QUESTION GÉNÉRALE
Comment la connaissance par raison pure est-elle possible?
Nous avons vu plus haut la différence considérable des jugements analytiques et des jugements synthétiques. La possibilité des propositions analytiques a pu être facilement saisie, — car elle repose exclusivement sur le principe de contradiction. La possibilité des pro-
positions synthétiques a posteriori, c’est-à-dire des principes qui sont tirés de l’expérience n’est qu’une continuelle addition (synthèse) des perceptions. Restent donc seulement les propositions sjnthétiques a priori dont la possibilité doive être cherchée ou examinée, parce qu’elle doit reposer sur un autre principe que celui de contradiction.
Mais nous n’avons pas à rechercher tout d’abord la posssibilitê de pareilles propositions, à nous demander si elles sont possibles; un assez grand nombre en effet sont réellement données, et avec une incontestable certitude ; et comme la méthode que nous suivons maintenant doit être analytique, nous partirons de ce point, qu’il y a une connaissance synthétique de cette espèce, mais que c’est là réellement une connaissance purement rationnelle. Et alors nous avons cependant à rechercher le principe de celte possibilité, et à nous demander comment cette connaissance est possible, afin d’être en état de déterminer d’après les principes de sa possibilité les conditions de son usage, son étendue et ses limites. La question propre, exprimée avec une précision scolastique, à laquelle tout revient, est donc celle-ci :
Comment des propositions synthétiques a priori sontelles possibles ?
J’ai précédemment énoncé cette question en d’autres termes, pour être plus populaire, c’est-à-dire en la présentant comme une question de connaissance par raison pure; ce que je pouvais bien faire sans préjudice de l'idée cherchée, parce qu’il ne s’agit ici que
de la métaphysique et de ses sources, et qu’on se rappellera toujours, je l’espère, d’après les explications plus haut données , que quand nous parlons ici de connaissances par raison pure, il n’est jamais question que des connaissances synthétiques, et non des analytiques (1).
De la solution de dette question dépend donc celle de savoir si une métaphysique sera ou ne sera pas conservée, et, par suite, celle de son existence même. Qu’on donne à ses assertions métaphysiques tout l’air de vraisemblance possible, qu’on entasse arguments sur arguments, si l’on ne répond d’abord pertinemment à cette question, j’ai le droit de dire : tout cela ne signifie rien , c’est une philosophie sans fondement, une fausse sagesse. Vous parlez au nom de la raison pure, et vous croyez acquérir des connaissances en quelque sorte a priori, parce que non seulement vous décomposez des notions données, mais que vous présentez de nouvelles alliances de concepts , sans
(1) U esl impossible d’empêcher que, si la connaissance progresse insensiblement, certaines expressions, déjà devenues classiques, qui datent encore de l’enfance de la science, ne soient trouvées par la suite insuffisantes, mal appropriées, et qu’un certain usage nouveau et plus convenable ne courre le risque d’être confondu avec l’ancien. La méthode analytique, comme opposée à la synthétique, esl tout autre chose qu’un ensemble de propositions analytiques; elle signifie seulement que l’on part de ce qui est cherché, comme s’il était donné , et qu’on s’élève aux conditions sous lesquelles il est possible. Dans cette marche, on se sert souvent de simples propositions synthétiques, comme l’analyse mathématique en est un exemple; on pourrait l’appeler plus exactement méthode régressive, pour la distinguer de la méthode synthétique ou progressive. Le nom d’analytique est encore usité pour indiquer une partie de la logique ; et alors il s’agit de la logique de la vérité, par opposition à la dialectique, sans qu’il soit proprement question de savoir si les connaissances qui la concernent sont analytiques ou synthétiques.
quelles aient pour base le principe de contradiction et vous croyez cependant pouvoir les considérer comme entièrement indépendantes de toute expérience! comment donc en êtes-vous venu là, et comment comptez-vous justifier de semblables prétentions? Vous ne pouvez en appeler à l’assentiment de la raison universelle; c’est un témoin dont l’autorité ne repose que sur la rumeur publique.
Quodcumque ostendis mihi sic, incredalus odi.
(HofUT.)
Mais autant la réponse à cette question est nécessaire, autant elle est difficile en même temps; et si la principale raison pour laquelle on n’a pas depuis longtemps cherché à la résoudre tient à ce que l’on ne s’est pas même douté qu’il puisse y avoir là une question, il y en a cependant une autre cause ; c’est qu’une réponse satisfaisante à cette seule question exige une réflexion beaucoup plus soutenue, plus profonde et plus pénible que l’œuvre métaphysique la plus étendue, qui à première vue promet l’immortalité à son auteur. Aussi tout lecteur clairvoyant, quand il considère avec soin les exigences du problème, effrayé tout d’abord de la difficulté, doit l’estimer insoluble, et, s’il n’y avait réellement pas de ces connaissances synthétiques pures a priori , les tenir complètement et absolument pour impossibles. C’est effectivement ce qui est arrivé à David Hume , quoiqu’il ne se fît pas à beaucoup près une idée aussi étendue qu’il y a lieu et quelle doit être pour que la ré-
ponse s’étende à toute Ja métaphysique. Comment est-il possible en effet, dit cet esprit profond, que si une notion m'est donnée je puisse en sortir et y rattacher une autre notion qui n’y est point contenue, et môme comme si celle-ci tenait nécessairement à celle-là? L’expérience seule peut nous fournir de pareilles liaisons (c’est ainsi qu’il conclut d’une difficulté qu’il regardait comme une impossibilité), et toute cette prétendue nécessité, ou, cequi revient au môme, une connaissance a priori estimée nécessaire, n’est qu’une longue habitude de trouver vrai quelque chose, et de tenir par conséquent pour objective la nécessité subjective.
Si le lecteur se plaint de la difficulté et de la peine que je lui donnerai par la solution de cette question, il a le droit d’en essayer une plus facile. Peut-être s’attachera-t-il alors à une tentative qui a entrepris pour lui une si profonde recherche, et sera-t-il un peu surpris de la facilité avec laquelle on a pu encore l’exécuter, vu la nature de la chose en question. Aussi a-t-il fallu des années de longs travaux pour résoudre cette question dans sa pleine universalité (au sens où les mathématiciens emploient ce mot, c’est-àdire suffisant pour tous les cas, et pour être en état de la présenter enfin sous une forme analytique, comme le lecteur la trouvera dans cet écrit.
Tous les métaphysiciens sont donc condamnés à suspendre solennellement et justement leurs occupations tant que la question : Comment les connaissances a priori sont-elles possibles! n’aura pas été résolue par
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eux d’une manière satisfaisante. Car cette solution seule constituera pour eux le droit qu’ils peuvent avoirde nous présenter quelque chose au nom de la raison pure. A défaut de ce titre, ils ne peuvent s’attendre qu’à être congédiés sans autre examen de leur assertion, par les personnes raisonnables qui y ont été si souvent trompées déjà.
Mais s’ils veulent, au contraire, présenter leur œuvre, non comme une science . mais comme un art de persuasion salutaire et bienfaisant pour le sens commun, on ne peut raisonnablement les en empêcher. Ils emploieront alors le langage modeste d’une foi raisonnable; .ils avoueront que s’ils ont un droit, ce n’est pas même celui d 'opiner sur ce qui dépasse les limites de toute expérience possible, loin d’en savoir quelque chose, mais celui-là seul d 'admettre quelque chose (non pour l’usage spéculatif, mais seulement pour l’usage pratique) qui est possible et même indispensable pour la direction de l’esprit et de la volouté dans la vie. A cette condition seule ils pourront s’appeler des hommes utiles et sages, et cela d’autant plus qu’ils renonceront plus volontiers au titre de métaphysiciens. Ceux-ci, en effet, veulent être des philosophes spéculatifs, et alors, s’il s’agit de jugements a priori , on ne peut pas s’en tenir à de sonores probabilités (car ce qu’on prétend connaître a priori est donné par cette raison comme nécessaire), et il n'est pas permis de jouer aux présomptions; l’afficmatiou doit avoir un caractère scientifique, ou elle a’est absolument rien.
On peut dire que toute la philosophie transcendantale qui précède nécessairement toute métaphysique n’est que la pleine solution de la question qui nous occupe, mais présentée dans un ordre systématique et avec développement, et qu’il n’y a eu jusqu’ici aucune philosophie transcendentale : ce qui en porte le nom n’est proprement, en réalité, qu’une partie de la métaphysique. Mais cette science doit avant tout fonder la possibilité de la métaphysique, et par conséquent précéder toute métaphysique. On ne doit donc pas s’étonner, puisqu’il nous faut toute une science, et une science privée de tout secours de la part des autres, une science par conséquent toute nouvelle, si, pour répondre d’une manière convenable à une seule question, il faut tant de peine, s’il y a tant de difficulté, et si on ne peut le faire sans aucune obscurité.
Puisque nous marchons maintenant à cette solution, et même suivant une méthode analytique où nous supposons que des connaissances par raison pure sont réelles, nous ne pouvons faire appel qu’à deux sciences de la connaissance théorique (la seule dont il s’agit ici), à savoir, les mathématiques pures et la physique pure : ces deux sciences seules peuvent, en effet, nous donner les objets en intuition, et par conséquent, s’il y a en elles une connaissance a priori , montrer la vérité ou l’accord de cette connaissance avec l'objet in concreto, c’est-à-dire sa réalité. De là on s’avance par la voie analytique jusqu’au fondement de cette connaissance. Ce qui facilite singulièrement l’œuvre où les considérations générales sont non seulement ap-
INTRODUCTION
pliquées à des faits, mais en partent même, au lieu que par la marche synthétique elles doivent être dérivées de notions entièrement in abstracto.
Mais pour nous élever de ces connaissances a priori réelles pures et en même temps fondées, à une métaphysique possible, que nous cherchons, c’est-à-dire à une métaphysique comme science, il est nécessaire de comprendre sous notre question principale ce qui l’occasionne , et qui , simple connaissance a priori naturellement donnée, quoique d’une vérité non suspecte, lui sert de fondement. Cette connaissance dont le traitement exempte de toute recherche critique sur la possibilité, s’appelle déjà d’ordinaire métaphysique. Il faut, en un mot, faire entrer dans notre question capitale l’aptitude naturelle pour une telle science; et alors la principale question transcendantale, décomposée en quatre autres, recevra une réponse successive.