‹ Prologue d'un règneChapitre 166 sur 177 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

(a) On lit dans 1 Atlas de Lesage : « Cette famille (la maison de Savoie) règne sans interruption depuis huit cents ans, et, durant cet intervalle, il n'est pas d'aîné de cette dynastie qui n'ait été gendre ou beau-père, beau-frère, oncle, neveu ou cousin d'empereur ou de roi, possédant même quelquefois toutes ces qualités ensemble. Elle compte jusqu'à trente et une alliances directes avec la maison de Hugues Capet seulement, lui ayant donné, jusqu'à aujourd'hui, quatorze princesses et en ayant reçu dix-sept.»

[b) Le prince de Metternich, dans ses Mémoires, rapporte de la façon la moins exacte l'histoire de la réconciliation du prince de Carignan avec le roi Charles-Félix. Je cite :

« ...Le prince de Carignan devait être, raconte le chancelier, conduit par l'empereur François au roi Charles-Félix pendant une entrevue que les deux souverains auraient à Gênes.

« Ce plan fut suivi rigoureusement.

« Ce n'est qu'après l'arrivée de l'empereur à Gênes, où le Roi l'avait devancé de quelques jours, qu'on envoya à Turin un courrier chargé de porter au prince de Carignan l'ordre de se rendre à Gênes pour se présenter devant l'empereur François.

«Le Roi me témoigna le mécontentement que lui causait cette affaire en me disant :

« — J'ai cédé à la volonté de l'Empereur, autant par suite du respect que je lui porte que par suite de l'hommage que je rends au sentiment qui l'anime, et qui est celui de l'ordre

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appuyé sur des principes et sur l'expérience. Ce dont par contre je ne puis me défendre, c'est de la conviction que ce sera l'Autriche qui en particulier aura à se plaindre d'un homme dont les idées sont entièrement perverties !

« Je répondis à cela que l'Empereur n'agissait pas sous l'empire d'un sentiment de confiance à l'égard du prince de Carignan ; que, dans la discussion de la question delà succession au trône, il ne considérait que la chose elle-même, non la personne de l'héritier présomptif, et qu'entre deux maux il choisissait le moindre.

« Deux jours après, le prince de Carignan vint à Gênes, accompagné de sa femme. Il descendit dans une maison particulière que le Roi avait fait louer dans ce but, et il se rendit auprès de l'empereur François.

« Après une audience de plus d'une heure, le prince quitta Sa Majesté pour venir chez moi; cette visite dura trois heures. La soirée était très avancée quand il partit, en sorte que je ne pus présenter mes hommages à Sa Majesté l'Empereur que le lendemain. L'Empereur m'accueillit en me disant : — Eh bien, quelle impression le prince de Carignan vous a-t-il laissée ? Je priai Sa Majesté de ne pas intervertir l'ordre chronologique, attendu qu'il m'importait beaucoup de savoir quelle impression le prince avait faite sur Elle pendant le long entretien dont j'ai parlé.

« — Le prince, répondit l'Empereur, ne m'a pas fait une impression favorable; je puis, du reste, la rendre en peu de mots: le prince est un phraseur, et ces sortes de gens ne m'inspirent jamais de confiance.

« —L'opinion de Votre Majesté, dis-je, est tout à fait conforme à celle que je me suis faite à la suite de l'entretien de trois heures que j'ai eu avec le prince.

,< Avec tout cela, continua l'Empereur, il n'y avait pas autre chose à faire dans le cas actuel que ce qui est arrivé.

«Le même jour, dans la matinée, l'Empereur conduisit le prince chez le Roi. Charles-Albert se mit à genoux devant le Roi et lui demanda pardon en pleurant.

« — C'est à l'Empereur, dit le Roi, et non à votre naissance ni à moi, que vous êtes redevable. N'e l'oubliez jamais, et ne donnez jamais lieu à votre protecteur d'avoir à regretter sa générosité.

« Le prince protesta de ses bonnes et fermes résolutions.

« La fin du séjour des souverains à Gênes ne fut troublée par aucun incident. » (Mémoires du prince de Metternich, vol. III, p. 263.)

Je ne prétends pas discuter la question, mais simplement opposer aux affirmations du chancelier la lettre que voici. Elle est adressée par le prince de Carignan à M. le duc de Blacas, et datée du 22 mai 1824. La réconciliation que M. de Metternich dit n'avoir eu lieu qu'en 1826 était donc, dès longtemps, un fait accompli.

« Vous eûtes l'extrême bonté, Monsieur le duc, de me conseiller d'écrire une lettre au Roi (Louis XVIII); j'ai cru ne pouvoir mieux faire que d'attendre le moment de mon arrivée dans notre pays pour le faire, reconnaissant les immenses obligations que je lui ai; j'ai cherché à lui exprimer mes sentiments, mais je comprends fort bien que jamais la plume ne pourra tracer les vives sensations dont mon cœur est touché et pénétré : connaissant votre belle âme, j'ose vous prier de suppléera mon peu d'imagination, et d'interpréter mes sentiments. Je confie cette lettre k M. d'Argenteau qui part ce soir; je ferai tous mes efforts pour trouver le temps d'écrire par cette même occasion aux princes, persuadé que je suis qu'en profitant de votre aimable obligeance, mes lettres feront un beaucoup meilleur elîet étant remises de vos mains. Je suis arrivé à Gênes avec toute ma famille avant-hier matin ; le Roi m'a extrêmement bien reçu, il a voulu me loger, et il nous fait servir par sa maison, pour toutes les choses dont nous pouvons avoir besoin; il a montré beaucoup de plaisir à voir mes enfants, je les lui conduis tous les matins, il leur montre beaucoup d'affection. Nous dînons tous les jours avec lui, et nous passons aussi toutes nos soirées avec lui; enfin j'ai tout lieu d'être fort content, recevant beaucoup de marques d'intérêt. De mon côté, je ne cesserai jamais de faire tout mon possible pour m'attirer et me conserver ses bonnes grâces; rien ne me coûtera pour ça, espérant aussi par là m'attirer les suffrages des personnes qui me protégèrent pendant le cours de mes malheurs.

a Le jour de mon départ de cette ville n'est point encore fixe ; mais je crois que ce sera le 23 ou le 26. Je me rendrai directement à ma campagne de Raconis, où j'attendrai l'arrivée du Roi à Turin, pour m'y rendre alors. J'ai reçu, à mon départ de

la Toscane, les preuves les plus touchantes de l'affection du grand-duc, ainsi que de celle sa famille; mais je suis fort heureux d'être enfin où je suis. Mes disgrâces m'ont mis dans le cas devoir se développer les beaux caractères de quelques personnes qui me soutiennent, et à la tête desquelles je vous mets, de sorte que maintenant je suis presque à me féliciter de mes afflictions. Oserais-je vous prier, Monsieur le duc, de vouloir bien me rappeler au souvenir de madame de Blacas? Je compte me dédommager, aussitôt arrivé chez moi, de la lettre si courte que je vous écris aujourd'hui; j'espère que vous me conserverez toujours votre précieuse amitié, qui fut si longtemps mon appui et ma consolation; pouvant vous assurer que je vous porte pour la vie l'affection la plus vive, qui ne peut être comparée qu'à une reconnaissance sans bornes.

« Gênes, le 22 mai 1824.

« Signé : Albert de Savoie. »

(c) On sait que ce fut au commencement du douzième siècle que le moine Arnaud de Brescia, disciple d'Abailard et soidisant inspiré de Dieu, prêcha la réforme du clergé et l'affranchissement du peuple de Rome. Vainqueur du Pape et de l'Empereur, il exerça dans cette ville un pouvoir souverain qui dura dix années, après lesquelles il fut brûlé vif (1 1 55) sous les yeux du peuple, qui applaudit à sa mort comme il avait applaudi à son triomphe.

On sait aussi que deux cents ans plus tard, au quatorzième siècle, Rienzi, s'appuyant sur de prétendues visions et révélations, autant que sur les souvenirs de l'antiquité, rétablissait la République à Rome, s'y faisait proclamer tribun et mourait poignardé (i 354), toujours par ce même peuple qui en avait fait son idole.

Mais ce qu'on sait peut-être moins, c'est qu'environ un siccle plus lard Savonarole, le célèbre Dominicain, victime lui aussi de la populace qui l'avait d'abord acclamé, annonçait sa mission divine presque dans les mêmes termes que le roi Charles- Albert.

Le Ier août de l'année 1490, Savonarole commence à expliquer l'Apocalypse dans l'église des Dominicains de Saint-Marc, et lu dans les visions de saint Jean les destinées futures de l'Italie.

Le 23 décembre 1491, il fait proclamer Jésus-Christ roi de

Florence et protecteur de ses liberte's; puis, déjà constitutionnel à sa manière, il déclare que les anges ont mis la main à la construction de la salle de l'Assemblée populaire instituée par lui. (Voir son dernier sermon de l'Avent 1494.)

Tous les partis, avides d'indépendance, soutinrent alors Savonarole. Mais bientôt ils se divisèrent en Piagnoni (plaintifs) et Arrabbiati (enragés). Les Piagnoni, indignés de la tyrannie des Médicis et des injustices des légats du pape Alexandre VI, voulaient la liberté et les réformes, mais uniquement par le retour a la religion et aux lois fondamentales de Florence. Les Arrabbiati, au contraire, qui n'avaient vu dans Frère Jérôme que le chef d'une révolution, lui reprochèrent bientôt les réformes outrées qui faisaient, au dire des contemporains, de Florence un couvent où l'on brûlait les tableaux des plus grands maîtres, où l'on brisait les plus magnifiques statues et jetait au feu jusqu'aux livres de Dante et de Pétrarque.

Ce furent les Arrabbiati qui exigèrent l'étrange épreuve qui est un des faits les plus curieux de ce siècle de transition entre la crédulité du moyen âge et le scepticisme moderne.

Les Franciscains, adversaires des Dominicains, s'étaient engagés à ce que l'un d'eux entrât dans un bûcher ardent, et en sortît sain et sauf, pour prouver que l'excommunication lancée par Alexandre VI contre les Dominicains était juste, pourvu que Père Jérôme Savonarole y entrât aussi, et prouvât ainsi la vérité de ses prophéties.

Le 17 avril 1498, il fut convenu, avec l'approbation de la seigneurie de Florence, qu'un Dominicain et un Franciscain entreraient dans une espèce de corridor ménagé au travers d'un bûcher de quarante brasses florentines de longueur. Le corridor avait une brasse de largeur, et à droite et à gauche le gros bois de chêne destiné à brûler était entremêlé de fagots et d'épines pour que l'embrasement fût plus rapide. Ce bûcher, qu'on ne pouvait voir sans frémir, était élevé au milieu d'une estrade, sur la grande place du Palais, à Florence. Cette place se remplit d'une foule immense, et, vers midi. Frère Jérôme et tous les moines dominicains arrivèrent, revêtus d'habits sacerdotaux, chantant des hymnes et portant le Saint Sacrement. Les Franciscains accompagnèrent, de leur côté, le Frère Rondinelli désigné pour l'épreuve, mais en silence et sans cérémonie. Le Dominicain se prépara le premier à entrer dans le feu, mais il prit

Mil ES.

l'hostie consacrée dans ses mains et se dirigea ainsi vers le bûcher. Les Franciscains crièrent alors au sacrilège et à la profanation. Ils firent déposer à leur adversaire non seulement le Saint Sacrement, les ornements sacerdotaux, mais tous ses autres vêtements, discutant bruyamment pendant plusieurs heures. On perdit ainsi toute la matinée, et tout à coup une pluie si violente se mit à tomber que les Arrabbiati eux-mêmes déclarèrent l'épreuve impossible.

Mais le 23 mai suivant (1498) ils ramenaient Savonarole à lu même place et le faisaient périr à la suite d'une procédure en rèsle. Il monta sur le bûcher sans faiblir.

TABLE DES MATIÈRES

Le roi Charles-Albert i

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