LA TRAVERSÉE. — DU 5 AD 17 AOUT 1876. — A BORD DU
steamer Canada , de la compagnie générale transatlantique.
6 août.
Un poëte a dit :
Que voyager est un métier facile!
Je dis: métier; d'autres diraient : plaisir...
C'est en effet un plaisir dont rien ne peut donner une idée que de filer ainsi, le plus tranquillement du monde, sur une mer si calme qu'elle en parait endormie. Voici un jour et demi que nous avons quitté le Havre , et cette impression que laissent toujours les derniers adieux, la dernière séparation, les derniers coups de mouchoir adressés aux amis qui sont venus à l'extrémité de la jetée nous voir partir, cette impression commence à s'eff Acer. Déjà chacun s'est arrimé de son mieux dans sa cabine, che.mbre garnie qu'on ne loue pas au mois, mais que l'on est toujoirs sûr d'occuper pendant au moins onze jours; déjà quelques
passagers ont installé sur le pont différents jeux : c'est une sorte de jeu de bague, c'est un autre jeu, anglais je crois, qui consiste à envoyer, au moyen d'une longue latte, un palet dans une espèce de marelle. L'air est frais, élastique, léger ; c'est le vrai grand air de l'Océan.
A une heure, ce matin, nous sommes arrivés àPlymouth. Nous y avons pris trois passagers, laissé trois autres, embarqué et débarqué quelques caisses. Tout ce manège, au clair de la lune, était étrange. Le petit vapeur venant s'accrocher au flanc de notre énorme steamer semblait un coquillage parasite cherchant à vivre aux dépens d'un rocher. Dans le fond de la baie, nous apercevions les rangées de lumières de Mymouth; tout autour, de hautes falaises brunes, tantôt nues, tantôt boisées.
Le cap Lizard doublé, nous arrivons en face de la grande lie Sorlingue, dont le phare et les maisons se dessinent en blanc sur la teinte foncée des falaises volcaniques et sur l'azur du ciel. Tout autour de Pile apparaissent, comme autant de dents énormes, les récifs que tant de naufrages, hélas! ont rendus célèbres.
A midi, plus rien que le ciel et la mer, et cela pour dix jours!
10 août.
Le vent va fraîchissant de plus en plus, et le tangage augmente . Nous traversons de temps en temps d'impénétrables bouchons de brouillard. L'avant du bateau pique en plein dans le vent d'ouest. Il a fallu couvrir de toiles et assujettir avec de forts crampons et des cordes les boxes de trois superbes étalons flamands qu'un éleveur américain est venu acheter à Courtray et dont une sorte de gaucho a la surveillance pendant le voyage.
Plusieurs fois des sautes de vent se produisent, et le vent d'ouest devient plein sud-ouest. Alors l'aspect de la mer est curieux : les grosses vagues viennent toujours de l'ouest, pendant que de petites vagues, formées et poussées par le sorouet, les strient comme des hachures.
Cependant, par intervalles, la mer se calme et le vent s'adoucit. Les pauvres émigrants qui demeurent à l'avant du navire organisent alors, au son d'un accordéon poitrinaire, des danses sur le pont. Il y a de tout parmi ces malheureux; d'abord, de nombreux types du vice à l'état chronique et du plus parfait abrutissement. La plupart des femmes sont dégoûtantes; presque
toutes sont jeunes. Puis, comme contraste, de braves mères de famille, à l'air respectable et ennuyé d'un voisinage pareil. Quel ques loustics, gamins de Paris ou d'ailleurs, qui se croient la personnification du type « trop beau pour rien faire » et ne s'en promettent pas moins un grand avenir là-bas. Deux Algériens de la province de Constantine, qui ont conservé leur costume bariolé et qui vont en Amérique fabriquer et vendre des bonbons. Beaucoup d'Alsaciens et d'Allemands, qui chantent en chœur le soir, tout en épluchant le? pommes de terre qui forment la base de leur nourriture. Que tout cela est misérable!
Voici le règlement par rapport aux émigrants et aux passagers de troisième classe :
« Les tables ou plats seront composés de dix personnes. « Les passagers formant une table choisiront parmi eux un chef de plat. Le chef de plat sera chargé de la police de la table et y maintiendra le bon ordre...
« Chaque chef de plat devra veiller à ce que l'emplacement servant de réfectoire soit balayé après chaque repas. 11 veillera aussi à ce que la partie du navire où sont situées les couchettes des personnes composant son plat, ainsi que ces couchettes, soient tenues en état de propreté.
«Les passagers de troisième classe sont chargés du nettoyage journalier du compartiment qu'ils occupent.
«Tout passager qui, par mauvaise volonté, négligerait de se soumettre au présent règlement, serait privé pendant un ou plusieurs jours, suivant le cas, de sa ration de vin, sans préjudice des mesures que le capitaine est en droit de prendre pour se faire obéir, a
11 août.
Ce soir, le temps est admirablement beau. Pas un nuage au ciel; la mer est blanchâtre et phosphorescente; le sillon tracé par l'hélice ressemble à un torrent enflammé ; l'avant du steamer fait, en coupant l'eau, jaillir des gerbes d'étincelles. La fumée monte au ciel presque droite, et il semblerait, quoique nous filions nos 13 nœuds à l'heure, que le bateau s'avance mollement.
Mais c'est au crépuscule que le spectacle a revêtu le plus grand et le plus sublime caractère qui se puisse rêver. Pendant que devant nous le soleil s'abîmait dans un horizon d'or, la lune,
presque aussi brillante, s'élevait majestueusement derrière le bateau, et l'œil hésitant, émerveillé, ne savait sur lequel s'arrêter de ces deux tableaux qui se déroulaient simultanément à l'avant et à l'arrière. N'est-ce pas en souvenir d'un moment semblable que Raphaël a peint le Père éternel soutenu au-dessus des eaux et tenant, de ses deux bras étendus, le soleil à sa droite et la lune à sa gauche ?
Nous restons sur la dunette d'arrière jusqu'à onze heures à causer d'astronomie et à nous lancer dans les systèmes planétaires les plus hardis. Malheureusement, vers onze heures, un épais brouillard survient tout à coup comme un immense crêpe noir subitement abaissé, et l'ennuyeux sifflet recommence.
12 août.
Aujourd'hui, une nouvelle surprise nous était réservée dans ce surprenant tableau : nous avons, de midi à trois heures, aperçu une vingtaine de baleines! Ce n'est pas certes que nous les ayons vues de bien près, mais enfin un bon nombre étaient à cinq cents mètres, et alors ces corps d'un brun gris, ces jets d'eau qui s'élèvent si haut pour retomber au loin comme une poussière, et, quand les baleines plongent, ces queues énormes qui se dressent comme des ancres renversées, tout cela apparaissait, disparaissait, en laissant sur la mer calme de grands remous d'écume.
C'est que nous sommes depuis midi sur le banc de Terre-Neuve. A vrai dire, on ne s'en douterait en aucune façon. Les fameux brouillards tant redoutés sont absents, les abordages, le seul danger de cet endroit, sorte de grand'route où tout le monde passe presque à la même place, sont devenus impossibles par conséquent. La seule chose qui a indiqué le moment où le navire a quitté le gulf-stream pour entrer dans les eaux de Terre-Neuve est le brusque changement de la température de l'eau, qui de 21° centigrades s'est abaissée presque instantanément à 10°.
Ce matin, nous sommes descendus dans la machine. Sans me mettre à en donner ici la description, je dirai seulement qu'elle est entièrement neuve et qu'elle n'effectue que son troisième voyage. Cette machine, qui étonne par sa simplicité, a six chaudières tubulaires, vingt-quatre foyers, et consomme par jour de soixante à soixante-cinq tonnes de charbon, ce qui fait pour le voyage du Havre à New-York une dépense moyenne de 25,000 f'r.
environ. Elle est d'une force de neuf cents chevaux et imprime à l'hélice, depuis le commencement du voyage, une vitesse uniforme de cinquante-sept tours par minute, ainsi du reste que l'indiquait ce matin le compteur mécanique.
Mais c'est assez parler du steamer; un mot de nos compagnons de voyage. C'est un petit monde que ce transatlantique, toutes les nations y sont représentées, ou à peu près.
Âb Jove principium : M. Frangeul, commandant. Homme distingué, agréable, causant bien, ne parait pas du tout loup de mer, et n'en est pas moins un excellent marin, m'a-t-on dit. Son équipage l'aime beaucoup; il a suffi de quelques jours passés avec lui pour que les passageps fissent comme l'équipage. M. Frangeul est marié, père de deux enfants, et demeure au Havre, du moins en théorie.
Le général G. est un vieux brave, depuis longtemps en retraite après avoir vaillamment servi dans l'armée des Etats-Unis. Il a beaucoup combattu et colonisé dans le Far-West et a passé toute sa vie dans la prairie. Il est pourvu d'un phlegme invincible.
Plusieurs élèves de l'Ecole centrale vont étudier la partie machines de l'exposition. L'un d'eux s'y rend même avec une mission. Presque tous travaillent beaucoup, et on voit que leur voyage a un but plus sérieux qu'un voyage de plaisir.
Voici un jeune négociant en cotons et un jeune négociant en draps, Américains tous deux, Le premier, méthodique, méthodiste, aimant beaucoup « a little cocktail», chantant bien, prenant tous les matins un verre de congress-water (eau purgative de Saratoga); le second riant toujours, passant son temps à imiter les cris d'oiseaux, avec une prédilection particulière pour celui du coucou, racontant des histoires, aimant beaucoup le Champagne et les cocktails. Gomme contraste, voici un autre négociant Américain, sérieux, réfléchi, causant bien et d'une façon intéressante. Il vient de temps immémorial deux fois par an en Europe et a déjà fait quatre-vingts et quelques traversées.
M. Chaillé-Long-^ey, colonel d'état-major dans l'armée égyptienne, grand voyageur et ancien chef d'état-major du major Gordon, celui qui a remplacé sir Samuel Baker dans l'exploration de l'Afrique centrale. Je n'ai pas besoin de dire quel intérêt présente sa conversation. Il corrige sur le bateau les épreuves de ses récits de voyages, qu'il va publier à Londres sous le titre au moins
bizarre de The naked truth onthe naked peoples (La vérité nue sur les peuples nus).
Voici deux négociants en draperies de San-Francisco, qui viennent tous les ans se réapprovisionner. L'un d'eux , excellent homme, passe son temps à regarder les photographies de ses enfants et à regretter leur absence. C'est un des membres convaincus de la colonie française de San-Francisco ; il me parlait avec enthousiasme de leur bibliothèque française, qui compte déjà sept mille volumes, de l'argent qu'ils avaient envoyé à la France pendant la guerre, etc. Son compagnon aime bien les Français, mais beaucoup moins la France. Au reste, assez amusant, grand lecteur de romans, qu'il donne tous, une fois lus, à la bibliothèque française de San-Francisco.
Quelques Italiens et Espagnols, qui font chorus pour attaquer la France. L'un d'eux est un grand voyageur, qui a déjà fait plusieurs fois le tour du monde. Le pape est sa bète noire, comme celle de tout bon Italien, dit-il. Il a combattu à Mentana, à Castelfidardo, à Rome, etc.; il ne sait pas au juste si c'est lui ou son frère qui est baptisé.
Quelques dames, que l'on ne voit guère, car elles passent leur temps à être malades dans leurs cabines. Gomment peut-on être malade par un temps pareil? Un officier me raconte à ce propos que M. de ..., quand il était venu prendre possession de son poste de représentant de la France à Washington, avait passé le temps de la traversée à gémir, et la mer était comme un lac. « Comment peut-on mettre des gens pareils dans les ambassades ?» ajoutait cet officier, qui, jugeant tout à son point de vue, se figure qu'on ne peut représenter la France après avoir eu le mal de mer.
Plusieurs prêtres catholiques, sulpiciens, à destination des séminaires de Montréal et de Baltimore. Tous sont Français, excepté un qui, en sa qualité d'Irlandais, parle un français composite. Il assure, par exemple, qu'un de ses confrères est un prêtre séculaire, parce qu'il n'appartient pas au clergé régulier; il explique que la guerre de s4*m«ion a failli lui faire perdre sa future, ce qui veut dire son avenir, etc.
Parmi ses passagers de marque, le Canada a compté deux fois dans ses voyages de cette année un musicien Français qui, venu en Amérique pour y diriger des concerts uniquement composés de sa musique, a eu le plus grand insuccès qui se puisse imaginer. On m'a assuré, du reste, qu'il s'y attendait parfaitement, et
qu'il avait même eu la prévoyance de se faire payer d'avance les 200,000 fr. que devait lui rapporter cette tournée de concerts. Cet artiste est resté célèbre dans la mémoire de l'équipage du Canada pour l'impression que la mer produisait sur son organisme. Quant au piano du salon, qui se promettait probablement tant de plaisir à répéter les refrains bouffes du maitre, il est demeuré dans son isolement, le maître lui-même n'étant presque pas sorti de sa cabine, « pour cause d'indisposition » , de toute la traversée.
La terre, Terre-Neuve, qui n'est qu'à un jour et demi de distance, annonce son voisinage par de nombreux goémons, verts et jaunes, qui affectent la forme de grappes, et qu'on appelle des raisins des tropiques.
Mais la véritable curiosité, la grande attraction de la journée a été les poissons volants, que l'avant du navire, en fendant les vagues, faisait fuir à bâbord et à tribord, par compagnies, comme des bandes de perdrix effrayées.
15 août.
Mauvais temps. Pour la première fois de la traversée, on met dans la salle à manger les tringles à roulis. Les vagues tombent drues et serrées sur le pont, en volutes qui balaient tout ce qu'elles rencontrent. L'avant du navire s'élève avec force, puis retombe et pique dans la lame. L'hélice tourne hors de l'eau avec bruit. Les vagues montent jusqu'au-dessus de la passerelle du capitaine, et celui-ci, qui a à se soucier d'autre chose, les reçoit avec indifférence.
C'est ce matin à sept heures que le temps a changé. Hier soir, nous avons eu ce que les marins appellent la mer d'huile, une mer non-seulement sans vagues, mais sans rides, une mer de cire fondue. Les matelots regardaient l'horizon et ne disaient rien. Pour nous, qui ne nous doutions pas que cette tranquillité momentanée était l'annonce d'un coup de mer, nous nous étions mis à diner, quand on annonce que le pilote est en vue.
Immédiatement, tout le monde sur le pont. C'est bien le pilote, et quoiqu'il soit encore à l'horizon, on aperçoit déjà son grand pavillon. Mais quel est son numéro? Question grave; car tout le monde sait que le passe-temps des derniers jours d'un voyage du Havre à New-York est d'organiser la fameuse poule au pilote, dont les billets se vendent souvent très-cher. Toutes les lunettes se
braquent. C'est le n° 3, un 3 gigantesque, qui rapporte une assez jolie somme à son propriétaire, M. D., de New-York.
On met le cap sur le pilote. Les paris les plus insensés s'engagent sur la couleur et la forme du chapeau du pilote, sur le pied par lequel il commencera à monter à l'échelle, sur la grave question de savoir s'il a ou non de la barbe, etc. On est comme des enfants après dix jours de traversée. Il arrive : une petite barque se détache de cette gracieuse coquille de noix qui n'est plus qu'à quelques mètres de nous, et un grand et gros homme, véritable type yankee, monte à bord. C'est lui qui maintenant a la charge du navire, le commandant n'est plus que son second.
Le pilote ne nous apporte pas de nouvelles : voilà neuf jours que son bateau tient la mer sans être rentré au port. On se demande vraiment comment un aussi petit bateau, si admirablement construit et gréé qu'il soit, peut rester si longtemps à 500 milles de son point de départ (il n'est pas rare, en effet, que les pilotes de New-York s'avancent jusqu'au banc de Terre-Neuve; il est vrai qu'ils se perdent souvent). Depuis neuf jours, ce bateau, qui contenait, outre son équipage, quatre capitaines-pilotes, en a successivement donné un à un navire de la Cunard-line, un à un steamer de Hambourg, un à nous, et il va croiser pour mettre son dernier à bord d'un steamer brémois, qui doit arriver un de ces jours; après quoi, le bateau-pilote reprendra la route de New- York.
16 août.
Voici l'Amérique! Nous avons vu à huit heures et demie le phare auquel Light-Island doit son nom. Nous serons à New-York à deux heures. Tout l'élément américain du bateau crie : « Hurrah for uncle Sam ! 'rah for old father! 'rah for John Brown ! » ; puis ils entonnent le fameux chant :
John Brown's body lies in the ground!
Gloria ! Alléluia !
Ainsi, voici la traversée finie. Tout nous a favorisés; il n'y a presque pas eu un malade à bord. Je quitte avec regret, quelque chaude qu'elle soit, ma pauvre petite cabine, où j'ai passé onze bonnes nuits, bercé, quelquefois un peu trop vivement, par un
PROMENA DB Air CANADA ET AUX ÉTATS-UNIS. S
océan qui ne s'est que rarement mis en colère. Nous voici en Amérique!
Mais pourquoi ne voyage-t-on pas plus? Pourquoi cette Amérique, qui nous visite si avidement, n'est-elle pas plus souvent le but et l'objet de nos visites ? C'est si utile de voyager, et si facile !
La terre se montre. C'est, à droite, Long-Island, ce sont des falaises blanchâtres et crayeuses, surmontées de nombreux phares. Déjà de petits yatchs nous entourpnt, et nous jettent des cris de bienvenue. Le temps est plus splendide que jamais : un vrai temps d'arrivée. A gauche se montre la pointe de Sandyhook, crochet de rochers, comme l'indique son nom. Nous sommes donc en pleine baie, nous nous croyons à New-York : allons donc ! New- York est encore à quinze milles !
On hisse à l'avant du navire un drapeau français sur le blanc duquel se détachent les mots service postal; au mât de misaine le drapeau des Etats-Unis, au grand mât celui de la compagnie ; nous entrons dans la baie. Des bouées d'une espèce particulière, auxquelles chaque vague fait rendre un son, un beuglement bizarre, nous avertissent que nous passons la barre, bas-fond qui va de Sandy-hook à Long-Island, et qui n'a que vingt-neuf pieds de tirant d'eau.
Ce passage franchi, la baie nous apparaît dans toute sa splendide immensité. A perte de vue s'étendent de chaque côté des collines boisées, entrecoupées de criques, couronnées d'habitations de plaisance. Bientôt la baie se resserre : ce sont les narrows ou détroits, mais le caractère de la scène ne change pas.
Avant que les narrows ne s'élargissent pour former la véritable baie de New-York, il nous faut mouiller pendant longtemps, pour subir deux ennuyeuses formalités, l'inspection de la santé et celle de la douane. Cette dernière formalité est curieuse. Quatre gentlemen en cravate blanche s'assoient à une table, dans le salon; l'un d'eux remplit le rôle d'un magistrat : ils vous font individuellement comparaître devant eux, et jurer que vous n'avez aucune marchandise sujette aux droits. Vous jurez : ensuite on visite vos bagages, et s'il se trouve que vous ayez menti, alors on vous poursuit, non -seulement pour la contravention, mais aussi pour le faux serment. N'est-ce pas heureusement imaginé?
Le steamer se remet en marche, et nous nous avançons, émer-
veillés, à travers la baie de New-York. A droite, Brooklyn s'éteud en étages sur la colline. Ce n'est en réalité qu'un faubourg de New-York, séparé de la ville par l'East river ; mais c'est un faubourg de quatre cent vingt-cinq mille âmes, et qui a son existence propre. A gauche nous avons laissé Jersey-city, Weehawken, Hoboken, Long-Branch, toutes villes considérables, dont la moindre, Hoboken, a vingt et un mille habitants. On arrive ainsi à New-York au milieu de cités placées en demi-cercle, véritable cortège de cette reine de la mer, satellites de ce centre puissant dont les rayons s'étendent dans le monde entier.
Au milieu de la baie nous longeons la petite Governors-hland. C'est sur ce rocher que doit s'élever le colosse de la liberté de Bartholdy, offert à New- York, comme on sait, par les Français qui y résident. Le bras droit de la liberté est en ce moment dans le parc de l'Exposition à Philadelphie. Cette statue sera trèsbelle, qualité rare chez un colosse ; mais comme il faut que partout en Amérique l'utile aille de pair avec le beau, elle servira de phare.
Nous voici aux quais. Ils ont trois lieues d'étendue. Ils se composent d'une multitude de petites jetées, nommées piers, partant à angle droit du quai lui-même ou warf, et entre lesquelles vont se ranger les navires pour opérer leur déchargement.
Chaque pier a un propriétaire. Le pier 42th est celui de la Compagnie Transatlantique française. C'est le plus beau de tous, de beaucoup. Ce n'est pas du reste une dépense superflue ; il faut du humbug ici, avant tout.