CHAPITRE IV
d'être fort contents de la façon dont on les festoie. Ce dont ils sont cependant plus contents encore, c'est d'eux-mêmes. Ils sont comme de jolis tourtereaux. Ils ne peuvent se quitter une minute, et passent la plus grande partie de leur journée dans leur appartement.
h Ils se suffisent si bien, qu'ils ne se montrent à nos profanes regards qu'aux repas ou à la promenade, qu'ils font à deux, et dans une voiture si petite, qu'à peine ils y peuvent tenir. Dieu veuille faire durer une aussi belle passion! mais je crains bien qu'il n'ait fait ce pauvre petit ménage pour pleurer, comme il en a fait tant d'autres pour rire. » Hélas! Sylvain le constatait bientôt.
a Mon prince commence à trouver sa femme trop grande dame à la cour et trop enfant dans son intérieur. Son Altesse y passe, c'est vrai, des journées entières à jouer à cache-cache avec les filles cadettes du Roi. Mais la cour est si guindée, si maussade, si ennuyeuse!... »
Quand il n'y avait ni bal officiel, ni cercle, ni spectacle en grande loge, quand on ne se décolletait pas, dès neuf heures du matin, pour une messe solennelle ou pour une présentation, chacun, en effet, restait en robe de chambre au coin de son feu. « Deux mois à peine après son mariage, disait une dame de la princesse, nous en étions réduites à passer, elle et moi, nos journées et nos soirées dans le plus triste tête-à-tête au palais Carignan. »
Et bien vite, les gens à l'affût de mal faire avaient élargi la brèche!
« Il nous vient maintenant, écrivait Sylvain, un tas
de faiseurs de phrases malsonnantes, et il me semble qu'avec eux, un mauvais vent passe sur notre petit ménage. Elle a Pair triste, lui mécontent. Tout s'en ressent. On ne parle plus que pour murmurer, et le prince abuse de sa mauvaise langue pour faire chorus avec ces beaux diseurs (i). »
La méchante humeur, ou, pour mieux dire, l'inquiétude de cette lettre, était justifiée par l'influence qu'un homme d'esprit, mais ambitieux à l'excès, l'avocat N..., semblait prendre sur le prince. On le lui avait donné pour secrétaire. Bientôt N... ne fut plus que son ombre; tous les moyens lui étaient bons pour se rendre indispensable. L'habile homme n'avait pas tardé à découvrir chez Charles-Albert de grandes prétentions littéraires, et, comme lui-même avait fait quelques comédies à succès, il en prenait prétexte pour introduire au palais Carignan tous les prosateurs et tous les poètes d'Italie. Ceux-ci, à tort ou à raison, passaient pour y apporter les plus dangereuses opinions.
« N..., raconte Sylvain, à qui j'emprunte ces détails, craignait par-dessus tout que nous ne foulions aux pieds l'ivraie qu'il semait à pleines mains. Il nous peignait tous comme de francs imbéciles. En même temps, il écrivait partout qu'il régentait à son gré le très peu d'esprit dont disposait son maître, et se faisait d'avance le dispensateur de toutes ses faveurs.
« Comme il avait reconnu chez la princesse un grand sens et des principes très fermes, le premier pas
(i) io mars 1818.