‹ Prolégomènes a toute métaphysique future qui aura le droit de se présenter comme scienceChapitre 70 sur 83 · SECONDE DIVISION · texte numérisé non relu

SECONDE DIVISION

De la circonscription de l’nsage théorico-dogmatiqne de la raison pure.

La matière de cette section est la proposition suivante : La circonscription de la connaissance théorique de la raison pure ne s’étend pas au-delà des objets des sens.

Cette proposition , comme jugement exponible , en contient deux :

1 * La raison , comme faculté de connaître les choses a priori, s’étend aux objets des sens ;

2° Mais dans son usage théorique des notions , elle ne peut jamais être capable de la connaissance théorique de quelque chose qui ne puisse être aucun objet des sens.

La preuve de la première proposition comprend aussi l’explication de la manière dont une connaissance a priori des objets des sens est possible , parce qu’autrement nous ne serions pas bien sûrs si les jugements portés sur ces objets sont aussi dahs le fait des connaissances. Mais quant à leur qualité d’être des jugements a priori , elle est révélée par la conscience même de leur nécessité.

Pour qu’une représentation soit une connaissance (j’entends toujours par là une connaissance théorique), il faut une uotion et une intuition d’un objet réunies dans la même représentation ; en sorte que la notion est représentée comme contenant sous elle

l’intuition. Si donc une notion est prise de la représentation sensible, c’est-à-dire si elle est une notion empirique, elle contient comme caractère, ou comme représentation partielle, quelque chose qui était déjà contenu dans l’intuition sensible, et qui ne se distingue de l’intuition des sens que par la forme logique, c’est-à-dire par la commune valeur, par exemple la notion de quadrupède dans la représentation de cheval.

Mais si la notion est une catégorie, une notion intellectuelle pure, elle est alors complètement en dehors de toute intuition; et cependant l’intuition doit lui être subordonnée, lorsqu’elle (la notion) est employée à la connaissance. Et si cette connaissance doit être a priori, une intuition pure doit être subordonnée à la notion, et même, suivant l’unité synthétique de l’apperception du divers de l’intuition, conçue par les catégories. C’est-à-dire que la faculté représentative doit soumettre à la notion intellectuelle pure un schème a priori , sans qu’elle puisse avoir aucun objet, par conséquent sans pouvoir servir à une connaissance.

Or comme toute connaissance dont l’homme est capable, est sensible, et que son intuition a priori est l’espace ouïe temps, mais que l’une et l’autre ne représentent les objets que comme objets des sens, et non comme des choses en général , notre connaissance théorique, quoiqu’elle puisse être une connaissance a 'priori , est cependant restreinte aux objets des sens, et peut sans doute procéder dogmati

quemenl dans les limites de cette sphère par des lois qu’elle impose a priori à la nature comme ensemble des objets des sens, mais elle ne peut jamais dépasser ce cercle, pour s’éteindre théoriquement encore avec ses notions;

La connaissance des objets des sens, comme tels, c'est-à-dire par des représentations empiriques dont on a conscience (par des perceptions réunies) est une expérience. Notre connaissance théorique ne dépasse donc jamais le champ de l’expérience. Et comme toute connaissance théorique doit s’accorder avec l’expérience, elle ne sera possible qu’à l’une de ces deux conditions : ou que l’expérience soit le principe de notre connaissance, ou que la connaissance soit le principe de l’expérience. Si donc il y a une connaissance synthétique a priori, il faut qu’elle contienne des conditions a priori de la possibilité de l’expérience eu général. Mais alors elle contient aussi les conditions de la possibilité des objets de l’expérience en général , car ce n’est que par l’expérience qu’ils peuvent être des objets susceptibles d’être connus de nous. Or les principes a priori d’après lesquels seuls une expérience est possible, sont les formes des objets, l’espace et le temps, et les catégories, qui contiennent l’unité synthétique de la conscience a priori, en tant que des représentations empiriques peuvent leur être subsumées.

Le problème le plus élevé de la philosophie transcendantale est donc celui-ci : Comment une expérience est-elle possible ?

Le principe que toute connaissance ne commence pas seulement par l’expérience, principe qui regarde une question de fait , n’a doncque faire ici, et le fait doit être reconnu sans hésiter. Mais la question de savoir si la connaissance doit aussi se tirer de l’expérience seule, comme principe suprême de la connaissance, est une question de droit , dont la réponse affirmative introduirait l’empirisme dans la philosophie transcendantale, et la négative, le réalisme.

L’empirisme implique contradiction, car si toute connaissance est d’origine empirique, alors, malgré la réflexion et son principe logique, d’après le principe de contradiction, réflexion qui peut être fondée a priori dans l’entendement, et qu’on peut toujours accorder, l’élément synthétique de la connaissance, élément qui constitue l’essentiel de l’expérience, et tout empirique, n’est possible que comme connaissance a posteriori, et la philosophie transcendantale elle-même est un non-être.

Cependant comme on ne peut disconvenir que les propositions qui prescrivent à l’expérience possible les règles a priori, comme, par exemple, tout changement a sa cause, n’aient leur universalité et leur nécessité strictes, et quelles ne soient néanmoins synthétiques malgré tout cela ; l’empirisme qui donne toute cette unité synthétique de nos représentations dans la connaissance pour une simple affaire d’habitude, est parfaitement insoutenable; une philosophie transcendantale est fermement établie dans notre raison, quoiqu’en la concevant comme négative d’elle-

même, ou comme un autre problème parfaitement insoluble. Si l’enchaînement convient aux objets des sens, ainsi que la régularité de leur coexistence, c’est qu’il est possible à l’entendement de les comprendre sous des lois universelles, d’en trouver d’après les principes l’unité, que le principe de contradiction seul n’explique pas, puisqu’alors le rationalisme doit inévitablement se présenter.

Si donc nous nous trouvons forcés de rechercher un principe a priori de la possibilité de l’expérience même, la question est alors celle-ci : qu’est-ce qu’un pareil principe? Toutes les représentations qui constituent une expérience se rapportent à la sensibilité , à l’exceptiou d’une seule, c’est-à-dire de celle du composé, comme tel.

La composition ne pouvant tomber sous les sens, mais devant être notre œuvre , elle n’appartient pas à la réceptivité de la sensibilité, mais bien à la spontanéité de l’entendement, comme notion a priori.

L’espace et le temps , considérés subjectivement, sont des formes de la sensibilité ; mais pour s’en faire une notion (sans laquelle nous n’en pourrions rien savoir), comme objets de l’intuition pure, il faut la notion a priori d’un composé , par conséquent de la composition (synthèse) du divers, et par conséquent aussi l’unité synthétique de l’apperception dans la liaison de cette diversité , unité de conscience qui exige, suivant la différence des représentations intuitives des objets dans l'espace et le temps, différentes fonctions pour les unir. Ces fonctions s’appellent ca-

tégories , et sont des notions intellectuelles a priori. qui par elles seules ne fondent encore aucune connaissance d’un objet (ce qui serait alors une expérience), mais sont cependant la raison de la connaissance de l’objet qui est donné dans l’intuition empirique. Mais l’empirique, c’est-à-dire ce par quoi un objet est représenté quant à son existence comme donné, s’appelle sensation ( sensatio , impressio), et constitue la matière de la connaissance. Si elle est liée à la conscience, c’est une perception. Si à la perception s’ajoute encore la forme, c’est-à-dire l’unité synthétique de son apperception dans l’entendement , si par conséquent elle est conçue a priori , alors est produite une expérience , comme connaissance empirique. Mais pour que cette connaissance ait lieu, et parce que nous ne percevons pas immédiatement l’espace et le temps mêmes, comme milieux où chaque objet de la perception doit avoir sa place assignée par des notions, il faut que des principes a priori, rendus nécessaires par les notions intellectuelles, établissent la réalité de ces notions par l’intuition sensible, et, par leur union avec elle suivant la même forme donnée a priori , rendent une expérience possible, qui est alors une connaissance a posteriori tout à fait certaine.

Contre cette certitude de notre expérience s’élève un doute important, celui de savoir non pas si la connaissance des objets par l’expérience ne serait pas incertaine, mais si l’objet que nous posons hors de nous

ne serait pas toujours en nous , et s’il est absolument impossible de connaître quelque chose hors de nous, comme tel, avec certitude. De ce qu’on laisserait cette question tout à fait indécise, la métaphysique ne perdrait rien de ses progrès, attendu que les perceptions qui nous servent, ainsi que la forme de l’intuition qu’elles revêtent, à constituer l’expérience suivant des principes, par le moyen des catégories, peuvent néanmoins être toujours en nous, et que la question de savoir si quelque chosed’extérieurleurcorrespond ou ne leur correspond pas, n’apporte aucun changement dans l’extension de la connaissance, puisque, à cette fin, nous pouvons sans cela nous en tenir non pas aux objets, mais uniquement à notre perception qui est toujours en nous.

De là le principe de la division de toute la métaphysique : Du sursensible, qui est l’affaire de la fonction spéculative de la raison , point de connaissance possible ( Noumcnorum non datur scientia).

Voilà ce qu’a été et ce qu’a dû être de notre temps la philosophie transcendantale, avant que la raison ait pu faire un pas dans la métaphysique proprement dite, ni même vers elle, pendant que la philosophie leibnizo-wolfienne continuait tranquillement son chemin en Allemagne, dans une autre partie, croyant avoir donné aux philosophes en possession du vieux principe péripatéticien de la contradiction une nouvelle

boussole pour se diriger : d’une part, le principe de la raison suffisante servant à distinguer l’existence des choses de leur simple possibilité suivant des notions, et, d’autre part, le principe de la différence des représentations obscures, claires en soi, mais encore confuses, d’avec des représentations lucides, principe servant à distinguer l’intuition d’avec la connaissance par notions. Toutefois, malgré ce travail, la philososophie dont nous parlons est toujours restée, sans qu’elle s’en soit doutée, dans le champ de la logique; elle n’a pas fait un pas vers la métaphysique, bien moins encore y a-t-elle conquis le moindre terrain. Elle a donc prouvé par là qu’elle n’avait absolument aucune connaissance claire de la différence des jugements synthétiques et des analytiques.

La proposition : «Tout a sa raison, » proposition qui tient à cette autre : « Tout est une conséquence,» ne peut donc appartenir qu’à la logique, et la distinction des jugements, suivant qu’ils sont problématiquement connus, ou qu’ils doivent valoir assertoriquement, est purement analytique, puisque, si elle devait valoir pour les choses , en ce sens que toutes choses ne devraient être regardées que comme une conséquence de l’existence d’une autre, le principe de la raison suffisante sur lequel cependant on se fondait ne se rencontrerait nulle part. Pour prévenir cette absurdité, on se réfugiait dans le principe qu’une seule chose (ens a se) a bien toujours un principe de son existence, mais qu’elle l’a en soi, c’est-à-dire qu’elle existe comme conséquence d’elle-même. Alors, pour

que l’absurdité ne fût pas évidente, le principe ne pouvait valoir des choses, mais des jugements seuls, et môme des simples jugements analytiques. Par exemple, la proposition : «Tout corps est divisible» a certainement une raison , et môme en soi, c’est-à-dire qu’il peut être regardé comme une conséquence du prédicat déduit de la notion du sujet, suivant le principe de contradiction, par conséquent suivant le principe des jugements analytiques. 11 est donc fondé uniquement sur un principe a priori de la logique , et n’avance en rien dans le champ de la métaphysique, où il s’agit de l’extension de la connaissance a priori , extension à laquelle ne contribuent point les jugements analytiques. Mais si le prétendu métaphysicien voulait introduire à côté du principe de contradiction le principe également logique de la raison suffisante, il n’aurait pas encore épuisé la modalité des jugements ; car il devrait encore ajouter le principe de l’exclusion d’un moyen entre deux jugements opposés entre eux contradictoiremeut , puisqu’alors il aurait établi les principes logiques de la possibilité, de la vérité ou de la réalité logique, et de la nécessité des jugements, suivant qu’ils sont problématiques , assertoriques et apodictiques. Mais alors ils sont tous soumis à un principe unique, celui des jugements analytiques. Cet oubli prouve que le métaphysicien n’était même pas en règle avec la logique, en ce qui regarde l’intégralité de la division.

Mais tandis que le principe de Leibniz touchant la différence logique de l’obscurité et de la clarté des

représentations affirme que cette première espèce de représentation, que nous appelons simplement intuition, n’est proprement que la notion confuse de son objet, par conséquent une intuition qui ne diffère des notions des choses que par le degré de conscience , et non spécifiquement, en telle sorte, par exemple, que l’intuition d’un corps, avec conscience universelle de toutes les représentations y contenues, en donnerait la notion comme d’un agrégat de monades, le philosophe critique remarquera, au contraire, que la proposition : «Les corps se composent de monades» pourrait résulter de l’expérience par la simple décomposition de la perception , si seulement nous avions la vue assez perçante (avec conscience suffisante des représentations partielles). Mais comme la coexistence de ces monades n’est représentée comme possible que dans l’espace, notre métaphysicien de la vieille roche doit considérer l’espace comme une représentation purement empirique et confuse de la juxtaposition du divers dont les éléments sont en dehors les uns des autres.

Mais comment est-il alors en mesure d’affirmer comme apodictique la proposition que l’espace a trois dimensions? car il n’aurait pu déduire aussi par la plus claire conscience de toutes les représentations partielles d’un corps qu’il doit être ainsi, mais tout au plus qu’il est comme l’enseigne la perception. Mais s’il regarde l’espace avec sa propriété des trois dimensions comme nécessaire, et qu’il le donne pour fondement de toute représentation des corps , com-

ment s’expliquera-t-il cette nécessité qu’il ne peut cependant pas obtenir par le raisonnement, puisque cette espèce de représentation , en ce qui regarde son affirmation propre, n’a qu’une origine tout empirique qui ne produit aucune nécessité? Mais s’il veut passer sur cette exigence , et admettre l’espace avec sa propriété, malgré la prétendue obscurité de cette représentation , alors la géométrie , par conséquent la raison, lui prouve, non par des notions nébuleuses, mais par la construction des notions, que l’espace, et par conséquent ce qui le remplit, le corps, n’est absolument pas composé de parties simples, quoique, lorsqu’il s’agit de faire comprendre la possibilité des corps par de simples notions, nous commencions sans doute par des parties , et que nous allions de là aux composés, nous mettions en principe le simple; ce qui force enfin la raison de reconnaître qu’une intuition (telle que la représentation de l’espace) et une notion sont spécifiquement des modes de représentation tout différents, et que la première ne peut être transformée en la seconde en faisant seulement disparaître l’obscurité de la représentation. Môme chose en ce qui regarde la représentation du temps.

De la manière de donner une réalité objective aux notions de l'entendement et de la raison.

Représenter une notion pure de l’entendement comme une expérience , comme concevable dans un objet d’une expérience possible, c’est lui donner une réalité objective, et, en général, l’exposer. Quand

la chose n’est pas faisable, la notion est vide, c’est-àdire qu’elle ne suffît à aucune connaissance. Cette opération, quand elle donne directement ( directe ) la réalité objective à la notion par l’intuition qui lui correspond, c’est-à-dire quand cette notion est immédiatement exposée, s’appelle schématisme. Mais la notion peut n’ètre pas immédiatement exposée; elle peut ne l’être que dans ses conséquences ( indirecte ); alors l’opération peut prendre le nom de symbolisation de la notion. Le schématisme a lieu avec les notions du sensible; la symbolisation est une nécessité pour des notions du sursensible, qui par conséquent ne peuvent pas être exposées, à proprement parler, et ne peuvent être données en aucune expérience possible, mais néanmoins appartiennent à une connaissance, ne fût-elle possible que d’une manière purement pratique.

Le symbole d’une Idée (ou d’une notion rationnelle) est une représentation de l’objet par analogie, c’est-àdire suivant un rapport suffisant pour certaines conséquences, comme est celui qui est rapporté à l’objet en soi relativement à ses conséquences, quoique les objets soient d’une tout autre espèce, par exemple si je me représente certaines productions de la nature, telles que les choses organisées, animaux ou plantes, par rapport à leur cause, de la même manière que je me représente une horloge par rapport à l’homme comme horloger. Le rapport de la causalité en général, comme catégorie, est précisément le même dans les deux cas ; mais le sujet de ce rapport me reste in-

connu quant à sa propriété interne. Le sujet peut donc seul être exposé, mais nullement la propriété.

De cette manière, je ue puis avoir, il est vrai, aucune connaissance théorique proprement dite du sursensible, par exemple de Dieu; mais je puis cependant en avoir une connaissance par analogie, et que la raison pense même nécessairement. Les catégories sont la base de cette conception , parce qu’elles font nécessairement partie de la forme de la pensée, que la pensée ait pour objet le sensible ou le sursensible, quoiqu’elles ne puissent, et justement parce qu’elles ne peuvent par elles-mêmes déterminer aucun objet, former aucune connaissance.

De la tentative illusoire de donner une réalité objective aux notions intellectuelles, sans la sensibilité.

D’après les pures notions de l’entendement, il y a contradiction à concevoir deux choses en dehors l’une de l’autre [distinctes], quand d’ailleurs elles sont parfaitement identiques par rapport à toutes leurs déterminations internes (la quantité et la qualité); ce n’est jamais qu’une seule et même chose conçue deux fois (une seule chose numériquement).

C’est la proposition leibnizienne de l’indiscernable, à laquelle il n’attache aucune importance, mais qui choque cependant très fort la raison, parce qu’on ne comprend pas pourquoi une goutte d’eau eu un lieu devrait empêcher qu’une autre goutte parfaitement semblable se trouvât en un autre lieu. Mais cette contrariété prouve seulement que pour être connues, des

choses dans l’espace ne doivent pas seulement être représentées par des notions intellectuelles comme des choses en soi, mais aussi quant à leur intuition comme des phénomènes; que l’espace n’est pas une qualité ou un rapport des choses en soi, comme Leibniz l’admettait, et que des notions purement intellectuelles ne donnent par elles seules aucune connaissance.

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