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RETOUR

23 septembre.

Même après un voyage trop rapide, après avoir eu à peine le temps de jeter sur un bout de papier quelconque des impressions dont beaucoup sont peut-être fausses, cela fait un effet incroyable de se retrouver à bord, les yeux dirigés vers la France, et de se retourner pour saluer d'un dernier regard le warf où l'on a abordé alors qu'on mettait pour la première fois le pied en Amérique.

Nous avons vu de la même façon que les Américains mangent,

c'est-à-dire que, sans nous laisser beaucoup de temps pour la digestion, sans presque respirer entre chaque bouchée, nous avons entassé morceaux sur morceaux, impressions sur impressions, souvenirs sur souvenirs. Maintenant, nous voici en route vers la France. Il ne fait ni beau ni mauvais, un temps gris, terne, humide : il fait triste. Tout le monde commence à s'arrimer, Nous ne sommes pas nombreux : cinquante-trois passagers de première et de deuxième classe, plus quarante-cinq de troisième, voilà tout ce que porte la liste, coquettement imprimée en rouge et en noir sur papier chamois, qui nous est remise au départ. L'aménagement intérieur du Péreire n'est pas tout à fait aussi confortable, du moins sous le rapport des cabines, que celui du Canada. Le Péreire est le yatch de la compagnie Transatlantique; c'est un marcheur exceptionnel, où l'on a tout sacrifié à la vitesse, et dans lequel, pour rendre ses flancs moins larges, il a fallu réduire les modestes espaces alloués à chaque voyageur. Heureusement, par suite du nombre restreint des passagers, chacun a pu obtenir une cabine pour soi tout seul. Ceci est important, car si, dans beaucoup de maladies, on trouve un soulagement relatif à conter ses souffrances, il n'en est pas ainsi quand il s'agit du mal de mer, et les infortunés qui entretiennent de trop fréquents rapports avec le bidon en fer-blanc peint attaché au rebord de leur couchette n'aiment pas à le faire devant témoin.

24 septembre.

Triste traversée. Il fait mauvais temps; toutes les dames sont malades, à une exception près; de nombreux passagers ont la galanterie de suivre leur exemple. Il ne vient pas beaucoup de paquets de mer sur le pont, mais la pluie y tombe drue, serrée, par petites masses plutôt que par gouttes. Nous avons marché très-lentement, par suite d'un vent d'est très-fort, qui nous tient de bout avec obstination. La mer grossit et le navire roule extrêmement. On ne peut guère s'aventurer sur le pont, et tous les passagers de première classe encore valides sont couchés, dans un état d'apathie impossible à décrire, sur l'immense banquette de velours grenat qui fait le tour de la salle à manger.

Nous dépassons un grand steamer quatre-màts de la White Star Une, le Celtic, qui était parti de New-York en même temps que nous et avait, par gloriole, forcé sa vapeur au départ pour

laisser derrière lui le paquebot français. Les plus petits incidents sont les bienvenus quand ils viennent rompre, ne fût-ce qu'un moment, la monotonie de la traversée. La rencontre d'un espadon, d'une troupe de cachalots, surtout la vue d'un bateau à l'horizon suffisent pour tenir en haleine l'attention de voyageurs désœuvrés.

26 septembre.

Il est neuf heures du soir. Je viens de passer une demi-heure sur le pont, abrité par le grand-mât contre le vent, qui souffle en trombe et siffle en tempête. C'est quelque chose de très-curieux que ce sifflement particulier qui se produit dans les cordages et autour des vergues à l'approche d'un gros temps. Le ciel, qui a été beau pendant la journée, est redevenu noir comme de l'encre ; des vagues blanchâtres passent de chaque côté du bateau, comme des ombres, et disparaissent avec une effrayante rapidité. Les gouttes de pluie vont d'un bout à l'autre du bateau comme des flèches. L'officier de quart, encapuchonné dans son southwester, dans son sorouet, comme dit le matelot, a un air de mauvaise humeur que comporte et explique la situation.

Impossible de dormir la nuit dernière; on avait assez à faire que de se tenir à deux mains aux rebords de sa couchette pour ne pas tomber. Les cheminées du steamer, d'un rouge si vif au départ, ne sont plus rouges ; les grosses lames qui drossaient le navire par le travers les ont recouvertes d'une croûte de sel qui forme une sorte de peinture blanchâtre et brillante.

Nous venons de voir, à plusieurs reprises, un des plus curieux, des plus intéressants phénomènes que l'on puisse rencontrer sur mer. Vers une heure après midi, les matelots de vigie signalent à l'horizon, un peu à gauche de l'avant du navire, un ice-berg. La nouvelle circule, et, malgré le froid, malgré le vent, tout le monde, même les dames, est bientôt sur le pont pour apercevoir la montagne de glace.

D'abord, nous ne découvrons à l'horizon qu'une tache blanchâtre demi-circulaire, ayant à peu près l'aspect de la lune qui se lève. Mais bientôt la tache grossit et se fait montagne. On distingue parfaitement deux pics, dont un très-élevé, une vallée, une espèce de ravin. La masse est énorme, elle a au moins quatre fois la longueur du navire.

Mais voici un autre ice-berg, qui, lui, vient droit sur nous. Il n'est pas bien gros, à peu près les dimensions d'un bateau pêcheur; chose plus curieuse, il a presque exactement la forme d'un navire. 11 passe à 150 mètres de nous à peu près. Il est d'une blancheur si éclatante qu'on dirait de la neige qui vient de tomber. Cette blancheur tient aux matières salines dont est chargé le glaçon. On sait en effet que la glace qui descend par les courants polaires peut avoir deux origines différentes, suivant qu'elle est le produit de l'eau douce ou de l'eau salée; de véritables glaciers peuvent glisser du flanc des montagnes, se détacher du rivage et dériver d'un seul bloc vers le sud ; mais ceux que l'on rencontre le plus fréquemment proviennent de la congélation de l'eau salée. Les premiers, diaphanes, revêtent au soleil cette belle couleur d'un bleu pâle qu'on observe dans les Alpes; les seconds, ne dépouillant jamais à leur surface les cristallisations salines, n'abandonnent point celte apparence blanche et brillante qui fait penser à de l'argent mat.

Mais on signale une troisième banquise ! Celle-ci est énorme et s'allonge sur l'horizon en une longue côte blanchâtre. Que de navires elle pourrait couler par une nuit noire ou par un temps de brouillard ! Malgré soi on frémit, et on se répète tout bas les vers des Voix intérieures :

L"homme est sur un flot qui gronde, L'ouragan tord son manteau.

Il vogue en la nuit profonde, Et l'espoir s'en va dans l'onde Par les fentes du bateau.

Sa voile, que le vent troue, Se déchire à tout moment; De sa roule l'eau se joue; Les obstacles sur sa proue Se dressent incessamment!

A sept heures du soir, nouveaux étonnements. Rien au monde vraiment n'est aussi divers, aussi varié et aussi merveilleux dans sa variété que le spectacle de la mer. Tout y revêt un souverain caractère d'immensité et de puissance. Mais, de tous ces spectacles, lequel peut approcher de celui que nous venons d'avoir sous les yeux? Alors que la lune commençait à monter sur l'horizon et que le disque du soleil s'immergeait déjà dans la mer, les vi-

gies signalent successivement, presque en même temps, un, deux, trois, quatre ice-bergs. C'est une véritable émotion : notre route nous conduit droit sur eux. Heureusement, le temps est trèsclair, le ciel s'est dégagé; mais qui sait ce qui serait arrivé si la nuit avait été sombre ou le temps brumeux?

Le commandant fait changer la route. 11 s'agit de passer entre deux des banquises, laissant à droite, et pas bien loin de nous, une d'entre elles qui est énorme. Tout le monde est sur le pont, suivant avec une anxieuse curiosité la progression de l'énorme montagne. C'est un spectacle émouvant s'il en fut. On dirait une falaise gigantesque, et les mille feux qu'y allument les rayons de la lune paraissent être des brasiers enflammés aux diverses arêtes de la montagne. Quand la banquise passe pour nous dans le champ de la lune, quand cette masse noire, encore agrandie par l'irradiation sur laquelle elle se détache, parait au milieu de cette auréole fantastique, alors c'est sublime.

Ces dernières banquises n'ont pas de mouvement de progression, elles sont échouées sur les bas-fonds de Terre-Neuve, que nous traversons en ce moment. On peut donc les considérer, du moins pour quelques semaines, comme des récifs qui ne se trouvent pas marqués sur la carte.

28 septembre.

Des baleines! En voici huit ou neuf qui jouent ensemble à michemin de l'horizon. Nous passons en ce moment sur le Bonnet flamand, parages où il y en a toujours. Pendant longtemps nous avons aperçu, dans le scintillement du soleil sur l'eau, ces jets d'eau qui brillaient, et dont notre attention n'était détournée que par les jeux de quelques cormorans qui suivaient le bateau en rasant la mer de leurs ailes.

Les passagers, profitant du temps redevenu beau, commencent à lier connaissance. Les Français forment la majorité; aux secondes, un bon nombre de délégués ouvriers reviennent de l'exposition. Le commandant Danré se promène avec nous; homme énergique, excellent marin, dit-on, à la fois aimé et craint de son équipage, il raconte sans façon, mais d'une manière attrayante et intéressante, les événements par lesquels il a passé. Tout récemment encore, il y a quatre ans, je crois, il a failli perdre la vie dans un cyclone. Il commandait par intérim la Ville-de- Paris, et

avait emmené avec lui un de ses enfants, alors âgé de sept ans et demi. Le soir, il faisait un temps très-chaud et très-lourd; on jouait du piano, on causait sur le pont; quant au commandant, qui voyait la chaleur monter et le baromètre descendre, il était inquiet. A trois heures du matin, le cyclone arrive avec la rapidité de la foudre. Le commandant monte sur sa passerelle; bien lui en prend, car la chambre d'où il sort est emportée en un clin d'oeil. La passerelle elle-même cède et est entraînée à la mer avec un malheureux matelot qui se tenait aux côtés du commandant. Quant à ce dernier, par un bonheur providentiel, sa cravate s'accroche à une barre de fer brisée, et il reste pendu par le cou à l'endroit où était, quelques secondes auparavant, la passerelle disparue. Le second voit la position désespérée du commandant; il arrive jusqu'à lui et le sauve. C'est à ce moment que ce brave capitaine, M. Marchand, eut un bras cassé. Un seul fait, ajoutait le commandant, peut faire juger de la violence de l'ouragan. Il y avait à bord de la Ville- de- Paris six chevaux, chacun dans une boxe couverte, toutes les boxes bien adhérentes au pont; le premier cheval en ligne a été soulevé avec sa boxe, emporté, et est retombé sur le pont derrière deux autres, le troisième, de premier qu'il était. « Il avait fallu pour cela qu'il passât par-dessus ou à côté d'un canot suspendu à ses pistolets, et je n'ai pu encore m'expliquer comment cela avait pu se faire. »

Quels sont mes voisins de table? J'aperçois à quelque distance M. G., de New-York, homme fort âgé, qui vient en France, dit-il, pour rétablir sa santé. C'est le plus grand armateur des États- Unis, il a soixante navires à lui. Il a été à demi ruiné, dit-on, par la dernière crise, et sa fortune ne s'élève plus, d'après l'opinion publique, qu'à quatre ou cinq millions de dollars. Il a toujours été très-généreux, et c'est lui qui, après la malheureuse issue de l'expédition au pôle nord commandée par le capitaine Franklin, a donné 100,000 piastres et deux navires pour aller à la recherche de l'infortuné commandant.

Presque en face, voici un savant déjà célèbre et prédestiné certainement à acquérir dans les sciences un nom illustre, c'est M. P., ethnologiste et linguiste très-distingué, titulaire d'une mission du gouvernement français dans le Far-West américain. Ses dernières recherches ont eu pour théâtre le territoire d'Alaska, tout à fait au nord de l'Union, à qui le tzar l'a vendu il y a peu d'années. Son ouvrage, Trois ans d'exploration dans VA-

iaska, a obtenu récemment la grande médaille d'or à la Société de géographie de Paris.

Il n'a pas trente ans, et il y a déjà huit ans qu'il demeure chez les Indiens. Il s'est dévoué à la science corps et àme. Il cause avec feu, avec animation, en homme qui parle de ce qu'il sait, de ce qu'il connaît à fond. Mais que de dangers il a courus ! Il a au front une forte cicatrice, dont voici l'histoire : « Une nuit, nous disaitil, que j'étais sous ma tente, où, très-heureusement, je ne dormais pas, j'ai vu la portière de la tente se soulever doucement, et un Mexicain, celui-là même qui me servait depuis longtemps de guide, s'approcher sans bruit, un couteau à la main, pour me frapper. J'eus assez de présence d'esprit pour armer un de mes revolvers sous ma couverture, et, au moment où il levait le bras, je levai le mien. C'était à qui serait le plus prompt. Je lui cassai la tète, et je ne reçus dans le front qu'un coup dévié, au lieu du coup droit qu'il me destinait. »

« Mais, ajoutait M. P., les Indiens avec lesquels j'ai été en relations ne m'auraient pas fait cela. » C'est plaisir d'écouter parler des Indiens un homme qui les connaît, qui les a étudiés, qui les aime, au lieu d'entendre déblatérer contre eux un de ces Yankees qui ne cherchent qu'à les tromper, les duper, les refaire, et qui s'étonnent que ces derniers leur en veulent. « Je n'ai jamais, dit M. P., en huit ans, couru aucun danger de la part d'Indiens qui n'avaient pas subi le contact des Yankees. Quand on est l'hôte d'une peuplade, une seule chose est nécessaire, mais elle suffît, tenir sa parole. •> Malheureusement, c'est la seule chose que les États-Unis n'aient jamais su faire. M. P. nous raconte à ce sujet des détails navrants et authentiques sur la manière dont ils se conduisent envers les sauvages. Encore récemment, un traité solennel intervient entre une peuplade et les Etats-Unis, concédant à celle-là un territoire, ce qu'on appelle une réservation. Peu après, on apprend que les sauvages ont découvert dans cette réservation des mines de charbon; immédiatement, et sans forme de procédure, les Yankees reprennent une partie du territoire concédé, et comme les pauvres Indiens, qui n'y comprennent rien, veulent résister, on envoie des troupes pour les traquer et les combattre.

En pareils cas, c'est une véritable chasse, à l'homme qui s'organise. Qu'un Indien soit tué, personne ne se dérange, c'est presque un service rendu à l'Etat; qu'un Yankee soit tué par les Indiens,

alors le sang de ceux-ci coulera largement en représailles. De la sorte, la population rouge sera dans tous les cas affaiblie et fera moins de résistance. Qu'y a-t-il d'étonnant à ce que ces malheureux Indiens cherchent à se venger? Ne sont-ils même pas en cas de légitime défense? Il est vrai qu'ils scalpent leurs morts et qu'ils leur ôtent les yeux, mais ce n'est pas une raison pour soutenir, comme toujours, que ce sont eux qui ont commencé.

On prétend du reste que les légistes américains ont trouvé un moyen à la fois juridique et pratique d'anéantir les races indiennes : ce serait de décider que celles-ci , dont plusieurs sont encore nomades, dont beaucoup se composent uniquement de peuples chasseurs, n'ont aucun droit au sol, qui appartient en légitime propriété aux Etats-Unis. Mais les territoires ne leur ontils pas été concédés, en échange des provinces entières qu'on leur a ravies, par le gouvernement des Etats-Unis lui-même? Et quant aux peuplades qu'on peut considérer comme autochthones, ne possèdent-elles pas le pays du droit du premier occupant? A ces raisons, les lawyers n'auront pas de réponse à faire, et le gouvernement n'en trouvera pas de meilleure que la confiscation pure et simple, et, en cas de résistance, la guerre et l'extermination.

« Le seul moyen, à mon sens, de civiliser leslndiens d'une manière sérieuse, me disait M. P., ce serait d'abord d'être honnête envers eux et ensuite de leur donner le titre de citoyens des Etats- Unis. Ils valent mieux que les noirs, qui cnt déjà ce titre, et ils se mettraient alors en relations régulières avec le gouvernement de l'Union. Pour le moment, ceux qui sont soumis refusent, il est vrai, de travailler, parce que, recevant des subsides des États- Unis et ne pensant guère au lendemain, ils jugent le travail inutile. Plusieurs m'ont dit et répété : «Nous ne travaillerons pas la « terre tant qu' Uncle Sam nous nourrira. »

M. P., avec ses grands cheveux qui lui tombent presque sur les épaules, à la manière des sauvages dont il a si longtemps été l'hôte, avec sa haute et forte taille, a tout ce qu'il faut pour captiver ceux à qui les hasards d'un voyage donnent l'heureuse chance de passer quelques jours en sa compagnie. Il est dur, à son âge, de renoncer à sa patrie, à sa famille et à ses amis, d'être dix-hnit mois sans nouvelles des siens, et d'apprendre du même cofcp, comme il l'a fait, la déclaration de la guerre, Sedan, la chute de l'empire, la république etie reste. Mais il est bien ré-

compensé de son dévouement à la science par les sommets élevé où il est déjà parvenu.

Autres compagnons de table pendant nos cinq repas quotidiens : voici un élève de l'Ecole des beaux-arts, qui fait avec un esprit sans pareil la charge très-réussie de tousses compagnons de traversée; voici un jeune homme qui vient d'Australie, où il a été recueillir une succession inattendue. Cet autre, M. de ... , occupe dans la diplomatie une position secondaire, dans laquelle il s'ennuie ; il demande un changement avantageux. Sur toute la liste des passagers, il n'y a que nous qui fassions purement et simplement un voyage de plaisir.

2 octobre.

Vers quatre heures du matin, la mer se déchaîne furieuse. Les vagues sont des montagnes, et la violence du vent entasse ces montagnes les unes sur les autres, comme Ossa sur Pélion, et quand nous ne sommes pas sur la crête de ces montagnes, elles nous dominent d'une effrayante hauteur.

Oh! si Backuysen était là, lui qui se faisait attacher au grand màt des navires pour étudier les effets de la mer en furie! Les pétrels, oiseaux des tempêtes, rasent l'écume et viennent de temps à autre se reposer sur les haubans et sur les vergues.

On ne sait où se tenir ni quelle position prendre; couché, on tombe de son lit; assis, on aies reins torturés par le changement d'équilibre que procure chaque coup de roulis ou de tangage. Souvent on reste debout, appuyé contre les colonnes et les meubles, essayant de marcher de temps à autre et n'y réussissant guère. Le cliquetis des verres et des carafes, attachés aux longs plateaux rectangulaires que soutiennent des armatures mobiles, forme un accompagnement ironique aux sarabandes involontaires que les plus graves passagers exécutent, grâce aux mouvements désordonnés du navire. Tel est l'état actuel de tous les passagers non malades; quant aux autres, je n'ai pas à m'en occuper.

Je ne peux cependant m'empêcher de plaindre ce jeune couple américain qui fait son voyage de noces. Depuis dix jours que nous sommes partis de New-York, le mal de mer impitoyable ne les a quittés ni l'un ni l'autre : touchante sympathie. Et quand, par hasard, un moment de répit se produit dans leurs souffrances respectives, s'ils osent se hasarder sur le pont, c'est pour s'éviter soi-

gneusement, tant ils craignent qu'une recrudescence subite du mal ne les mette l'un devant l'autre dans une position improper.

4 octobre.

Salufc à la mer, redevenue belle pour notre arrivée en Angleterre! A. neuf heures du matin, nous rangeons à gauche le cap Lizard, dont les hautes falaises de granit presque noir émergent de la mer, couvertes de maisons blanches et de pelouses vertes. Nous passons la digue de Plymouth, et c'est dans le port que notre steamer débarque le seul de ses passagers qui soit à destination anglaise. Gela nous permet de voir la rade de Plymouth, baie très-pittoresque, boisée, bâtie de châteaux et de forts.

Quelques heures se passent, la nuit tombe, la lune se lève. Voici les trois feux tournants du Casquet, le rocher où Victor Hugo a placé les exploits de sa pieuvre; voici le feu fixe du cap de la Hogue, la première pointe de France; voici Barfleur. Notre traversée a été longue, retardée par le vent contraire et le mauvais temps; mais enfin, dans six heures, nous serons en vue du Havre, nous serons au port, nous serons arrivés. Tout est bien qui finit bien.

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