PREMIERE PARTIE
La première donnée qui s'impose à l'historien est l'existence du milieu tellurique. La terre est le seul théâtre de l'histoire humaine, et l'on ne peut même pas prévoir, à l'heure actuelle, qu'il en doive jamais être autrement. La forme qu'a revêtue la surface de la planète a donc exercé une influence de tout premier ordre sur les destinées de l'humanité, quelle que soit d'ailleurs l'importance qu'on puisse attribuer aux facteurs psychologiques. Une variation même légère dans la répartition des terres et des mers, un changement très réduit des climats, se traduirait par d'énormes changements dans le cours de l'histoire des hommes.
Or, la terre a déjà un'long- passé, un passé tellement long que les périodes proprement historiques sont purement et simplement négligeables en regard des évaluations qui pourraient le mesurer. Depuis le moment, déjà tardif, où la croûte terraquée s'est formée entre le noyau igné et l'atmosphère, depuis le moment, plus tardif encore, où elle a rempli les conditions nécessaires à l'apparition de la vie, plusieurs époques se sont succédé, et celle de ces époques qu'on appelle primaire occupe, au dire des géologues, les trois quarts du temps écoulé depuis lors, le reste revenant aux époques secondaire et tertiaire, dont l'époque humaine n'est qu'une infime partie. Pendant ce temps, la mer a plusieurs fois recouvert des espaces où se dressent aujourd'hui de hautes montagnes. De grandes chaînes se sont usées peu à peu jusqu'à ne plus laisser comme trace que de modestes plateaux: d'autres, qui comptent maintenant parmi les plus hautes du globe, n'ont commencé à se former qu'à l'époque tertiaire. Des changements climatiques considérables se sont produits: à une époque qui, géologiquement parlant, est d'hier, une épaisse calotte de glace descendait jusqu'au centre de l'Europe et de l'Amérique du Nord. La géographie physique actuelle, comme on l'a dit, n'a, par rapport à l'amplitude de ces transformations, que la valeur d'une photographie instantanée. Elle continue d'ailleurs à se modifier sous l'influence des mêmes causes qui ont agi dans le passé, encore qu'il soit probable, et même certain, qu'à certaines époques elles ont opéré plus activement que ce n'est le cas actuellement, et précipité l'évolution.
Les géologues semblent portés aujourd'hui à réagir contre les exagérations chronométriques. « Rien ne nous oblige, dit l'un d'eux, pour la dernière période
de l'histoire de la planète, pour la période humaine, à compter par unités plus grandes que par dizaines de milliers d'années. » Autrement dit, ou peut parfaitement admettre qu'il y a cent mille ans, la Terre avait un aspect sensiblement difiérent de celui qu'elle présente aujourd'hui. En revanche, dix mille ans sont un très court laps de temps géologique. Les modifications qui se sont produites depuis dix mille ans, dont quelques-unes, soulèvements ou affaissements de littoraux, variations de climats, sont bien constatées, sont des modifications de détail, qui ne paraîtraient pas sur des cartes au millionnième.
Les géologues ont abouti à des conclusions assez sûres sur l'antiquité du dernier grand changement: la fin de la deuxième période glaciaire. On sait qu'à l'époque géologique qui a précédé immédiatement celle où nous nous vivons, sous l'influence de causes cosmiques, la calotte de glace polaire est descendue jusqu'à des latitudes sensiblement plus basses que les latitudes actuelles, et cela dans FAncien Continent comme dans le Nouveau, au nord comme au sud de l'Equateur. Or, grâce à des circonstances favorables, le retrait des glaces a pu être étudié de près dans la Suède méridionale par le baron De Geer. Il ne remonterait pas, dans cette région, plus haut que 12.000 ans environ. C'est donc depuis cette époque que les grands glaciers ont reculé sous le cercle polaire, laissant au sud des vestiges qui ne se sont atténués que peu à peu. A l'aurore des temps historiques, le caractère lacustre et marécageux de la région de l'Oural septentrional était encore sensiblement plus accusé qu'aujourd'hui. Yers la môme époque, la région où l'Asie et l'Amérique se touchent presque (détroit de Behring), était peut-être encore inaccessible à l'homme.
Or, douze mille ans, c'est plus que toute l'histoire des hommes dignes de ce nom. Les faits en question ont (nous le constaterons) leur importance au point de yue de la diffusion des hommes, mais on voit combien ils pèsent peu en regard des grandes lignes de la structure terrestre, qui sont restées permanentes dans le laps de temps considéré. Il est donc indiqué de commencer par une rapide revue de l'aspect que présente l'écorce terrestre, en insistant uniquement sur les traits qui ont influé sur les destinées de l'espèce humaine.
Pôle Nord
Le trait le plus saillant de celte géographie actuelleest, comme on sait, l'accumulation des terres émergées dans l'hémisphère Nord. L'Asie, l'Europe, l'Amérique du Nord serrent de très près le Pôle Nord, et ne laissent entre la mer Polaire et le reste de l'Océan qu'une porte un peu large, entre le Groenland et la Scandinavie. C'est exactement le contraire de ce qui se présente dans l'hémisphère austral.
Le Pôle Nord est maintenant atteint. Il est certain qu'une couche de glace continue l'entoure, et s'étend, suivant la longitude, plus ou moins loin vers le 80*^ degré. C'est un monde mouvant, où la glace se reforme sans cesse. Des glaciers qui le prolongent se détachent les blocs qui, entraînés par la rotation terrestre, dérivent vers l'ouest, allant écraser des navires jusqu'à la latitude de New-York.
On peut affirmer aujourd'hui que cet amas de glace ne se soude nulle part aux vrais continents. Un navire pourrait en faire le tour, en profitant de cir-
constances favorables, qui, à la vérité, sont rares : certains ont fait de longues parties du trajet. Seul, le Groenland forcerait à un détour de 2000 kilomètres vers le sud.
Partons du détroit de Behring-, où l'Asie et l'Amérique ne sont distantes que de 100 kilomètres. Les deux continents fuient aussitôt tous deux en sens inverse, et, n'était la crête sous-marine qui pointe au sud du détroit, dans les îles Aléoutiennes, le rapprochement serait presque illusoire. Au reste, les conditions climatiques, dans les régions septentrionales des continents, sont presque incompatibles avec la vie humaine, même depuis le retrait (relativement récent) des glaciers : si des relations historiquement anciennes ont existé entre les deux continents, le grand courant du Nord-Pacifique y a eu plus de part que le détroit de Behring.
Si l'on s'écarte du détroit vers l'est, on suit le dédale d'îles qui accompagne la côte arctique de PAmérique du Nord jusqu'à la baie d'Hudson, puis le Oroenland s'interpose, sur la côte occidentale duquel l'absence de courant froid rend possibles quelques établissements humains.
Si Pon part du détroit de Behring vers l'ouest, on longe toute la côte de Sibérie, qui, au cap Tchéliouskine, s'avance fort loin au devant du Pôle, puis, après la Novaia-Zemlia, après le Cap Nord, les côtes d'Europe s'infléchissent vers le sud. C'est là que s'ouvre, entre la Scandinavie et le Groenland, l'échancrure de l'Atlantique.
Large de 1500 ou 2000 kilomètres, elle est suffisante pour interrompre les communications des deux continents, encore qu'au milieu se dresse l'Islande. De plus, le grand courant du Gulf-Stream, à supposer qu'il fût exploitable pour la navigation, porterait en tous