‹ Promenade au Canada et aux Etats-UnisChapitre 11 sur 16 · TDMULI ET TERTRES ARTIFICIELS · texte numérisé non relu

TDMULI ET TERTRES ARTIFICIELS

Dans maints endroits le sol de l'Amérique du Nord est couvert de ruines, de tumuli, de collines faites de main d'homme, monuments d'une race depuis longtemps disparue. L'Ohio, le Kentucky, le Missouri sont les États où ces restes d'une civilisation évanouie sont les plus nombreux. Les sauvages qui, à une époque incertaine, ont été les habitants primitifsde ces contrées, n'enterraient pas leurs morts, comme certaines autres races, dans les forêts et au premier endroit venu : ils amoncelaient du sable ou de l'argile, et en formaient une petite montagne, au sommet de laquelle étaient ensevelis les gens du vulgaire, le pourtour étant le plus souvent réservé pour les chefs.

Tels sont les tertres funéraires; ce sont les moins nombreux. D'autres renferment des autels, des temples; ces pyramides n'ont pas, d'ordinaire, plus de dix à douze mètres d'élévation. D'autres n'ont aucun caractère déterminé, et la différence des terres qui les composent et du sol voisin peut seule faire reconnaître que l'on est en présence de collines élevées par la main de l'homme. On

s'est demandé si ces derniers tertres ne faisaient pas partie de systèmes de fortifications, n'étaient pas des ouvrages de guerre ; cette opinion a même été généralement admise. Elle me semble cependant ne pouvoir facilement se concilier avec la manière de combattre des sauvages, dont les seuls ouvrages devaient être des retranchements ou des excavations pouvant préparer une embuscade. Ces tertres nus devaient donc, eux aussi, avoir une destination religieuse, soit que les autels qui les surmontaient aient disparu, soit que les sacrifices s'accomplissent simplement sur le sol. Peut-être encore servaient-ils de lieu pour haranguer les peuplades dans les réunions nombreuses ou de postes d'observation, comme les cairns des peuples celtiques. Enfin, ce qui tendrait à prouver qu'ils avaient bien cette dernière destination, on en voit souvent un assez grand nombre disposés de manière à ce que les signaux faits sur le faite d'un d'entre eux, puissent facilement être reproduits par les autres. Cela indique de la part des peuples inconnus qui ont été les architectes de ces singuliers monuments, une civilisation déjà bien avancée : peuples pasteurs, ils pouvaient s'enfoncer sans crainte dans les plus lointaines vallées, puisqu'ils laissaient toujours derrière eux ces observatoires, d'où un avis lancé à temps pouvait les prévenir de revenir sur leurs pas, ou au contraire d'avancer sans crainte. On assure, du reste, que l'habitude de communiquer entre eux par des signaux existe encore chez plusieurs peuplades des montagnes Rocheuses.

Ce n'est pas sans une certaine impression mêlée d'étonnement que nous nous sommes trouvés en présence de ces antiques vestiges d'un passé inconnu. Voltaire a écrit que les sauvages, uniquement occupés des soins matériels de la vie, et semblables aux animaux dont ils étaientles compagnons dans les forêts, passaient sur la terre sans laisser de traces de leur passage : il ignorait ces simples et bizarres monuments. iMais, par leur simplicité même, ces constructions de terre devaient traverser les siècles, oubliées du temps et des révolutions, protégées contre les orages par leur couverture de gazon et par les forêts qui les entouraient, alors que des édifices de pierre ou de marbre d'une date moins ancienne étaient peu à peu réduits en poussière.

À quelle race faire remonter les tumuli? L'ethnologie américaine est, paraît-il, une science encore trop à l'état d'enfance pour pouvoir résoudre cette question d'une façon sérieuse. Chateaubriand l'a examinée, mais de manière à prouver qu'il la con-

naissait à peine. 11 commence par attribuer les tumuli aux Européens modernes, et en particulier à Ferdinand de Soto, je ne sais pourquoi. « Mais, ajoute-il, comment, avec une poignée d'Espagnols, aurait-il remué toute cette terre, et à quel dessein? » Il prouve ensuite, chose peu utile vraiment, que les tumuli ne sont pas l'œuvre « de Carthaginois qui jadis, dans leur commerce autour de l'Afrique, auraient été poussés aux régions américaines.» Puis, après avoir insinué que l'Afrique pouvait bien, dans les temps préhistoriques, avoir tenu à l'Amérique par l'Atlantide de Platon, ce qui ferait supposer que les Africains qui n'en ont pas fait de tels dans leur pays, auraient passé en Amérique pour construire ces tertres, Chateaubriand énonce une hypothèse qui n'est pas moins bizarre que les précédentes : les tumuli seraient l'œuvre d'Ogan, prince du pays de Galles, ou de son (ils Madoc, qui se sont embarqués, en 1 170 pour une destination inconnue ! « Questions, dit en terminant l'illustre écrivain, qui nous jettent dans cette immensité du passé, où [les siècles s'abiment comme des songes (1). » Il est difficile de traiter moins sérieusement une question sérieuse (2).

Quels qu'aient été, au reste, ces peuples disparus, il est certain qu'on se trouve, en rencontrant ces tumuli, en présence de tout ce qu'ont laissé derrière eux les vaincus d'une époque antérieure, obligés de fuir en abandonnant les tombeaux de leurs ancêtres, devant des invasions de peuples plus nombreux. Une société nouvelle s'est fondée sur les débris d'une ancienne société violemment détruite, mais il est difficile de ne pas voir sans regret l'anéantissement de celle-ci, qui aurait pu grandir et se modifier progressivement, si la fortune avait été pour elle. Ces derniers débris d'un grand peuple eurent probablement la gloire de défendre leur dernier coin de terre et les cendres de leurs pères contre un ennemi immensément supérieur en nombre; puis, réduits à un petit nombre de familles, ils auront déserté la plaine et fui vers les endroits inaccessibles, espérant peut-être, vain espoir, que leur ancienne patrie retournerait à leurs descendants.

(1) Voyage en Amérique, p. 62 et suiv. Édition Michel Lévy.

(2) L'Amérique préhistorique commence actuellement a être étudiée; M, Bancroft a publié à New-YorL en 1875 un grand ouvrage en cinq volumes, The natives Races of Ihe Pacific Stales of America, oeuvre d'érudition où sont étudiée? l'histoire, la mythologie, l'architecture et la linguistique des races disparues des Etats-Unis. M. Blerzy a rendu compte de cet ouvrage dans la Revue des Deux- Mondes, 1876, t. III, p. 400.

Il faut regretter qu'il ne soit pas resté de vieux documents pour nous raconter la fin de cette race, dont il ne demeure plus que les tombeaux, et quels ont été leurs dévouements et leur courage, avant qu'ils cédassent pour toujours la place aux envahisseurs (1).

On nous avait dit à Saint-Louis que nous trouverions plusieurs tumuli à un endroit appelé French- Village, probablement nommé ainsi parce qu'il doit son origine à un établissement français. Nous demandons à quelle distance est le village : « A deux mille d'ici à peu près, nous répond un individu qui probablement ne s'y était jamais rendu : vous irez par le pont à West-Saint-Louis, et French-Village est après. » Nous partons à pied.

A West-Saint-Louis, nous demandons notre chemin. « A gauche, nous répond-on. — Mais quelle distance d'ici à French-Village?— Cinq milles. — Comment cinq milles? — Oh! oui, au moins. » Nous étions bien loin des deux milles de notre habitant de Saint-Louis. Nous cherchons une voiture, pas une ne se présente. Enfin, nous nous décidons à aller à pied, nous fiant à notre inspiration. Un mille plus loin, je demande à une vieille quakeress à quelle distance nous sommes de French-Village. — « Six milles ! — Indeed ! — Yes, positively. » Malgré tout, nous recontinuons notre route, le cap sur French-Village, cette terre promise. Un ou deux milles plus loin nous rencontrons un wagon, une charrette non suspendue, traînée, comme toutes les charrettes de ce pays, par deux mulets. « Voulez- vous nous laisser monter? — Oui, mais où allez-vous ? — A French-Village. — Nous, nous n'y allons pas. — Mais, allez-vous dans la direction ? — A peu près. — A quelle distance est-ce d'ici? — Sept milles et demi.

Nous voilà dans la charrette, assis sur des paquets. Nous cherchons à engiger la conversation avec les deux autoniédons de notre wagon. L'un est un Allemand et l'autre un Polonais : un entretien en anglais entre deux Français, un Allemand et un Po-

(1) «Il y a chez les Peaux-Rougeà une légende lugubre qui se rapporte peutêtre aux peuples constructeur» des tertres. Plusieurs siècles avant l'arrivée des Européens, un*- nation d'hommes blancs aurait été écrasée par ses ennemis dans la vallée de l'Ohio. Le Kenkucki, théâtre de ces affreux carnages aurait conservé chez les Indiens le surnom de - terre-sanglante ». Les monticules situés dans cetÉt.it offrent un aspect inachevé, qui atteste que l'œuvre des architectes fut brusquement interrompue. Nul ne saurait dire ce qu'il y a de vrai dans cette histoire mystérieuse.» VH. liler/.y, l'Amérique préhistorique, Revue des Deux-Mondes, 187(3, t. 111, p. 41o). Cette tradition, qui attribuerait a un peuple d'hommes blancs la création des tumuli, est irès-curieuse, mais est-elle bien certaine? Plusieurs voyageurs allèguent que ces monticules ont une origine géologique. Je crois qu'il sultii d'en avoir visité quelques-uns pour convenir que cette opinion est inadmissible.

ionais, n'est pas destiné à faire feu qui dure ; enfin, nous quittons igon à un mille de French-Village, où nous arrivons après une multitude de péripéties.

Nous trouvons dans French-Village, — où l'on ne parle qu'anglais, — un docteur en médecine français, tourangeau même, qui se meta notre disposition avec beaucoup d'obligeance. Sous la direction de ce guid? improvisé, nous nous rendons aux. tu)7iu/i. Le principal, maintenant recouvert de vignes, est la propriété du directeur d'un bar de l'endroit. Cet hôtelier est considéré dans le village comme un homme intelligent; il a, en effet exploité le cimetière, et s'est fait une collection de vases et d'objet funéraires dont il fait l'exhibition dans les foires des environs, moyennant rétribution. Il faut bien que tout rapporte quelque chose en Amérique. Pour le moment, la collection se visite à la foire de Belle-Ville, autre ancien seulement français, à dix milles de French-Village, et où nous nous sommes rendus en quittant les tumuli.

Quoique une partie de ces tertres funèbres aient été violés et exploités, il y a place à y recueillir des souvenirs et à y apprendre. Nous étudions la disposition de cette espèce d'enceinte de la mort, où les chefs, dans leurs tombeaux dont j'ai indiqué la disposition circulaire, paraissent encore garder la tribu. Nous explorons la tombe d'un chef: les tombes des chefs se reconnaissent facilement, parce que seules elles renferment une sorte de vase funéraire, à'olla en terre grise, simple et sans ornements, et qui contenait probablement les aliments dont on munissait le mort pour qu'il ne mourût pas de faim en allant chasser sur la terre des esprits. Il est difficile, en visitant ces antiques cimetières, de ne pas faire des réflexions imitées de la scène d'Hamlet et des fossoyeurs : « Voilà tout ce qui reste de celui qui a peut-être conduit sa tribu d'Indiens autochthones contre les envahisseurs, qui y a peut-être perdu la vie, etc. »

Près d'un autre timndas, à un mille de là, se trouve une ligne de chemin de fer qui nous a reconduits à Saint-Louis. Du reste, pas d'apparence de station; le docteur nous avait prévenus de cela. « Vous attendrez, nous avait-il dit, qu'il passe un train, et alors faites un signe, flag, et la locomotive sifflera deux fois, pour vous montrer qu'on a entendu. Elle s'arrêtera et vous monterez.» En effet, un train, arrivé peu après, a obéi à notre demande d'arrêt, comme nous l'avait dit notre docteur tourangeau, J'ai oublié

de demander à ce dernier s'il y avait des signaux spéciaux pour faire arrêter un train de nuit.

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