition de temps, c’est-à-dire qu’ils sont connaissables a priori comme vérités; ce qui revient exactement à dire qu’ils sont connaissables comme vérités nécessaires.

11 en est de même de l’exemple cité (p. 325) où il faut remarquer également un exemple de son exactitude dans la manière d’alléguer des propositions de la Critique, lorsqu’il dit : « Je ne vois pas comment on 'eut contester à la métaphysique tout jugement synthétique. » Or la Critique, loin d’avoir fait cela, a bien plutôt (comme on l’a dit précédemment) exposé tout un système, et en réalité un système complet de pareils jugements comme principes vrais; seulement elle a fait voir en même temps que tous ces principes réunis n’expriment que l’unité synthétique de la diversité de l’intuition (comme condition de la possibilité de l’expérience), et ne sont par le fait applicables

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qu’aux objets, entant qu’ils peuvent être donnés en intuition. L’exemple métaphysique qu’il donne maintenant des propositions a priori, quoique avec cette restriction prudente (si la métaphysique prouve une telle proposition), à savoir, « toutes les choses finies sont muables et la chose infinie est immuable, » est dans les deux cas analytique. Car en réalité, c’est-hdire quant à l'existence , est muable ce dont les déterminations peuvent se succéder dans le temps. Il n’y a par conséquent d’immuable que ce qui ne peut exister que dans le temps. Mais cette condition n’est pas nécessairement attachée à la notion d’une chose finie en général (qui n’â pas toute réalité) ; elle n’est liée qu’à une chose comme objet de l’intuition sensible. Or, puisque M. Eberhard entend affirmer ses propositions a priori comme si elles étaient indépendantes de celte . dernière condition , sa proposition que : Tout le fini comme tel (c’est-à-dire par sa simple notion, par conséquent aussi comme noumène) est muable, est fausse. La proposition : Tout ce qui est fini est muable à ce titre, ne devrait donc être entendue que delà détermination de sa notion, par conséquent logiquement, puisque par muableon pense ce qui n’est pas constamment déterminé par sa notion, par conséquent ce qui peut être déterminé de toutes sortes de manières opposées. Mais alors la proposition : que des choses finies, c’est-à-dire toutes, à l’exception de celle qui est souverainement réelle ( allerrealesten ) sont muables logiquement (par rapport à la notion que l’on peut s’en faire), est une proposition analytique; car il est indif-

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férent de dire : Je pense une chose finie par le fait quelle n’a pas toute réalité, et de dire : Par cette notion que j’en ai, n’est point décidée la question de la réalité ou du nombre de réalités que je dois lui attribuer; c’est-à-dire que je puis lui rapporter tantôt ceci, tantôt cela, et, sans préjudice pour sa notion de fini {Endlicheit) , changer sa détermination de toutes sortes de manières. De la même façon, c’est-à-dire logiquement , l’essence infinie est immuable , parce que si j’entends par cette essence ce qui, en vertu de sa notion, ne peut avoir pour prédicat que la réalité, par conséquent ce qui est déjà universellement déterminé par cette notion ( bien entendu par rapport aux prédicats dont nous avons la certitude qu’ils sont véritablement réels ou non), un autre prédicat ne peut être mis à la place d’aucun prédicat unique de cet être, sans préjudice pour sa notion. Mais il résulte aussi de là, que la proposition est purement analytique, qui n’attribue à son sujet aucun autre prédicat que celui qui peut en être tiré par le principe de contradiction (1). Si l’on joue avec les simples notions, de la réalité objective desquelles on n’a pas à s’occuper, on peut alors obte-

(1) Au nombre des propositions qui n’appartiennent qu’à la logique, mais qui, par l’équivoque de leur expression, se glissent parmi celles qui appartiennent à la métaphysique, et sont ainsi réputées synthétiques, tout analytiques qu’elles sont, doit être comptée la suivante : Les essences des choses sont immuables, c'est-à-dire qu’on ne peut rien changer dans ce qui appartient essentiellement à leur notion, sans faire aussitôt disparaître cette notion même. Cette proposition, qui se lit dans la Métaphysique de Baumgarten, § 132, et même dans la section du muable et de l'immuable, où (comme de raison) un changement est défini par l'existence des déterminations successives d’une chose (leur succession), par conséquent par leur suite dans le temps, est conçue comme si on énonçait par là une loi de la nature, qui étendit notre notion des objets sensibles (surtout quand

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nir sans peine beaucoup de ces extensions illusoires de la science sans avoir besoin de l’intuition; mais il en est tout autrement dès qu’on se propose l’accroissement de la connaissance de l’objet. C’est aussi une extension purement apparente de la connaissance que cette proposition : L’essence infinie (prise dans cette acception métaphysique) n’est pas en elle-même muable realiter , c’est-à-dire que ses déterminations De s’y succèdent pas dans le temps (par la raison que son existence, comme simple noumène, ne peut se concevoir sans contradiction dans le temps); ce qui est également une proposition purement analytique, si l’on suppose les principes synthétiques d’espace et de temps, comme des intuitions formelles des choses, comme des phénomènes : car étant identique avec la proposition delà Critique : La notion de l' être souverainement réel n’est pas la notion et un phénomène, et ne pouvant étendre, comme proposition synthétique, la connaissance de l’être infini, elle exclut plutôt de sa notion toute extension en la privant de l’intuition. — Il est encore à remarquer que M. Eberhard en posant les propositions ci-dessus, ajoute prudemment : « Si

il s’agit de l’existence dans le temps). Aussi, les élèves croient avoir appris par là quelque chose d’important, et, de ce que les essences des choses sont immuables, rejettent sans autre examen l’opinion de quelques minéralogistes, suivant laquelle la silice se transformerait peu à peu en argile. Mais cette sentence métaphysique est une pauvre proposition identique, qui n’a rien à démêler absolument avec l'existence des choses et leurs changements possibles ou impossibles, mais qui appartient exclusivement à la logique, et qui prescrit quelque chose que personne ne peut avoir la pensée de nier sans cela, à savoir que si je veux maintenir la notion d’un seul et même objet, je n’y dois rien changer, c’est-à-dire que je ne dois pas eu affirmer le contraire de ce que j’en pense par cette notion.

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Ja métaphysique peut les démontrer. » J’ai fait voir immédiatement la raison par laquelle la métaphysique a coutume de faire illusion, comme si celte raison emportait avec soi une proposition synthétique. Elle est aussi la seule qui puisse permettre d’employer en deux sens différents les mêmes déterminations (comme celle d’immuable) d’abord en les rapportant à l’essence logique (delà notion), ensuite en les rapportant à l’essence réelle (de la nature de l’objet). Le lecteur peut donc ne faire aucune attention à des réponses dilatoires (qui finiront cependant par toucher notre cher Baumgarten, puisque lui aussi prend une notion pour une chose), et juger immédiatement.

On voit, par tout ce qu’il dit sous ce numéro, que M. Eberhard ou n’a pas la moindre notion des jugements synthétiques a priori, ou, ce qui est plus vraisemblable, qu’il cherche à la rendre à dessein si confuse que le lecteur ne sache plus que penser de ce qu’il peut saisir, pour ainsi dire, avec les mains. Les deux seuls exemples métaphysiques qu’il pourrait cependant faire passer volontiers comme synthétiques, quoique, vus de près , ils soient analytiques , sont : Toutes les vérités nécessaires sont éternelles (il aurait pu également se servir ici du mot immuables ), et l’Être nécessaire est immuable. La disette d’exemples, quand cependant la Critique lui en offrait une multitude de synthétiques, est facile à expliquer. Il lui fallait pour ses jugements des attributs qu’il pût démontrer comme attributs du sujet en partant de la simple notion de ce sujet. Or comme ce n’est pas le cas si le

BÉPONSE

prédicat est synthétique , il a dû s’en choisir un où l’on se soit ordinairement joué déjà en métaphysique, en le considérant tantôt au point de vue logique par rapport à la notion du sujet, tantôt au point de vue réel, par rapport à l’objet, tout en croyant y trouver la même signification, c’est-à-dire la notion du muable et de l’immuable. Ce prédicat, si l'on place l’existence de son sujet dans le temps , donne sans doute un attribut du temps et un jugement synthétique; mais alors aussi il suppose une intuition sensible et la chose même, quoiqu’à titre de phénomène seulement. Mais il ne remplissait point la condition des jugements synthétiques. Au lieu donc d’employer le prédicat immuable en parlant des choses (dans leur existence) , on s’en sert en parlant des notions des choses , parce que alors l’immutabilité est sans contredit un attribut de tous les prédicats en tant qu’ils appartiennent nécessairement à une certaine notion , que du reste quelque objet corresponde à cette notion même , ou qu’elle soit vide ou sans objet. — Il avait déjà joué ce jeu-là avec le principe de la raison suffisante. On devait penser qu’il exposait une proposition métaphysique qui décide quelque chose a priori des réalités, et c’est une proposition toute logique, qui ne dit que ceci : pour qu’un jugement soit synthétique, il doit être représenté non seulement comme possible (problématique), mais encore comme fondé (analytiquement ou synthétiquement, peu importe). La proposition métaphysique de la causalité était tout à fait à sa main ; mais il se garde bien

A EBERHARD

d’y toucher (car l’exemple qu’il en allègue ne convient pas à l’universalité de ce prétendu principe suprême de tous les jugements synthétiques). La cause : c’est qu’il voulait faire passer uue règle logique, d’un caractère tout analytique, et distinct de toute qualité des choses, pour le seul principe naturel dont la métaphysique ait à s’occuper.

M. Eberhard doit avoir fini par craindre que le lecteur ait pu entrevoir l’illusion ; c’est pour cette raison qu’il dit à la fin de ce n° (p. 331) que « la question de savoir si un jugement est analytique ou synthétique , est une question sans conséquence par rapport à sa vérité logique, » afin que le lecteur n’en entende plus parler. Mais c’est en vain. Le simple bon sens doit tenir fermement à la question dès qu’une fois elle lui a été présentée clairement. Que je puisse étendre ma connaissance au delà d’une notion donnée, c’est ce que m’apprend l’extension journalière de mes connaissances par l’expérience toujours croissante. Mais si l’on dit que je puis les étendre au delà des notions données, même sans le secours de l’expérience, c’est-à-dire que je puis juger synthétiquement a priori , et qu’on ajoute qu’il faut nécessairement pour cela quelque chose déplus que d’avoir ces notions, qu’il faut en outre un principe pour ajouter avec vérité à ce que je pense déjà par ces notions , je me moquerais de celui qui me dirait que cette proposition : Je dois avoir en dehors de ma notion quelque raison encore d’affirmer autre chose que ce quelle renferme, est le principe même qui suffit déjà pour

RÉPONSE

celte extension, puisque je ne puis concevoir ce plus, que je pense a priori comme faisant partie de la notion d’une chose, quoique cependant pas contenu en elle, que comme un attribut. Car je veux savoir quelle est la raison qui, en dehors de ce qui est essentiellement propre à ma notion et que je savais déjà, me fait connaître quelque chose de plus , et même nécessairement, comme attribut afférent à une chose, mais qui n’est cependant pas contenu dans la notion de cette chose. Or, je trouve que l’extension de ma connaissance par 1 expérience repose sur l’intuition empirique (des sens), dans laquelle je trouve beaucoup de choses qui correspondaient à ma notion, mais qui pouvaient aussi m'apprendre quelque chose de plus qui n’était pas encore pensé dans cette notion comme réuni à cela. Je comprends donc facilement, pourvu que l’on me conduise à ce point, que si ma connaissance doit être agrandie, s’élever a priori au-dessus de ma notion, il faudra une intuition pure a priori pour cette notion nouvelle, comme il a fallu une intuition empirique pour la première. Seulement je ne sais où je trouverai cette intuition pure a priori , ni de quelle manière m’en expliquer la possibilité. Si maintenant la Critique m’apprend à laisser de côté tout ce qu’il y a d’empirique ou de sensiblement réel dans l’espace et le temps, à nier toutes choses quant à leur représentation empirique, et si je trouve que l’espace et le temps, pareils à des êtres individuels subsistent, que leur intuition précède loutes les notions qui s’y rattachent, et les notions des choses

A EBERHARD

qu’ils contiennent, je ne puis alors concevoir la propriété de ces espèces de représentations primitives que comme des formes purement subjectives (mais positives) de ma sensibilité (et nullement comme un simple défaut de clarté des représentations par elle), non comme des formes des choses elles-mêmes, par conséquent comme des formes seulement des objets de toute intuition sensible, c’est-à-dire encore comme des formes des simples phénomènes. On voit donc clairement par là, non seulement de quelle manière des connaissances synthétiques a priori sont possibles, tant en mathématiques qu’en physique, puisque ces intuitions a priori rendent cette extension possible , et que l’unité synthétique que l’entendement doit toujours donner à leur diversité, pour en concevoir un objet, doit la rendre réelle ; maison voit en même temps et nécessairement que l’entendement, ne pouvant pas non plus percevoir par lui-même, ces propositions synthétiques a priori ne peuvent pas dépasser les limites de l’intuition sensible : toutes les notions qui dépassent ce champ doivent être vides et sans objet qui leur corresponde, puisque, pour obtenir de pareilles connaissances , il faut que je nie quelque chose de la provision qui me sert à la connaissance des objets des sens, ce qu’il n’est jamais nécessaire de faire par rapport aux objets sensibles , ou que j’affirme autre chose que ce qui peut jamais être affirmé de ces mêmes objets, et que j’essaie ainsi de me faire des notions qui, toutes exemples de contradiction qu’elles sont , n’en restent pas moins parfai-

RÉPONSE '

tement vides pour moi, parce que je ne puis jamais savoir si en général elles ont un objet correspondant.

Le lecteur, qui peut comparer maintenant ce qu’a dit ici M. Eberhard avec l’eloge qu’il fait (p. 316) de son exposition des jugements synthétiques, peut juger aussi lequel de nous deux met dans le commerce un verbiage sans consistance, au lieu d'une connaissance solide.

Le même caractère des jugements synthétiques se retrouve encore lorsqu’il dit (p. 316) « qu’ils ont pour attributs, dans les vérités étemelles , des attributs du sujet, dans les vérités temporaires des propriétés contingentes ou des rapports ; » après quoi il compare (p. 317) avec ce principe de division si fécond et si lumineux (p. 317) la notion que donne la Critique de ces mêmes jugements, à savoir que ce sont ceux dont le principe n’est pas le principe de contradiction! « Mais quel est-il donc? » demande malgré lui M. Eberhard; à quoi il répond par sa découverte (qu’il prétend tirée des écrits de Leibniz), à savoir le principe de la raison suffisante, qui est par conséquent , avec le principe de contradiction (pivot des jugements analytiques), l’autre pivot de l’entendement humain, à savoir pour ses jugements synthétiques.

On voit maintenant, parce que j’ai reproduit en guise de résumé très succiuct de la partie analytique de la critique de l’entendement , que cette critique expose le principe des jugements synthétiques en général, principe qui résulte nécessairement de leur définition, avec toute l’étendue désirable, à savoir : qu’ils ne sont pos-

A EBERHARl).

siffles qiut sous la condition d une intuition soumise à la notion du sujet , intuition qui, s’ils sont des jugements d’expérience, est empirique, et qui, s'ils sont des jugements synthétiques a priori, est une intuition pure a priori. Tout lecteur doit aisément apercevoir les conséquences de cette proposition, non seulement pour la détermination des limites de l’usage de la raison humaine, mais encore par rapport à l’intelligence de la véritable nature de notre sensibilité (car cette proposition peut être démontrée indépendamment de la dérivation des représentations de l’espace et du temps, et par là servir de preuve à l’idéalité du temps, avant même que nous l’ayons déduite de la propriété interne du temps).

Que l’on compare maintenant avec cela le prétendu principe qui emporte avec la détermination donnée par M. Eberhard de la nature des propositions synthétiques a priori : « Ce sont des propositions qui expriment d’une notion d’un sujet ses attributs , » c’est-à-dire des attributs qui leur appartiennent nécessairement, mais seulement à titre de conséquences; et parce qu’ainsi considérés ils doivent être rapportés à quelque principe, leur possibilité est concevable par le principe du principe [ou de la raison] (durch das Princip des Grandes). Mais on se demande à bon droit si cette raison de leur prédicat doit être cherchée dans le sujet d’après le principe de contradiction (auquel cas le jugement, malgré le principe de la raison, ne serait jamais qu’analytique), ou s’il ne pourrait pas être dérivé de la notion du sujet, auquel cas

RÉPONSE

l’attribut est seulement synthétique. Ni le nom d’un attribut ni le principe de la raison suffisante ne distinguent donc les jugements synthétiques des jugements analytiques; mais si les premiers sont regardés comme des jugements a priori , on ne peut , d’après cette dénomination, dire autre chose sinon que leur prédicat a de quelque façon sa raison nécessaire dans l’essence de la notion du sujet , qu’il est par conséquent un attribut; mais pas uniquement en conséquence du principe de contradiction. Mais d’où vient que, comme attribut synthétique, étant uni à la notion du sujet , il n’en peut cependant pas être tiré par l’analyse? c’est ce qui ne peut se déduire ni de la notion d’attribut, ni du principe : qu’il y a de cela quelque raison ; la détermination de M . Eberhard est donc entièrement vaine. La Critique au contraire indique clairement cette raison de la possibilité, en disant que ce doit être l’intuition pure soumise à la notion du sujet, et cette intuition seule, qui permet d’unir un prédicat synthétique a priori à une notion.

Ce qui est ici décisif, c’est que la Logique ne peut absolument donner aucun éclaircissement sur la question : Comment les propositions synthétiques a priori sont-elles possibles? Si elle voulait dire : dérivez de ce qui constitue l’essence de votre notion les prédicats suffisamment déterminés par lè (qui sont alors des attributs), nous serions aussi avancés qu’auparavant. Comment dois-je commencer pour m’élever au-dessus de ma notion au moyen de cette notion même, et pour en dire plus qu’elle ne fournit à ma

A EBERHARD

pensée? Le problème ne sera jamais résolu si l’on n’envisage les conditions de la connaissance , comme le fait la Logique , que du côté de l’entendement. La sensibilité, môme comme faculté d’une intuition a priori , doit y être prise en considération, et celui qui croit trouver une satisfaction dans les classifications que la Logique donne des notions (puisque, comme de juste, elle les considère en faisant abstraction de tous leurs objets) perdra son travail et sa peine. M. Eberhard estime au contraire qu’à ce point de vue, et d’après les indications qu’il tire de la notion des attributs (et du principe qui appartient exclusivement à ces jugements synthétiques a priori , le principe de la raison suffisante), la Logique est si féconde et si encourageante en ce qui regarde la solution des ténébreuses questions de la philosophie transcendantale, qu’il va (p. 322) jusqu’à esquisser une nouvelle table de la division des jugements pour la Logique (mais où l’auteur de la Critique ne peut accepter la place qui lui est assignée). 11 y a été conduit par une division prétendue nouvelle des jugements par Jacques Bernoulli, et rapportée à la p. 320. Ne pourrait-on pas dire avec raison de cette invention logique ce qu’on disait un jour dons un journal scientifique : Malheureusement pour N..., encore un nouveau thermomètre d’inventé! car tant qu’il faudra se contenter des deux points fixes de la division de la glace fon dante et de l’eau bouillante, sans pouvoir déterminer le rapport de la chaleur dans l’un des deux avec la chaleur absolue, il est bien indifférent que l’inter-

RÉPONSE

valle soit partagé en 80 ou en 1 00 degrés, etc. Tant donc qu’on ne saura pas en général comment des attributs (synthétiques, s’entend), qui ne peuvent cependant pas être tirés de la notion du sujet même, parviennent à être des prédicats nécessaires de ce même sujet (p. 322, 1, 2), ou peuvent être reçus comme tels avec le sujet, toute cette division systématique, qui doit en même temps donner la possibilité des jugements (ce qu’elle peut néanmoins daus un très petit nombre de cas) est un fardeau entièrement inutile pour la mémoire, et trouveraient difficilement place dans un nouveau système de Logique, de même que la simple Idée des jugements synthétiques a priori (que M. Eberhard appelle très improprement des jugements non essentiels) n’appartiennent point du tout à la Logique.

Encore un mot sur cette assertion avancée par M. Eberhard et par d’autres, que la distinction des jugements en synthétiques et en analytiques n’est pas nouvelle, qu’elle était connue depuis fort longtemps (et probablement abandonnée à cause de son inutilité). Il peut ne convenir que médiocrement à celui qui n’a pour but que la vérité, lors surtout qu’il fait usage d’une distinction d’une nature au moins négligée jusqu’ici, de rechercher si elle a déjà été faite par quelqu’un. Et tel est le sort ordinaire de tout ce qu’il y a de nouveau dans les sciences, quand on n’y peut rien opposer, qu’on le trouve du moins connu depuis longtemps des anciens. Mais si cependant d’une observation nouvellement mise en lumière jaillissent tout à coup des conséquences intéressantes, qui n’auraient

K EBERHÀRD.

pas pu rester inaperçues, si cette observation avait déjà été faite autrefois, un soupçon sur la justesse et l’importance de cette distinction, soupçon capable d’en entraver l’usage, devrait encore s’élever. Mais si cette division est mise hors de doute, et s’il en est de même de la nécessité avec laqu elle se pressent visiblement ces conséquences , on peut alors admettre avec la plus grande vraisemblance qu’elle n’avait pas encore été faite.

Or, si la question : Comment une connaissance a priori est-elle possible? avait été soulevée et traitée, surtout depuis Locke, quoi de plus naturel qu’après y avoir aperçu nettement la différence de l’analytique et du synthétique, on se fût aussitôt posé la question particulière et restreinte : Comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles? Car du moment que ces questions auraient été soulevées, tout le monde aurait vu que le sort de la métaphysique, son maintien ou sa chute, dépendait de la manière dont le dernier problème serait résolu; tout procédé dogmatique se serait appliqué à ce point jusqu’à ce qu’on eût obtenu une réponse satisfaisante à ce problème unique; la Critique de la raison pure serait devenue la solution en présence de laquelle la plus forte trompette des assertions dogmatiques n’aurait pu s’élever. Or, comme il n’en a rien été, il fant bien que ce soit parce que la distinction en question de la différence des jugements u’avait jamais été bien connue. Le résultat eût été inévitablement le même, si l’on avait fait consister cette différence dans celle des prédicats , comme le fait

RÉPONSE

M. Eberhard, suivant qu’ils sont des attributs de l’essence et des parties essentielles du sujet, et qu’on l’eût ainsi ramenéeà la logique, quoique cette science n’ait jamais à s’occuper de la possibilité de la connaissance quant à lamatière, mais simplement quant à la forme, en tant qu’elle est une connaissance discursive, et qu’elle doive laisser exclusivement à la philosophie transcendantale le soin de rechercher l’origine de la connaissance , mais a priori , des objets. La division dont il s’agit n’eût pu également recevoir une clarté et une utilité positive si, au lieu des expressions d’analytiques et de synthétiques, elle eût eu le tort de prendre celles d 'identiques et de non identiques. Cette dernière n’indique point en effet un mode particulier de possibilité d’unir ainsi des représentations « priori; au lieu que l’expression de jugement synthétique (par opposition à celle d’analytique) emporte immédiatement avec elle l’indication d’une synthèse a priori en générai, et doit naturellement provoquer une recherche qui n’a plus rien de logique absolument, mais qui est déjà transcendantale, à savoir : s’il n’y a pas des notions (catégories) qui n’expriment que l’unité synthétique pure d’une diversité (dans une intuition quelconque) à l’égard d'un objet en général, et qui servent de fondement à toute connaissance de cet objet; et (puisque ces notions ne concernent que la pensée d’un objet en général) s’il n’y aurait pas aussi pour une connaissance synthétique de cette espèce, une manière également supposée a priori dont l’objet doit être donné, à savoir une forme de son intuition:

A EBERHARD

car l’attention dirigée sur ce point convertirait inévitablement cette question de logique en une question transcendantale.

Ce n’était donc point une vaine subtilité, mais un pas de plus vers la connaissance réelle, que de faire connaître avant tout la différence des jugements qui ne reposent que sur le principe d’identité ou de contradiction d’avec ceux qui ont encore besoin d’un autre principe, parla dénomination de jugements analytiques, en opposition avec les jugements synthétiques. Car l’expression de synthèse montre clairement que quelque chose autre que la notion donnée comme substratum doit encore intervenir pour qu’il me soit possible de m’élever au-dessus de cette notion avec mes prédicats. Elle dirige par conséquent sa recherche de la possibilité d’une synthèse des représentations au profit de la connaissance en général, recherche qui doit bientôt aboutir à reconnaître comme conditions indispensables une intuition pour la connaissance, et une intuition pure pour la connaissance a priori. Celte direction n’eôt pu être fournie par la dénomination de non identique donnée aux jugements synthétiques; elle n’en peut pas non plus être la conséquence. 11 suffit, pour s’en assurer, d’examiner les exemples produits jusqu’ici pour prouver que la distinction dont il s’agit est déjà toute comprise, quoique sous d’autres expressions, dans une philosophie connue. Le premier (cité par moi-même, mais seulement comme quelque chose de semblable à cela) est de Locke, qui fait consister les connaissances appelées par lui de

RÉPONSE

coexistence et de relation, la première dans des jugements d’expérience, la seconde dans des jugements moraux; mais il ne nomme pas le synthétique des jugements en général. 11 n’a non plus tiré de cette différence des propositions de l’identité absolument aucune règle générale pour la connaissance pur e a priori. L’exemple tiré de Reusch ne sert qu’à la logique, et indique seulement les deux manières différentes d’élucider des notions données, sans s’occuper de l’extension de la connaissance, surtout a priori , par rapport aux objets. Le troisième reproduit de Crusius des propositions purement métaphysiques, qui ne peuvent être prouvées par le principe de contradiction. Personne n’a donc compris cette distinction dans sa généralité par rapport à une critique de la raison eu général ; car autrement les mathématiques, si riches en connaissances synthétiques a priori, auraient dû être citées en première ligne; et le contraste quelles auraient formé avec la philosophie pure, qui est au contraire si pauvre de propositions de cettd espèce (quand elle est si riche en propositions analytiques), aurait inévitablement porté à la recherche de la pos-. sibilité des premiers. Libre à chacun cependant de juger s’il est assuré d’avoir jamais eu sous les yeux quelque part ailleurs cette différence en général, et de l’avoir trouvée dans d’autres auteurs, et si parcette raison seule il nénégligerapas cette investigation comine superflue, et son but comme atteint depuis longtemps.

A EBERHARD

Ces éclaircissements sur une prétendue critique de la raison, qui n'aurait été qu’une critique plus ancienne et favorable aux grandes prétentions de la métaphysique , mais rajeunie, doivent suffire pour le moment, et pour toujours. Il en ressort assez clairement que si quelque chose de semblable a jamais existé, il n’était du moins pas réservé à M. Eberhard de le voir, de l’entendre, ou de pourvoir en quelque point, quoique de seconde main, à ce besoin de la philosophie. — Les hommes laborieux qui se sont efforcés jusqu’ici par leurs objections d’affermir dans savoie l’œuvre critique, n’entendront pas cette unique dérogation à mon principe (de m’abstenir de toute discussion de forme), comme si leurs arguments ou leur autorité philosophique m’avaient semblé d’une moindre importance : 11 y avait lieu, cette fois seulement, de faire remarquer un certain procédé qui a quelque chose de caractéristique, qui semble être propre à M. Eberhard, et mériter attention. Du reste la Critique de la raison pure est en état, grâce à sa solidité intrinsèque, de faire elle-même son chemin, s’il y a lieu. Elle ne disparaîtra pas, si elle parvient un jour à s’établir, sans du moins avoir provoqué un système plus ferme de la philosophie pure, que ce qui en a paru jusqu’ici. Si cependant l’on veut en faire l’essai, la marche actuelle des choses donne suffisamment à connaître que l’accord apparent qui règne encore à présent parmi les adversaires de la Critique, n’est qu’une discorde cachée, puisqu’ils sont en complète dissidence

RÉPONSE

sur le principe par lequel ils voudraient la remplacer. Ce serait donc un spectacle amusant et instructif tout à la fois, si, oubliant pour quelque temps leur hostilité contre leur ennemi commun, ils essayaient de s’eutendre d’abord sur le priucipe qu’ils veulent lui opposer; ils en viendraient aussi peu à bout que celui qui pensait à faire un pout le long du torrent, au lieu de le jeter par-dessus.

Avec l’anarchie qui règne inévitablement dans le monde philosophique , parce qu’il reconnaît pour unique souveraine une chose insensible, la raison, il a toujours été nécessaire de rassembler une multitude turbulente autour de quelque grand homme, pris comme centre de réunion. Mais il y avait une difficulté de s'entendre pour ceux qui n’v apportaient pas leur propre entendement, ou qui répugnaient à s’en servir, ou qui, s’ils n’étaient pas dans l’un de ces deux cas, s’étaient posés comme s’ils n’avaient dû faire servir l’entendement d’un autre qu’à l’appui du leur. Cette difficulté a toujours été jusqu’ici un obstacle à une constitution durable; elle la rendra encore longtemps très difficile.

La métaphysique de M. de Leibniz avait trois points principaux : 1° le principe de la raison suffisante, en tant qu’il devait faire voir simplement l’insuffisance du principe de contradiction pour la connaissance des vérités nécessaires ; 2° la monadologie; 3° la théorie de l’harmonie préétablie. Ces trois points lui ont suscité beaucoup d’adversaires qui ne l’ont pas compris, mais (ainsi que le dit dans une certaine circonstance

A EBERHARD

un grand appréciateur et digne panégyriste de Leibniz) il a été maltraité de ses prétendus adeptes et interprètes, comme déjà il était arrivé à des philosophes de l’antiquité qui auraient pu dire : Dieu nous garde seulement de nos amis ; pour ce qui est de nos ennemis nous en faisons notre affaire.

I. Est-il bien sûr que Leibniz ait voulu entendre son principe de la raison suffisante objectivement (comme loi naturelle), lorsqu’il y attachait une grande importance comme à une nouvelle acquisition pour la philosophie? 11 est si universellement reconnu et si évidemment clair (sauf les restrictions convenables), que la tête la plus sotte ne pourrait s’imaginer avoir fait en cela une nouvelle découverte; aussi a-t-il été accueilli , par des adversaires qui l’avaient mal entendu, avec dérision. Mais ce principe n’était pour Leibniz qu’un principe purement objectif, qui n’avait de rapport qu’à une critique de la raison. Que signifie en effet que : il doit y avoir d’autres principes que le principe de contradiction? Ceci précisément : que par le principe de contradiction on ne peut connaître que ce qui est déjà dans la notion de l’objet ; que si l’on doit affirmer de cet objet quelque autre chose encore , il faut que quelque chose s’ajoute à cette notion, et que la manière dont cette addition est possible exige la recherche d’un principe différent de celui de contradiction; c’est-à-dire que ces deux sortes de jugements doivent avoir leur raison particulière. Et comme les propositions de la dernière espèce (maintenant du moins) s’appellent synthétiques, Leib-

RÉPONSE

ni/, n’a voulu dire autre chose, sinon qu'il faut ajouter au principe de contradiction (comme principe des jugements analytiques) un autre principe encore, à savoir celui des jugements synthétiques. C’était à coup sûr une nouvelle et remarquable invitation à faire des recherches encore à instituer dans la métaphysique (et qui ont été faites réellement depuis peu). Si maintenant son partisan donne cette indication d’un principe particulier encore à chercher alors pour le principe même (déjà trouvé) delà connaissance synthétique, qui aurait été l’objet de la prétendue découverte de Leibniz, ne l’expose-t-il pas au ridicule en croyant lui faire un compliment?

IL Est-il bien croyable que Leibniz, un si grand mathématicien ! ait voulu composer les corps de monades (ainsi que l’espace, de parties simples)? 11 ne pensait pas au monde corporel, mais à son substratum impossible à connaître pour nous, au monde intelligible, qui ne consiste que dans une simple Idée de la raison, et où nous sommes assurément forcés de concevoir tout ce que nous y pensons à titre de substance composée, comme consistant daus des parties simples. Aussi semble-t-il attribuer, avec Platon, à l’esprit humain une intuition intellectuelle première, quoique maintenant obscurcie, de ces réalités sursensibles; mais il n’en rapporte rien aux réalités sensibles, qu’il tient pour des choses relatives à une espèce d’intuition propre dont nous ne sommes capables que pour des connaissances à nous possibles, pour de simples phénomènes dans le sens le plus strict du mot, pour des

A EBERHARD

formes (spécifiquement propres) de l’intuition. Sa définition de la sensibilité comme d’une sorte de représentation confuse ne doit pas nous empêcher de considérer ainsi la chose ; il faut plutôt la remplacer par une autre plus convenable, puisque autrement son système ne serait pas d’accord dans toutes ses parties. 11 est difficile de faire un mérite aux Ieibniziens de supposer, pour l’honneur de leur maître, qu’il ait commis à dessein et par une habile prévision (comme des imitateurs, pour mieux ressembler à leur original, copient jusqu’à ses gestes vicieux ou ses fautes de langage) une pareille faute. Le- terme d’innées dont il se sert en parlant de certaines notions pour exprimer une faculté fondamentale par rapport au principe a priori de notre connaissance, terme qu’il n’emploie que contre Locke, qui n’admet que des notions d’origine sensible, serait également mal entendu, s’il était pris à la lettre.

III. Est-il possible de croire que Leibniz, avec son harmonie préétablie entre l’âme et le corps, ait dû avoir entendu un assortiment de deux êtres tout à fait indépendants l’un de l’autre par nature, et qui ne devaient pas être en commerce mutuel par leurs propres forces? Ce serait précisément proclamer l’idéalisme; car pourquoi, en général, admettre des corps s’il est possible d’envisager tout qui se présente dans l’âme comme un effet de ses propres forces, quelle exercerait aussi à l’état de complet isolement? Une âme et le substratum des phénomènes que nous appelons corps, substratum qui nous est tout à fait inconnu , sont à la

RÉPONSE

vérité des êtres entièrement différents, mais ces phénomènes mêmes comme simples formes de leur intuition, fondées sur la propriété du sujet (de l’âme), sont de pures représentations ; et alors se conçoit fort bien le commerce entre l’entendement et la sensibilité dans un même sujet, d’après certaines lois a priori, et en même temps la dépendance naturelle et nécessaire de la sensibilité à l’égard des choses extérieures, sans les livrer à l’idéalisme. La Critique a donné pour fondement de cette harmonie entre l’entendement et la sensibilité, en tant qu’elle rend possible la connaissance des lois naturelles universelles a priori , que sans la sensibilité aucune expérience n’est possible, que par conséquent les objets (étant en partie d’accord, d’après l’intuition, avec les conditions formelles de notre sensibilité d’une part, et d’autre part, d’après la liaison du divers , avec les principes de la coordination dans la conscience, comme condition de la possibilité d’une connaissance) ne seraient point du tout saisis par nous dans l’unité de la conscience, par conséquent ne seraient rien pour nous. Mais nous n’avons cependant pu dire pourquoi nous avons précisément cette espèce de sensibilité et cette nature intellectuelle, par l’union desquelles une expérience est possible , pas plus que nous n’avons pu donner la raison pour laquelle ces deux facultés, quoique sources parfaitement hétérogènes de connaissance, sont cependant d’un accord constant et parfait pour rendre possible une connaissance expérimentale en général, mais surtout (comme la Critique du jugement l’a fait remarquer) pour rendre

A KBEKHAHD.

possible une expérience de la nature sous l’empire de ses lois diverses particulières et purement empiriques, dont l’entendement ne nous apprend rien a priori, comme si la nature avait été faite à dessein pour notre faculté perceptive; c’est ce dont nous n’avons pu rendre compte (et ce qui n’est donné à personne de faire). Leibniz en appelait la raison , surtout par rapport à la connaissance des corps , et parmi ces corps le nôtre avant tout, comme principe moyen de ce rapport, une harmonie préétablie. Mais évidemment il n’avait pas bien expliqué ni même voulu expliquer par là cet accord, mais seulement montré et voulu montrer que nous devons par ce moyen concevoir une certaine finalité dans l’arrangement que la cause suprême fait de nous-mêmes aussi bien que des choses hors de nous. Cet arrangement est même comme en germe dans la création (déterminé à l’avance), non comme une prédétermination des choses qui se trouvent en dehors leshnes des autres, mais seulement des facultés de l’âme en nous, de la sensibilité et de l'entendement, d'après la propriété particulière de l’une par rapport à l’autre, ainsi qu’il est dit dans la Critique lorsqu’elle enseigne qu’elles doivent être a priori en rapport mutuel dans l’âme pour la connaissance des choses. Que ce soit là son opinion véritable, quoique peu clairement développée, c’est ce qui peut se con dure de ce qu’il étend cette harmonie préétablie bien au-delà de l’union de l’âme et du corps, à savoir encore entre le royaume de la nature et le royaume de la grâce (le royaume des fins par rapport à la fin der-

RÉPONSE A KBERHARD.

nière, c’est-à-dire l’homme sous l’empire des lois morales). L’harmonie entre les conséquences tirées de nos notions delà nature et celle qui se déduit de la notion de liberté, par conséquent de deux facultés toutes différentes, doit alors être conçue (comme la morale l’exige en réalité) sous l’empire de principes entièrement hétérogènes en nous, et non pas deux espèces de choses différentes , en dehors l'une de l’autre , qui seraient en harmonie. Mais, comme la Critique l’enseigne , celte harmonie ne peut absolument pas être déduite de la propriété des êtres cosmiques; elle ne peut être conçue qu’à l’aide d’une cause cosmique intelligente, comme un accord du moins contingent pour nous.

Ainsi donc la Critique de la raison pure pourrait bien être l’apologie propre de Leibniz , même contre des partisans qui le louent en termes peu honorables. Elle peut l’être encore pour divers philosophes plus anciens , auxquels tel historien de la philosophie , malgré tous les éloges qu’il leur donne, ne fait débiter que des non-sens. 11 n’aperçoit pas leur dessein , parce qu’il néglige la clef de toutes les interprétations des produits de la raison pure par simples notions, la critique de la raison même , et ne peut voir dans ce qu’ils ont voulu dire que l'étymologie de ce qu’ils ont dit.

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