‹ Prolégomènes a toute métaphysique future qui aura le droit de se présenter comme scienceChapitre 77 sur 83 · PREMIÈRE SECTION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE SECTION

Du problème général de la raison qui se soumet elle-même à une Critique.

Ce problème se trouve compris dans la question : Comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles.

Des jugements sont analytiques quand leur prédicat ne représente clairement {explicite) que ce qui était pensé, quoique obscurément ( implicite ) dans la notion du sujet. Si l’on voulait appeler identiques ces sortes de jugements, on n’arriverait qu’à la confusion, car des jugements identiques ne contribuent en rien à la lucidité de la notion, ce qui doit cependant être le but de tout jugement, et s’appellent en conséquence vides; tel est, par exemple, le jugement : Tout corps est un être corporel (ou avec un autre mot, matériel). Des jugements analytiques se fondent , il est vrai, sur l’identité, et peuvent y être ramenés, mais ils ne sont pas identiques, car ils ont besoin d’une analyse, et servent ainsi à expliquer la notion, lorsqu’au contraire par les identiques on explique idem per idem ; ce qui veut dire qu’on n’explique pas du tout.

Des jugements synthétiques sont ceux qui par leur prédicat dépassent la notion du sujet, puisque le prédicat renferme quelque chose qui n’est pas pensé du tout dans la notion du sujet: par exemple, tous les corps sont pesants. Il ne s’agit point ici de savoir si le prédicat est ou n’est pas toujours lié à la notion du

sujet, mais on dit seulement qu’il n’est pas pensé dans cette notion, quoiqu’il doive nécessairement lui convenir. Ainsi la proposition : Toute figure à trois côtés est triangulaire {figura trilatera est triangula ), est une proposition synthétique. Car bien que, en concevant trois lignes droites comme renfermant un espace, il soit impossible qu’il n’y ait pas eu même temps trois angles, je ne pense cependant pas du tout dans la notion de trois côtés l'inclinaison de ces trois côtés entr’eux; c’est-à-dire que la notion d’angle n’y est réellement pas conçue.

Tous les jugements analytiques sont des jugements a priori, et sont en conséquence d’une valeur universelle et d’une nécessité absolue, parce qu’ils se fondent entièrement sur le principe de contradiction. Mais des jugements synthétiques peuvent aussi être des jugements d’expérience, qui nous apprennent, il est vrai, comment sont faites certaines choses , mais jamais qu’elles doivent être nécessairement ainsi , quelles ne peuvent pas être autrement, par exemple, tous les corps sont pesants ; alors leur universalité n’est en effet que comparative : Tous les corps, tous ceux que nous connaissons, sont pesants. Nous pourrions appeler empirique cette universalité, pour la distinguer de l’universalité rationnelle qui est stricte, comme connue a priori. Si donc il y avait des propositions synthétiques a priori , elles ne reposeraient pas sur le principe de contradiction, et, en ce qui les regarde, la question ci-dessus : Comment les propositions synthétiques a sont-elles possibles, n’aurait

pas encore été posée, et moins encore résolue. Le présent traité montrera surabondamment par la suite qu’il y a cependant des propositions synthétiques a priori et que la raisonne sert pas seulement à expliquer analytiquement des notions tout acquises (œuvre très nécessaire pour bien se comprendre soi-même tout d’abord), mais qu’elleest aussi capable d’étendre synthétiquement son acquis a priori , et que la métaphysique, en ce qui regarde les moyens dont elle se sert, repose sur les premières, mais qu’en ce qui regarde le but qu’elle se propose, elle se fonde entièrement sur cette dernière espèce d’opération. Mais comme les progrès que la métaphysique prétend avoir faits peuvent encore être l’objet d’un doute, alors s’offre la figure imposante des mathématiques pures pour prouver la réalité de connaissauces étendues par la seule raison pure, malgré les attaques du douteur le plus résolu. Et quoiqu'elles n’aient nul besoin, pour garantir la légitimité de leurs décisions, d’une critique de la raison pure elle-même, et qu’elles se justifient par leurs propres œuvres, elles sont cependant un exemple certain qui prouve du moins la réalité du problème le plus élevé de la métaphysique : Comment des propositions synthétiques a priori sont-elles possibles?

11 prouve plus que tout autre comment l’esprit philosophique de Platon, mathématicien distingué, put être si émerveillé, en voyant la raison pure côtoyer l’entendement avec des principes supérieurs et inattendus en géométrie, qu’il alla jusqu'à cette pensée

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extravagante que toutes ces connaissances ne sont pas des acquisitions faites nouvellement pendant la vie terrestre, mais un simple souvenir d'idées antérieures dont la raison ne peut être que le commerce avec l'entendement divin. Ces produits de la raison auraient porté, dit-on, un pur mathématicien à sacrifier un hécatombe; mais leur possibilité ne le ravit point d’admiration, par la raison qu’il ne s’occupait que de son objet, et que le sujet, comme capable de le connaître à ce point de profondeur, ne donnait aucune occasion de méditer et de s’enthousiasmer sur ce point. Un simple philosophe tel qu’Aristote, au contraire, n’aurait pas assez remarqué la différence infinie de la raison pure, en tant qu’elle s’étend d’elle— même, s’avançant par raisonnements de ce qui est dérivé de principes empiriques à quelque chose de plus général, et n’aurait par conséquent pas éprouvé cette admiration. Ne regardant la métaphysique que comme une physique s’élevant à des degrés supérieurs, il n’aurait rien trouvé d’étonnant ni d’incompréhensible dans sa prétention de s’élever au sursensible ; seulement la difficulté d’en trouver le secret devait présenter la difficulté qu’on rencontre en effet.

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