LA SCIENCE
Tout ce qui précède nous autorise à abréger ce que nous avons à dire au nom de Thistoire sur les rapports de la religion avec celte autre reine de l'esprit humain, la science, c*est-à-dire la connaissance méthodique, expérimentale et constamment vérifiée des faits de tout genre que le monde peut offrir à nos observations.
La religion, sous toutes ses formes, propose à l'homme une synthèse entre lui et le non-moi en l'unissant aux esprits ou à l'esprit souverain qui domine l'ensemble des êtres. L'homme aime la conscience de cette union et par conséquent se plaît à la nourrir, à l'aviver par tous les moyens à sa disposition. Mais la forme sous laquelle il se la représente, les conditions qu'il croit nécessaires à sa réalité dépendent des notions qu'il se fait de ce monde où il a senti la présence active de la divinité. La religion revêt donq à l'origine des formes suggérées par une connaissance très imparfaite des choses.
Longtemps ces formes, devenues traditionnelles, ne font qu'un avec la religion, et il semble aisément qu'elle soit indissolublement liée aux idées enfantines au sein desquelles elle a pris naissance.
La science ne peut donc faire autrement, en vertu même de ses progrès, que d'ébranler au bout d'un temps donné les traditions religieuses pour autant que celles-ci impliquent les idées fausses qu'on s'était faites auparavant du monde et de la manière dont il est constitué. Les changements qu'il faut dès lors imposer au cadre changent nécessairement le tableau. Mais alors surgit une autre illusion qui consiste à croire que la religion en soi périt avec sa forme traditionnelle. L'histoire démontre qu'en pareil cas elle ne manque jamais de se transformer, et qu'elle ne meurt pas.
Du reste ce serait une erreur de penser qu'il y.a toujours et nécessairement conflit entre la religion et la science. Elles comptent au contraire des périodes d'union et d'appui réciproque. C'est le plus souvent au sein des sacerdoces primitifs que "se dessinent les premiers linéaments de ce qu'on peut déjà appeler la science. C'est encore bien confus et très élémentaire, mais cette science embryonnaire est d'autant plus précieuse qu'il n'y a que celle-là. Il faut se dire aussi qu'en réalité l'esprit scientifique, avec l'ardeur et l'entière indépendance qtie nous lui connaissons, est chose toute moderne. Même pendant toute cette grande période de civilisation qui commence à Périclès pour finir avec l'empire romain, malgré les travaux d'hommes tels qu'Aristote,
Archimède, Hippocrale, Gallien, Pline, quelques astronomes et géographes, la science resta extrêmement timide et ne parvint pas à changer d'une façon notable les idées qu'on se faisait du monde. Chez ceux mêmes qui étaient détachés du polythéisme vulgaire, le principe païen, la tendance à personnifier l'inanimé exerçait encore une grande influence, et rien n'est plus contraire au progrès scientifique. Par exemple, des hommes très sérieux pouvaient expliquer le phénomène des marées par la respiration de la mer qui soulevait et abaissait alternativement son vaste sein. Les étoiles passaient très souvent aux yeux des anciens les plus instruits pour des êtres animés et conscients. Le pli d'esprit mythologique persistait donc chez ceux qui avaient répudié la mythologie elle-même.
Le monothéisme juif, qui aflranchissait l'esprit de cette espèce de prépossession polythéiste, qui résumait toute existence et toute puissance divines dans un seul Dieu supérieur au monde, aurait dû, semble-t-il, favoriser davantage Téveil de l'esprit scientifique. Mais il avait aussi ses inconvénients. Très étranger lui-même à la science expérimentale et méthodique, il cherchait dans la puissance divine la cause immédiate de tous les phénomènes. Si le tonnerre grondait, si le soleil suivait son cours, si les saisons se succédaient, c'est que Dieu le voulait ainsi, et cela devait tenir lieu de toute autre explication .
L'idée a été émise que c'était le christianisme qui, en absorbant les esprits et en les cantonnant dans le
domaine exclusif des discussions religieuses, avait arrêté net les sciences qui commençaient enfin à prendre leur essor. Ce n'est pas exact. Le christianisme ne devint absorbant qu'à partir de la fin du troisième siècle. C'est alors seulement qu'il entama puissamment les hautes classes sociales, les seules où il pût être question d'un développement scientifique. Pendant toute la période antérieure, si l'ancien monde en eût été vraiment capable, ce développement se fût opéré, et il n'eut pas lieu. Depuis lors, en efffet, les controverses théologiques détournèrent toutes les- attentions, les barbares survinrent, la nuit fut épaisse et longue.
Je Tai.dit et je le répète, je suis convaincu, malgré l'apparence paradoxale de cette assertion, que c'est l'intolérance orthodoxe de l'Eglise au moyen-âge qui a imprimé à la société chrétienne cette disposition à chercher à tout prix le vrai, dont l'esprit scientifique moderne n'est que l'application. Plus l'Eglise attachait d'importance à la profession de la vérité, au point même de considérer l'erreur involontaire comme un crime damnable au premier chef, plus se forma dans la persuasion générale le sentiment de la valeur immense de cette vérité, et par conséquent la disposition à la conquérir là où l'on s'apercevait qu'on ne la possédait pas. Gomment expliquer autrement que la grande science ne se soit développée, n'ait été poursuivie avec constance qu'au sein des sociétés chrétiennes? Ce remarquable phénomène ne dénote-t-il pas l'influence, au moins indirecte, de l'éducation antérieure ? Le fait est que c'est seulement
en vertu de cette passion maltresse que des hommes très religieux, tels que Bacon, Copernic, Galilée, Kepler, Pascal, Newton, Linnée ont pu jeter les bases de Tédiflce que nous admirons aujourd'hui.
Nous n'avons pas à nous étendre sur la regrettable histoire du conflit que chacun connaît. L'Église, qui avait d'abord souri aux premiers efforts de la science moderne, prend peur pour sa tradition inféodée à une notion du monde que cette science modifie tous les jours. Comme le Wagner du poète allemand, elle s'effraie de ne pouvoir faire rentrer dans sa prison le génie qu'elle a déchaîné. Ou bien elle prétend le di riger elle-même, lui dicter ce qu'il a à dire, lui imposer silence. Vains efforts ! La science est victorieuse de la tradition. Dieu n'a pas créé le monde en six jours ; Josué n'a pas arrêté le soleil ; celui-ci, pas plus que la lune et les étoiles, n'a été attaché au firmament par la main créatrice pour éclairer la terre ; Jonas n'a pu vivre dans son grand poisson, et le pape Alexandre VI, d'ingénieuse et sombre mémoire, aurait mieux fait de ne pas partager la terre entre les Espagnols et les Portugais, en donnant à ceux-ci tout l'est, à ceux-là tout l'ouest... Mais à quoi bon multiplier ces exemples ? Nous sommes encore pleinement engagés dans ce conflit de la science et de la tradition religieuse. Mais ce qu'il importe de bien se dire, c'est que ni la religion ni la science n'en mourront et que, ne pouvant se passer ni de l'une ni de l'autre, l'esprit philosophique doit aviser aux moyens de comprendre et d'approuver leur coexistence.
La science a certainement droit à toute Tautono-
mie possible. Ses admirables conquêtes justifient à det égard toutes ses prétentions, et nous pouvons considérer comme gagnée la cause de sa pleine et entière liberté.
D'autre part, une certaine modestie lui sied. Ses progrès, quelque considérables qu'ils soient, n'empêchent pas qu'elle vient se heurter de toutes parts à l'inconnu. De plus, elle doit se garder de se décerner à elle-même une apothéose que, plus d'une fois déjà, le cours du temps a démenti. Que seront nos sciences contemporaines aux yeux de nos successeurs de Tan 2000 ? Si le mouvement scientifique, ainsi que nous l'espérons bien, se perpétue, elles seront pour eux, ce que sont pour nous les sciences du dix-septième siècle, si peu développées encore malgré de réels et importants progrès. Il s'en faut, d'ailleurs, que les résultats de la science aient été purement négatifs pour l'âme religieuse. Est-ce que notre ciel, où gravite une poussière de mondes, est-ce que les incalculables périodes pendant lesquelles se préparait ce qui existe, est-ce que toutes ces imposantes majestés des temps et des espaces qu'elle nous a révélées n'ont pas fourni au sentiment religieux des aliments qu'il ne pouvait connaître autrefois? Celui qui ne cesse pas de sentir le soufQe de Dieu à travers l'immensité de l'univers a le droit de se rassurer devant toutes les découvertes encore à faire, en se disant, fort de l'expérience des siècles, que toutes les fois que l'homme est parvenu à saisir la vérité daos le monde, il Ta régulièrement trouvée cent fois plus belle que tout ce qu'il avait rêvé.
Mais surtout il est bon de comprendre qu'en définitive, et à la condition d'être bien comprises, la religion en soi et la science indépendante ne devraient jamais être hostiles, parce qu'en fait elles ne répondent pas aux mêmes besoins et ne sauraient se substituer Tune à l'autre. Si la science provient du besoin intellectuel de connaître le réel et le vrai en toutes choses, la religion vient au devant d'aspirations d'un autre genre qui ne sont pas moins naturelles, moins inhérentes à l'esprit humain. La science procède méthodiquement, n'usant de l'hypothèse que par provision, toujours soumise à l'expérience. Elle est, par essence, analytique, et c'est pour cela qu'elle ne saurait aboutir à la synthèse universelle que pourtant l'esprit réclame aussi. Non, quand même il n'y aurait plus rien de caché pour elle dans les faits dont elle s'occupe, quand même elle pourrait passer, sans un moment d'incertitude, de la formation des nébuleuses à celle des derniers infusoires, ce ne serait jamais qu'une somme, après tout, qu'elle aurait obtenue, et l'univers est plus qu'une somme, c'est l'infini. Comment donc la science ferait-elle pour dégager expérimentalement l'unité relian( la totalité des êtres? Gomment déterminerait-elle le cours tout entier d'un fleuve dont la source et l'embouchure lui échappent également? La science, souveraine maîtresse dans le domaine du fini, ne peut le dépasser sans se contredire. Il arrive quelquefois à ses représentants les mieux qualifiés, dominés qu'ils sont par leurs habitudes de pensée exclusivement analytique, de s'imaginer qu'ils ont fait la synthèse
uniquement parce qu'ils ont soigneusement énuméré tous les faits petits et grands dont la série constitue un objet d'études. Vous avez, je suppose, démontré qu'il n'y a dans le corps vivant que des lois mécaniques, physiques et chimiques en action, et qu'on rêvait autrefois quand on parlait de force vitale ou d'esprits animaux; vous avez étiqueté toutes les cases et toutes les circonvolutions du cerveau humain et déterminé avec précision le rôle de chacune d'elles dans les opérations mentales. C'est à mer* veille; mais pensez- vous que par là vous ayez donné l'ombre d'une explication de la vie et de la pensée ? Et la convergence, et la cause directrice, et la source d'harmonie, de coordination permanente, où est-elle? Elle y est pourtant, et elle vous échappe. Ce serait bien autre chose s'il s'agissait de la synthèse de l'univers !
C'est alors que la religion, non pas dans une seulement de ses formes traditionnelles, mais dans sa prétention fondamentale et persistante, reçoit son tour de parole. « Ce que vous ne pouvez faire, » dit-elle, « je le fais ; ce que vous n'osez prononcer, je le proclame ; le vide immense que laisseront toujours vos plus belles recherches, je le remplis. Je suis l'aspira^ tien indestructible du cœur humain. Je suis la voix des profondeurs de l'àme. Je suis le lien qui unit la poussière humaine à la pensée absolue, et dans cet abîme insondable au bord duquel, en vertu même do vos procédés, vous arrivez fatalement, je pressens la réalité souveraine, celle qui vraiment est, je perçois dans le gouffre sans fond une voix qui m'appelle, je
discerne une lumière qui m'attire. Oh ! je me trompe peul-ètre dans les idées que je m'en fais. II se peut fort bien que je ne possède que des à-peu-près, des symboles, des reflets. Qu'importe 1 Etes-vous bien sûrs, hommes de science, de connaître exactement la nature du soleil, et cela vous empêche-t-il de vous éclairer à sa lumière, de vivre de sa chaleur ? De même, j'ose affirmer la réalité de mon objet, indépendamment des idées que je tâche de m*en faire, et cela me suffit; Continuez vos utiles, vos admirables travaux. Vous adorez l'Éternel en cherchant sa face de vérité; laissez-moi chercher en lui l'idéal complet dont le pressentiment m'enlève à la terre, dont la prévision me procure d'ineffiables délices, et vivons en paix. »
C'est l'ardent effort de l'humanité pour répondre à cet appel mystérieux que nous tâcherons de raconter.