LE CIMETIKHE SAINT-JEAN
donnier de la Ville de Paris, estoit jeune homme, perclus de ses membres, excepté des bras et de la langue. Sa conversion est digne d'estre récitée pour magnifier la miséricorde de nostre Dieu envers les siens, et nous apprendre à mettre en icelle toute nostre espérance. Comme ainsi fust que ce personnage eust reoeu des dons et grâces excellentes du Seigneur, non seulement quant au corps mais surtout quant à l'esprit, il en abusa en sa première jeunesse à toute intempérance et dissolution ! La santé et habileté du corps lui servait d'appétit pou"" suivre les choses de ce monde et commettre les œuvres abominables de la chair ; son esprit estait adonné non seulement à vanité, mais aussi à raillerie et mespris des choses de Dieu. Avint un jour qu'en continuant ses esbats, il se froissa et rompit quelques oostes de la poictrine, et ne prouvoyant de remèdes à la convulsion, le corps lui devint bossu et du tout contrefait devant et derrière ; les parties inférieures destituées de nourriture ordinaire et convenable, petit à petit défaillirent ; bref, le Seigneur, pour reformer la créature esgarée, fit tomber sur lui un changement de corps et d'habile le rendit totalement débile et cassé de ses membres lui reservant seulement l'usage des bras et de la langue, comme dit est. Estant en ceste misère et n'appréhendant que la douleur qui le pressait, et la difformité de son corps, Dieu lui donna ouverture à la connaissance de sa vérité, par le moyen d'un homme fidèle, duquel Milon un jour s'estoit moqué, ainsi qu'il passoit devant la boutique de son père. Ce fidèle s'approchant de Milon lui dt : « Pouvre homme, pourquoi te mocques-tu des pas-
sants ? ne vois-tu pas que Dieu a en oeste façon courbé ton oorps pour redresser ton âme ? » Milon fut estonné de ce propos, et commença de prester audiance à cest homme, lequel à l'instant lui présenta un nouveau Testament et dit : « Vois ce livre et d'ici à quelques jours tu me scauras à dire quel il te semblera. » Milon après avoir commencé à gouster le fruict de la lecture du nouveau Testament, ne cessa et nuict et jour de continuer en icelle et d'enseigner la famille de son père et ceulx qui venaient vers lui.
Le changement si grand et si subit de oe personnage, donna occasion à plusieurs de s'en émerveiller. Ceux qui le souloyent hanter pour ouyr les chants de musique et d'instruments qu'il touchait avec grâce singulière, estoyent ravis, oyans ceste homme parlant tout autre langage qu'il n'avait fait auparavant. Environ six ans avant qu'il souffrist la mort, il fut détenu au lit et n'en bougea sinon que quatre personnes le remuas&snt. Estant ainsi au lict attaché, il enseignait quelque jeunesse en l'art d'escriture, en laquelle il estoit non pareil ; il gravait avec eau sur cousteaux dagues et espées et faisoit choses non usitées pour les orfèvres, et de tout le gain provenant de ceci il en sustentait plusieurs poures et nécessiteux qui avoyent connaissance de l'Evangile. Il ne se lassait d'instruire et admonester ceux qui le venoyent voir, à raison de ces choses exquises et rares qu'il faisoit ; bref sa chambre estoit une vraye eschole de piété en laquelle la gloire de Dieu soir et matin retentissoit. Il ne faillit donc en ceste fureur de persécution estre des premiers appréhendez par Morin lequel pa-
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ravant l'avait eu en ses prisons et dont le Seigneur ie délivra pour le reserver à la consolation des siens en ceste aspre saison et pour rendre sa mort plus illustre.
Morin escumant sa rage et comme transporté d'esprit, ne pensant qu'a exécuter sa cruauté entra en la chambre où estoit couché ce poure paralytique et lui dit : « Sus, leuve toi. » Le paralytique n'estant effrayé du regard de la face hideuse de ce tyran respondit comme en se riant : « Hélas, Monsieur, il faudroit un plus grand maistre que vous pour me faire lever ». Il fut soudainement levé et transporté par les sergeans, après que Morin à la façon acoustumée eut ravi le meuble le plus secret qu'il trouva en ladite chambre. On ne pourrait assez réciter le grand bien et la consolation qu'apporta ce personnage aux autres prisonniers, car autant estoit-il effrayé estant en la prison et devant les juges, comme s'il eust esté en son lict. Qui plus est, il enduroit lors toutes choses qu'on lui faisoit et le plus rude traitement qu'on lui sût faire au lieu que paravant estant au lict, s'il n'estoit manié doucement et par des gens qui avoient acousturaé de le lever, il criait aux attouchements rudes, de la douleur qu'il sentoit en ses membres. On le condamna a estre bruslé à petit feu en la place de Grève, (1) à laquelle estant mené, passa devant la maison de son père. Les ennemis de la vérité furent estonnez de la constance qu'eut ce tant admirable serviteur €t tesmoin du Fils de Dieu, tant en la vie qu'en la mort. »
Martyrologe, éd. Toulouse, L 302-303.
(i) Erreur rectifiée par Driart.
Le 15 février 1535, c'est le tour d'Etienne de la Forge, natif de Tournai, maître du Pellican, rue St-Martin, accusé d'avoir trempé dans l'affaire des Placards, d'être étranglé et brûlé au cimetière St-Jean. Il était âgé de 50 à 60 ans, riche et estimé, dit Driart.
Le Martyrologe de Crespin confirme ce bon témoignage rendu au martyr par le moine de St-Victor.
15 février 1535. « Estienne de la Forge, natif de Tournay et résid^ant de long temps en la ville de Paris, exerçoit en icelle Testât de marchandises en grande affluence de biens et bénédictions de Dieu ; de laquelle il n'estoit mesconnaissant ni ingrat. Car outre ce que son bien ne fut oncques espargné aux povres, il avoit en singulière recommandation l'annoncement de l'Evangile, jusques à faire imprimer à ses despens livres de la Saincte Escriture, lesquels il annonçoit et mesloit parmi les grandes aumosnes qu'il faisoit ; et pour instruire les pauvres ignorans. « Sa mémoire doit estre bénite (dit Jean Calvin au livre contre les Libertins au 4^ chap.) (1) entre les fidèles, comme d'un vrai Martyr de la doctrine de Jésus-Christ » laquelle il signa par sa mort qu'il endura par le feu au cimetière Sainct Jean, peu de
(i) Cf. Bail. 1890, p. 257 et suiv.
Quand il parlait de ce pcrsonnagc-là « dit Th. de Bèzc, Vie de Calvin, p. i3, c'estoit toujours en lui rendant tcsmoignagc de grande piété, de bonne simplicité et sans feintise, que c'estoit un marchand bien prudent et diligent, mais néantmoins de fort bonne conscience et vray chrestien. » Voir une lettre que lui adressa Farci, Herminjard, Corr. des Réformaleurs, t. III, p. 166. Bull. XI, 256).
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temps après les autres, pour une mesme cause de l'Evangile.
[Martyrologe, I, p. 304-305.)
Le 18 septembre de la même année, deux faiseurs de rubans de soie et de tissus furent brûlés vifs l'un à la place Maubert, et Tautre au cimetière St-Jean comme deux luthériens qu'ils étaient. Ils étaient jeunes et natifs de Tours. Ils avaient voyagé en Allemagne et en Flandre et en avaient rapporté un livre luthérien qu'ils donnèrent à garder à leur hôte en lui recommandant de ne le montrer à personne. Celui-ci ne put se tenir et le montra à un prêtre qui dit incontinent : « Voici un très mauvais livre et damné. » Mandés au Ghâtelet sur la dénonciation de leur hôte, les deux jeunes gens furent condamnés à faire amende honorable devant Notre- Dame, à avoir la langue coupée et à être brûlés vifs. On trouva qu'ils avaient apporté des livres d'Allemagne qu'ils voulaient faire relier et vendre à Paris.
Le 5 janvier 1547, Georges Dutertre eut la langue coupée et brûlée avec lui au cimetière St-Jean (1). Ce supplice atroce ne paraît pas avoir intimidé sa famille car, en 1564, il y a un Dutertre étudiant en théologie à Genève et on voit un Dutertre assassiné à la St-Barthélémy.
Deux ans après, le 8 mars 1549, dit M. N. Weiss, « on brûlait au cimetière St-Jean-en-Grève le chef d'une bande de jeunes gens qui avait été capturée par le prévôt royal de Noyon, revêtu depuis le 22 novembre précé-
(i) N. Weiss, Chambre ardente, p. XL.
dent des prérogatives que l'édit de 1540 ne reconnait qu'aux baillis ou sénéchaux. Ces jeunes gens s'étaient donnés des noms empruntés surtout à l'antiquité classique : Hector, Narcissus, Troïlus, Priam, Ascanaïs, et le peuple les appelait ordinairement « les enfants sans souci. » Quelle mission s'était donnée c-es sept écoliers dont les surnoms poétiques font songer à une confrérie de la bazoche ? Les deux arrêts qui les concernent nous apprennent seulement qu'ils possédaient des livres réprouvés, parlaient témérairement des saints et que leur chef, Jean Bourgeois, dit Hector, parut assez gravement compromis pour être torturé et brûlé vif. N'est-on pas ici en présence d'une association formée par la communauté des opinions nouvelles au sein de la jeunesse des écoles qu'elles soulevaient alors sj puissamment ? (i) »
En tous cas, l'été de 1549 fut terrible pour les esprits libres et les novateurs de Paris. H vit, entre autres, sur la même place le supplice de Peloquin.
Les « feux » n'intimidaient pas tous les hardis partisans de la réforme de l'Eglise — mais il n'est pas étonnant qu'ils aient déterminé bon nombre d'individus et de familles à chercher à l'étranger un refuge pour leur conscience. Etienne Peloquin fut brûlé pour avoir favorisé cette émigration. Voici ce que raconte de lui le Martyrologe :
« En la ville de Blois, il y a une maison bourgeoise assez ancienne des Peloquins, laquelle le Seigneur a voulu anoblir par deux frères issus d'icelle, les ayant
(i) ibid. p. cm.
Le SriM'LicE de Barthélémy Milo.n
(d'après Crespin\