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CHAPITRE XI

La place Mauberi

La place Maubert. — Origine de ce nom. — Une représentation satirique en i5i5. — Les martyrs. — Guillaume Joubert, Jacques de la Croix dit Alexandre ou Laurent Canus. — Antoine Augereau. — Deux exécutions en iS^a. — Impressions d'un témoin catholique. — François Bribart. — Jean Chapot. — Etienne Dolet. — Nicolas Clinet. — Taurin Gravclle. — Philippe de Luns, dame de Graveron. — Conclusion. — Un mot d'Emile Boutroux. — Une citation de Michelet.

Le nom de place Maubert évoque des idées sinistres. La statue de Dolet que l'on y a dressée exprime la protestation de l'esprit moderne contre la barbarie d'autrefois. Cette place, devenue aujourd'hui banale, était une des plus curieuses du Paris d'autrefois.

D'où vient son nom ? « Il lui a été donné, dit un vieil

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auteur (1), par corruption de maître Albert, parce qu' Albert le Grand, qui a été de son temps rornement de l'Université, étant venu de Cologne en cette ville, fut suivi d'un si grand nombre d'écoliers, que la classe ordinaire n'étant pas assez grande pour les contenir, ce célèbre docteur fut obligé de donner ses leçons au milieu de cette place qui en a retenu le nom. » C'est la tiadition légendaire. D'autres pensent que ce nom de Maubert vient d'un abbé de St-Germain-des-Prés qui permit le premier aux Parisiens de bâtir sur cette partie du territoire dépendant de son abbaye.

Quoi qu'il en soit, la place était célèbre au Moyen- Age, et au XVP siècle encore, par les fêtes universitaires qui s'y donnaient et les joyeux devis qu'on y pouvait entendre. Elle était en même temps le lieu d'exécution des « criminels » jugés par l'Université, et, comme en Grève, les marchés, les spectacles et les jeux y alternaient avec les pendaisons et les bûchers.

Au printemps de 1515, une scène joyeuse avait fort amusé les écoliers de la place Maubert. Un prêtre qui se faisait appeler M. Cruche, y avait représenté certaine sottise, moralité, sermon et farce qui était une sati/e des grands seigneurs « qui portaient du drap d'or à crédit et emportaient leurs terres sur leurs épaules. » Il montrait aussi une certaine lanterne où l'on voyait une poule sous une salamandre (1) et « cette poule portait sur elle une chose qui était assez pour faire mourir dix

(i) Les curiositéa de Paris, t. I, p. 3i3. (a) Allusion aux armes de François P'".

hommes. » Cette poule symbolique était une allusion fort claire à Jeanne Le Coq, mariée à l'avocat Disome, et dont les complaisances pour le roi étaient connues de tous... Le roi était jeune. Il résolut de se venger de l'insolent sans recourir à la justice. Une dizaine de ses gentilshommes se rendirent à la Taverne du Château, rue de la Juiverie et le sieur Cruche y fut mandé pour y jouer sa farce. Il fut contraint de s'exécuter, après quoi il fut « dépouillé en chemise, battu de sangles merveilleusement et mis en grande misère. » Les amis du roi avaient même apporté un sac pour le mettre dedans et le jeter à la rivière. Mais le bonhomme cria si fort qu'il était prêtre, qu'il portait la tonsure, que les conjurés n'osèrent pousser plus loin leur vengeance.

La Réforme naissante ne tarda pas à avoir ses victimes place Maubert. Le premier martyr de la Réforme qui y ait été brûlé, s'appelait Guillaume Jou'bert. Voici ce qu'on lit à ce sujet dans le Livre de raison de Nicolas Versorïs (1).

(( Le samedi XVIP jour de février (1526), en karesme, ung nommé maistre Guillaume Jobert, (1), natif de la ville de la Rochelle, fils de l'avocat du roy de lad. ville, licientié en loix, demeurant pour lors à Paris, comme sont demeurant jeunes licentiés pour veoir et cognoistre de la pratique, pour plusieurs blasphèmes par luy dictz et recitez contre l'honneur de Dieu, de sa très sacrée et intémérée mère et vierge Marie, condempné fust à estre mené au parvy Notre-Dame et là faire admende

honorable, de là mené dans ung tombereau devant l'Egli&e madame Ste-Geneviève, intégrité de laquelle s'estoit efforcé de violer, faire pareille amende honorable, puys mené à la place Maubert, après luy avoir percé la langue, estranglé fust et bruslé à ung instant. Les informacions et procès contre luy fait, fust trové si abhominable et honteux que par arrest fust condempné à estre brûlé quant et led. personnaige, parce que les choses dont il estoit accusé valloient mieux estre celles que dictez et recitez. Dieu lui face pardon. Il mourust par conrection bon chrestien. Je estois présent. »

L'annotateur de Versoris, M. Fagniez, se trompe dans ses conjectures quand il suppose qu'il s'agit ici dé deux personnages dont l'un était coupable de crime contre nature. Il a été trompé par la bigoterie de Versoris. Il s'agit simplement du crime reproché déjà à Jean V^llière, qui fut aussi brûlé avec son procès, parce qu'il s'élevait contre l'immaculée conception de la vierge Marie.

Le journal de Driart (1), nous donne l'âge du martyr. Il avait 24 ans. Driart lui-même, la Cronique (2), le Journal dCun bourgeois de Paris (3), s'accordent tous pour voir en Guillaume Joubert, non l'être impur qu'a supposé M. Fagniez, mais un jeune avocat qui -wà'û proféré quelques paroles blasphématoires contre Dieu et sa glorieuse mère et les benoist saincts et sainctes. » On sait ce que cela veut dire dans la bouche d'un ecclé-

(i) p. ii/j.

siastique du XVP siècle : Joubert était simplement imbu des idées de la Réforme (1).

Le 18 juin 1534, nouveau biicher d'hérésie. Il s'agit cette fois d'un ancien Jacobin qui, atteint et convaincu d'hérésie, fut dégradé devant Notre-Dame par l'évêque de Paris, et livré ensuite à la justice laïque qui le fit brûler tout vif place Maubert. Il s'appelait Jacques De la Croix, dit Alexandre ou Laurent Canus, natif de Gaen au diocèse d'Evreux. Un document de la Bibliothèque nationale reproduit par divers auteurs, prétend, dans une sorte d'amphibologie voulue, qu'il avait été à Lyon où il s'était marié à deux femmes. Mais nous savons la facilité avec laquelle on calommie les hérétiques; le renseignement est absurde. Les auteurs du Martyrologe n'auraient point accueilli Alexandre Canus dans leur galerie de Martyrs, s'il y avait eu quelque chose à lui reprocher dans sa vie. S'il eût été « bigame », les réformés de Lyon oij il exerçait son ministère, auraient été les premiers à le dénoncer.

Alexandre Canus désireux de professer librement sa foi s'était retiré en Suisse dans le canton de Neuchâtel, puis à Genève, au moment même où Farel s'efforçait d'y faire pénétrer l'Evangile. Là, il s'était trouvé en lutte violente avec le dominicain Furbity. Indigné d'entendre celui-ci traiter de chiens enragés, de juifs, de turcs, etc., ceux qui mangeaient de la viande le vendredi, lisaient la Bible en langue vulgaire ou niaient la supré-

(i) Voyez les arrêts du Parleinfiil qui le coneernent. BnU. iSgS, p. 443. Cf. BuU. 1894, p. 257.

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matie du pape, il lui tint tête et lui offrit de prouver publiquement ses erreurs. Le conseil de Genève le fit arrêter et le condamna au bannissement. Canus rentra alors en France, passa par Mâcon, prêchant hardiment l'Evangile. Venu à Lyon, il y prêcha le jour de Pâques 1534, et le lendemain devant un grand auditoire. Il y avait alors à Lyon des orfèvres « fidèles ». La justice avertie des assemblées que tenaient les réformés, fit arrêter Canus et le condamna à mort. Il en appela, et c'est ce qui l'amena à Paris. En route, il convertit le capitaine qui le conduisait. C'est qu'il était mû d'un grand zèle, dit Froment, et savant, « car il avait bien profité et longtemps étudié dans Paris. » Canus exerça dans les débuts de la Réforme française un rôle assez important pour que Théodore de Bèze lui ait consacré un article dans ses Vrays Pour traits (p. 173).

Mis à la torture à Paris, il en eut une jambe rompue. « Mon Dieu, s'écriait-il au milieu de ces tourments, il n'y a pitié ni miséricorde en ces hommes ; fais que je la trouve en toi. » Guillaume Budé qui « était de grande autorité et crédit par son savoir et érudition exquise », finit par faire observer aux bourreaux du Parlement, qu'on avait par trop tourmenté le pauvre patient.

Ses juges n'ayant pu lui extorquer les noms de ses frères, le condamnèrent à mort. Il devait être préalablement dégradé devant Notre Dame. « Pendant qu'on faisait tous les mystères accoutumés, » Canus restait silencieux, car il craignait qu'on lui coupât la langue. Mais ses gestes et son sourire disaient assez ce qu'il pensait de la sotte cérémonie dont il était le héros. Quand on

l'eut revêtu d'une robe de fou, il bénit Dieu de lui avoir donné la livrée que Jésus lui-même reçut dans la maison d'Hérode.

Mené dans un tombereau à la place Maubert, il exhortait le peuple qui le suivait... Plusieurs murmuraient qu'on le faisait mourir à tort.

Arrivé au pied du poteau, il obtint du lieutenant criminel du CRatelet, Jean Morin, et du chantre de la sainte Chapelle, la permission de parler. Il fit alors « un sermon excellent et de merveilleuse efficace, » dans lequel il rendait raison de sa foi et traitait de la Cène du Seigneur « avec telle vthémnce et vivacité d'esprit », que plusieurs fidèles qui l'avaient entendu prêcher confessèrent qu'il n'avait jamais mieux parlé. (1).

Quand il eut finit, il dit : « Allons », et ayant prié les yeux levés au ciel, il disait au milieu du feu : « Prions Jésus-Christ qu'il ait pitié de nous et qu'il reçoive mon esprit. » Et, jusqu'à la fin on l'entendit crier à haute voix jusqu'à ce qu'il ait rendu l'esprit : « Mon Rédempteur, aie pitié de moi. »

Des morts comme oelle-là, recrutaient en masse des adhérents à la Réforme française.

Parmi ceux qui virent mourir Canus, les uns, dit Crespin, disaient que si cet homme n'était sauvé, personne ne le serait, les autres se frappaient la poitrine en disant qu'on avait fait tort à cet homme qui ne parlait que de Dieu. D'autres enfin disaient qu'il était mort (c obstiné en sa loi ».

(i) Froment et Crespin reproduisent ces paroles qui « avaient été mises par écrit par gens fidèles. »

Pour avoir une idée de la valeur du récit de Crespiii, il est bon de relire Le récit catholique de la mort de Canus. On sera frappé de la concordance. « Quand il fut à la place Maubert, et descendu d'un tombereau, il pria MM. les docteurs qui le conduisaient avec le greffier criminel du Parlement, lui donner congé de faire une petite harangue, ce qui lui fut octroyé, et commença fort bien à parler du saint sacrement de l'autel, mais à la fin n'en valut rien ; parquoi, mes dits seigneurs les docteurs ne le voulurent laisser achever et fut brûlé tout vif avec son procès ; mais toujours criait « Jésus ! » et encore lui étant dedans le feu. » (1)

On comprend que le Parlement pour éviter de pareils discours ait décidé dès lors de couper préalablement la langue à ceux qui étaient décidément des « hérétiques obstinés. » (2).

Canus mourut en juin.

Le 20 novembre, on amena place Maubert, pour y être étranglé et brûlé, un libraire qui demeurait tout près de là et dont le crime consistait à relier et à vendre ;?), des livres de Luther. Le 24 décembre, c'est le tour d'un imprimeur, Antoine Augereau.

Antoine Augereau était originaire de Fontenay-le- Comte, en Vendée. Il venait de publier à Paris, dans

(i) Journal (Van bourgeois de Paris, éd. Bourilly, p. 435.

(2) Voyez sur Alexandre Canus : Morlyrologe, éd. Toulouse, t. I. p. 285 ; Froment, Actes de Genève, p. 76 et ss. ; Ilerminjard, Corresp. des Réformateurs, III, 121 et passini ; de Bèze, Les vi-ays Pourtraits, p. 173.

(3) Journal d'un Bourgeois de Paris, p. 38o.

cette année 1533, le fameux livre de la reine Marguerit, Le miroir de Vân^e 'pécheresse qui avait paru pour la première fois à Alençon, en 1531. La Sorbonne s'était jetée sur le livre et l'avait condamné sans en connaître l'auteur. Mais la reine Marguerite se fit connaître, se plaignit à son frère du traitement subi par son opuscule. Examiné à nouveau, celui-ci fut trouvé orthodoxe par l'évêque de Senlis, Guillaume Parvi, et le tout se termina par des excuses. L'imprimeur du volume ne réussit pas à se tirer aussi bien d'affaire. Condamné comme complice des afficheurs du placard de 1534, et comme imprimeur de « faux livres, » il fut étranglé dans une poterne avant d'être brûlé.

Le 18 septembre 1535, on brûla vif dans Paris, deux jeunes gens originaires de Tours. L'un, place Maubert, l'autre au cimetière St-Jean. C'étaient « de jeunes compagnons faiseurs de rubans de soie et de tissus. »

Quel effet produisait sur les spectateurs tant soit peu éclairés la barbare exécution d'aussi braves gens ? Le document qui suit va nous en donner une idée.

Deux exécutions à Paris pour cause d'hérésie.

Lettre d'un jeune allemand, témoin oculaire ibhi. (Communiqué par M. A. Mûntz). Bull. i858, p. ^20.

On lira sans doute avec un profond intérêt la lettre qui suit. Elle fut adressée, en 1542, par un jeune Allemand catholique, Eustathius de Knobelsdorf, qui s'étiit rendu à Paris dans l'intérêt de ses études, au savant théologien Georges Cassander, catholique comme lui.

mais comme lui porté à des sentiments de concession à l'égard du nouveau culte. Nous tiaduisons cette pièce du latin, sauf une vingtaine de lignes au commenC'ement, que nous omettons parce qu'elles ne renferment que l'expression de l'attachement du jeune correspondant pour Gassander, dont il avait probablement été F- lève (1).

Au très savant George Cassander, professeur au collège de Bruges.

... Vous me priez, très honoré ami, de vous communiquer exactement €e que j'ai pu savoir des luthériens condamnés à être brûlés. Je sais le faire, autant que la brièveté du temps me le permet, car il faut que je réponde à votre lettre au moment même où je viens de la recevoir, sous peine de laisser le messager s'en retou:'ner les mains vides.

Je vous ai parlé des services de prières qui se faisaient ici ; je pensais alors qu'ils n'avaient rien d'extraordinaire ;mais, depuis, j'ai su qu'ils ont une :au5e spéciale et qu'ils se rapportent à des événements mal-

(i) Cette lettre se trouve dans le recueil intitule : lUuslrium et Clarovum virorum epistolœ selectiores, superiore sœciilo scriptœ vel à Belgis vel ad Belgas. Lugduni Batavorum, 1617. Elle est citée par M. le professeur Baum, dans sa lie de Th. de Bèze.

Ce même Euslache de Knobelsdorf est l'auteur d'un poème sur Paris intitule : Lutetiœ Parisiorum desci'iplio. autliore Eust;ithio a Knobelsdorf, pruteno, Parisiis, apud Cliristianum Wechelium , i5i3, in-8° (Dibl. Mazarine, n° 10675.). Cf. le texte latin de cette lettre dans Herminjard, Correspond, des Réiormateiirs, t. VIII, p.

heureux. Le roi de France avait écrit au Parlement de Paris pour lui recommander d'ordonner des prières publiques à cette fin qu'il réussit à recouvrer son patrimoine légitime, détenu injustement par des usurpateurs fl) et à venger la mort de ses envoyés, qui avaient été tuos contrairement au droit des gens, à toute humanité et à toute foi. En outre, le roi recommandait au Parlem'mt de faire exécuter, selon l'usage, les gens hétérodoives qui se trouvaient détenus dans les prisons. On se hâta d'obtempérer au vœu du roi €t, après de nombreuses processions, un service général de supplications fut célébré avec beaucoup de pompe par tout le clergé et tout le peuple. Des prédicateurs furent chargés d'appren.lre au peuple que le but principal de cette solennité ''tait d'obtenir du ciel le succès des entreprises du roi et le relèvement de l'Eglise romaine, très gravement menacée, et cju'en conséquence on brûlerait vifs, après la solennité, huit individus qui avaient mal parlé du siège apostolique (2).

A peine le service de prières était-il terminé que la foule se porta à la place Maubert pour y attendre les victimes. Mais ce jour-là rien ne fut fait. Les luthériens, à ce qu'on disait, en avaient appelé au Parlement. J en ai vu brûler deux. Leur sort m'inspira des sentiments

(i) Le Milanais, probablement.

(2) C'est-à-dire le siège de Rome : slyle introduit par les bulles pontificales, absolument comme s'il n'y avait eu d'apôtre que dans la ville aux sept collines. C'est par un abus semblable qu'on appelle l'Eglise de Rome, fondée après tant d'autres, Mater omnium Ecclesiarum.

bien divers. Si vous y aviez été, vous auriez souhaité à ces infortunés un châtiment moins rigoureux.

Le premier était un tout jeune homme, encore sans barbe, à peine un peu de duvet lui avait poussé au menton ; la plupart des assistants ne lui donnaient pas vingt ans. Il était fils d'un cordonnier. L'autre était un vieillard plus que sexagénaire, déjà affaissé par l'âge, d'une figure vénérable, avec une longue barbe blanche. Le jeune avait dit des choses malsonnantes sur les images miraculeuses (ici on ne les vénère pas seulement, on accourt de toutes parts pour les adorer) ; il avait soutenu qu'elles ne diffèrent guère des dieux de pierre des Gentils, et qu'on doit les rejeter des temples chrétiens si elles deviennent une occasion d'idolâtrie. Il était accusé d'avoir tenu encore d'autres propos qui se rapprochaient des doctrines de Luther. Quand on l'exhorta à se rétracter, loin de le faire, il se déclara prêt à confirmer même par sa mort ce qu'il avait avancé. Il fut amené devant les juges et condamné à avoir la langue coupée et à être brûlé ensuite. Sans changer de visage, le jeune homme présenta sa langue au couteau du bourreau, tn la sortant autant qu'il pouvait. Le bourreau la tira encore davantage avec une pince, la coupa et en frappa plusieurs fois les joues du patient. On dit que ceux de la foule qui étaient le plus près (ô piété des Français !) ramassèrent cette langue encore palpitante et la jetèrent à la figure du jeune homme ! — Placé ensuite sur me charrette, celui-ci fut conduit au lieu du supplice ; mais, à le voir, on eût dit qu'il allait à un festin. Il descendit spontanément et seul de la voiture, et se plaça à côté du

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poteau qui devait servir à rexécution. Quand on lui ciit mis la chaîne autour du corps, je ne puis vous dire avec quelle égalité d'âme et avec quelle expression dans les traits il supporta les cris d'allégresse et les insultes de la foule ameutée contre lui [iiisultantis lurbae -plausuni et oblatrationem). Il ne proférait aucun son ; de temps à autre il crachait le sang qui emplissait sa bouche, et il dirigeait ses yeux vers le ciel, comme s'il s'atten hit encore à quelque secours miraculeux. Quand on eut couvert sa tête de soufre, le bourreau lui montra le feu d'un air menaçant ; mais le jeune homme, sans s'effrayer, fît comprendre, par un mouvement de son corps, qu'il se laissait brûler volontiers. En vérité, cher Cassander, je doute que les illustres philosophes qui ont tant écrit sur le mépris de la mort eussent supporté avec la même constance de si cruels tourments, tant cet tc'olescent paraissait élevé au-dessus de ce qui est de l'homme.

Le sort du vieillard fut un peu plus doux, mais nie révolta beaucoup plus. C'était un bourgeois de Pari?, père d'une nombreuse famille, estimé à cause de sa vie honnête. Ayant tenu quelques propos trop libres contre les moines au sujet de l'invocation des saints (car ici il faut être sur ses gardes), et ayant dit que tous les chrétiens sont prêtres, il fut convaincu par des témoins et jeté en prison. Attaqué là par des théologiens, il fut aisément réduit au silence ; il ne savait pas discuter Il avoua son erreur et déclara qu'il se repentait. Ce triomphe vint fort à propos pour le clergé, car de telles gens donnent souvent beaucoup de besogne, même à

nos docteurs les plus fameux. On exhorta le vieillard à persévérer dans ses sentiments de pénitence et on lui dit qu'il mourrait ainsi en chrétien, tandis que s'il ne s'était point rétracté, il serait mort en luthérien. Il fut lié i er le bourreau et placé sur une charrette, à côté de deux jeunes gens qui furent attachés à lui, revêtus de chenises blanches et portant dans leurs mains des torches ardentes. Ils avaient entendu le vieillard parler contre les moines et ne l'avaient point dénoncé. C'était là 'eur crime. Conduits avec le vieillard à l'église de Notre-Dame (m templum Deifiirae Virginis), ils y obtinrent leur pardon. Le vieillard y dut de nouveau se rétracter (n invoquant la sainte Vierge. De là il fut mené au gibet, où il répéta qu'il avait tout rétracté et qu'il n'avait rien de commun avec Luther. En conséquence, il fut subitement étranglé, puis jeté, demi-mort, dans les fîammes. Beaucoup d'assistants jugeaient cette peine trop douce; ils auraient voulu voir le vieillard brûlé vif. S'ils m'avaient interrogé, ils auraient trouvé en moi des sentiments tout à fait opposés. Qu'y a-t-il, en effet, de plus indigne que de livrer un homme au feu pour une erreurqu'il ne défend pas obstinément ? Les saints Pères euxmêmes n'ont-ils pas dit que l'hérésie consiste dans l'opiniâtreté ? Ce malheureux vieillard fut brûlé peu de jours après le départ de Cornélius (1). J'apprends que le même sort attend des victimes innombrables. Prions Dieu pour que ces gens se convertissent s'ils sont dans l'erreur ; si au contraire ils ont i-aison, Dieu veuille eur

(i) Cornélius Gualtherus (Woutcis) chanoine à Bruges.

donner de combattre intrépidement ! Mais en voilà pins qu'assez, il faut que je m'arrête. Veuillez lire, dans des sentiments d'indulgence et d'amitié, ce récit fait à la hâte. Adieu.

Paris, le iO juillet 1542.

EUSTACHIUS DE KnOBELSDORF.

Les cendres n'avaient pas le temps de refroidir à la place Maubert. Voici ce que nous lisons dans le Martyrologe à la date de 1543. « En la fureur de cette pe.'sécution émue par les Sorbonnistes (1) de Paris, plusieurs excellents témoins de la vraie rt pure doctrine de lEvangile furent exécutés en divers lieux en France. En la ville de Paris, François Bribart, secrétaire de .Jean du Bellay, cardinal et évêque de Paris, donne ample et suffisant témoignage que la vérité du Seigneur lui était plus précieuse que les mensonges de ses adversaires, ni que sa propre vie... On le mena au supplice comme un agneau paisible. La langue lui étant coupée au sortir de la Conciergerie, il ne cessa, par signes manifestes, de déclarer l'espérance qui était en lui. Il fut brûlé, en la place Maubert, l'an 1543 (2). >'

Et voici maintenant, le 19 juillet 1546, le martyre de Jean Chapot.

C'était un jeune dauphinois, instruit, qui, d'ab.>rd

(i) C'ost-ù-dire la Facullc de tliéoloyic.

(a) Martyrologe, éd. Toulouse, I, 38i. Il y a ici une erreur de date ou plutôt simplement d'impression. François Bribart fut brûlé le 8 janvier i545. Yoyez Archives naiionales X^^ 97, et N. Wciss, qui fournit l'indication, Chambre ardente, p. XXXIII.

réfugié à Genève, en était sorti pour revenir à Paris f-à il s'efforçait de vendre et de distribuer des livres des Saintes-Ecritures et autres traités réformés. Son zèle le fit tomber entre les mains du libraire Jean André qui faisait métier de trahir et do dénoncer ceux qui ichetaient ou vendaient les livres suspects d'hérésie. Lizct destitué de sa charge au Parlement était devenu — malgré sa flagrante immoralité abbé de St-Victor et il continuait à faire du zèle contre les novateurs qu'il ne pouvait plus brûler. Jean André était à sa solde et à celle des « Sorbonnistes ».

Pierre Chapot dénoncé et pris comparut devant la Chambre ardente du Parlement. Il sut si bien Uuiir tête aux conseillers et aux juges, il plaida si bien son bon droit de faire la Ste-Ecriture juge dans la querelle alors soulevée, que la Cour fit chercher trois docteurs, Nicolas Clerici, doyen de la Faculté de théologie, Jean Picard et Nicolas Maillard. Ceux-ci, habitués à voir condamner les hérétiques sur leur simple rapport se refusèrent d'abord à la discussion sous prétexte que c'était une chance de mauvaise conséquence que de disputer avec des hérétiques. Cependant la douceur de Chapot les fit entrer dans la discussion. Tandis qu'ils se retranchaient derrière les conciles, les coutumes, les articles et déterminations, Chapot en revenait toujours à la règle certaine, l'Ecriture, et il en appelait aux juges les exhortant à rechercher eux-mêmes la vérité sans se laisser empêcher et détourner par rien. Si bien que les maîtres Docteurs, confus de voir mise au jour « leur ânerie et impudence » se retirèrent furieux et menaçants.

Pendant ce temps, Chapot en prières rendait grâces à Dieu qui l'avait aidé dans la défense de sa cause et le suppliait d'inspirer à la noble compagnie un jugement juste et droit.

Chapot ayant été invité à se retirer, un débat violent s'engagea entre le Président et les conseillers et Chapot eût été absous sans racharnement du rapporteur de son procès (un homme confit en impiété, pollutions et vilenies) qui insista pour qu'on le fît mourir. Chapot rappelé eut beau montrer qu'en condamnant ses livres, c\ st la Ste-Bible que l'on condamnait aussi. « L'impudence des plus effrontés gagna la couardise des autres, qui avaient été intimidés par les Sorbonnistes. Tout ce qu'il obtint c'est d'être brûlé vif sans avoir la langue coupée au préalable.

Parvenu à la place Maubert, Chapot que l'on ; vait soumis à la question extraordinaire pour essayer de lui faire dire le nom de ceux qui lui avaient acheté des livres, demanda que l'on soulevât son pauvre corps démembré pour qu'il pût un peu parler au peuple selon la permission de la Cour. Deux hommes le soulevèrent debout sur la charrette qui l'avait amené. Il commença à dire : Peuple chrétien, peuple chrétien, mais il eut une faiblesse et ne put que dire faiblement : « Seigneur, donne-moi la force que j'ai toujours demandée, de pouvoir rendre raison de ma foi aux hommes, afin qu'ils connaissent que je ne suis pas hérétique mais entièrement d'accord avec l'Eglise catholique et vraiment chrétienne ». Puis, retrouvant des forces il exposa sa foi, en commentant le symbole des apôtres et se défendant

d'avoir offensé la Vierge Marie. Mais quand il en arriva cT, la Gène et à la différence qu'il y a entre elle ^t la Messe, Maillard l'arrêta tout net. Dans la foule, des écoliers protestèrent, il y eut un peu de tumulte r!''>nt Maillard profita pour faire descendre Chapot et o-3ar hâter l'exécution. Chapot ayant été dépouillé de ses liabits et élevé en l'air, Maillard lui criait : « Dites seulement Ave Maria et vous serez étranglé (1). Mais Chapot disait sans cesse : « Jésus, fils de David aie pitié de moi ! » Quelques-uns prétendirent qu'extrêmement pressé par Maillard il lui échappa de dire : « .Jésus Maria ! » mais se repentant aussitôt, il s'écria : « 0 Dieu, qu'ai-je fait. Pardonne-moi, Seigneur, c'est à toi seul... ! »

Maillard trouva le mot suffisant il fit tirer la corde et le martyr fut étranglé.

Ce terrible épisode eut un épilogue. Après l'exécution, Maillard se rendit au Parlement et se plaignit vivement à la Chambre ardente de n'avoir pu empêcher le martyr de parler, que ses paroles avaient produit un tumulte et que si l'on faisait ainsi pour les autres, tout serait perdu. Il importuna tellement la Cour qu'il fut décidé que désormais on couperait toujours les langues des condamnés dans la prison même pour que le peuple ne soit pas séduit par leurs discours (2).

De pareilles décisions provoquées par des docteurs de l'Eglise se passent de tout commentaire.

(i) Etranglé avant de sentir le feu.

(2) Martyrologe. I, 5i4 et suiv.

vS^m;?

Etienne DOLET

3 Août lo46

Etienne Dolet fut à son tour brûlé sur la place Maubert le 3 août 1546.

Qu'est-oe que Dolet :

« C'est le Christ de la pensée libre » a dit Boulmier. Douen l'a trop « protestantisé » et Henri Bordier, nar réaction, l'a mis trop en dehors de ce qu'on appelait au XVP siècle le courant « luthérien ». Nous dirions mieux aujourd'hui c'est le type du libre croyant.

Humaniste et imprimeur, Etienne Dolet naquit à Orléans en 1509, l'année même où Calvin naissait h Noyon.

Il vint de bonne heure étudier à Paris, dès 1521. En 1525, il était l'élève de ce Nicolas Bérauld qui fut aussi le précepteur des Chatillon, de Goligny. En 1526, Dolet part pour l'Italie et séjourne trois ans à Padoue. Puis il suit à Venise le cardinal Jean du Bellay-Langey, dont il devient le secrétaine (1). Il revient avec lui en France et c'est alors que sur les conseils de son protecteur, il se décide à se rendre à Toulouse pour y étudier le droit. C'était en 1530. La vie universitaire y était intense et parfois désordonnée. Les nouvelles idées religieuses n'avaient pas tardé à pénétrer dans la ville et la répression y avait été très dure. Etienne Dolet élu orateur de la nation de France, c'est-à-dire de la corporatijn

(i) Remarquons en passant que Jean du Bellay eut deux de ses secrétaires brûlés comme hérétiques François Bribart et Dolet luimême.

lo2 PROMENADES A TRAVERS LE PARIS DES MARTYRS

d'étudiants qui portait ce nom, prononça Le 9 octobre 1532 un discours virulent où il attaquait le violent esprit de réaction qui s'était emparé des autorités locales : « Chez quel gens vivons-nous, disait-il, la grossièreté des Scythes, la monstrueuse barbarie des Gêtes, ont-elles fait irruption dans cette ville, pour que les pestes humaines qui l'habitent, haïssent, persécutent et proscrivent ainsi la sainte pensée ? » Il opposait les Toulousains aux Turcs. « Les Turcs laissent les chrétiens s'assembler entre eux... il n'en est pas ainsi d^s magistrats toulousains : nous pratiquons avec eux la même religion, nous vivons soumis au même gouvernement, nous parlons à peu près la même langue. Eh bien, toutes ces considérations ne les empêchent pas de nous traiter en étrangers et en ennemis... » (i).

Tout cela n'était que trop vrai. En 1531, un savant latiniste, Bunel avait été proscrit comme luthérien et en juin 1532, un autre professeur Jean Caturce, ou plutôt Jean de Gahors, avait été brûlé pour un crime original. Profondément religieux et chrétien, Jean de Gahors avait proposé à ses amis réunis le jour des Rois de remplacer la formule absurde le roi boit... par cette déclaration chrétienne : Jésus-Christ règne dans nos cœurs ! Ge toast devait lui coûter la vie !

Le supplice de Jean de Gahors avait impressionné ses élèves, les étudiants en général. Beaucoup d'entre uix frappés de son héroïque courage avaient adopté les idées nouvelles.

(i) Boulmier, Doht, p. 33.

LA PLACE MAIIBERT 153

Rabelais, ami de Dolet, et qui avait pris le parti de rire de ces choses pour ne pas en pleurer, y avait fait dans son Pantagruel (1) une claire allusion.

Dolet est plus clair encore. « Vous avez tous vu brùlar vif, disait-il dans son second discours sur Toulouse, ici même, dans cette ville, un malheureux dont je passe le nom sous silence. La flamme du bûcher a dévoré sa dépouille mortelle, mais celle de l'envie s'acharne encore après sa mémoire. Admettons qu'il ait poussé trop loin l'audace de ses discours, qu'il ait presque toujours manqué de modération dans son langage, qu'il ait tté scélérat des pieds à la tête et qu'il ait mérité mille fois le supplice des hérétiques, devait-on néanmoins, à l'heure où il faisait acte de repentir lui fermer brusquement la route vers les idées plus saines... ? » (2).

Défendre un luthérien, c'était grave. D'autant plus que Dolet s'attaquait en même temps aux superstitions locales : « Toulouse en est encore aux plus informes rudiments du culte chrétien... Comment qualifier, en effet, cette cérémonie qui a lieu tous les ans, le jour de la fête de St-Georges, et qui consiste à faire neuf fois le tour de l'église sur des chevaux lancés au galop ? ... Que pensez-vous de cette croix qu'à de cer-

(i) Livre II, ch. V. « De là (Pantagruel) vint à Toulouse, où apprit fort bien à dancer et à jouer de l'espée à deux mains, comme est l'usancc des écoliers de ladite Université ; mais il n'y demeura guères, quand il vit qu'ils faisaient brûler leurs régents tout vifs comme harengs sorets, disant : là Dieu ne plaise que ainsi je meure, car je suis de ma nature assez altéré sans me chauffer davantage. »

(2) Boulmier, Dolet. p. 45.

tains jours on plonge dans la Garonne, comme pour amadouer un Eridan, un Danube, un Nil quelconque ou le vieux père Océan ? Que signifient ces vœux adressés au fleuve, soit pour en obtenir un cours paisible, soit pour se préserver d'une inondation ? Que veulent dire, en été, quand la sécheresse fait désirer la pluie, ces statues de saints, ces magots d'i bois pourri, que des enfants promènent par la ville ? Et cette ville, si honteusement ignare en fait de religion véritable, cette ville ose imposer à tous un christianisme de sa façon, et traiter d'hérétiques les libres esprits qui n'en veulent pas ? (1)

Non content de s'élever contre ces restes d'un paganisme christianisé, Dolet signalait les injustes sentences prononcées contre les meilleurs des hommes : « Le parlement a persécuté, disait-il, Jean Boissonné le plus intègre des hommes, Mathieu Pacus, Pierre Bunel, Jean de Pins, si respectable pour sa vertu. Je n'en finirais pas, si je voulais rapporter tous les exemples de cruauté donnés publiquement à Toulouse... » (2).

Le Parlement de Toulouse ne pouvait laisser impuni un pareil langage. Dolet fut mis en prison le 25 mars 1533. L'intervention de Jean de Pins, évêque de Rieux et de son ami Boyssonné fit relâcher Dolet, mais il fut banni de la ville et il gagna Lyon où il trouva du travail chez le célèbre imprimeur allemand Gryphius. C'est là qu'il publia ses Discours contre Toulouse et

(i) Boulmier, Dolel, p. /Jo.

(2) France Protestante, art. Dolet.

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quelques sonnets latins où il traitait durement ses persécuteurs.

L'épisode toulousain l'avait dégoûté du droit et Pans tenta de nouveau l'ardent polémiste que Dolet était déjà. Il rentre à Paris, de Lyon, le 15 octobre 1534. Il travaille et durement — mais l'heure n'était pas favorable aux libres esprits. L'affaire des placards luthériens affichés dans Paris et jusqu'à la porte de la Chambre à coucher du roi, avait provoqué les terribles mesures que l'on sait. Les bûchers avaient flambé dans tous les coins de Paris. Le 18 novembre, Dolet écrivait à un de ses amis de Lyon, Guillaume de Scève : « Il n'est bruit dans le public que des offenses faites au Christ par les luthériens... C'est pourquoi beaucoup de personnes, non seulement du bas peuple, mais du corps respectable des marchands, soupçonnés de partager l'erreur luthérienne ont été jetés en prison. J'assiste à ces drames en simple spectateur, ayant pitié du malheur des uns et riant de la folie des autres, quand je les vois braver la mort par une sotte persévérance et une intolérable obstination. »

Evidemment, Dolet n'avait pas la vocation du martyre. Ses convictions n'étaient pas assez fortes pour le porter à braver la mort en les défendant. Il resta peu de temps dans ce Paris brûleur de prophètes. Il rentre à Lyon pour y publier son Dialogue sur l'imitation cicéronienne dirigé contre Erasme. Il y revient après an nouveau séjour à Paris pour y publier son œuvre capitale, ses Coramentdires sur la langue latine, fruit d'un travail immense et judicieux. Une page de ce livre mieux que de longues explications, fera comprendre

pourquoi s'est allumé sur la pace Maubert le bûcher de Dolet. Nous avons déjà vu, ici même, comment la Faculté de théologie d'alors, la Sorbonne, traitait les partisans de la Réforme on de la Renaissance, l'ensemble des novateurs. Voici en quels termes Dolet osait dans son livre flétrir les ouvriers de la réaction furieuse qui allumait tant de bûchers : « Je ne saurais déguiser sous un lâche silence l'infamie de certains monstres à face humaine, qui, voulant frapper au cœur notre avenir littéraire, ont pensé qu'il fallait, de nos jours, anéantir l'art typographique. Que dis-je ? pensé ! N'ont-ils pas conseillé cet horrible meurtre à François de Valois, roi de France, c'est-à-dire à l'unique appui des lettres et des littérateurs, à leur partisan le plus chaud, à leur père le plus aimant ? Et quel motif ont-ils fait valoir ? Un seul : c'est qu'à les entendre, Verreur luthérienne trouvait, dans la littérature et l'art typographique, un trop docile instrument de vulgarisation. Ridicule nation de crétins ! Comme si, par elles-mêmes, les armes étaient chose pernicieuse et fatale, et comme s'il fallait les f-upprimer à cause des blessures qu'elles font et de la mort qu'elles donnent !....

Heureusement que l'abominable, le monstrueux complot de la Sorbonaille, de ce ramas d'ivrognes et cie sophistes, s'est vu briser par la sagesse et la prudence de Guillaume Budé, ce soleil scientifique de notre rt;e, et de Jean du Bellay, évêque de Paris, prélat hors ligne, autant par sa vertu que par sa haute dignité. » (1)

fi) Commentnires, t. I, col. aGt). tiad. par Boulmier, Dolet, p.

Hélas ! Dolet se trompait. Ni Budé, ni le roi, ni j5,rsonne alors n'était de taille à brider le complot qui réussit au contraire et Dolet ne devait pas tarder à s'en apercevoir.

En 1538, l'humaniste était devenu imprimeur. Parmi les ouvrages qui sortirent de son officine il y eut un volume de vers, Carmina^ où Dolet exprimait avec sa verve mordante son opinion sur les moines les plus redoutables ennemis — avec le Parlement 'et la Sorbonne — de l'esprit nouveau : « La race des encapuchonnés, dit-il, ce bétail à tête basse, a toujours à la bouche le refrain suivant : Novs sommes morts au monde. Et pourtant, il mange à ravir ce digne bétail ; il ne boit pas t^op mal ; il ronfle à merveille, enseveli dans sa crapule ; il sait faire place à l'amour et à toutes les voluptés. Est-ce là ce qu'ils appellent, ces révérends, être mmts au monde ? Il s'agit de s'entendre : morts au monde, ils le sont assurément ; mais parce qu'on les voit, ici-bas, fatiguer la terre de leur masse inerte, et qu'ils ne sont bons à rien... qu'à la scélératesse et au vice. »

Voilà des traits qui ne se pardonnent pas et Dolet n'allait pas tarder à s'en apercevoir.

A mesure qu'il vieillissait, les idées de Dolet le rapprochait des « luthériens ». Certes, il n'accepte pas ce titre. Il était trop dangereux à porter. Les « luthériens » avaient d'ailleurs, eux aussi, leur orthodoxie que Dolet dépassait. Il n'en est pas moins vrai que nous trouvons sous la plume de Dolet beaucoup des thèses luthériennes et, devenu imprimeur, il se fera l'éditeur courageux de quelques-uns de ces livres d'Erasme, traduits par

Berquin et que nous avons déjà vus condamnés au feu avec leur traducteur. En 1542, il publie, entre autrjs, Le chevalier chrétien, le Moyen de bien et catholiqucment se confesser d'Erasme, VEnfer de Marot ; les Epîtres et Evangiles des cinquante et deux dimanches de Van de Lefèvre d'Etaples, avec une Epltre au lecteur de Dolet lui-même, le Gargantua de Rabelais, les Prières et oraisons de la Bible, ks Œuvres de Clément Marot.

Il n'en fallait pas tant pour attirer sur soi les sévérités du pouvoir ecclésiastique et séculier Poursuivi à la requête du promoteur des causes de l'inquisition, Dolet fut arrêté à Lyon et mis dans les prisons de l'archevêché. L'inquisiteur général, Mathieu Orry, assisté de l'official de l'archevêque Etienne Faye, lui fit son procès et par sentence rendue le 20 octobre 1542, le malheureux Dolet fut déclaré « mauvais, scandale'ix, schismatique, hérétique, fauteur et défenseur des hérétiques et erreurs, et pernicieux à la religion chrétienne. »

Dolet en appela au Parlement de Paris et, sur l'intercession de quelques amis, le roi lui accorda sa grâce, en juin 1543, à condition qu'il abjurerait les erreurs qui lui étaient imputées et que ses livres seraient brûlés sur la place publique.

Dolet, comme Rabelais, soutenait ses idées jusqu'au bûcher — exclusivement. Ses convictions, plus littéraires et oratoires que religieuses, ne lui imposaient pas de mourir pour elles. Il fit tout ce qu'on lui demandait et ses livres furent brûlés à sa place.

LA PLACE MAUBEKT 139

Toutefois ses ennemis n'avaient pas désarmé. Ils le firent retenir en prison jusqu'au 13 octobre et dès le 6 janvier 1544 il était de nouveau arrêté. On l'accusait d'avoir expédié à Paris deux ballots des livres défendus qui avaient motivé sa première condamnation. Il affirma et le fait est probable — qu'il était victime d'une noire machination, qu'il n'avait pas fait lui-même l'expédition en question. Quoiqu'il en soit, il réussit à i échapper trois jours après son arrestation et à gagner le Piémont.

Malheureusement, Dolet s'était marié ; il avait une femme, un enfant. Le désir de les revoir l'emporta sur la prudence, il rentra à Lyon. Aussitôt reconnu, il fut emprisonné, pour de bon cette fois, (septembre 1544) et réintégré à la Conciergerie de Paris. Le procès reprit interminable et impitoyable. On l'accusa cette fois d'une traduction tandancieuse d'une phrase de Platon. Api-ès la mort dit un personnage de Platon, tu ne seras • lus rien du tout, aô yàp oùx è<sn. « La Sorbonne prétendit qu'il n'y a pas dans le texte l'idée de néant que Dolet y introduisait. La Sorbonne se trompait — mais toutes les armes étaient bonnes contre un hérétique. Dolet qui avait trop compté d'abord sur ses protecteurs sentit bientôt les affres du bûcher. Il se mit à exprimer ses sentiments dans une touchante complainte :

Si au besoin le momie m'abandonne Et si de Dieu la volonté n'ordonne Que liberté encores on me donne, Selon mon veuil,

Doi?-jc en mon cœur pour cela mener deuil El de regrets faire amas et recueil ? Non, pour certain, mais au ciel lever l'œuil

Sans autre égard.

Sus donc, Esprit, laissez la chair à part ; Et devers Dieu qui tout bien nous départ Retirez-vous comme à voti'c rempart,

Votre fortresse...

Avant d'en venir à ces sentiments de résignation, Dolet avait connu des moments d'indignation vigoureuse :

Que me veut-on ? Suis-je un diable cornu ? Suis-je pour traître et boutefeu tenu ? Suis-je un larron ? un guetteur de chemin ? Suis-je un voleur ? un meurtrier inhumain ?

Suis-je un loup gris ? Suis-je un monstre sur terre. Pour me livrer ime si rude guerre P

Dolet avait imprimé les œuvres de Melanchton, niie Bible de Genève, l'Institution chrétienne de Jean Calvin ; il avait attaqué les superstition du temps, dit a ix moines et à la Sorbonne d'alors quelques dures vérités, cela valait la mort. Le 3 août 1546, le tombereau le conduisit au lieu du supplice. Pour ne pas avoir la langue coupée et pour avoir le bénéfice d'être étranglé avant de sentir la flamme, il consentit à répéter le formulaire que lui proposait le confesseur qu'on lui avait donné : « Mon Dieu, vous que j'ai tant offensé, soyez-moi propice, et vous aussi, Vierge-Mère, je vous en conjure, ainsi que

LA PLACE MALBEKT

St-Etienne : intercédez là-haut pour moi, pauvre pécheur ! >'

Toujours soufflé par le confesseur, il consentit encore à avertir les assistants de lire ses livres avec beaucoup de circonspection. Il répéta trois fois qu'ils contenaient des choses qu'il n'avait pas bien comprises. En échanç-e de cette sorte de rétractation obtenue par la crainte du bûcher on lui fit la grâce de l'étrangler avant de le briller. Il avait juste 37 ans.

Quelle était au fond la pensée de cette nouvelle victime de la place Maubert ? Etait-ce un athée, un Mbrepenseur au sens moderne du mot ? On l'a prétendu et beaucoup de ceux qui font un pèlerinage annuel à sa statue le croient encore. Mais c'est une erreur matérielle, une méprise complète.

Boulmier a écrit : « Depuis dix ans que je m'occupe de Dolet, je crois avoir lu avec une certaine attention, à peu près tout ce qui est sorti de sa plume. Eh bien ! je l'affirme sans crainte : je n'ai pas trouvé chez cet homme si indignement traqué par la calomnie contemporaine, ime phrase, un mot, qui, même avec l'interprétation ]a plus malveillante, puisse faire croire qu'il ait nié, ou simplement mis en doute l'existence de Dieu. Bien au contraire, j'ai rencontré, ça et là dans ses livres me foule de passages d'où jaillissent, pour ainsi dire, les plus vifs élans vers la toute-puissance et la toute-bonté divines. « (1)

Dolet était-il protestant ?

(i) Dolvl, p. 267.

ÎG2 ['UO.MU>ÎAr)7:S A TltAVEUS LE l'AlUS DES M\nTYRS

Je ne crois pas qu'on puisse l'affirmer. Dans sa jeunesse, dans ses discours contre Toulouse par exemole, il déclare qu'il ne peut approuver les nouvelles opinions. « Je n'observe, dit-il, que celle dont nos pères ont jusqu'ici pratiqué les rites. » Peut-être n'eût-il pas été aussi formel quelques années plus tard. Mais dans son dialogue de Vlmitation clcéromenne contre Erasme il s'exprime encore fort sévèrement contre les luthériens. Marot non plus ne voulait pas être appelé « luthérien ». Encore une fois, cela coûtait trop cher à ceux qui ne voulaient pas aller jusqu'au bûcher inclusivement. Mais on sent bien qu'au fond Marot est un luthérien secret. Il n'en est pas de même de Dolet. Ecoutons-le : « La méprisable curiosité des luthériens a porté une cruelle atteinte à la dignité de la religion ; ces hérétiques ont fourni le prétexte de mépriser les choses les plus connues ; en place des divines institutions qu'ils ont renversées, ils en ont introduit de purement humaines ; ils ont aiguisé Vesprii des ignorants et des bnitcs. » (1)

Voilà un reproche qui en dit long sur le protestantisme de Dolet. Il reproche ainsi à la Réforme ce qui fait son mérite à nos yeux : elle a aiguisé l'esprit des Ignorants et des brutes. En d'autres termes, elle a émancipé le peuple. Si les libres-penseurs qui accordent à Dolet l'honneur annuel d'un pieux défilé étaient justes, ils élèveraient non pas à la place de celle de Dolet, mais à côté de la sienne, une statue commémorative à l'un de ces luthériens courageux qui sont morts sans faiblesse

(î) Ih'ul. p. 257.

r,A PLACE MAtBEUT 103

et sans repentir pour avoir, entre autres, commis le c lime « d'aiguiser l'esprit des ignorants et des brutes. »

Quoi qu'il en soit, la mort de Dolet eut un retentissement profond au XVP siècle. Théodore de Bèze le pleura en vers latins dont il eut grand tort de se repentir... Un poète anonyme lui consacra une épitaphe dont n^^us retiendrons les derniers vers :

Morl csl Dolct. et par feu consiunc...

Oh quel malheur et que la perle csl grande ! Mais quoy ! eu France on a accouslumé Toujours donner à tel saint telle offrande.

Le trait n'a rien perdu de son à propos. (1)

Le supplice de Dolet sur la place Maul>ert ne devait pas être le dernier, loin de là. Pour en finir avec ce lugubre défilé, nous n'en rapporterons plus que trois, le supplice de Nicolas Clinet, de Taurin Gravelle et Philippa de Luns, dame de Graveron,

Le 4 septembre 1547, les protestants de Paris forcés par la persécution de se réunir en secret, s'étaient ras-

(i) Les lecteurs qui voudront compléter leurs lectures sur Dolct, consulteront avec fruit les ouvrages et articles suivants : Bayle, Diclionnaire, art. Dolet ; J.-F. Née de la Rochelle, Vie iVEl. Dolet; Paris, 1779 ; A. Taillandier, Le procès cVElienne Dolet, Paris, Téchcner, 1806 ; Boulmier, Etienne Dolel, 1807 ; Christie, Etienne Dolet ihe marthyr of the Renaissance, 1880 ; traduction, chez Fischbacher ; O. Douen, El. Dolel, Bull. 1881, 337-385. N. Wciss, Bull XXXIV, 19.

Revue Citrctienne,KHenne Do/r/. p;u' Ch. le Cornu, iQia.p. h'ig.

semblés au nombre de trois ou quatre cents dans une maison de la rue St-Jacques, en face le collège du Plessis, Quelques prêtres à l'affût dénoncèrent les protestants au guet. Une foule hurlante mais lâche se réunit bientôt aux portes de la maison. Les gentilshommes présents tirèrent l'épée et offrirent de faire un chemin à tous les huguenots réunis. Ceux qui acceptèrent leur offre purent s'échapper. Une cinquantaine de femmes ou d'hommes âgés ou timides restèrent dans la maison. Arrêtés tous ils furent livrés au Parlement et la Cour commença leur procès. Nous empruntons le récit de leurs soutïrances et de leur mort vaillante à la Chroniqve proteslnnlc de Grottet.

Le 17 septembre 1557 , trois des prisonniers furent amenés devant les juges. C'étaient Nicolas Clinet, vieil lard de soixante ans, natif de Saintonge et l'un des surveillants ou anciens de l'Eglise de Paris : Taurin Gravelle de Dreux, avocat au Parlement, qui avait prêté pour la réunion, la maison que son parent, le sieur Barthomier, lui avait laissée en garde et la demoiselle Philippe de Luns. Nous ne rapporterons pas tout ce qui concerne les deux premiers. Quant à leur compagne d'infortune, elle montra une constance si héroïque que nos lecteurs seront bien aises de trouver ici le récit de ses derniers combats. Nous le transcrivons presque mot à mot du manuscrit des Martyrs de l'Eglise de Paris qui se trouve à la Bibliothèque Boyale (1).

Cette jeune femme, elle n'avait alors que vingt ans

(i) Aujourd'hui, Bibliothèque ?t<Hiomde.

LA in,;\CE MAUBEKT

environ, avait quitté la paroiss€ de Liins, dans le diocèse de PérigLieux, pour venir s'établir à Paris, et se joindre à l'Eglise qui s'y était formée depuis peu. Sa piété était exemplaire, et sa maison située dans le faubourg de St-Germain-des-Prés, était ouverte aux fidèles qui désiraient s'y réunir pour prier Dieu. Quoiqu'elle fut demeurée seule depuis le mois de mars de cette année, par suite de la mort de son époux le Seigneur du Gramboy (1), que son zèle avait fait nommer surveillant ; cette circonstance ne l'avait pas empêchée de fréquenter assidûment les assemblées religieuses, et elle n'avait pas manqué de se rendre à celle de la rue St-Jacques, ou la Sainte-Cène devait être célébrée. Au Chatelet, elle avait répondu avec fermeté aux docteurs de Sorbonne qui étaient venus auprès d'elle, pour essayer de la ramener au catholicisme, que sa foi était fondée sur la parole de Dieu et qu'elle voulait mourir en la professant.

Quand elle comparut devant ses juges, elle se montra calme et résignée. Cependant elle ne put retenir quelques soupirs ; mais à cela près, elle conserva toujours sa présence d'esprit et elle répondit avec courage et souvent même avec une certaine gaieté, aux questi^ons qui lui furent adressées. Une fois entre autres, que le lieutenant Munier lui demandait si elle croyait que le corps de Jésus-Christ fût au sacrement de l'autel, elle ne put s'empêcher de prononcer ces paroles : « Eh ! Monsieur, qui croirait que cela fut le corps de celuy auquel toute puissance a esté donnée et qui est élevé par

(i) Crisjj'm II' noiiiniL' le scigiiciw de Csaveron.

16(î Pl\OMKNVnES A TRAVERS 1,E PARIS DCS MARTYRS

dessus tous les cieux, quand les souris le mangent. » A ce sujet, elle raconta avec tant de grâce et d'enjouement un fait de ce genre, qui s'était passé dans la province qu'elle avait quittée qu'on reconnut bientôt qu'elle était loin d'être abattue par la crainte, bien que ses yeux fussent quelquefois baignés de larmes. Au reste dès le premier interrogatoire, elle put s'apercevoir qu'elle ne pourrait pas échapper à la mort, si ce n'est en abjurant. Ses voisines attestaient bien, il est vrai, qu'elles n'avaient qu'a se louer de leurs rapports avec elle, qu'elle était très charitable ; mais elles ajoutaient fce qui à cette époque était un crime impardonnable) que sans œsse il y avait en sa maison gens chantant les psaumes : que deux ou trois fois on avait vu sortir nombre infini de personnes de là dedans ; que son mari mourant n'avait jamais appelé les prestres ; qu'ils ne savaient où il estait enterré et que jamais ils n'avoient eu nouvelles du baptême de leur enfant.

La pauvre jeune femme voulut alors se préparer à comparaître devant Dieu. A l'issue de la séance et au moment où l'on donnait l'ordre de la ramener dans sa prison, elle s'adressa au lieutenant :

« Monsieur, lui dit-elle, vous m'avez osté ma sœur et avez commandé que je feusse entièrement seule. Je voy bien que ma mort approche, et partant (en conséquence), si j'ay eu jamais besoin de consolation, c'est à présent. Je vous prie m'octroyer que j'aye une Bible ou un Nouveau Testament pour me conforter. »

Nous ne savons pas si sa demande fut agréée. Mais ce qui est certain, c'est qu'elle montra une grande con-

LA PLACE MALBERT

naissance du saint livre dans les réponses qu'elle fit aux juges. Nous allons les rapporter ici, telles que l'auteur, qui les avait copiées au greffe, les a insérées dans son manuscrit :

D. Interrogée par le lieutenant particulier si elle ne voulait pas croire à la messe ?

R. Qu'elle voulait seulement croire ce qui est au vieil et nouveau Testament.

D. Si elle ne croit pas ce qui est en la Messe et mesmement au sacrement de l'Hostel ?

R. Qu'elle croyait aux sacrements institués de Dieu, mais qu'elle n'avait trouvé que la Messe fut instituéede Luy.

D. Si elle ne voulait recevoir le sacrement de l'hostel ?

R. Qu'elle ne voulait rien faire que ce que Jésus-Christ avait commandé.

D. Depuis quel temps elle s'estoit confessée au prestre ?

R. Qu'elle ne savait et que tous les jours elle se confessait à Dieu, comme il avait commandé et ne croyoit qu'autre confession fut requise et instituée par Jésus-Christ, pour ce que luy seul avait puissance de pardonner les péchés.

D. Ce qu'elle sentait des prières adressées à la Sainte- Vierge Marie et aux Saints ?

R. Qu'elle ne savait autre oraison à faire que celle que Dieu lui avait enseignée, s'adressant à luy par son fils Jésus-Christ et non autre. Bien savait-elle que les saints

168 l'UOMK.WDKS A TIWVDRS I.E PARIS DES MARTYRS

du paradis sont heureux, mais ne leur voulait adresser ses prières.

D. Ce qu'elle croyait des images ?

R. Qu'elle ne leur voulait porter aucune révérence.

D. De qui elle avait aprins cette doctrine ?

R. Qu'elle avait étudié au Nouveau Testament.

D. Si elle faisait distinction des viandes au jour du vendredi et samedi ?

R. Qu'elle ne voudrait manger de la chair ces jours, si elle pensait blesser la conscience de son prochain infirme ; mais qu'elle sait bien que la parole de Dieu commande, ne faire distinction des viandes en quelque jour que ce soit, et qu'on pouvoit user de toutes, en les prenant avec actions de grâces. La dessus, on lui objecta que l'Eglise avait fait défense de manger la chair à certains jours ; et que ce qui n'estoit de soi péché, estoit fait péché, à raison de sa prohibition.

R. Qu'elle ne croyait en cela à autres commandements et défenses qu'à celles que Jésus-Christ avoit faites ; et quant à la puissance que le pape s'attribue de faire des ordonnances, elle n'en avoit rien trouvé au Nouveau- Testament.

De rechef on lui répliqua que les puissances tant ecclésiastiques que séculières ont été délaissées p.)r Dieu pour gouverner son peuple.

R. Qu'elle le confessait des puissances appelées séculières ; mais que en l'Eglise, elle n'avoit pas leu qu'austre eust authorité de commander que Jésus-Christ.

D. Qui estoit celui ou celle-là qui l'avoit instruite ?

R. Qu'elle n'avait autre instruction que le texte du Nouveau-Testament.

D. Une autre fois elle fut interrogée de la mort de son feu mari, si elle ne l'avait pas enterré dans son jardin ?

R. Que non, mais avoit esté emporté à l'Hôtel-Dieu, pour estre inhumé avec les pauvres (comme elle en pouvait montrer l'attestation, sans toutefois autres cérémonies superstitieuses.

D. S'il est requis pour la salvation de celui qui est décédé de faire prières ?

R. Qu'elle croyait celui qui serait décédé au Seigneur, estre purgé par son sang et ne lui fallait autre purgation, et que partant n'était besoin de faire prier pour les trés-passez, et qu'ainsi elle l'avait leu au Nouveau-Testament.

D. Si aux assemblées où elle se trouvait après la prédication faite, on avoit accoustumé d'esteindre les chandelles ?

R. Que non, et ne s'estoit jamais trouvée en lieu ou tel cas se fist.

Nicolas Glinet et Taurin Gravelle ayant montré la même fermeté devant les juges, les trois martyrs, furent condamnés comme hérétiques le 27 septembre, après avoir reçu la question. En attendant l'heure du supplice, ils furent conduits à la chapelle du Palais. Les docteurs de Sorbonne vinrent selon leur habitude faire de nouvelles tentatives pour les ramener à la foi catholique. Mais leurs efforts furent prodigués en pure perte. On fit alors monter chacun des trois martyrs dans une charrette. Un prêtre s'approcha au même instant de la jeune femme pour la confesser, mais elle le repoussa en disant qu'elle se confesserait à Dieu auquel seul d'après

ce qu'elle avait lu dans la Bible elle reconnaissait le pouvoir de remettre les péchés et duquel elle attendait le pardon des siens.

Sollicitée par quelques conseillers de la Cour du Parlement de prendre une croix de bois dans ses mains selon qu'on avait coutume de le prescrire aux criminels, et pour obéir disaient-ils, au commandement de Dieu qui ordonne à chacun de porter sa croix. Ah ! Messieurs, leur répondit-elle, vous me faites bien porter ma croix, m'ayant injustement condamnée et m'envoyant à la mort pour la querelle de nostre Seigneur Jésus-Christ lequel n'entendit oncques parler de ceste croix que vous dites.

Le jugement portait que les trois condamnés devaient avoir la langue coupée, dans le cas où ils ne voudraient pas se convertir. Aucun d'eux n'ayant consenti à le faire, on procéda à cett-e cruelle opération. Quand ce fut le tour de la jeune dame, elle s'écria avec gaieté : puis que je ne plains mon corps, plaindrai-je ma langue, non, non, dit-elle en la tendant elle-même au bourreau.

Ce fut dans cet état que les prisonniers sortirent du palais. Gravelle montrait une étonnante fermeté. Les soupirs qui échappaient de son sein, ses regards sans cesse tournés vers le ciel, indiquaient assez les pensées qui agitaient son cœur dans ce moment solennel. Clinet déjà affaibli par l'âge laissait apercevoir un peu de tristesse sur son visage pâle et défait. Quant à leur compagne d'infortune elle paraissait sur sa charrette rayonnante de beauté et de grâce. Pour témoigner la joie qu'elle éprouvait de paraître bientôt en présence de son

divin époux, elle avait quitté ses vêtements de deuil et elle avait repris son chapeau de velours et les autres ornements qu'elle avait portés dans le temps de son bonheur terrestre. Arrivés sur la place Maubert, Glinet et Gravelle furent brûlés vifs. La jeune femme fut étranglée après avoir été fiamboyée aux pieds et au visage.

Ces supplices firent une profonde impression sur le peuple qui commençait à revenir de son égarement et de sa fureur et qui éprouvait le désir de connaître cette doctrine pour laquelle il voyait un si grand nombre d'individus affronter la mort avec tant de courage. « Ces tristes et constants spectacles, dit un écrivain contemporain (1) jettoient quelque trouble, non seulement dans l'âme des simples, mais des plus grands, qui les couvraient de leur manteau, ne se pouvant la plupart persuader que ces gens n'eussent la raison de leur côté, puisqu'au prix de leur vie, ils le maintenaient avec tant de fermeté et de résolution ; autres en avaient compassion, marris de les voir ainsi persécutez. Et contemplant dans les places publiques ces noires carcasses suspendues en l'air, avec des chaînes vilaines, reste des supplices, ils ne pouvaient contenir leurs larmes, les cœurs mesmes pleuraient avec les yeux. Cependant les curieux désiraient voir leurs livres, et sçavoir le fond de leur créance et pourquoy on les faisait mourir. »

(i) Floiimou.l, liv. VII, p. 8G5.

« Quant aux erreurs du passé écrivait un jour M. Emile Boutroux à l'auteur de ces pages, il faut les laisser tomber sans colère. »

C'est dans ce sentiment que nous terminons ce petit livre. Nous l'avons écrit et nous le terminons sans colère — mais non sans admiration. On a cherché toutes sortes dte causes à la Réforme française, politiques, sociales, économiques, que sais-je ? Ceux qui auront lu jusqu'au bout ces tristes pages, auront bien vu que la Réforme française a des origines essentiellement religieuses et morales. C'est la liberté de leur pensée, de leur conscience et de leur culte que demandaient les premiers réformés, pas autre chose. Tous les exemples de fermeté héroïque et d'indéfectible foi que nous avons donnés ici, montreront une fois de plus combien Michelet avait vu juste lorsqu'il disait de la Réforme à son aurore : « Elle ne refit pas Vidée, mais le caractère. Elle agit et souffrit, donna son sang à flots. Ses martyrs populaires qui cherchaient leur force dans la Bible, font une seconde Bible sans le savoir et combien sainte ! Le martyrologe de Crespin est bien autrement édifiant à lire que la chronique des rois de Juda. Cela dure quarante ans ! Nulle résistance, nul combat. On ne sait que bénir et mourir, »

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