‹ Prolégomènes a toute métaphysique future qui aura le droit de se présenter comme scienceChapitre 7 sur 83 · QUESTION GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

QUESTION GÉNÉRALE

Une métaphysique est-elle absolument possible î

S’il y avait une métaphysique qui pût réellement s’affirmer comme science, on pourrait dire : Voilà la Métaphysique; vous n’avez qu’à l’apprendre; elle vous persuadera irrésistiblement et invariablement de sa vérité; et alors la question ci-dessus serait inutile. Il n’y en aurait plus qu’une seule, celle qui concernerait plutôt l’examen de notre pénétration, que la preuve de l’existence de la chose même, à savoir comment elle est possible, et comment la raison doit s’y prendre pour y arriver. Mais la raison humaine n’a pas le bonheur d’en être là. On ne peut montrer un seul livre, comme serait par exemple le livre d’Euclide pour les mathématiques et dire : c’est la Métaphysique; vous y trouverez démoutré par des principes de la raison pure le but capital de celte science, la connaissance d’un être suprême et d'une vie future. On peut bien nous montrer un grand nombre de propositions d’une certitude apodiclique, et qui rfont jamais été attaquées; mais

elles sont toutes analytiques et concernent plutôt les matériaux et les instruments de la métaphysique que l’extension de la connaissance, extension qui cependant doit être le but de la métaphysique (§ n. 3). Mais tout en montrant aussi des propositions synthétiques (v. g. le principe de la raison suffisante) que vous n’avez cependant jamais démontrées parla simple raison, ni par conséquent a priori , comme c’était votre devoir, mais que nous vous accordons néanmoins volontiers, vous êtes tombés en vous en servant pour votre fin principale, dans des assertions si insoutenables et si incertaines que de tout temps une métaphysique en a contredit une autre, soit par rapport aux assertions mêmes, ou à leurs preuves, et qu’elle s’est ainsi privée d’un assentiment durable. Et même les tentatives de constituer une pareille science ont été sans aucun doute la première cause du scepticisme qui s’est montré de si bonne heure, c’est-à-dire d’une façon de penser où la raison procède avec tant de force contre elle-même, que le fait n’eût jamais été possible sans le désespoir absolu de la raison d’atteindre ses fins les plus importantes. Car longtemps avant qu’il fût question d’interroger méthodiquement la nature, on s’adressait simplement à sa raison personnelle, déjà exercée jusqu’à un certain point par l'expérience commune, attendu que la raison est toujours là, mais que les lois de la nature ne peuvent en général être recherchées qu’avec peine. La métaphysique surnagea donc comme de l’écume, de telle sorte cependant que, l’écume qu’on avait produite venant à

lîfTRODUCTIOPf.

se liquéfier, une autre se montrait aussitôt à la surface, et était toujours recueillie avec le même empressement par quelques-uns, quand d'autres, au lieu de chercher au fond la cause de ce phénomène, s’estimaient des sages parce qu’ils se moquaient de la peine inutile que prenaient les premiers.

La différence essentielle de la connaissance mathématique pure avec toute autre connaissance a priori, c’est qu’elle doit procéder non par notions, mais toujours par la construction des notions (Critique, t. II, p.314). Comme elle doit par conséquent sortir, dans ses propositions , de la notion pour aller à ce qui contient l’intuition correspondant à cette notion, ses propositions ne doivent jamais s’obtenir par une décomposition des concepts, c’est-à-dire analytiquement; elles sont donc toutes synthétiques.

Je ne puis donc pas laisser sans le signaler le dommage porté à la philosophie par la négligence de cette observation d’ailleurs facile, et d’apparence insignifiante. Hume pensant que la vocation d’un philosophe est de jeter ses regards sur tout le domaine de la con naissance pure a priori, où l’entendement humain croit avoir de si vastes possessions, en détacha inconsidérément toute une province et de beaucoup la principale, celle des mathématiques pures, persuadé que sa nature, et pour ainsi dire sa constitution politique repose sur de tout autres principes, à savoir sur le seul principe de contradiction, et quoiqu’il n’eût pas opéré la division des propositions d’une manière aussi formelle et générale, ou sous la dénomination propre,

ainsi que je l’ai fait, ce fut cependant tout comme s’il eût dit : les mathématiques pures ne contiennent que des propositions analytiques , et la métaphysique que des propositions synthétiques a priori. Mais il se trompa très fort en cela, et cette erreur eut une influence fâcheuse sur toute sa conception. Car autrement il aurait porté sa question de l’origine de nos jugements synthétiques bien au-delà de sa notion métaphysique de la causalité et l’aurait étendu a priori jusqu’à la possibilité des mathématiques, puisqu’il devait considérer aussi les mathématiques comme ayant un caractère de synthèse. Mais alors il n’aurait pu fonder ses propositions métaphysiques sur la simple expérience, parce qu’aulrement il aurait soumis à l’expérience les axiomes mêmes des mathématiques pures, ce qu’il n’aurait pas manqué de reconnaître impossible. La bonne compagnie où se serait alors trouvée la métaphysique l’aurait garantie du péril d'être indignement traitée, car les coups qui auraient été dirigés contre elle, seraient également tombés sur les mathématiques ; ce qui n’était cependant pas son opinion, et ce qui ne pouvait pas être. Mais alors cet esprit judicieux aurait fait des réflexions toutes pareilles à celles qui nous occupent maintenant, mais qui auraient reçu de son incomparable exposition une très grande force.

Les jugements métaphysiques proprement dits sont tous synthétiques. 11 faut distinguer les jugements qui appartiennent à la métaphysique des jugements proprement métaphysiques. Les premiers comprennent un

INTRODUCTION

grand nombre de jugements analytiques, mais qui ne sont que des moyens pour les jugements métaphysiques, but exclusif de la science, et qui sont toujours synthétiques. Car si des notions appartiennent à la métaphysique, par exemple la notion de substance, les jugements qui résultent de leur simple décomposition appartiennent nécessairement aussi à la métaphysique , par exemple : la substance est ce qui n’existe qu’à titre de sujet, etc., et nous cherchons à l’aide de plusieurs de ces jugements analytiques à approcher de la définition des notions. Mais comme l’analyse d’une notion intellectuelle (comme celles de la métaphysique) ne procède pas autrement que la décomposition de toute autre notion, même empirique, qui n’appartient pas à la métaphysique (par exemple, l’air est un fluide élastique, dont l’élasticité ne disparaît par aucun degré de froid), la notion est, à la vérité, métaphysique, mais le jugement analytique ne l’est pas à proprement parler ; car la métaphysique a quelque chose de propre, de particulier dans la production de ses connaissances a priori , production qui par conséquent doit être distinguée de ce que la métaphysique a de commun avec toutes les autres connaissances intellectuelles. Ainsi, par exemple, la proposition : Tout ce qui est substance dans les choses est constant, est une proposition synthétique et proprement métaphysique.

Quand donc on a recueilli, suivant certains principes les notions a priori qui constituent la matière de la métaphysique et ses instruments, la décomposition

de ces notions est alors d’un grand prix. Elle peut môme être présentée comme une partie distincte de toutes les propositions synthétiques qui constituent la métaphysique même (comme philosophie distinctive en quelque sorte) qui ne contient que des propositions analytiques appartenant à la métaphysique. Car, dans le fait, ces décompositions n’ont de grande utilité qu’en métaphysique, c’est-à-dire par rapport aux propositions synthétiques qui doivent résulter tout d’abord de ces notions décomposées.

La conclusion de ceparagrapne est donc qu’une métaphysique a proprement affaire à des propositions synthétiques a priori , et que ces propositions en constituent la fin, pour laquelle elle a sans doute besoin de beaucoup d’analyses de ses notions, de jugements analytiques par conséquent, mais où le procédé ne diffère point de toute autre espèce de connaissance où il ne s’agit que de rendre les notions lucides par l’analyse. Mais la production de la connaissance a priori soit quant à l'intuition soit quant aux notions, celle même des propositions synthétiques a priori , mais en matière de connaissance philosophique, constituent la matière essentielle de la métaphysique.

Dégoûté par conséquent du dogmatisme qui ne nous apprend rien, aussi bien que du scepticisme, qui ne nous laisse aucun espoir, pas même celui du repos dans une légitime ignorance, excité par l’importance de la connaissance dont nous avons besoin, et rendu circonspect par une longue expérience à l’égard de toute connaissance que nous croyons posséder, ou

LVrRODUCTION.

qui s’offre à nous sous le couvert do la raison pure, il ne nous reste plus qu’une question critique, à la solu tion de laquelle nous ayons à nous appliquer désormais : Une métaphysique est-elle absolument possible. Mais cette question doit être résolue non par des doutes sceptiques touchant certaines affirmations d’une métaphysique réelle (car nous n’en reconnaissons aucune pour le moment), mais d’après la notion encore toute problématique d’une pareille science.

Dans la Critique de la raison pure , j’ai traité cette question synthétiquement; c’est-à-dire que j’ai fait mes recherches dans la raison pure même, et que j’ai essayé d’établir d’après des principes dans cette source même et les éléments et les lois de son usage. Ce travail est difficile , et demande un lecteur résolu de suivre par la pensée un système* qui est encore sans autre fondement donné que la raison même, et qui par conséquent, sanss’appuversurun fait quelconque, cherche à faire sortir la connaissance de son germe primitif. Des prolégomènes doivent être au contraire des préludes; ils doivent plutôt indiquer ce qui est à faire pour constituer une science autant que possible, qu’exposer la science même. Ils doivent donc s’appuyer sur quelque chose que l’on connaît déjà passablement, d’où l’on peut partir avec confiance et s'élever aux sources que l’on ne connaît pas encore, et dont • la découverte nous expliquera non seulement ce qu’on savait, mais aussi l’étendue de beaucoup de connaissances qui proviennent toutes des mêmes sources. Le procédé méthodique des prolégomènes, de ceux-là

surtout qui doivent préparer à une métaphysique future, sera donc analytique.

Mais heureusement que tout en ne pouvant pas admettre qu’une métaphysique comme science soit réelle, nous pouvons néanmoins assurer que certaines connaissances synthétiques a priori sont réelles et données, à savoir les mathématiques pures et la physique pure ; car ces deux sciences contiennent des propositions qui sont les unes apodictiquement certaines par la raison seule, les autres par l’accord universel résultant de l’expérience, et qui les unes et les autres sont universellement reconnues indépendantes de l’expérience. Nous avons donc au moins quelques connaissances synthétique a priori incontestables , et nous pouvons demander, non pas si elles sont possibles (puisqu’elles existent), mais seulement comment, elles sont possibles , afin de pouvoir dériver du principe de la possibilité de celles qui sont données, la possibilité de toutes les autres.

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