CHAPITRE XI
Ainsi s'achève avec la première partie de ma tâche cette odyssée princière. Je quitte « mon prince », comme disait Sylvain, je le quitte sur les marches du trône. Il les gravira bientôt, et régnera en paix jusqu'en 1847, si tant est que la paix ait existé pour celui qui, selon ses propres paroles, vécut « ...entre le poison et le poignard ».
Impassible parmi les angoisses dont son âme garde le secret, Charles- Albert, pendant dix-huit ans, fera métier de roi et de grand roi. Il réformera le code, organisera les finances, créera une admirable armée. Soixante-dix millions suffiront par an à l'œuvre immense.
Lui seul demeurera immuable au milieu de cette renaissance. L'âge a converti en certitudes les folles espérances de sa jeunesse, comme l'hiver fait un bloc de glace avec les mille jaillissements du torrent.
A la fin de sa vie, Charles-Albert n'espérait plus, mais il croyait à sa mission, malgré les hommes, malgré les événements. Il y aurait cru malgré Dieu, si, pour lui, Dieu n'avait été un complice. Cette foi dans la complicité de Dieu a fait toute sa force.
Roi du plus petit royaume de l'Europe, qu'eût été Charles-Albert, qu'eût-il fait sans la foi qui soulève les montagnes? S'il les a ébranlées, du nord au midi de l'Italie, c'est par son mysticisme. C'est par lui qu'il s'est révélé à son peuple comme le précurseur de la rédemption prochaine.
Tout novateur italien a été frappé d'ataxie religieuse. Vous retrouverez le mystique sous le froc d'Arnold de Brescia (c), sous la toge de Rienzi, sous la cagoule sanglante de Savonarole. A l'Italie si amoureuse du beau, si peu soucieuse du vrai, il faut, jusque dans le mal, l'éternelle poésie du bien. Elle prendra le signe de la bête pour le signe de l'ange, peu importe, elle veut un signe au front de celui qu'elle acclamera pour le lapider bientôt, car il lui faut aussi le martyre comme consécration de la foi.
Pas plus que ses devanciers sur le chemin de la terre promise, Charles-Albert n'échappera à la fatalité du flux et du reflux populaire. En 1848, le même enthousiasme le saluera, qui avait salué Savonarole, en 140 5. Comme Savonarole, il verra accourir à son premier appel ces plaintifs, ces douloureux, ces vaillants que Florence, jadis, appelait les Piagnoni. Les Piagnoni de 1848 seront aux côtés du Roi pour partager ses rêves et ses dangers. Mais, vienne l'heure douloureuse, l'Italie retrouvera ces furieux qu'au seizième siècle elle appelait ses Arrabbiati. Ils ressusciteront pour blasphémer le malheur dans leurs clubs et pour assassiner l'héroïsme dans les rues de Milan.
C'est là ce que prévoyaient, à Florence, les rêves
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désolés qui furent le prologue du règne de Charles- Albert.
C'est ce que le malheureux roi verra s'accomplir dans l'épilogue de Novare et d'Oporto.