LE MISSISSIPI
Soyons justes : il n'est pas possible de voir un fleuve plus sale, plus fangeux et plus jaune que le vieux « père des eaux » ; Boileau n'aurait pu se dispenser de le montrer « essuyant sa barbe limoneuse, » et cette figure classique eût été plus vraie à propos du Mississipi qu'appliquée au Rhin. Mais autant la couleur en est désagréable [flavus Tiberis), autant sont admirables les sites qu'il traverse, du moins dans la partie haute de son cours.
La fièvre jaune nous interdisait d'aller jusqu'à la Nouvelle- Orléans. Devions-nous au moins descendre le fleuve, soit jusqu'à Cairo, soit jusqu'à Memphis? Devions-nous aller voir le pays des Chaclas et des Natchez? Telle est la question que nous posons à M. K..., un Français qui est établi à Saint-Louis depuis trente ans. — « N'en faites rien, nous répond M. K.,., le bas Mississipi est immense ; il traverse la vallée la plus riche d'Amérique ; mais cette richesse et cette immensité sont monotones. Sauf quelques exceptions, les rives sont plates, sans pittoresque, et le fleuve, qui change souvent de régime, ronge incessamment l'un des bords pour reporter de l'autre côté la terre qu'il a enlevée. » — « Mais Chateaubriand, et ses descriptions du bas Mississipi ?» — « Chateaubriand a voyagé en artiste, et peut-être plus en imagination... qu'en Amérique. Ne décrit-il pas Terre-Neuve couverte d'ours blancs, et la chute du Niagara entourée de plants de cotoniers ? 11 est coloriste incomparable, mais c'est tout; et pour ses descriptions, admirez-le, maio ne le croyez pas. » Nous nous rappelons alors que deux habitants de Chicago avaient porté devant nous, à propos du cours inférieur du Mississipi, des appréciations semblables. « Mais, ajoute M. K..., la partie du fleuve au-dessus de Saint-Louis est aussi belle que caractéristique. Les sites calmes et riants succèdent aux sites montagneux et dépouillés. Tantôt s'élève une roche énorme et isolée qui domine le fleuve, tantôt c'est une forêt impénétrable, ou une chaîne de rochers, les uns couchés, les autres plantés dans le sol ; et à chaque instant des îles boisées qui étendent de tous côtés leurs promontoires. »
15 septembre.
M. K... avait plus que raison. Le haut Mississipi est la plus admirable série de spectacles qui se puisse rêver. Quelle puissance ! quelle étrangeté ! quelle majesté !
Nous sommes remontés jusqu'à Keokuk, jolie petite ville à 208 milles de Saint-Louis, et qui porte le nom du sauvage qui l'a fondée. Le fils de ce dernier, qui s'appelle aussi Keokuk, vit encore et est l'un des chefs des Cherokees. Pendant une partie de la route, le lleuve côtoie de hauts rochers, couronnés de pins ; on dirait que ces arbres se dressent sur les combles d'édifices écroulés comme des colonnes qui survivent seules à de grandes ruines. Il est si naturel d'attribuer un passé, une (histoire, une légendeau moins à ces contrées jeunes, qui n'ont même pas de souvenirs ! Dans certains moments, les montagnes que l'on traverse, les falaises déchiquetées qui passent, me font penser à des sites semblables qu'offre le cours du Rhin, de l'Elbe, du Danube. — Mais où sont les châteaux?
La scène change et devient tout à fait belle, d'une beauté tellement spéciale qu'elle ne peut manquer de faire sur celui qui la contemple une impression vive et profonde, quand les bords du Mississipi se couvrent de forêts qui ne vont plus cesser jusqu'à Keokuk. Ces forêts d'arbres énormes arrivent jusqu'auprès du fleuve, ou plutôt, c'estlui qui pénètre en plein bois, et l'on voitavec étonnement sous les berceaux de lianes, de mystérieuses échappées dans lesquelles l'eau s'étend à perte, de vue. Les lianes entrelacées donnent à ces sombres forêts unjaspect imprévu, jétrange ; elles vont de branche en branche, puis d'arbre en arbre ; elles font, souvent aune grande hauteur, des ponts suspendus hardis et gracieux; souvent elles étreignent l'arbre comme un rideau, elles pendent en grappes, elles s'élancent en guirlandes. Cela donne aux bords que nous longeons un aspect de forêts vierges, quoique ces forêts soient, sinon exploitées, du moins parcourues depuis longtemps par les chasseurs.
Et que de tableaux divers ! Ici des lies se courbent en demicercle, et la verdure diversement nuancée de leurs arbres les font ressembler à des bouquets dont le pied trempe dans l'eau ; là ce sont des hérons qui, perchés sur une patte, nous regardent passer, avec leur grand air triste et découragé, des branches
d'un arbre mort à moitié tombé dans le fleuve. Plus loin, c'est un grand train de bois qui descend le courant, emportant plusieurs familles, dont chacune a construit sa maison dans un coin du chargement ; puis, voici de petites négresses, à moitié nues, qui se balancent au milieu des lianes, sur la rive, en poussant des cris de joie ; puis cest un campement (de chasseurs, sans doute), composé de quelques tentes que l'on aperçoit à peine dans les bois, et entouré de palissades. Nous arrivons à une jolie ville, Quincy, bâtie sur le haut d'une colline qui domine le fleuve. Un magnifique pont de fer réunit les deux rives; c'est un des plus beaux ouvrages de ce genre qu'on puisse rencontrer ; il a, dit-on, coûté dix millions. C'est la civilisation qui succède tout à coup et presque sans transition à la nature la plus sauvage, et ce contraste est frappant. — A Quincy, on embarque dans notre steamer tout un troupeau de vaches. Les malheureuses bètes se refusent absolument à franchir l'étroite passerelle qui joint le bateau à la rive ; on se sert alors d'un stratagème inhumain : deux hommes prennent chacun dans leurs bras un petit veau et se précipitent par la passerelle ; les mères suivent immédiatement, puis le reste du troupeau suit les mères, à la façon des moutons de Panurge. Cet embarquement a lieu à cinq heures du matin, et la scène est éclairée par un fort réchaud de résine, dont la flamme est rouge et fumeuse.
Quelle grandeur dans ce fleuve ! Le premier jour, nous avons passé, pendant une partie de l'après-midi, aumiilieu d'îlots disparaissant sous les lianes, et que le vieux fleuve, semblable au Titan de la Légende des siècles, enserrait de ses bras puissants :
Et les peuples errauts demandaient leur chemin Perdus au carrefour des cinq doigts de sa maiu.
Conclusion : le Mississipi a cent fois moins de poésie que le Saint-Laurent avec son eau bleue et ses bords riants ; ses rives, prises dans leur ensemble, ont moins d'élévation que celles de l'Hudson, mais il renferme, des beautés d'un ordre plus sévère, plus énergique, qui lui sont propres et qu'on ne rencontrera nulle part ailleurs.
Keokuk est une jolie petite ville bien bâtie, insignifiante; elle fait un assez grand commerce avec les settlements et les villages des environs. La seule raison qui nous la fait prendre comme terme de notre excursion est que le bateau s'y arrête. Par le plus
grand des hasards, nous faisons élection de domicile chez un Français, que ses opinions politiques et sa mauvaise tète ont forcé d'émigrer en 1848, et qui, depuis ce temps-là, arrivé à Keokuk un des premiers, y vit tranquillement, entre sa femme et ses trois fils, d'un commerce qu'on ne saurait trop, en plein état d'Iowa, appeler celui des denrées coloniales. La conversation avec ce brave homme, dont trente ans d'exil ont singulièrement calmé l'exaltation politique, est amusante. Sa première question a pour but de nous demander des nouvelles du maréchal Mac-Mahon. « Je l'ai connu en Afrique, il était sous-lieutenant dans la compagnie dont je faisais partie, et tout ce que je peux dire, c'est que le soldat l'aimait bien. » Nous l'interrogeâmes sur ses fils : il est bon père; il les aime beaucoup, mais savez-vous ce qu'il leur reproche? De ne pas aimer la France, de préférer, lorsqu'ils causent ensemble, l'anglais au français, d'être devenus Yankees, en un mot. Lui est resté Français et aimant la France tout en l'ayant quittée ; et il nous a annoncé sa très-formelle intention de faire, en 1878, à l'occasion de l'Exposition universelle, le voyage de Keokuk à Paris. Notez qu'il n'a pas daigné se rendre à l'exposition de Philadelphie.
Cette absorption de la nationalité des émigrants après la première ou la seconde génération, que notre interlocuteur constatait avec peine dans la personne de ses fils, est un fait regrettable, en etfet, mais incontestable. L'Amérique du Nord est comme un cratère de volcan dans lequel bouillent les éléments les plus dissemblables. C'est un creuset dans lequel s'opère la fusion des métaux les plus divers. Langue, nationalité, patriotisme, tout s'américanise, jusqu'aux noms propres. La seule exception à cette règle se rencontre au Canada; mais on en donne une raison : « Si le français a pu se conserver et se conserve au Canada, c'est qu'il était, sur un territoire très-étendu, la langue des premiers occupants , qu'il s'est maintenu comme langue officielle, et qu'il est parlé par un groupe de plus de 900,000 individus d'un seul tenant, qui n'ont jamais éprouvé le moindre besoin d'apprendre un idiome étranger (1). »
Nous sommes revenus de Keokuk par le même bateau, le War Eagle (l'aigle de guerre). Le War Eagle est très-éclectique dans sou chargement: en allant, il portait des marchandises à desti-
(1) Voir le Temps, n° du 16 octobre 1876.
nation de M. X..., à Bonaparte (lowa) ; au retour, une partie des colis qu'il renferme est à l'adresse d'un habitant de Bismark (Mo. — Mo veut dire Missouri). Quant à la société, elle est, bien entendu, très-bigarrée; tous les soirs et jusqu'à une heure trèsavancée, il y a des soirées dansantes, au bruit d'un orchestre nègre qui est tout ce qu'on peut imaginer de plus étonnant. Tout le monde ne danse pas, du reste, et une partie des jeunes passagères se livrent à la flirtation la plus audacieuse, pendant que leurs parents dorment ou causent, parfaitement dépeints par les vers d'Alfred de Musset :
0 Dieu, tu m'as donné des filles; Autour de ce trésor je n'ai jamais veillé : Tu me l'avais donné, je te l'ai confié. La vigilance humaine est une triste affaire.
Mais les p irents américains éprouvent quelquefois aussi que c'est une triste chose de ne pas avoir été vigilants.
XTII