RUE GARANCIÈRE, IO
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Voilà quarante ans que Charles-Albert est mort, et sa grande figure fatidique nous défie encore comme le Sphinx, nous, si curieux d'analyse.
Nul n'a osé toucher à cette conscience royale faite de rêve, de réalité, d'élan, de calcul, de remords, de présomption. C'est que tout y a été pour déconcerter la logique, la foi, l'amour.
Et il semble qu'après avoir vécu de mystère, le Roi, pour disparaître, ait aussi voulu s'envelopper de mystère. Car nul jamais ne saura si ce fut avec orgueil ou avec douleur que Charles-Albert disait au lendemain de Novare, alors que déjà il ne parlait plus de lui-même qu'au passé, comme on parle des morts : « La mia vita/U un roman\o, io non sono stato conosciuto (i)... »
Le Roi se rendait justice; après dix-huit ans de règne, il allait mourir, héros masqué d'un roman auquel la défaite venait de mettre le signet.
(i) « Ma vie a été un roman, je n'ai pas été connu. » (Cibrario, Ricordi d'una missione in Portogallo, p. 237.)
LE ROI CHAULES-ALBERT
Mais le héros fait le roman. L'évolution italienne dérive peut-être de l'étrange état d'àme où vécut Charles-Albert.
J'ai donc essayé de surprendre le secret du Roi, si osé soit le rapprochement, si audacieuse soit la tentative sur une conscience dont Tunique souci fut de se dérober.
Pour ses familiers mêmes, Charles-Albert demeurait une énigme. Son regard sans cesse contredisait sa parole; sa parole démentait son sourire; son sourire déguisait sa pensée. Pendant qu'une éternelle tristesse, un visage ascétique, une taille gigantesque, forçaient devant lui à un respect presque superstitieux, sa voix pleine de caresses, ses manières familières jusqu'à l'abandon, rendaient irrésistible le charme dont il vous enlaçait.
L'impression que l'on éprouvait près de lui était indéfinissable, comme si de tout son être se fussent dégagés des fluides contraires. « J'en étais réduit, raconte d'Azeglio, à me redire sans cesse, pendant que le Roi me parlait : Massimo, Massimo, non ti fidar (i)... »
C'est que tout était complexe, indécis, fuyant, dans ce prince toujours dissonant, comme si quelque corde se fût brisée en lui. Sa jeunesse paraissait meurtrie de souvenirs et vieillie de remords. Enfant, il
' i) « Massimo, Massimo, méfie-toi. » (Marquis d'Azeglio, Souvenirs, p. 223.)
LK KOI CHARLES- ALBKRT.
semblait connaître déjà les angoisses, les défiances, les terreurs, les écrasements du vaincu. On lui a entendu dire ce mot désolé : « ...Je ne suis sûr de moi ni en politique ni en amour... »
De quoi pouvait-il être sur? Hélas! tout l'avait trompé; tout devait le tromper. La fortune ne lui sourit jamais que pour le perdre. L'enthousiasme de ses vingt ans fera de lui presque un révolté. Son héroïsme le mènera à l'abdication et à l'exil. Par une suprême fatalité, les glorieuses étapes de sa jeunesse seront les stations de son dernier Calvaire. Là où le héros du Trocadéro avait passé en vainqueur, passera le vaincu de Novare pour aller mourir à Oporto.
Cette vie déçue devait fatalement chercher dans l'extase le point d'appui qui lui manquait. Est-il plus séduisant mirage que le fatalisme chrétien? C'est pourquoi Charles-Albert fera de Dieu son complice. C'est pourquoi, trop souvent, son extraordinaire mysticisme confondra les femmes avec les anges, les royaumes de la terre avec celui du ciel. Ses lettres témoignent d'une hallucination incessante qui inspirera sa prière, ses amours, sa politique, et, chose incroyable, réglera sur le champ de bataille jusqu'aux marches et contremarches de son armée.
Le Roi n'a pu, heureusement, détruire la correspondance que Ton rencontrera ici, comme il l'avait tenté pour ses Réflexions historiques , un bien eu-
IV T.K ROI CHAR LES- ALBERT
rieux livre, dont à peine trois ou quatre exemplaires survivent (a).
Les lettres de sa jeunesse et le livre de son âge mûr sont inspirés d'un mysticisme égal. A chaque ligne des lettres comme à chaque page du livre, ce sont les mêmes visions condensées en corps de doctrine. Textes bibliques, prophéties, miracles, se heurtent (b). Du choc, jaillit l'éclair qui illumine l'horizon. A l'horizon, Charles-Albert entrevoit sa grande place marquée, et, pour l'y conduire, l'astre italien se lève comme l'étoile des Mages.
En vérité, le souffle de Pathmos a passé sur l'œuvre de Charles- Albert comme sur sa vie. Le Roi a voulu les envelopper l'une et l'autre de mystère et n'en laisser derrière lui aucune trace écrite. Car son livre à peine paru, il l'arrachait de toutes les mains, comme s'il eût trahi le secret de Dieu.
Etait-ce le secret de Dieu?
Peut-être; car, pour effacer ce que nous croyons ineffaçable, Dieu, à certaines heures, pousse devant lui des hommes que la foule ne comprend pas.
Eux-mêmes sont-ils conscients de leur mission?
Il fallait la conjonction inouïe d'un pape libéral (i) et d'un roi révolutionnaire pour faire l'Italie.
(i) Le prince de Metternich disait, peu de temps après l'avènement de Pie IX, au comte de Sambuy, ministre de Sardaigne : « J'avais prévu tout ce qui pouvait se passer en Europe, et je
Pour conclure à la fatalité d'une évolution italienne, il fallait le génie prophétique du comte de Maistre.
Ces trois grandes voix du passé, entonnant l'hymne de l'avenir, forment le plus étrange concert que jamais Thumanité ait entendu.
« La Révolution, disait Joseph de Maistre, fut d'abord démocratique, puis oligarchique, puis tyrannique; aujourd'huielleestroyale,maiselle va toujours son train...
« ...L'art du prince est de régner sur elle, et de l'étouffer doucement, en l'embrassant. La contredire de front ou l'insulter serait s'exposer à la ranimer et à se perdre du même coup. Prenez garde à l'esprit italien; il est né de la révolution et jouera bientôt une grande tragédie. Notre système neutre, suspensif, tâtonnant, est mortel dans cet état de choses : que le Roi se fasse le chef des Italiens; que dans tout emploi civil et militaire, et de la cour même, il emploie indifféremment des révolutionnaires, même à notre préjudice : ceci est essentiel, vital, capital; les expressions me manquent; si nous devenons ou demeurons un obstacle : Requiem cuternam (i). n
m'étais préparé à tout; mais un pape libéral, voilà ce qui ne m'était jamais venu à l'esprit. Maintenant, tout peut arriver. » (Marco Tabarini, Me de Gino Capponi.)
(i) 1812. Correspondance diplomatique de Joseph de Maistre. 181 1 à 1817. Tome ["\ p. j> — 1 1 — Albert Blanc. — Paris, Michel- Lévv. 1860.
Pour le comte de Maistre, les temps étaient donc accomplis; dès 1812, le grand inspiré marquait à Charles-Albert le rôle que nous lui avons vu remplir.
Mais que de sous-entendus lamentables dans cette absolution, d'avance donnée à un nouvel ordre de choses en Italie! Il fallait, pour l'inaugurer, qu'un prince se rencontrât, dont l'âme fût assez chevaleresque et assez calculée, assez haute et assez humiliée, assez ambitieuse et assez mystique pour confondre la voix du peuple avec la voix de Dieu.
Seule, la souffrance pouvait avoir pétri cette âme de tant de contradictions. Qu'importent alors, au problème psychologique dont il s'agit ici, les quelques années heureuses qui, pour Charles-Albert, se sont glissées entre le prologue et l'épilogue de son règne!
En cherchant le mot de l'énigme dans les premières douleurs et les suprêmes angoisses de sa vie, je ne ferai pas une auréole de la couronne d'épines qu'a portée Charles-Albert. Ma sincérité d'ailleurs à raconter les grandeurs et les défaillances de cette àme douloureuse continuera ici une tradition. Chez nous, au service du prince, le franc parler a toujours égalé le dévouement. Comme Montluc, avec son roi Henri I V. « le c... sur la selle, on était compagnons... »
Et cela a duré huit cents ans, où le Savovard a rudement besogné, qu'il eût une vérité à dire ou un coup d^pée à recevoir.
D'autres maintenant veilleront sur la couronne que nos pères ont forgée. Autour d'elle, vont se former des dévouements d'alluvion. Vaudront-ils les dévouements primitifs tombés en déshérence? L'avenir est à Dieu, mais le passé fidèle est à nous.
C'est à cette glorieuse ruine que je viens accrocher aujourd'hui mon livre, comme un dernier ex-voto.
d) Les archives de Sonnaz, de Faverges et de Beauregard m'ont fourni les lettres et les documents inédits utilisés pour cette étude. Je me suis aidé, pour les compléter, des ouvrages suivants :
Scritti e lettere di Carlo Alberto (Nicombde Bianchi). Ricordi d'iota missione in Portogallo (Cibrario). Notifie sur lavita di Carlo Alberto (Cibrario). Informa^ ioni sul Ventuno in FTemonte (baron Antonio Manno). Note Sarde e ricordi (baron Joseph Manno). Fortuna délie Frasi (baron Joseph Manno). / miei ricordi (Massimo d'Azeglio). Storia d'italia (Poggi). Storia délia monarchia piemontese ( Nicomède Bianchi ). Histoire du roi Charles-Félix par un religieux d'Hautecombe. Le marquis Aljicri (Domenico Berti). Gino Capponi (Marco Tabarini). Notice sur la reine Marie-Thérèse (marquise de Cortanze). Mémoires du prince de Metternich. Mémoires d'Ouvrard. Histoire des deux restaurations (Vaulabelle). Guerre des Alpes (Revel), etc., etc.
Ce travail nécessitant un grand nombre de notes, j'ai renvoyé à la lin du volume toutes celles qui n'étaient pas indispensables à la clarté du récit. Elles s'y trouvent classées par chapitres et correspondent aux lettres alphabétiques insérées dans le texte. Les renvois au bas des pages sont indiqués par des chiffres arabes.