CHAPITRE VI
La Place de Grève
Devant l'Hùlel-de-Ville.
La place de grève. — Origine de ce nom. — Bûchers et feux de joie. — Jacques Pouant. — Luc d'Ailion. — Louis de Bcrquin. — Milles Regnault. — Pierre du Ponat. — Anne Du Bourg.
« Elle est ainsi nommée, dit un vieil historien de Pans, à cause de sa situation sur le bord de la Seine, qui y laissait autrefois son gravier avant que son lit fîit borné par les quais que l'on a fait depuis pour la retenir... La place de Grève est la plus connue de toutes les places de Paris, parce que c'est le lieu où le Prévôt des marchands et les échevins de la ville font faire leurs feux de joie et les au.tres réjouissances publiques dans les occasions avantageuses à l'Etat. C'est aussi le lieu où se font les exécutions des criminels, hors celles qui sont ordonnées dans les endroits où les crimes ont été commis. » (1)
(i) Les curiosités de Paris, 1710, p. 2^3.
L'auteur de ces lignes est trop absolu. Les exécutions, au moins au XVP siècle, étaient ordonnées dans les endroits les plus divers selon les juridictions en mouvement. La justice de l'évêque par exemple ne s'exerçant pas au même endroit que celle du roi.
Le point sûr c'est que la place de Grève a vu, en effet, un nombre considérable d'exécutions.
« C'est en 1310 seulement, dit Edouard Fournier (1), que recommence l'histoire de la place de Grève, et par un de ces événements qui ne s'y renouvelleront que trop, par un supplice. Philippe le Bel y fait brûler, le jour de la Pentecôte, un prêtre de Beauvais convaincu d'hérésie, une femme qui propageait des écrits entachés de la même erreur, et un juif relaps .» Nous regrettons de ne pas connaître et de ne pouvoir donner le nom de ces malheureux. D'ailleurs, c'est aux martyrs du XVP siècle que ce petit volume est consacré. Ils se recrutent surtout alors dans les rangs des premiers protestants.
Louis de Berquin, dit Edouard Fournier, (2) fut le premier qui paya de sa vie, en Grève, ses concessions aux doctrines condamnées. » C'est une erreur. La {iremière victime « luthérienne » que vit la place de Grève, fut un jeune ecclésiastique du diocèse de Meaux que Guillaume Briçonnet, suspect lui-même et menacé, n'osa ou ne put tirer du feu.
Il s'appelait Jacques Pauvant, Pavan, Pavanos,
(i) Paris à travej's les âges, de Hoffbaucr.
{•::) Paris à travers les âges, VHôtel de Ville, p. i8.
PoLient, on ne sait pas trop (1) et voici sa tragique histoire.
Jacques Pouent avait été entraîné, comme des milliers d'autres par le grand mouvement réformateur provoqaé par l'acte de Luther affichant en 1517 ses thèses courageuses, résistant ensuite au pape et à l'empereur à Worms, et brûlant la bulle qui le condamnait. En Fr mce aussi, les meilleurs esprits pensaient que l'heure était venue de réformer l'Eglise. Des évêques même comme celui de Meaux, Guillaume Briçonnet s'étaient mis en tête de procéder aux réformes les plus urgentes. Il était
(i) Au XVP siècle, los eccK'siasliqucs et les docteurs s'appellent souvent par leur nom de baptême : maître François, maîlre Martin, ce sont les appellations courantes de Rabelais ou de Luther. A ce nom de baptême latinisé, on ajoutait souvent le nom d'origine. On s'est aperçu que le martyr appelé longtemps Jean Caturce, Jean de Caturce, se nommait simplement Jean Cahors, du nom de la ville dont il était originaire. Voyez à ce sujet : Léop. Dclisle Notice sur un registre des Procès-Verbaux de la Faculté de théologie de Paris, 1889, p. 7, où il cite ce Jean Cahors qu'il n'identifie pas, mais que nous savons d'autre part, être le Jean Caturce du Martyrologe de Crespin.
De même, notre maître Jacques s'appelait Jacobiis Pavanus, en français, d'après le même registre : Jacques Pouent {ibid. p. 28). Or, il était originaire de Bohan près ïhérouane en Boulonnais. Je crois donc que Jacques se faisait appeler du nom de son village qui fut bien vite déformé, Jaques Bohan = Jacques Pouant. Les autres formes de son nom : Jacques Pau van, Pauvant, Pavan, Pavanes sont des déformations de la forme latine du nom : Jacobus Pavanus. Rectifions en passant une légère erreur d'Herminjard (Correspondance des Réformateurs, t. I, p. 294) répétée par Doumergue (Calvin, t. I, p. 108). J. Pouant, originaire de Bohan, près Thérouanne, n'était pas de Picardie, mais du pays d'Artois.
dit le Martyrologe de Crespin (1) « fort affectionné tant à connaître la vérité de l'Evangile venant en lumière qu'à la notifier aux autres. »
Trouvant que les cordeliers de son diocèse n'enseignaient « qu'une vieille ânerie » et informé de leurs impostures et tromperies », il leur interdit la chaire et les remplaça par des gens de bien et de savoir : Jacques Lefèvre d'Etaples, Guillaume Farel, Michel d'Arande, Martial Mazurier, Gérard Roussel.... Parmi ceux que l'évêque de Meaux entretenait pour édifier ses diocésains il y avait un jeune clerc qui osa être plus logique et plus courageux que son protecteur lui-même et que beaucoup de ses collègues. Briçonnet n'avait pas tardé à reculer devant les premiers feux allumés. Martial Mazurier de même. Jacques Pouent, lui, fut accusé d'hérésie. Son évêque menacé lui-même n'osa le défendre et il n'est pas sûr qu'il l'aurait pu. Par décision du Parlement du 29 m.ars i525, l'Evêque fut en effet condamné par le Parlement à abandonner ses droits sur son diocésain et à « donner vicariat » à deux conseillers du Parlement et à deux docteurs de Sorbonne pour conn litre et décider du crime de Pouent et d'un de ses collègues nommé Saunier, Pendant cette enquête, Pouent était enfermé à la Conciergerie du Palais.
Le Martyrologe de Crespin raconte que dans sa prison il fut sollicité par « des gens devenus froids » à renier ses idées. L'un de ces ;< refroidis », refroidis par le
(i) Martyrologe, éd. Toulouse, I, 263,
feu, était Martial Mazurier revenu des idées, hardies pour l'époque, qu'il avait professées quelques mois .•■uparavant. « Vous errez, Jacobé, disait-il à son collègue, vous n'avez pas vu au fond de la mer, mais seulement au-dessus des ondes et des vagues. »
Impressionné par son ami, Jacques Pouent consentit à faire amende honorable devant Notre-Dame de Paris le 23 décembre 1525. Voici comment le Journal d'un bourgeois de Paris raconte la cérémonie.
« Audict an mil cinq cens vingt-cinq, la veille de Noël (1) (le samedi 23 décembre dit Versons, avec raison) un jeune filz de la ville de Meaulz fist amende honorable, la teste nue et tenant la torche de cire ardente, devant la grande église de Nostre-Dame de Paris, en l'eschelle, criant à Dieu mercy et à Nostre-Dame de ce qu'il avait dit en ensuivant la secte de Luther ; et furent bruslez devant luy aucuns livres qu'il avait translaté de latin en français, tenant le party dudit Luther, lesquels il leust de mot à mot, en déclarant qu'ils étaient faulx et damnables, et furent iceulx bruslez en sa présence ; et de là il fut mené pour estre par long espace de temps prisonnier es prisons des Célestins, au pain et à l'eau. Et fut ce faict par arrest de ladicte cour de Parlement. Et s'il ne se fut desdit des paroles et choses qu'il avait dictes, il eust esté bruslé et se nommait... » (2)
(i) Ce qui veut dire l'avant-veille selon la manière de l'auteur. Cf. Journal d'un bourgeois de Paris, éd. Bourilly, p. 233.
(2) Le nom manque dans le ms., mais il s'agit bien de Jacques Pauvant ou Pouent.
Le crime de Jacques Pouent était donc d'avoir professé les idées de Luther et d'avoir traduit en français qualques-uns de ses livres. Puis il avait eu pitié de ea jeunesse et s'était rétracté. Il n'avait été condamné alors qu'à sept ans de réclusion dans les prisons de Saint- Martin des Champs. Mais sa conviction intérieure fut la plus forte. Dans sa prison, il revint sur ses rétra.'lations et « se repentant avec larmes et soupirs », il fut rempoigné » et brûlé vif place de Grève (1) le 28 août 1526 sans qu'on ait pu obtenir de lui qu'il fît amende honorable. On a conservé une lettre du jeune réformateur, datée du 5 oct. 1524. Il était alors plein d'ardeur. Il racontait à Farel ce qui se passait à Paris et à Meaux. Les idées nouvelles y étaient en grand progrès. « Dieu veuille, s'écriait-il, que la parole de l'Evangile puisse régner ici même et dans toutes les parties du monde ! »
Le bûcher de la place de Grève vint bientôt répondre à ces vœux. « M. Jaques » s'était ressaisi. Il mourut avec une admirable constance et en parlant au peuple, si bien que le théologien Pierre Cornu déclarait « qu'il voudrait avoir coûté à l'église un million d'or et que l'on n'eût jamais laissé parler Jacques Pauvant devant le peuple.» Sa mort, disait-il encore, lui a fait tant d'adhérents qu'il n'est plus possible de les détruire. » (2)
(i) N. ^Yeiss dit place Maubcrt, mais c'est un lapsus calnml, Cf. BiiU., 189/i, p. 257.
(2) Cf. Hcrminjard, Corrcsp. des Réf. l. I, p. 290, 294.
Théodore de Bèze a célébré la constance du jeune « luthérien ».
Dieu fait sa grandeur couiiaîlrc
Et sa sagesse paraître,
Et sa puissance sentir
A ce monde qui l'oublie
Par la faiblesse et folie
Qu'il en tire et fait sortir.
Pavanes dedans la flamme, Triomphe du monde infâme.
De l'erreur et de la mort (i).
Telle fut la première victime prolestante que vit brûler la place de Grève et l'Hôtel de Ville naissant de François I".
On sait que l'on trouva un bon moyen d'empêcher les martyrs de confesser leur foi et d'appeler des auditeurs à leur idées. La cour de Parlement sut pourvoir à l'inconvénient. Elle décida que les hérétiques obstinés devaient avoir la langue coupée préalablement. Mais le.irs yeux levés au ciel parlaient encore pour eux.
Le second protestant brûlé en Grève s'appelait Luc d'Aillon. C'était une « protonotaire » frère de M. de Lude. On racontait qu'il fréquentait la cour, qu'il avait demeuré à Rome au service du pape Clément et qu'il élilt « menodour » (2). Il semble bien en effet qu'il ait été
(i) Les vrais pourtraits, i58i pp. iG5-iGG, cite par N. Weiss, Bull. 189/1. p. 257.
(2) Minuteur, selon une suggestion de Bourilly, c'est-à-dire chargé de «minuter)) les bulles papales. Cf. Journal d'un bourgeois, éd. Bourilly, p. 205.
quelquefois l'intermédiaire de la correspondance qu'échangeait Marguerite de Valois avec Guillaume Briçonnet (1). Une de ses sœurs, Louise d'Aillon, la grand'mère de Brantôme, était dame d'honneur de Marguerite de Valois.
Mais c'était en 1527, et l'une des clauses du traité de Madrid, signé quelques mois auparavant obligeait François P"" « à se bander contre le Turc et contre l'hérésie de Luther », Rien ne pouvait sauver Luc d'Aillon qui fut condamné à faire amende honorable devant Notre-Dame. Il s'y refusa énergiquement et l'exécuteur de la haute justice dut le faire en son nom. Il fut ensuite mené en Grève, étranglé à un poteau et brûlé "vec son procès (2).
C'était le 4 mars 1527. Luc d'Aillon avait 36 ans.
Mais la plus illustre victime que la place de Grève ait vu sacrifier aux passions de l'intolérance,- fut certainement Louis de Berquin.
Louis de Berquin était un gentilhomme de la cour de François I". Il descendait d'une famille flamande dont le domaine de Vieux-Berquin ^3) était situé près de 'a
(i) Cf. Bull., 189^ p. 443.
(2) Voyez jountal d'un bourgeois de Paris, éd. Bourilly, p. 265; et Chronique parisienne, de Pierre Driart, p. 12k-
(3) On a cru longtemps, sur la foi d'un texte mal lu, que Berquin se trouvait dans la Somme près d'Abbcville. M. Paul Bcuzart (Les hérésies pendant le moyen-âge et la Réjorme dans la région de Douai d'Arras et du pays de l'Alleu, Le Puy, 1912, p. i4o), a rectifié ces vues erronnécs. Il aurait pu citer encore un extrait des délibérations de la Faculté de théologie de Paris, publié par Léopold Delislc et qui constate bien que Berquin était flamand, Flamigius natione (Cf. Notice sur un registre de proccs-verbaux de la Faculté de théologie de Paris, p. /j7).
frontière d€ l'Artois et faisait partie de la chàiellenie de Cassel en Flandre qui appartenait à Charles-Quint.
On peut bien dire que B^erquin était l'honneur de la cour de François I". Savant et pieux, ouvert aux bonnes lettres, catholique pratiquant, en relations avec les lettrés de la Renaissance, il leur avait emprunté leur culture sans renoncer à sa vie religieuse. Resté célibataire, il avait gardé une pureté de mœurs à laquelle Erasme qui l'appréciait beaucoup, a rendu un vif hommage (1). François I" l'aimait, et Marguerite de Valois l'appréciait fort. Dès 1512, son autorité était grande dans les cercles pieux et lettrés d'alors. Quand le mouvement de la Réforme se dessina, Berquin lui donna un assentiment enthousiaste. Le besoin d'une réforme de l'Eglise était criant. Berquin ne pouvait pas l'ignorer. S'il souriait avec Erasme de l'ignorance et de la bigoterie des moines et du clergé, il sut apprécier aussi les efforts courageux de Luther ou de Melanchton pour le relèvement de l'Eglise. Pour faire bénéficier la France du généreux mouvement qui entraînait tant d'esprits excellents, il se mit à traduire en français divers écrits polémiques d'Erasme lui-même, de Luther, de Melanchton.
Berquin n'était pas seul dans ces idées. De grands personnages comme Briçonnet, l'évêque de Meaux, songeaient à une réforme au moins partielle d'une église vieillie qui avait besoin d'un sang nouveau.
(i) Lctlre à UUenhove, du i*"" Juillet. 1029. Erasmi Opéra, t. III p. 1207.
Le plus célèbre professeur de l'Université de Paris,' Lefebvre d'Etaples, s'efforçait de remettre en honneur les livres bibliques, les idées d'Augustin sur la justification par la foi. A l'apparition des premiers petits livres de Luther contre les indulgences, la messe ou la Captivité de Babylone, on les avait lus, colportés avec empressement. Des hardiesses nouvelles apparaissaient dans les chaires. Dans les cellules de beaucoup de moines augustins, on trouvait les opuscules du réformateur allemand. La cour paraissait gagnée par le mouvement. La reine-mère Louise de Savoie parut un moment toute anticléricale. François P"" lui-même, s'était mis à la lecture. Sa sœur, Marguerite d'Alençon, protégeait les savants, les esprits hardis, les réformateurs de l'Eglise, les amis de l'Evangile qu'elle lisait elle-même assiduement. Beaucoup de seigneurs et de grandes dames avaient été entraînés, Morelet du Museau, Gaillard de Longjumeau, Madame d'Entragues-Malesherbes, née de Montaigu et bien d'autres.
La Faculté de théologie, la Sorbonne n'avaient pas tardé à s'émouvoir et à entraîner le Parlement oii siégeaient d'ailleurs beaucoup de ses membres. Noël Dédier, doyen de la Faculté de théologie, était un des plus fougueux réacteurs.
En 1521 déjà, la Sorbonne avait condamné les écrits et les idées de Luther. Le nom même de Luther effrayait encore beaucoup des partisans des idées nouvelles. Soumis à des influences contraires, le jeune roi soignait sa popularité en prenant part ostensiblement à des manifestations religieuses éclatantes tout en s'efforçant de contenir la Sorbonne et le Parlement.
Enfin, en janvier 1522, le roi et son conseil décidèrent qu'un concile gallican serait tenu dans toutes les provinces archiépiscopales et qu'on s'y emploierait à « réformer l'église », à « ôter beaucoup d'abus », à pourvoir aux bénéfices vacants et à empêcher enfin que les revenus de ces bénéfices ne sortissent du royaume.
Il y avait dans ce plan de quoi contenter tout le monde.
C'est en vertu de cette disposition générale que le Concile de l'archevêché de Sens se réunit à Paris. Cn sait que l'évoque de Paris n'était encore à cette époque que le suffragant de l'archevêque de Sens. Le concile se réunit à Paris, à Notre-Dame, le 10 mars 1522, sous la présidence d'Etienne Poncher, archevêque de Sens.
Le concile ne pouvait pas oublier le péril « luthérien. » Le 22 mars, en effet, nous le voyons remontrer à la cour du Parlement que des plaintes ont été faites contre deux libelles récents que l'on expose publiquement en vente, tant au Palais qu'en ville, et s'élevant entre autres, contre le célibat des prêtres. Le concile avait prononcé des censures d'excommunication contre les imprimeurs et les vendeurs et il demandait au Parlement de les poursuivre au civil, de défendre la publication et la vente de n'importe quel libelle concernant la Ste-Ecriture et la religion chrétienne sans qu'ils aient été visités par la Faculté de théologie. La Cour y consentit et fit défendre à son de trompe la vente et l'achat de ces libelles dangereux. Ceux qui les possédaient, devaient sans délai les déposer au greffe de la cour. Le Parlement décidait en outre de faire une enquête pour
savoir qui avait apporté, imprimé et fait vendre ces livres.
Cette mesure qui provoquait des visites à domicile devait faire bien des victimes. Elle ne devait pas tarder à atteindre Louis de Berquin qui ne cachait guère ses opinions.
Dans une visite faite le 13 mai 1523, on trouva chez lui des livres suspects. Il y en avait de diverses sortes. Il y avait des traductions de Luther et de Melanchton, par Berquin lui-même et des ouvrages des fameux hérétiques. Le 8 juillet, Lizet fit un rapport dans lequel il demandait à la Cour de décider que tous les livres de Luther que Ton trouverait en ville, devraient être apportés au greffe et il en fut ainsi décidé le 8 juillet (1).
Le 11 juillet, Beiquin comparaissait devant les enquêteurs, les conseillers A. Verjus et Jean Vérier. Il est entendu le 1" août par la Cour elle-même, et ce même jour, il est enfermé dans la tour carrée du Palais. Le 5 août, il est remis à Tévêque de Paris, qui devra commettre deux conseillers et deux docteurs pour lui faire son procès. L'enquête aboutissait à des poursuites. Mais ses amis veillaient. Ils craignaient pour lui le sort qui allait être réservé à un pauvre ermite de Tabbaye de Livry, Jean Vallière, chez qui on avait aussi trouvé des livres défendus. Le jour même où Jean Vallière expiait ses espoirs de réforme sur le bûcher du Marché aux Pourceaux (8 août 1523), le capitaine Frédéric de
(i) Arch. nat. Parlement, reg. LXIIII, î° 28C. Bibl. nat. n. a. fr. n" 2128.
la garde royale, arrivait au Parlement porteur d'une lettre du roi qui évoquait l'affaire à son Conseil. Il avait ordre d'emmener le prisonnier et de procéder par la force si on résistait. La Cour répondit que Berquin n'était plus prisonnier de la Cour, mais de l'évêque de Paris, et, derrière cette échappatoire, elle laissa emmener son prisonnier. On ne put pas brûler Berquin ce jour-là. On se rattrapa sur ses livres (1). Berquin était libre. Que devait-il penser du malheureux ermite augustin sur qui la faveur du roi n-i s'était pas étendue ? Pendant qu'il était recueilli au Louvre, on brûlait à deux pas de là le pauvre ermite normand.
Berquin était un homme courageux. Il continua sa propagande sans se laisser intimider. Le Parlement fut-il intimidé lui-même par l'intervention énergique de François I" ? C'est possible. Car nous le voyons autoriser le 1®'' janvier 1524, l'impression de certains livres d'Erasme. Mais il continue ses sévérités à l'égard de Luther et de ses adhérents. Berquin lui-même, n'avait échappé que pour un temps, et, dès que les circonstances le permirent, il fut ressaisi.
Berquin, comme beaucoup d<; ses amis, devait êlre par contre coup, la victime des malheurs publics.
Le règne de François I", brillamment commencé, avait vu se produire de douloureux revers dûs aux imprudences royales. La perte de la bataille de Pavie, l'emprisonnement du roi, avaient fait régner la terreur à Paris.
(i) Pierre Driart confirme le fait.
A qui imputer les malheurs de la France ? Au roi, à ses conseillers ou à ses agents ? Non pas. La voix publique y voyait la main de Dieu punissant ceux oui avaient laissé « pulluler » en France ceux de la secte luthérienne. Le dimanche, 19 mars 1525, on trouva dans plusieurs chaires de Paris, le placard suivant :
« Peuple français, si vous voulez avoir de brief, bonce ne et ferme paix, il vous faut premièrement ôter « l'empêchement d'icelle, et si vous le voulez savoir, « c'est Madame Ambition, avec son chancelier rempli « de toute hérésie in-corde et de toute infection, car, par « leur obstinée et damnée vindication, ils sont cause <c que votre chef et aucuns de ses principaux membres « sont en cette grande désolation et, qui pis est, ils ont « mis ce noble royaume en la balance de toute destruc- « tion, et pourtant ledit chancelier est digne de toute « punition, laquelle si, de brief, n'est mise à exécution, « vous aurez des maux encore un million, et afin qu'il « ne vous semble que je mente, je suis dame Vérité « qui parle aux amateurs de Justice. »
De toutes manières, les passions cléricales s'efforçaiont d'exciter le peuple contre les novateurs et contre le roi que l'on accusait de connivence, ou tout au moins de faiblesse. Un docteur bénédictin, dom Josse, avait ':té mis à la Conciergerie parce que dans le cours de l'année 1524, il avait mal parlé du roi dans ses sermons, à Paris et ailleurs. Ce crime de lèse-majesté humaine, fut moins puni que simple fait de posséder et de lire des livres de Luther. Les amis de Vordre ont de ces inconséquences. Lire Luther, c'était une « rébellion » digne de mort, atta-
qiier le roi en chaire, c'était peu de chose. Dom Josse en fut quitte pour une année de prison environ.
Les chaires ne suffisant pas, Les .ennemis des idées nouvelles avaient aussi fait pleuvoir une nuée de plaquettes contre l'honneur du roi. Le 20 mars 1525, en relâcha ceux qui avaient été arrêtés comme imprimeurs et auteurs de ces libelles.
Par contre, les sévérités contre les « luthériens » reprirent de plus belle. Le Parlement profitait de l'absence du roi pour relâcher ses calomniateurs et pour poursuivre les partisans de la réforme de l'Eglise, tous englobés sous le nom de « luthériens ».
Le Parlement et la Sorbonne, ont presque le même personnel et, en tous cas, le même esprit. Ensemble, ils incarnent l'esprit de réaction et de répression impitoyable. L'absence du roi leur donnait libre carrière. Ils surent en profiter.
Il s'agit de donner des juges aux hérétiques. Jusqu'ici, à Paris, une seule exécution d'hérétique a eu lieu, celle de Jean Vallière. Et malgré les poursuites, lés interrogatoires, les internements, la secte luthérienne pullule dans la capitale comme dans les provinces. Le roi a fait relâcher l'un des plus notoires propagateurs des idées nouvelles, Louis de Berquin. Le roi, sa sœur, sa mère peut-être, protègent le groupe suspect de Meaux, Briçonnet, Lefèvre, Michel d'Arande, Gérard Roussel, Farel, Toussain, Mazurier. Mais, depuis le désastre de Pavie (24 février 1525), le roi est cap-
tif. Il sera plus facile d'intimider sa sœur. Quant à la Régente, elle ne voit qu'une chose, les intérêts de son fils. Elle acceptera tout ce qui lui paraîtra les servir.
La première chose à faire, est de donner des juges aux hérétiques obstinés qui se répandent partout à Paris et dans le royaume. Pour Paris, le Parlement institue le 20 mars 1525 (n. s.), une commission formée d'un Président aux enquêtes, d'un conseiller clerc et de deux docteurs en théologie pour faire le procès des hé.'étiques. Il ordonne en outre, que l'évêque de Paris sera tenu de leur donner vicariat dans ce but.
La Régente approuva l'institution de cette commission et elle demanda même au pape de l'approuver. Ce qu'il fit.
Il fallait aussi purger la province. Dans ce but, la cour ordonna que les archevêques de Lyon et de Reims, les évêques de Meaux, Orléans, Paris, Châlons, Amiens, Angers, les chapitres de Sens et de Bourges, donneraient vicariat, c'est-à-dire délégueraient leurs pouvoirs à la Commission du Parlement de Paris, pour faire le procès de ceux qui enseignaient les hérésies de Luther. Les prélats en question seront contraints à cette délégation de leur autorité par la saisie de leur temporel. Quant aux décisions de la Commission du Parlement, elles seront exécutoires, nonobstant tout appel, semota executione a diffinitiva. Il fut retenu dans l'esprit de la Cour in mente curiœ que tous les exploits que feraient lesdits « vicaires », c'est-à-dire les quatre commissaires du Parlement, seraient expédiés au greffe
de la cour comme s'ils étaient décernés par la Cour liJImême.
C'est ainsi que l'honneur, les biens, la vie de milliers de citoyens étaient remis par une législation d'exception entre les mains de quatre juges dont trois étaient ecclésiastiques et devaient apporter dans l'exercice de leur charge les passions de leur ordre surexcitées par l'ardeur de la lutte d'idées qui commençait.
Mais, parmi les évêques, il y en avait qui savaient mieux que personne, combien la réforme de l'Eglise était urgente.
Et ceux-là répugnaient à une répression qui risquait d'atteindre les meilleurs de leurs prêtres ou de leurs paroissiens. C'est pourquoi nous voyons le 8 avril 1525, le Parlement faire parvenir à la Régente des remontrances au sujet des hérésies. Il se plaignait que quand il en avait voulu faire justice, les coupables avaient tout ('ludé tant par évocations que pour avoir été tirés des prisons par puissance absolue (i). Il exposait donc qu'il serait à propos de faire exécuter les arrêts pronon^^és, de révoquer les évocations et que , pour « procéder » contre les évêques et autres prélats coupables ou véhémentement suspects, la Régente obtînt un rescrit du pape et qu'elle-même envoyât des lettres-patentes iiûx cours souveraines pour contraindre les prélats défaillants à commettre les vicaires qui leur seront désignés par ces cours de manière que les parlements puissent procéder contre les coupables nonobstant toutes évocations.
(i) Allusion à l'acte du roi faisant élargir Berquin de sa propre autorité.
La Régente, intimidée par l'agitation de Paris, les prédications anti-luttiériennes, la guerre des placards contre son fils, dut céder à ces remontrances et le ?o avril 1525 le comte de Guise écrivait aux députés du Parlement qu'elle leur accordait d'écrire au pape po'ir obtenir un bref contre les luthériens.
Le pape fit diligence. Le 17 mai déjà, la Rég^ente recevait un bref du pape, adressé au Parlement, par lequel il confirmait ce qu'il avait fait et la commission qu'il avait instituée » pour juger souverainement les hérétiques ». La reine le transmit à la cour le 20 mai ; elle mandait en même temps qu'on souffrit que lesdites bulles qui accompagnaient le bref fussent exécutées (1)
Le 17 juin de la même année, le Parlement faisait pieusement enregistrer un nouveau bref du pape dans lequel celui-ci le louait du soin qu'il avait eu d'extirper les hérésies de Luther et le conjurait de continuer.
Il continuait au moment même. Le 8 juin, il était averti qu'il était venu d'Angleterre un Jacobin « qui tenait l'hérésie de Luther ». Elle « pullulait » aussi dans ce pays d'après les informations reçues par la Cour. Le Parlement commit aussitôt deux présidents aux enquêtes, un conseiller et deux docteurs pour interroger le jacobin anglais qui s'appelait Egerton. Il comparut en effet le 10 juin. Le 8 novembre, il était encore en prison sous la garde de l'abbé de Ste-Geneviève malgré les réclamations « des ambassadeurs d'Angleterre » qui demandaient qu'il soit délivré « selon le traité de paix. La
(i) Ce bruf coniîtihu' une des Preuves des Uherlcs de FEglise (j(dl[c(ine. Cf. p. io8G.
cour décida simplement d'en écrire à la Régente ce dont, paraît-il, les ambassadeurs se contentèrent. Egerton fut élargi le 20 novembre. Sa qualité d'anglais l'avait fait échapper au bûcher.
Ainsi la puissante machine qui devait broyer la Réforme française naissante était montée.
Il nous reste à la voir fonctionner.
Les registres du Parlement pour l'année 1525 se ressentent de l'absence du roi. Ils sont pleins de délibérations relatives aux hérésies du temps.
La Cour avait pour elle le peuple et une grande partie des moines. En août 1525, les Cordeliers, par exemple, demandent au Parlement que « pour faire justice au fils de Dieu, on défendît de prêcher ou dire chose qui tende à détourner la dévotion envers la Vierge et les saints, de mettre leurs images, de lire leurs vies et vénérer leurs reliques et l'union de l'Eglise. » (1)
C'était dénoncer aux sévérités de la Cour Briçonnet et ses amis qui appelaient l'attention des fidèles sur Dieu, Jésus-Christ, la Bible (2) plus que sur la Vierge et les saints.
Briçonnet riposta en faisant demander au Parlement, le 19 août 1525, qu'on informât si, dans son diocèse, il y avait des abus touchant la foi. C'était sa réplique aux Cordeliers dont la conduite donnait prise ouverte à la critique.
(i) La Facilite de théologie fait la même demande le 19 août i525.
(2) La traduction française du Psautier par Lcfcvrc avait paru
le 17 février loaS, chez Simon de Colines.
L'heure était grave pour l'évêque de Meaux et ses derniers amis, car leur protectrice Marguerite de Valois était partie le 8 aoiÀt pour Madrid. Aussi, pendant tout ce mois d'août, le Parlement est-il très actif con'^^re les hérétiques. Le 29, on s'occupe du Commentaire de Lefèvre sur les Evangiles. Les « gens du roi » y relèvent onze propositions hérétiques. La Faculté de théologie avait voulu les condamner mais on le lui avait défendu, et elle l'avait fait savoir au Parlement qui l'engagea à reprendre l'ouvrage et à le censurer censu doctrinall « à la barbe de tout homme. »
Pendant ce temps que faisait 1g roi ? Mis au courint par sa sœur sans doute, il défend au Procureur-générdl, le i" septembre 1525, de poursuivre la censure des livres de Lefèvre. Mais l'avocat-général ne se laisse pas arrêter par cet ordre royal. Il rappelle que le Parlement avait défendu' 'de prêcher aucune doctrine luthérienne et il persiste à demander la censure des livres de Lefèvre « par provision » dit-il, à cause du scandale qu'ils font et il insiste pour que la censure raisonnée de la Faculté de théologie soit envoyée au roi ou à sa mère « pour en être par eux ou la oour ordonné. »
Si Briçonnet qui avait ouvertement pris parti contre Luther dès le 15 octobre 1523, pouvait être ainsi inquiété, ses anciens amis pouvaient trembler aussi. Les poursuites commencées engagèrent Lefèvre, Gérard Roussel et Michel d'Arande, à suivre l'exemple de Farel et de Toussain et à se réfugier à Strasbourg,
D'après les registres du Parlement, il semble que Berquin ait été emprisonné de nouveau en octobre
1525 (1). Réussit-il à s'enfuir, ou fut-il une fois de plus délivré par le roi ? On ne le sait encore. En tous cas, il est certain qu'il était à la fin de 1525 tantôt dans son domaine de Berquin en Flandre, tantôt chez un de ses amis et voisins le seigneur de Rambures dans l'évêché d'Amiens. Naturellement, il avait propagé ses idées dans cette région, car, déjà à la fin de l'année 1523, le 23 décembre, la Cour informée qu'un chanoine de l'église d'Amiens. Naturellement, il avait depuis longtemps propagé ses idées dans cette région^ car, déjà à la fin de l'année 1523, le 23 décembre, la Cour informée qu'un chanoine de l'église d'Amiens, nommé J. Morand, avait prêché des propositions luthériennes, prit des informations et décréta prise de corps contre lui en ordonnant que le chapitre d'Amiens donnerait vicariat pour faire son procès au chanoine incriminé. Elle enjoignait de plus au bailli d'Amiens de faire information au sujet de ceux qui seraient suspects de l'hérésie luthérienne et d'en avertir la cour. En tous cas, les 8 et 10 janvier 1526, le Pariernent de Paris s'occupe de nouveau de Berquin à la requête du procureur général et de l'évêque d'Amiens. Il ordonne que Berquin soit saisi au corps eliam in loco sacro et amené à la Conciergerie. Arrêté chez lui ,2), Berquin fut amené deux jours après à Paris et enfermé de nouveau, en effet, à la Conciergerie. Le 23 javier 1526, la cour ordonna au Sénéchal de Ponthieu ou à son lieu-
(i) i3 octobre i525. Remontrances au roi touchant Bcrquiu prisonnier.
(2) Je ne crois pas que cette aiTCStation ait eu lieu le 8 janvier 1626 comme le dit Bordier (art. Berquin, dans la France Protestante), car l'ordre d'arrestation est du 10 janvier.
80 PIlOMi:.>ADKS A TRAVERS LK PARIS DKS MARTYRS
tenant à Abbevillc, de prendre et saisir tous les livres appartenant à Berquin tant dans la maison du sieur de Rambures, à Abbeville que dans le château de Rambur-es et de les envoyer au greffe de la cour (1). Du 7 au 12 mars, on reprit l'examen de ses œuvres. Mais Berquin a, malgré tout, conservé des amis à la cour. Par deux fois la Régente mande aux juges de surseoir à son procès jusqu'au retour de François P^
Celui-ci était en route. A Bayonne, le 18 mars 1526, il reçut des plus fraîchement le Président du Parlement qui était venu le saluer. Il en veut visiblement à ceux qui se sont montrés si indulgents à ceux qui l'ont publiquement attaqué et qui s'acharnent à poursuivre pour des idées quelques-uns de ses amis. Il se plaint de leur malveillance et il désigne clairement Noël Bédier, syndic de la Faculté de théologie, Guillaume Duchesne, curé de St-Jean en Grève, le prieur des Chartreux, le prieur des Jacobins. Il entend de même qu'on suspende le procès fait aux autres suspects d'hérésie, Gérard Roussel et Lefèvre, entre autres. Berquin rassuré par cette protection, écrit à Erasme, le 17 avril 1526, une lettre enjouée : « Voilà de nouveau les frelons en colère. Ils m'ont encore accusé d'hérésie parce que j'ai traduit en français, quelques-uns de vos ouvrages. J'ai flairé ce qu'ils machinaient : c'est de faire brûler, s'il plaît aux Dieux, les livres d'Erasme et avec eux Berquin, si Berquin ne les désavoue pas. Je n'ai rien abjuré, et j'ai soutenu au contraire que, pour un homme bienveillant
(i) Arch. nat., X' lôag, f. 94.
et de bonne foi, il n'y a pas l'ombre d'une hérésie dans vos œuvres..»
Berquin se croyait sûr de sa délivrance, mais les adversaires ne désarmaient pas. A la lettre sévère écrite par le roi, Noël Bédier répondit habilement en prétendant qu'Erasme avait écrit au roi des lettres « fort diffamatoires » (!). Ce qui n'était pas vrai. Erasme é ait intervenu en faveur de Berquin avec une décision que 1 i^n n'aurait pas attendu d'un homme dont le caractère n'égalait pas l'immense talent. Mais il l'avait fait en termes dignes de sa cause. Bédier se plaignait en outre, de Louis de Berquin et affirmait que les « erreurs de Luther et autres qui pulullent en ce royaume y étaient entrées plus par les livres d'Erasme et de Lefèvre, que par ceux d'aucun autre... au surplus, Bédier se déclarait prêt à obéir.
Pendant ce temps, Berquin restait toujours en prison. Il finit par y tomber malade et le roi se décida à envoyer deux archers pour l'amener au Louvre. A la demande de Marguerite de Valois, le duc Anne de Montmorency, le mit en pleine liberté. Ravie de la délivrance de son protégé, Marguerite écrivit au duc : « Je l'estime autant que moi-même et vous pouvez dire que c'est moi que vous avez tirée de prison. »
Un autre, à la place de Berquin, se le serait tenu oour dit. Mais, persuadé comme il l'était d'être dans la vérité, il reprit la lutte. Pour lui, c'est Bédier qui était
(i) LeUrc du 7 avril 1626, X' A 1629 rcg. LXYII, f. 198 B. nat. n. a. f. 2i3o.
Thérétique. Il réussit à faire envoyer par le roi au Parlement 92 propositions tirées des écrits de Bédier contre Lefèvre, qui n'étaient, disait Berquin, que des impiétés et des faussetés.
Les Magistrats examinèrent les propositions en question, mais, cette fois, ne se prononcèrent pas.
Ce coup d'audace désignait plus que jamais Berquin à la haine de la Sorbonne et du Parlement. Le parti des vieilles fables s'agita autour de François I" pour l'inquiéter, lui faire peur. On lui montrait que la terrible g-uerre des Paysans en Allemagne, avait été une conséquence des idées de Luther. Là-dessus quelques exaltés des idées nouvelles mutilèrent le lendemain de la Pentecôte une statue de la Vierge qui se trouvait rue St- Antoine. Ce fut dans le peuple un sursaut de colère contre les blasphémateurs. Obligé de ménager sa popularité, et partageant lui-même, très probablement, les idées du temps sur ce « sacrilège », François P"" s'associa à la procession expiatoire destinée à rétablir Thonneur et le crédit de la statue mutilée.
L'heure était bonne pour reprendre les poursuites suspendues contre Berquin. Les quatre délégués du pape ne laissèrent pas passer l'occasion. L'examen des livres de Berquin se déroula d'abord comme une enquête contradictoire. Le prévenu venait librement au Palais. Mais vers le 7 mars 1529 on le retint tout à coup, et làdessus, un incident fâcheux pour lui vint aggraver sa situation.
L'un de ses valets qu'il avait envoyé porter chez un
ami des livres et des papiers, s'évanouit sur le Pont-au- Change, au pied même d'une statue de la Vierge.
Il y avait là, évidemment, une intervention miraculeuse. La Vierge avait dénoncé l'hérétique. Les livres et les papiers de Berquin recueillis par des passants, furent portés à Bédier. Ils fournissaient à point l'occasion de remettre dans la tour carrée du Palais un hérétique obstiné et dangereux. Et cette fois, le procès avança rapidement. L'arrêt fut prononcé le 16 avril 1529 (1). Berquin, « le plus savant des nobles », était condamné à subir la dégradation de tous ses titres et honneurs, à faire amende honorable en demandant pardon d'avoir tenu la secte de Luther et, en criant merci à genoux dans divers endroits de Paris, notamment en Grève où ses livres devaient être solennellement brûlés, et sur ia place Notre-Dame où le bourreau devait lui percer la langue d'un fer rouge et le marquer au front d'une fleur de lys. Après quoi, il devait être enfermé pour le restant de ses jours avec défense à quiconque de rien lui donner à lire ou pour écrire (2).
Indigné d'un tel arrêt et sûr d'être dans son bon droit, Berquin, malgré les conseils de ses amis, ouverts ou cachés, malgré l'insistance de Budé
(i) En i529, les juges délégués du pape étaient André Verjus, Jacques de la Barde, Nicolas Leclcrc, docteur en théologie et curé de St-André-des-Arcs. Ils étaient assistés du promoteur de la foi Nicolas Danthuile, de dix autres conseillers et d'un avocat au Parmcnt.
(2) Cf. Livre de raison de Nicohjs Vcrsoris.
La France protestante, art. Berquin, de Henri Bordier.
Bull. 1902, p. C3/i et Le Journal dhin Bourgeois de Paris, éd. Bourilly.
qui ne prévoyait que trop ce qui allait arriver, fit appel de la sentence. Le Parlement, avec une hâte qui marque bien sa passion, se réunit dès le lendemain 17 avril. Il avait hâte de prendre une décision avant que le roi qui était à Blois, put intervenir.
Berquin fut condamné, cette fois, à être brûlé en place de Grève. L'arrêt prononcé le matin fut exécuté Taprèsmidi, vers trois heures. Mais avant d'être brûlé, le martyr avait été étranglé contre une potence. Merlin, le pénitencier, répandit le bruit qu'il l'avait entendu en confession et qu'il était mort « bon chrétien », c'est-àdire catholique. Mais c'est là, quand il s'agit d'un hérétique notoire, une phrase de style à laquelle il est permis de ne pas s'arrêter. Erasme qui eut sur la mort de son ami des renseignements directs, en fait un récit que l'on sera heureux de trouver ici.
Notre ami Du Mont, (1) écrivait-il le l^"" juillet 1529, à un jeune flamand compatriote et ami de Berquin, Gtiarles Utenhove, notre ami Du Mont, dont tu connais la véracité scrupuleuse,, n'a rien voulu écrire d'autre sur ce sujet que ce qu'il a vu lui-même et de tout près. Il était donc présent et très voisin d'im endroit par où la charrette le m.enait au supplice. Ni par son visage, ni |tar aucun geste de son corps, il ne donnait le moindre signe d'un esprit troublé. On eût dit qu'il était dans son cabinet, songeant à ses études, ou à l'église, pensant aux choses célestes. Même, pendant que le bourreau
(i) Philippe Du Mont, ancien procmcur d'îlcnri YIII ù la Cour de Bruxelles.
proclamait d'une voix farouche le crime et le r^hitiment, on ne vit rien changer dans la fermeté de son visage. Sur l'ordre de descendre du char, il descendit sans hésiter, lestement. Il n'y avait non plus en lui rien qui ressemblât soit à de l'audace, soit à de la dureté qu'une grandeur malsaine produit parfois chez les méchants. C'était la tranquillité d'une âme se rendant bon témoignage à elle-même qui reluisait en lui. »
« Aille qui voudra harceler ces Phormions (1) » s'écriait Erasme en terminant le récit d'une mort si injuste. Enfin, faisant allusion au bruit qui avait couru d'une prétendue rétractation de Berquin, il disait : « Pour moi, je n'ai pas la moindre confiance dans les paroles du franciscain ; car c'est la coutume de ses pareils, après la mort d'un supplicié, de faire courir le bruit qu'au milieu des flammes, il a chanté la palinodie, afin de recueillir rhonneur de la religion vengée en même temps qu'ils évitent la haine de la multitude et le soupçon d'imposture. »
La mort de Berquin fît une impression énorme. Elle terrorisa les timides. Elle exaspéra contre l'Eglise persécutrice les cœurs plus hardis, elle augmenta le nombre des ennemis secrets d'une institution qui tentait de se sauver par de pareils moyens. Plus que jamais, les « luthériens » pullulèrent dans Paris.
Clément Marot, « luthérien » lui-même, et que le retour de François I", en 1526, avait tiré de prison.
(i) Un ridirule rhéteur grec. Mais les rhéteurs ne brûhiient personne.
célébra la mort de son ami clans des vers où il rendait hommage à la piété et à la foi du martyr. La pièce est habile. Clément prend ses précautions, il ne veut pas que son chant funèbre le mène lui-même en place de Grève. Berquin est mort :
« Plein toutefois de la foi catholique ».
Comme les premiers réformateurs, le poète réclame pour les partisans des idées nouvelles le titre de '''l'ai chrétien et de vrai catholique. Mais le lecteur ne se laissera pas tromper par quelques vers qui font surtout office de paratonnerre. Au fond, c'est un luthérien b en teinté qui déplore la mort d'un frère condamné à mourir
D'infàmc, dur et publique trépas.
On aimera retrouver ici cet hommage du poète au martyr : (i)
PuYS tellement ton cas on démena.
Que ton appel à la mort te mena ;
Et quand tu suz, tu fléchiz les genoulx,
Disant ainsi : « Jhcsus, sauveur de nous.
Tu as pour moy souffert la mort très dure,
C'est bien raison que pour toy je l'endure » —
Et là-dessus prononças maint beau traict
Consolatif, de l'Evangillc extraict,
Qui tant de foy et d'espoir lors te livre
Que, allant mourir, tu semblois aller vivre. —
Lors le bourreau, la main sur toy boutée,
A de ton col la chcsne d'or ostée,
Et, en son lieu, subit, sa propre main
Mit le cordeau cruel et inhumain.
Non pas cruel, mais plutost gracieulx,
(i) Cf. Bull. 1SG2, p. 129, et ibid., 1908, p 97.
Car, par luy es hors du val souciculx
De ce vil monde. Adonc on te desplace
De la prison, et t'en vas en la place
Où ce dur peuple on voit souvent courir,
Pour voir son frère estrangler et mourir.
Et en est aise et si ne sçut pourquoy ;
Et se on actaint quelqu'un qui ayl de quoy,
Tous font tel chère à sa mort qui approche,
Comme allans veoir un jeu de la bazoche.
Dames y vont, hommes chambres leur louent,
Et là Dieu sait les beaulx jeulx qui s'y jouent
Le temp,s pendant que confesser on faict
Le pauvre corps que on va rendre dcffaict.
Croy, cher aniy, qu'on ne fit pas telle feste
Quand tu nasquis que quand ta mort fut preste.
Las ! tu mourras (i) comme hérèse en publique,
Plain loulesfoys de la foy catliolicque,
Sans soustenir contre la loy de Dieu
Ung seul propos. Qu'ainsi soit, sur le lieu.
Après ta mort, Merlin, ton confesseur,
Crya tout hault : « Peuple, je te fays seur
Que, cent ans a, ainsi je le maintien.
Il ne mourut homme meilleur chestien ».
Et, sans cella, mon frère en Jhesu-Crist,
N'eusse voulu t'envoier cest escript.
Car il n'affiert chestienne poesyc
Louer aucun qui meurt en hérésie.
Si rendz à Dieu louanges immortelles
De ta grand mort. On blasnie les mortz telles,
Mais je supply ceulx de ton parentaige
Ne le voulloir prendre au désavantaigc
De leur honneur, et penser en eulx mesmes
Que ceulx qui ont éternelz dyadesmes
(i) Tu mourus ?
Lassiis au ciel, ont l)ien passt' le pas
D'infâme, dur et publicquc trcspas ;
Infâme, dis-je, quant au monde esgaré,
Auquel tel homme en son lict bien paré
Pourra mourir et avoir couverlurc
En terre saincte et riche sépulture,
En grand danger, pcult estre, de descendre
Plus bas que (ceulx) par bourreaulx mys en cendre.
Quant à Marguerite de Valois, après la mort de Berquin, elle composa le cantique dor martyrs :
Réveille-toi, Seigneur Dieu,
Fais ton effort,
Et viens venger en tout Hou
Des tiens la morl.
Tu veux que ton Evangile
Soit preschée par les tiens
En chasteau, bourgade et ville,
Sans que l'on en celé rien.
Donne à tes servans, Cœur ferme ot fort ; Et que d'amour tous fervens Ayment la mort...
La cour de François I" ne fut pas seule à regretter Louis de Berquin. Le peuple n'était pas tout entier perdu de superstition et de bigotisme. L'attitude du martyr avait frappé plus d'un cœur et, à Amiens, où il était f':rt connu, il y avait beaucoup de gens pour dire que Berquin était mort pour la foi, en martyr comme St-Laurent (i).
(i) N. ^^eiss et Bourilly, Jean du Belhty, 190/i, p. 7.
Quelques mois après le supplice de Berquin, le Parlement poursuivant ses sévérités sous l'autorité du paoe, faisait brûler sur la même place de Grève un nommé Milles Regnault, dit Milliaut pour « ses exécrables et détestables blasphèmes contre l'honneur de Dieu et de la glorieuse Vierge Marie (i). Le IJ mars 1534, c'était encore au même endroit le tour d'un hérétique anonyme qui, d'après Pierre Uriart, « mourut obstiné » sans avoir voulu ni se confesser, ni se convertir. On lui avait pré.ilablement coupé la langue à cause des « gros blasphèmes » qu^il disait. Nous savons ce qu'étaient ces gros blasphèmes. C'était tout simplement l'exposé de la foi évangélique.
La place de Grève avait vu, en 1530, une exécution plus juste, celle d'un prêtre meurtrier, Pierre du Ponat, vicaire de Méru, qui de passage à Paris avec son curé, l'avait égorgé la nuit, ainsi que son valet, dans iine chambre du collège d'Autun devant St-André des Arcs. Le meurtre est du 29 avril 1530, l'exécution fut faite cinq jours après. On était expéditif alors ! Le 4 mai, le prêtre fut mené, devant le parvis de Notre-Dame. Là il fut dégradé, dépouillé de ses habits, habillé en habits de « fol )). On le conduisit sur un tombereau devant la porte du collège 'd'Autun. Là, sa main criminelle fut loupée, le malheureux, ramené en Grève, y fut brûlé. « Ce qui ne cesse de nous étonner, conclut Fournier, c'est l'étrange disparate des choses, qui, tour à tour, avaient
(i) Ibid. p. 70.
cette place de Grève pour théâtre, et les mêmes gens pour spectateurs ; c'est le contraste inouï d'un bûcher d'hérésie avec le feu de joie d© la St-Jean qu'il y remplace. » (1)
Mais le supplice qui eut le plus grand retentissement et qui eut pour la France d'alors les plus graves conséquences, fut celui d'Anne Dubourg.
Né à Riom en 1520, Anne Du Bourg, neveu d'un chancelier de France, était conseiller au parlement de Paris depuis 1557. C'était un homme paisible, savant, pieux, d'une vie exemplaire. Il appartenait à ce groupe de conseillers qui commençaient à trouver excessives et scandaleuses les mesures draconiennes prises contre ceux qui ne commettaient d'autre crime que de vouloir réformer une église qui en avait grand besoin. Ces ; onseillers tolérants formaient la rr^ajorité à la Chambre dite de la Tournelle. Au contraire ceux de la Grand'- Chambre étaient en majorité d'énergiques brûleurs. Les uns renvoyaient les « luthériens » en les condamnant à une amende, les autres les envoyaient au bûcher. Pour faire cesser cette situation anormale, on résolut de crnvoquer une mercuriale pour le dernier mercredi d'avril
La discussion parut d'abord se dérouler librement. Le président du Ferrier demanda la convocation dcn concile pour réformer l'église, le conseiller Le Goïeu opina qu'il fallait laisser un délai de six mois aux Luthériens pour se dédire. Si après ce temps, ils s'obstinaient, il fallait les bannir du royaume en leur laissant
(i) Paris à travers les âges. Hôtel de Ville, p. 19.
leurs biens. Lq conseiller Fumée signala les abus existants que seul un Concile pourrait extirper. Les plus doctes et les mieux famés des conseillers partageaient ces opinions. Mais le président le Maistre, médiocre et astucieux et le président Minard, intrigant et voluptueux, pour faire leur cour au roi, lui signalèrent le dangereux état d'esprit de leurs collègues. Ils les dénoncèrent comme étant en majorité luthériens et désireux d'attenter à la puissance royale. Il fartait arrêter cette mercuriale ou bien c'en serait fait de l'Eglise. Henri II, borné d'esprit et dirigé par le cardinal de Lorraine at la duchesse de Valentinois, accepta ces suggestions. Pour intimider les conseillers récalcitrants, il décida de tenir un lit de justice. Mais il se heurta — chose nouvelle — à des hommes courageux qui osèrent opiner devant lui avec une noble liberté. Claude Viole, Du Faur, osèrent parler des abus ecclésiastiques et dénoncer ceux qui vraiment troublaient l'église. Du Bourg invité à opiner à son tour, fit observer et cela, frappe en effet lujourd'hui l'historien, que les vices et adultères restaient impunis, tandis qu'on inventait tous les jours de nouveaux supplices pour des gens qu'on n'avait encore pu convaincre d'aucun crime. Il montra que l'on ne pouvait accuser les luthériens de lèse-majesté, puisqu'ils ne parlaient du roi que pour prier pour lui ; il dit enfin que leur vrai crime consistait en ce qu'ils découvraient les crimes énormes et honteux de la puissance romaine qui roulait dans la décadence et demandaient la réformation. Il conclut en disant : « Ce n'est pas chose de petite importance que de condamner à mort des gens qui invoquent au milieu des flammes le nom de Jésus-Christ. »
Le roi n'était pas habitué à un pareil langage. Le mot de du Bourg sur les adultères l'avait piqué au vif. Il entra dans une violente colère, il fit arrêter sur l'heure le conseiller courageux et il s'oublia au point de jurer qu'il le verrait brûler de ses yeux.
Le procès de Du Bourg commença. Il dura de longs mois, mais la victime était réservée d'avance au bourreau. A Paris, bon nombre de citoyens en suivirent les péripéties avec un intérêt passionné. La reine-mèr© reçut des menaces, on chercha à enlever Du Bourg, à retarder sa mort, rien n'y fit ; le courageux défenseur des droits de la conscience fut condamné à être brûlé. Du moins, son séjour en prison lui permit-il de rédiger une belle confession de foi que Read a donné entière dans la France Protestante et très probablement aussi une Oraison funèbre (i) qui faisait entendre au Pa-lement et au roi des avertissement que ceux-ci eurent grand tort de ne pas écouter. Le cardinal de Lorraine, ce « rouge Phalaris », y était traité comme il le méritait. C'est une chose grave pour des rois que de mériter l'apostrophe du martyr : « Vous roys de maintenant, pensez-vous échapper à la fureur de Dieu, ne portant non plus de révérence à sa parole ?.... Regardez, je vous prie, regardez avec vous, combien de feux vous avez allumés pour penser anéantir cette vérité, consumant tant de corps aux entrailles desquels était si bien engravé la connaissance d'icelle... » C'était le 21 décemljre
(i) Cf. AliUthicu Leliôvrc, Anne Dn Bourg, BuJL, i8S8, p. 5i8 et
UivJ.
1559, le jour où il comparut devant ses juges, que Du Bourg avait prononcé ces paroles. Tourné vers ses anciens collègues, Du Bourg, continuant sa harangue, leur avait dit avec une âpre éloquence : « Je vois pieu 'er quelques-uns d'entre vous. Pourquoi pleurez-vous.. Vos consciences sont poursuivies du jugement de Dieu et les condamnés se réjouissent du feu. Les rigueurs ne les épouvantent pas, les injures ne les affaiblissent pas... Quoi qu'il en soit, je suis chrétien, un chrétien mourant pour la gloire de mon Seigneur. Et puisqu'il en est ainsi, que tardé-je ? « Happe-moi, bourreau, mène-moi au gibet. »
Du Bourg cessa un moment de parler. Mais bientôt reprenant la parole, il dit à ses juges avec un accent qui les émut jusqu'aux larmes, qu'ils l'envoyaient au supplice pour n'avoir voulu placer qu'en Jésusi-Christ, la justice, la grâce, la pacification, le mérite, l'intercession, la satisfaction et le salut et qu'il mourait pour la doctrine do l'Evangile. Enfin, il termina son discours par ces mots : « Cessez, cessez vos bruslemens et retournez au Seigneur en amendement de vie, afin que vos péchés soient effacez ; que le méchant délaisse sa voye et ses pensées perverses et qu'il se retourne au Seigneur, et il aura pitié de lui. Vivez donc et méditez en icelui ô sénateurs et moy je m'en vay à la mort. » (1)
Des ordres furent aussitôt donnés, dit la Chronique de Croilet, pour rassembler deux cents cavaliers et quatre cents hommes de pied, afin d'accompagner le con-
(i) Cicspin. Martyrologe , livre VII, p. li-o.
damné au supplice. Afin de mieux déjouer encore les entreprises que ses amis pourraient tenter pour sa délivrance, on eut soin d'élever un bûcher et une potence sur toutes les places destinées aux exécutions.
Deux jours après, c'était le jour de Noël, on fit monter Du Bourg sur la fatale charrette, on lui lia les mains selon l'usage, puis on le conduisit sur la place de Saint-Jean-en-Grève, où devait se terminer sa vie. X^nvé au lieu du supplice, il conserva toute son assurance et se dépouilla lui-même de ses vêtements. Alors seulement, quoiqu'il eut promis de s'abstenir de haranguer les assistants, il ne put s'empêcher de s'écrier en poussant de profonds soupirs : 0 Dieu ! mes amis, je ne suis point ici comme un larron ou un meurtrier : mais c'est pour l'Evangile. Mon Dieu, dit-il encore au moment où on rélevait au-dessus du bûcher pour le i^endre, ne m'abandonne point, afin que je ne t'abandonne. Il ne resta bientôt de ce généreux martyr qu'un cadavre, qui devint à son tour la proie des flammes. Les autres conseillers échappèrent à la mort, par le moyen d'amis ou de rétractations.
Le supplice de cet homme, victime de sa fidélité à l'Evangile, produisit une grande sensation à Paris et dans le reste de la France, et un écrivain contemporain, témoin oculaire de la fin courageuse de Du Bourg, nous rapporte que cette mort fut loin de nuire à la Réforme. « Il me souvient, dit-il, que quand Anne du Bourg, conseiller au Parlement de Paris, fut bruslé, tout Paris s'estonna de la constance de cet homme. Nous fondions en larmes dans nos collèges, au retour de ce supplice et
plaidions sa cause après son décèz, maudissant ses juges injustes qui l'avaient injustement condamné. Son presche à la potence et sur le bûcher, fit plus de mal que cent ministres n'eussent sceu faire (1).
En effet, les persécutions dirigées depuis près de quarante ans, avec une fureur toujours croissante, contre ceux qui abandonnaient l'Eglise romaine pour s'attacher aux doctrines de l'Evangile n'avaient pas arrêté les triomphes de la Réforme. La fin glorieuse de tant de confesseurs de Jésus-Christ ne fit qu'affermir et consolider le grand œuvre entrepris par Lefèvre d'Etaples, Farel et Calvin. On peut considérer avec raison, l'année 1559 et le commencement de 1560 comme l'époque où la réformation pacifique atteignit son apogée en France et dans le Béarn, car elle comptait déjà près de deux millions de sectateurs (2), nombre considérable, si on le compare au chiffre total des Français d'alors.
« Il n'y avait, dit Mézeray (3) ni ville, ni province, ni profession où les nouvelles doctrines n'eussent pris pied : les gens de robe, les gens de lettres et les ecclésiastiques mêmes, contre leur propre intérêt, s'en laissaient charmer. Les supplices ne faisaient que les répandre davantage. »
« Il est certain, dit ailleurs le même auteur, (4) que sans eux (le Duc de Guise et le cardinal de Lorraine) la religion ancienne eût fait place aux nouvelles sectes,
(i) Florimond de Rsemond, liv. VII, p. 860.
(2) De Thou, Hist. Liv. XXII et XXIII, an iSoq, Emile de Bonnechose, Hist. de France, tom. I, p. 340.
(3) Vie de Henri II, à l'an ibbg.
(A) Vie de François II, à l'an i56o.
1 jJim
TniTr^.-'t
L'EgLISK SAlNTE-CATIIEItl.NE
ET LE PlUEI RÉ SaINTeCaTHERINE DU VaL DES EcOLlERS
AU XVif SIÈCLE.
Devant Sainte-Catherine