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LA CIVILISATION

La civilisation est la résultante de tout ce que rhomme fait pour vivre de la vraie vie humaine, supérieure à la vie purement instinctive et animale, en un mot, de la vie de Tesprit.

Là encore, nous nous trouvons en face d'une difficulté de définition. La civilisation n'est pas une de ces catégories bien tranchées 'qui se distinguent nettement de tout ce qui n'est pas elles. Il n'y a de bien évident que les deux extrémités de la chaîne. Quand ou nous parle de peuplades qui ignorent le vêtement, la culture de la terre, l'industrie même élémentaire, qui vivent uniquement des fruits de la forêt, des racines, des hasards de la chasse et de la pêche, où la loi du plus fort règne seule, nous disons sans hésiter que ce sont des sauvages. — Si, au contraire, il s'agit d'un peuple sédentaire, industrieux, organisé de manière que les faibles soient protégés contre les violents, construisant des édifices, cultivant les arts et les sciences, nous reconnaissons avec la même certitude qu'il s'agit d'un peuple civilisé.

En fait, la civilisation, ainsi comprise, n'est encore que le partage de la minorité du genre humain, et les peuples absolument sauvages sont très rares. Mais appellerons-nous civilisés les peuples nègres parce qu'ils sont ordinairement sédentaires et agricoles, les Cafres et les Hottentots parce qu'ils possèdent de nombreux troupeaux, les Esquimaux parce qu'ils sont vêtus et qu'ils ont soin de s'approvisionner de poisson séché et d'huile de phoque ?

Ce serait ridicule ; pourtant, ils sont au-dessus de la sauvagerie absolue.

Nous serions assez tenté de dire que la civilisation commence à partir du moment où un peuple possède une histoire. Les peuples sauvages, en effet, n'ont pas d'histoire. Les années et les siècles se passent pour eux dans la monotonie d'une existence toujours la même, ne donnant prise tout au plus qu'à de vagues souvenirs mythiques. Les peuples civilisés ont une histoire, parce que leur vie, incomparablement plus riche, plus accidentée, passe par des crises et des révolutions qui constituent les points saillants de leur développement. Mais ce serait prendre un des signes de la civilisation pour la civilisation elle-même.

Ajoutons que, là même où elle se déploie avec le plus de puissance et d'éclat, la civilisation n'est jamais achevée. Elle marche vers la réalisation d'un idéal encore très éloigné. Cet idéal se compose de science, de moralité ou de justice et de beauté. Et, à mesure que l'on s'en rapproche, le principe de justice uni à celui d'humanité exige que la participation à la vie civilisée devienne de plus en plus générale.

Si quelque chose milite en faveur de notre civilisation moderne, quand on la compare à Tancienne, c'est précisément ce caractère universaliste, égalitaire, dans le bon sens de ce mot, qui la distingue. Il ne nous sullit pas, comme aux anciens, que la vie supérieure de l'esprit soit le lot de quelques privilégiés, nous entendons que tous y participent de plus en plus, et nous voulons que le soleil de Tesprit luise, comme celui de la nature, pour tout le monde.

Il en résulte que nous reconnaissons les commencements de la civilisation là où nous découvrons des institutions ayant pour fin la culture de Tesprit. Dès lors, le sauvageon doit être considéré comme greffé. Il dépendra maintenant de bien des circonstances de savoir s'il portera promptement du fruit, du bon fruit, et beaucoup. Mais, depuis ce moment, on peut dire que la civilisation est entrée dans son devenir. La culture de l'esprit est donc Tindice de la civilisation qui se fait, qui avance.

Mais cette culture, à son tour, suppose des conditions qui ne sont pas encore la civilisation, mais qui sont indispensables à sa croissance, et ces conditions se ramènent à deux fondamentales, la sécurité personnelle et la division du travail.

Si nous nous reportons au mode d'existence des tribus complètement dénuées de civilisation, nous voyons que l'une et l'autre de ces deux conditions est réduite à zéro. Le sauvage vit dans une perpétuelle appréhension des causes de destruction qui le menacent et doit faire lui-même ses armes, sa hutte, son canot, ses outils. L'association ne fait pas converger

les efforts individuels vers une fin d'intérêt collectif. C'est seulement en vue de quelques expéditions de guerre ou de chasse que le sauvage se donne des chefs. Le progrès primordial est donc celui d'une organisation militaire et judiciaire, qui protégera les individus associés dans le clan ou la horde primitive et qui les délivrera de cet état permanent de défiance et de crainte. Alors ils pourront travailler avec quelque sécurité. Le travail, à son tour, engendrera sa propre'division ; car la diversité des aptitudes et des forces ne tardera pas à révéler la supériorité des produits dus aux mains les plus exercées dans un genre d'ouvrage déterminé. Le travail divisé entraîne l'échange, par conséquent le commerce ; celui-ci mène à l'adoption d'un signe représentatif des valeurs. Enfin, la sécurité individuelle s'accroît par le sentiment des ressources, supérieures aux besoins, que le travail accumulé procure. On ne craint plus ni de mourir de faim ni d'être dévoré par les fauves ou bien écrasé brutalement par plus fort que soi.

C'est alors que des besoins nouveaux, supérieurs, auxquels nul ne songeait auparavant, se révèlent. L'homme a désormais de la confiance, du loisir et du goût pour exercer son intelligence et savourer des jouissances qu'il ne connaissait pas auparavant. Les arts utiles, ceux qui augmentent sa puissance, ses gains, sa sécurité, la lecture, l'écriture, le calcul, deviennent aussi le charme de son existence et le poussent dans la direction où, devenus à leur tour de simples moyens de progrès, ils rendent possibles la science, la politique et l'art. Par là les conditions de

la sécurité première vont encore en s'améliorant. On s'avise de construire des routes, de parcourir des mers, do transporter jusqu'aux régions lointaines les productions du sol pour en rapporter celles que le sol ne produit pas. L'intercourse s'établit entre toutes les branches de la famille humaine. Les rapports de peuples à peuples deviennent de merveilleux agents de progrès. L'édifice de la civilisation s'élève. Notons ces deux points essentiels : c'est la solidarité établie entre les membres d'un même groupe humain, puis entre les divers groupes; c'est, en second lieu, le travail incessant, productif, multipliant indéfiniment ses œuvres, qui forment la base nécessaire, permanente de cet édifice. Mais il a pour couronnement suprême le triomphe de la justice, de la vérité, de la beauté sur la terre. La civilisation simplement matérielle ne sort pas de la catégorie du pur moyen.

De ces considérations très générales, mais qui se recommandent selon nous par leur exactitude, résultent les notions qu'il faut maintenir sur les rapports de la religion et de la civilisation. C'est un sujet à propos duquel, de nos jours, on ne se fait pas faute d'exagérations en sens divers, les uns voulant que la civilisation soit exclusivement le fruit de la religion, les autres tout près de regarder celle-ci comme sa pire ennemie.

L'histoire ne confirme ni l'une ni l'autre de ces prétentions absolues.

Nous aurons peut-être lieu de voir, dans une des premières parties de notre cours, que la seule chose qui explique le départ si étrange des populations du

globe en nations civilisées ou aptes à le devenir et en nations incapables d'arriver d'elles-mêmes ou par le contact avec d'autres à la civilisation, c'est une différence primordiale dans l'intuition religieuse du monde. Ce qui est certain, c'est qu'il n'est pas une civilisation dont le berceau ne soit religieux. Encore aujourd'hui nous ne savons définir la civilisation à laquelle nous appartenons nous-mêmes que par le nom de civilisation chrétienne. Il y a une communauté d'atmosphère morale que nous respirons tous, quelles que soient nos vues individuelles, qui s'impose aux non-croyants comme aux croyants et dont la réalité ne se reconnaît jamais mieux que lorsqu'on est transporté dans les régions relevant d'une autre tradition. Cette atmosphère, quoiqu'on en ait pu dire, est d'origine chrétienne.

De plus, s'il est vrai que la civilisation procède de la solidarité qui s'établit parmi les hommes et qui succède au farouche isolement de la vie sauvage, il doit être aussi vrai que tout ce qui tend à les arracher à cet isolement, îi les rapprocher, à les faire vivre d'une vie commune, doit être aussi favorable au mouvement civilisateur. A ce titre, la religion, moyen puissant de rapprochement et de réunion des hommes, les y sollicitant même en vertu de cette tendance à rechercher les échos sympathiques et les émotions concordantes que nous avons observés dans le sentiment religieux, a dû être et, en fait, a été un grand agent de civilisation.

Si, de plus, la civilisation vise une fin supérieure à celle qui consisterait uniquement à développer le

bien-être matériel, si elle aspire à réaliser la pleine vie de l'esprit, lu religion a été, elle est toujours le véhicule qui emporte l'homme loin du terre à terre de la vie simplement animale et qui lui permet de découvrir des horizons d'une beauté suprême dont il rapporte une impression profonde, élevant ses pensées, purifiant ses goûts, le préparant à cette vie de l'esprit dont elle-même fait partie et qui est la fln réelle de la civilisation.

Enfln le travail, qui est le générateur proprement dit de la civilisation, est un fait moral, puisqu'il suppose l'effort, la prévoyance, la domination de soimême. Le sauvage est toujours extrêmement paresseux. La religion, qui trempe le ressort moral, agit donc aussi de ce côté comme élément civilisateur.

C'est à l'histoire particulière de chaque religion de faire ressortir comment elle a pu favoriser ou entraver l'essor de la civilisation par les principes qu'elle a propagés et les applications spéciales qu'elle en a faites à la vie sociale.

Mais nous disons : favoriser ou entraver, parce qu'en fait Tinfluence religieuse n'a pas toujours porté des fruits heureux. Par exemple, au lieu de rapprocher, d'unir les hommes dans le sentiment de leur solidarité, elle a pu mainte fois les séparer en camps profondément hostiles et semer des haines fanatiques. Les persécutions religieuses, les guerres religieuses, les supplices religieux, ces horribles choses qui feraient croire à Satan, s'il était possible d'y croire, sont dans nos mémoires à tous, et il est inutile d'insister.

La religion a nui à la civilisation toutes les fois qu'elle a nourri un esprit de routine superstitieuse qui se mettait lourdement en travers de tous les progrès de la science, de toutes les réformes sociales, de toutes les libertés réclamées par l'esprit humain.

Elle a été son ennemie, soit qu'elle ait sanctionné, comme trop souvent dans l'antiquité, le débordement des plus honteuses passions; soit que, s'inspirant d'un ascétisme absurde, elle ait détourné Thomme du mariage, de la famille, du travail.

En d'autres termes, la religion n'est civilisatrice que si elle est en harmonie avec les conditions de la civilisation. C'est assez dire qu'elle doit puiser en elle-même la capacité de se transformer pour ne pas entrer en conflit avec les besoins et les idées que chaque nouvelle période de l'histoire humaine voit éclore. Telle institution, telle forme religieuse qui, à son aurore, fut éminemment civilisatrice, ressemble plus tard aux lisières qui nous aidèrent à faire nos premiers pas, et qui nous entraveraient singulièrement aujourd'hui, si nous devions les porter encore. Ce sera donc un intéressant chapitre des études que nous consacrerons à l'histoire des religions que la recherche des conséquences sociales que chacune d'elles a dû produire, et nous voyons d'après quels principes il nous sera permis de porter un jugement motivé.

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