CHAPITRE IV
Arrivée de Charles-Albert et de sa femme à Turin. — Premiers nuages. — Tristes pressentiments de Sylvain. — La Restauration en Piémont. — Guelfes et Gibelins. — Un intérieur turinais. — La renaissance italienne. — Premiers carbonarr piémontais. — Un mot de Villemain. — Charles-Albert dérive vers la Révolution. — Lettres du prince. — Naissance de M. le duc de Savoie. — La révolution éclate à Naples. — M. de Metternich prend position en Italie. — Charles- Albert est nommé grand maître de l'artillerie.
Les difficultés que chacun avait prévues jaillirent sous les pas de Charles-Albert, dès le lendemain de son mariage.
M. de Genevois avait déclaré que jamais, lui vivant, le prince de Carignan ne porterait le titre dAltesse Royale. Comme toujours, le Roi avait cédé aux injonctions de son frère, et il en était résulté cette bizarre étiquette pour le jeune ménage : que le mari n'avait droit ni au même traitement ni aux mêmes honneurs que sa femme. Comme archiduchesse d1AutricheT celle-ci portait le titre d'Altesse Royale, tandis que le prince n'était qu'Altesse Sérénissime. Dans ces conditions, sa voiture ne pouvait être suivie que d'un seul page sur le marchepied et d'un seul écuyer à la portière.
Mais voilà que, le i i octobre 1817, toute la popu-
lation turinaise, accourue au Valentin (i) pour saluer Tentrée solennelle des jeunes époux, vit avec stupeur deux pages debout derrière le carrosse; deux autres pages étaient aux portières, tandis que Hyacinthe de Saint-Georges, le chevalier Costa et le marquis de Collegno galopaient tout autour.
C'était défier la foudre. Sans entendre à rien, le duc de Genevois exigea, pour cette impertinence, les plus cruelles excuses. Bien plus, il somma le grand maître des cérémonies, comte de Pampara, d'inscrire un blâme éternel sur ses registres. Ce blâme y figure en effet; mais en homme prudent, le comte avait ajouté que Ton pouvait considérer Tentrée de M. le prince de Carignan comme la continuation de son voyage de noces, et qu'évidemment un seul page lui appartenait au milieu du nombreux personnel qui accompagnait la princesse.
Un tel éclat rendait dès lors difficile tout rapport affectueux entre le prince et son oncle. Charles-Albert, en effet, pardonna toute sa vie aux gens dont il pouvait se venger, mais ne pardonna jamais à ceux qu'il savait hors de son atteinte. Si je note, en passant, ce curieux trait de caractère, c1est qu'il expliquera plus tard bien des contradictions.
« Heureusement, écrivait Sylvain, les doux rayons de sa lune de miel aveuglent un peu mon seigneur; ne voit-il pas ou feint-il de ne pas voir les petites noirceurs que Ton machine autour de lui? Dans ce dernier cas, il aurait beaucoup d'esprit. Mari et femme affectent
li) Célèbre promenade de Turin.