‹ Promenade au Canada et aux Etats-UnisChapitre 15 sur 16 · RETOUR A NEW-YORK. — DÉPART · texte numérisé non relu

RETOUR A NEW-YORK. — DÉPART

Baltimore est la plus grande ville de l'Etat du Maryland, la cinquième des Etats-Unis comme population; c'est la ville où, pendant de longues années, s'est exercé le zèle apostolique de Mgr de Cheverus ; enfin, nous voulions y rencontrer un de nos compagnons de route à bord du Canada, un de ces bons Pères sulpiciens qui résident au séminaire de cette ville. Toutes ces raisons ont fait que nous nous sommes arrêtés un jour dans l'aristocratique cité fondée au siècle dernier par lord Cecil Baltimore, alors gouverneur de la province du Maryland pour Sa Majesté Britannique. Mais vraiment il n'y a rien à voir dans cette grande ville, qui ressemble, sans originalité, à toutes les autres grandes villes que nous avons rencontrées sur notre route. La cathédrale catholique, la plus remarquable des nombreuses églises qu'elle renferme, est affreuse, d'un mauvais style grec, avec des vitraux jaune safran. Je crains bien pour la mémoire de Mgr de Cheverus qu'il en ait été l'architecte. Cette église possède deux tableaux d'un grand prix, dit-on, une Descente de croix et Saint Louis enterrant les morts, dons de Louis XIV et de Charles X. Ces tableaux sont malheureusement placés dans une telle obscurité qu'il est parfaitement impossible de les voir.

Il y a à Baltimore, comme à Washington et dans beaucoup d'autres villes de l'Union, un Washington monument ; mais celui de Baltimore a cet avantage sur la pyramide tronquée de Washington, qu'il a un certain mérite artistique. C'est une colonne de pierre blanche, surmontée de la statue du « grand républicain, » — statue assez jolie du reste, mais d'une attitude un peu poncive, et tenant à la main cet éternel papier à demi déplié, qui est, suivant les statues, une constitution, une charte, une tragédie, un traité, le plan d'un monument, etc. — et qui n'a l'air de rien de tout cela. La magnifique vue que l'on a sur la ville du haut de cette colonne mérite qu'on gravisse les deux cents marches qui conduisent à la plate-forme.

Baltimore est l'archevêché catholique métropolitain des Etats- Unis; c'est là que s'est réuni, en 1831, le premier concile catho-

lique tenu dans le Nouveau-Monde. Nous y avons retrouvé à l'œuvre la société de Saint-Sulpice, dont nous avions déjà, en passant à Montréal, constaté l'admirable dévouement et la bienfaisante influence. Ici comme à Montréal, son collège est insuffisant pour le nombre des élèves. Il faut ajouter, à la gloire de notre patrie, que ces infatigables instituteurs sont presque tous Français.

Si Baltimore peut être considéré comme l'un des boulevards de la foi aux Etats-Unis, il en est autrement de Philadelphie, où nous sommes passés en quittant cette ville. J'ai déjà parlé delà capitale de la Pennsylvanie, et je n'ai pas l'intention de revenir sur tout ce qu'elle présente d'intéressant et de remarquable. Je me bornerai à transcrire ici, à titre de curiosité, la liste des cultes qui y existent (et encore l'auteur de cette énumération avertit-il qu'elle est fort incomplète). Il est difficile de ne pas convenir que le sentiment religieux doit être bien superficiel en Amérique, pour se plier sans effort aux dogmes les plus opposés, mais rien ne m'a plus complètement prouvé la vérité de cette assertion que la liste suivante des confessions pratiquées à Philadelphie :

10 églises baptistes;

2 congrégationales;

6 de l'association évangélique ;

1 protestante française;

9 de quakers orthodoxes;

8 des amis, ou quakers non orthodoxes ;

8 synagogues ;

1 synagogue réformée ;

31 églises luthériennes (anglaises, allemandes ou suédoises) ; 100 églises méthodistes épiscopales;

4 églises de frères-moraves ;

3 églises swedenborgiennes; 77 églises presbytériennes;

13 églises presbytériennes réformées;

11 églises presbytériennes unies; 93 églises protestantes épiscopales;

5 églises épiscopales réformées; 15 églises hollandaises réformées; 43 églises catholiques romaines;

2 églises unitaires;

4 églises universalistes.

En tout, 446 temples, appartenant à 21 communions différentes. Et encore cette énumération ne comprend-elle ni les libres penseurs et les rationalistes, ni les adeptes de la religion naturelle, ni les francs-maçons, dont le nombre va toujours croissant aux Etats-Unis. Enfin il est une association religieuse plus bizarre que les autres, et qui obtient, triste symptôme, une grande adhésion en Amérique ; c'est ce qu'on appelle en anglais, par un véritable abus de mots, le spiritualism, en français le spiritisme. Quand un homme a cessé d'être religieux, il devient superstitieux infailliblement. «Renfermé dès lors en lui-même, dit M. de Lamennais, n'ayant plus que des pensées sans règle, des volontés sans frein, des opinions sans certitude, il cherche à remplacer ce qu'il a perdu; il travaille à se faire une religion avec des doutes, une morale avec des passions. »

Nous avons passé à New-York les deux jours qui ont précédé notre départ. Ce n'était pas sans une certaine émotion que nous voyions arriver l'instant du retour. Parvenus à la fin de notre promenade en Amérique, il nous semblait que nous la commencions à peine. C'est pour cela que j'ai voulu fixer quelques-unes de mes impressions, de peur que, comme les oisaaux qui suivaient notre navire au départ de France, elles ne m'accompagnassent que quelques jours, pour s'envoler ensuite. «11 en est, dit John Hunter, de l'habitude de mettre ses impressions par écrit comme de l'inventaire des marchands, sans lequel on ne saurait jamais ni ce que l'on a ni ce que l'on n'a pas. »

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