‹ Promenade au Canada et aux Etats-UnisChapitre 6 sur 16 · QUEBEC · texte numérisé non relu

QUEBEC

25 août.

Nous sommes partis hier soir de Montréal, et arrivés ce matin à Québec, après douze heures de navigation sur le Saint-Laurent. Le fleuve est toujours très-beau, immensément étendu ; la lune, très-bas sur l'horizon, l'argenté dans toute sa largeur. Comment s'arracher à ce spectacle ?

Et cependant l'on s'amuse à l'intérieur de notre paquebot, le Québec ; il y a grande société dans ses trois superbes salons, société bigarrée, bizarre, de toutes races et de toutes tribus. On danse follement, on rit, on chante ; un orchestre de trois nègres, premier violon, deuxième violon et contrebasse, donne le rhythme, et le piston de l'énorme machine à balancier vertical, si commune, je l'ai dit, sur les paquebots américains, accom-

pagne en mesure. Le capitaine, que cette gaieté trop bruyante ennuie, erre dans Youtside; il nous montre avec complaisance son navire, nous en indique les proportions considérables et le parfait aménagement ; il nous décrit même le système très-perfectionné de secours en cas d'incendie. « Avez-vous le pareil de tout cela en Europe? nous demande-t-il fièrement. Mais il vous faudrait le Saint-Laurent... » ajoute-t-il ; et il est certain en effet qu'aucun fleuve d'Europe n'aurait le tirant d'eau nécessaire à la navigation de ces magnifiques steamers. Enfin la pointe Lévis se montre, et Québec apparaît, fièrement assis sur la montagne Saint-Louis.

Le beau pays que cette bonne ville de Québec ! Comme tout est français dans cette capitale du Bas-Canada, comme on y aime les Français et la France, et avec quelle cordialité des anciens temps on vous accueille! Toute la haute société à Québec est française : n'était le langage, la courtoisie et l'urbanité des manières le prouveraient assez. Comme j'en faisais la remarque à Mme *** : « Mais, Monsieur, me dit-elle, nous sommes Français; nous avons été élevés en France, et nous y faisons élever chaque année nos enfants. Enfin nous considérons le consul de France, M. Lefébvre, comme notre consul, ou à peu près. — Je vous remercie, ajouta-t-elle, d'être venus nous voir. Tous les jeunes Français que nous recevons, et hier encore, le due de B., nous plaisent, parce que leurs sentiments sont les nôtres. J'en excepte un, que nous avons hébergé, il y a quelques années, et qui est arrivé maintenant dans votre pays à une situation officielle. Ce dernier n'a pas compris notre société, et, dans le livre qu'il a publié à son retour d'Amérique, l'a jugée sans la connaître. »

M. *** ne nous accueille pas moins gracieusement que sa femme. Celui-ci, qui est par sa haute position l'un des plus savants lâwyers de Québec, est un vieillard malade, mais causant remarquablement, s'animant quand il parle de la France, et s'animant plus encore quand il cause de droit. Une pnrtie de sa bibliothèque, et ce n'est pas la moins considérable, est consacrée aux jurisconsultes français, parmi lesquels je vois à la place d'honneur MM. Demolombe et Aubry et Rau. Mais il avoue luimême que son auteur de prédilection est Pothier, et qu'il cherche souvent à plier aux exigences du droit anglais les théories de l'illustre professeur d'Orléans. L'autre partie de sa bibliothèque est remplie par le droit anglais. Il lui faut du reste une connais-

sance complète des deux langues, car à Québec comme à Montréal les avocats peuvent plaider soit en anglais, soit en français, et il arrive chaque jour que l'avocat du demandeur s'étant exprimé dans une des deux langues, la partie adverse réponde dans l'autre. De même les pièces de procédure peuvent-elles être rédigées, soit en anglais, soit en français indistinctement.

Québec a été fondé par les Français en 1608. L'ancienne ville et la nouvelle sont bien distinctes ; cette dernière, la basse ville, étant belle et spacieuse, au lieu que la haute ville est mal bâtie, irrégulière et sale, quoique construite par étages. Les rues qui montent aux anciennes fortifications sont presque impraticables, tant elles sont raides. Ces fortifications, œuvre de la France, servent encore. De même, c'est Champlain qui, en 1640, avait élevé la citadelle qu'on appelle toujours le château Saint-Louis; celleci est dans une position unique ; je comprends qu'on l'ait appelée le Gibraltar de l'Amérique. Elle domine puissamment les bassins du Saint-Laurent, de la rivière Saint-Charles, et cette grande anse qui s'est formée au confluent. La vue, qui est bornée de tous côtés, dans un horizon très-éloigné, par de hautes montagnes, ne peut être décrite. Je ne m'étendrai pas davantage sur l'université ou institut de Québec, célèbre dans tout le Canada, ni sur les rares édifices de la ville. Nous sommes venus ici, non pour y rencontrer des monuments, mais des impressions et des souvenirs.

Le couvent des Ursulines de Québec possède deux tombes : celle où reposent les restes de l'héroïque Montcalm, et une autre qui renferme des dépouilles aussi illustres, plus précieuses dans un genre différent, le corps de la bienheureuse Marie de l'Incarnation, dont le procès de canonisation s'instruit actuellement à Rome. Je n'ai pas à parler de la sainte, mais je veux, après tant d'autres, m'incliner en passant devant cette grande figure du marquis de Montcalm, vrai martyr pour la patrie, arrêté en chemin par la mort, au moment où il touchait à la gloire.

Il y avait plusieurs années déjà que Montcalm, aidé seulement de quelques peuplades alliées, tenait en respect l'armée quatre fois plus nombreuse de l'Angleterre. Encore quelques victoires, et, il le sentait, son armée épuisée était forcée de rétrograder devant les vaincus dont le nombre s'accroissait sans cesse. Il ne cessait de demander des renforts, des secours; mais la France était épuisée et menacée par la guerre de sept ans, et il ne

recevait pour toute réponse que cette phrase cynique, qui eût abattu tout autre courage que le sien : « Monsieur, quand le feu est à la maison, on ne s'occupe pas des écuries. » Et Voltaire demandait en riant pendant combien de temps on s'égorgerait encore pour quelques arpents de glace au Canada (1). Montcalm se sentit perdu.

A la tète de l'armée anglaise était un général de trente-deux ans, Wolf, ennemi digne de Montcalm; enfin chacun des deux adversaires avait à ses côtés un marin destiné à devenir illustre, Gook d'un côté, Bougainville de l'autre. Ce fut le 13 septembre 1759 qu'eut lieu la lutte qui ensevelit dans la même tombe Wolf et Montcalm. Quelques milliers d'hommes, la plupart miliciens ou sauvages, formaient toute l'armée de ce dernier; il y avait deux mois qu'ils résistaient aux Anglais, maîtres absolus du fleuve. La nuit du 13 septembre, Wolf prend avec lui ses cinq cents meilleurs soldats; il se laisse dériver doucement jusqu'au seul sentier qui ne fût pas gardé par les Français, ceux-ci l'ayant jugé trop escarpé pour pouvoir être escaladé. Wolf, âme poétique et exaltée, se tient sur l'avant de sa barque et récite des vers. Enfin les barques abordent ; le général et sa petite troupe gravissent le sentier dans un silence de mort. Le lendemain, l'armée anglaise, rangée en bataille dans une plaine dominant la ville, attendait les Français. La bataille ne pouvait être différée.

Elle eut lieu, mais, après être restée longtemps douteuse, tourna à l'avantage de l'armée anglaise, les miliciens ayant reculé, et les soldats français, trop peu nombreux, ayant été débordés ensuite. Wolf, qui a reçu une balle au poignet et deux dans la poitrine, commande encore d'une voix mourante. Montcalm, deux fois touché dans la mêlée, reçoit, en ralliant les tirailleurs pendant la retraite, une balle dans les reins ; soutenu de chaque côté par un grenadier, il n'en continue pas moins à donner ses ordres, et, la retraite assurée, il reçoit les sacrements et meurt. « La tradition veut que son corps, qui fut enterré le soir du même jour à la lueur des flambeaux dans l'église des Ursulines, ait été déposé dans l'excavation formée par l'explosion d'une bombe anglaise... Dans son agonie, il s'était écrié : « Ma consolation est d'avoir été vaincu par un ennemi aussi brave. »

(1) M. de Bonnechose, Le Marquis de Montcalm et la perte du Canada, p. 126. Paris, 1876.

L'Angleterre a retenu cet hommage d'un héros mourant, et en 1827 elle fait élever à Québec un obélisque de 60 pieds de hauteur, sur lequel on lit ces deux noms : WOLF-MONTCALM. C'était, avec sa dette, payer celle de la France, où pas une pierre ne garde le souvenir de Louis de Montcalm (1). »

Cette triste histoire des derniers moments d'un héros de l'honneur national transforma en une sorte de pèlerinage la visite que nous avons faite à Québec. Nous sommes d'abord montés à la citadelle; puis, passant sous cette porte Saint-Louis par laquelle était rentré Montcalm mourant, nous avons visité la plaine d'Abraham, encore nue comme au jour où s'y jouait le sort de nos possessions en Amérique. Descendant ensuite vers le fleuve, nous passons devant la colonne qui réunit en un seul souvenir les noms des deux adversaires morts. Enfin, dernière étape, nous nous sommes longtemps arrêtés dans la chapelle des Ursulines à lire sur la tombe du grand général français sa touchante épitaphe, moins longue et plus belle que celle composée par l'Académie des inscriptions en son honneur.

Les restes de Champlain, le courageux explorateur du Canada, le fondateur du premier gouvernement de Québec, reposent aussi dans cette ville : ils sont dans la cathédrale, édifice assez insignifiant du reste, mais qui possède quelques bons tableaux. Environs de Québec. — Pour se rendre aux chutes de Montmorency, à huit milles environ de la ville, le chemin traverse la rivière Saint-Charles sur un pont à péage, mode de rançonner les voyageurs un peu trop répandu au Canada. On longe le village de Beauport, qui était en 1759 un poste avancé des Français, et l'on monte à la cascade.

Celle-ci tombe, de 250 pieds de hauteur, dans une gorge qui s'ouvre sur la vallée du Saint-Laurent. Pour descendre au pied de la chute (ce qui ne peut se faire en hiver à cause de la force des eaux), il y a 365 marches excessivement roides.

On est, du reste, bien payé de ses peines. Car il est certain que la chute est gracieuse et très-pittoresquement située : je lui reproche seulement de manquer un peu d'eau en ce moment, reproche fâcheux pour une cascade. Il est vrai que nous sommes à peine arrivés du Niagara. Ce qui est particulièrement beau, c'est, delachute, la vue de Québec, avec ses toits de zincbrillant,

(i) M. de Bonnechose, p. 152.

ses maisons étagées, et, dominant le tout, son imprenable fort Saint-Louis correspondant avec les ouvrages avancés de la pointe Lévis et de la rivière Saint-Charles; c'est un spectacle unique.

Au-dessus de la cascade, on aperçoit sur le rocher quatre piliers •massifs qui soutenaient un pont suspendu construit en 1820. A la première voiture qui voulut le traverser, le lablier céda, et on ne retrouva pas les corps des victimes qu'engloutit le torrent.

A Montmorency, à Beauport, dans d'autres villages encore, nous avons engagé souvent la conversation avec les habitants ; c'est un plaisir de les entretenir et d'entendre ce bon français prononcé sans patois aucun, et même élégamment, mais avec une tournure archaïque très-curieuse : « Vous virerez de ce côté, » pour « vous tournerez, » etc.; quand nous examinions un asile d'aliénées : « C'est la maison des femmes simples ; » et mille autres expressions dont le souvenir ne m'est pas resté. De même, le costume des paysannes semble un anachronisme, et les petites filles que nous avons vues tantôt sortir de l'école à Beauport avaient la grande coiffe ou capote que l'on retrouve dans les tableaux de Chardin ou les gravures d'Eisen. Quant aux garçons qui sortaient en même temps de l'école, leur costume n'avait rien de particulier qu'une grande propreté et beaucoup de simplicité, simplicité qu'ils ont augmentée encore, car, à peine sortis de l'école, ils se sont hâtés, d'un commun accord, d'ôter leurs souliers, avec un ensemble qui prouvait combien la moindre chaussure était une contrainte pour leurs pieds nus.

Avec leur air gai, jovial et un peu badaud, ces braves gens sont d'une honnêteté profonde. « Un Canadien ne vole pas, » nous disait le supérieur des Jésuites de Québec. Aussi on comprend l'extrême animosité des villages pour les communards français qui sont venus ici (au nombre de plusieurs milliers, dit-on) se répandre dans la campagne. « Ils n'y pourront pas rester, me disait M. T..., mais leur présence a fait à la France, dans l'esprit de la population, un mal incroyable. On a jugé de votre pays par ceux qu'il rejetait de son sein. »

La seconde curiosité que nous ayons visitée aux environs de Québec est connue dans le pays sous le nom de Marches naturelles. C'est exactement le décor de la pièce de Jules Verne, le Tour du Monde en 80 jours, qui porte sur l'affiche le nom d'escalier des Géants, à cela près que le décor de la pièce, si, comme je le crois, il est copié de ce site, ne peut donner aucune idée de la

grandeur sombre et de la sauvage majesté de l'ensemble. Un torrent coule avec fureur entre une haute muraille à pic, en granit noir, surmontée de sapins presque aussi noirs qu'elle, et des marches basaltiques énormes, formant un étrange escalier qui monte en gradins paraissant taillés par la main d'un géant. C'est tout, et c'est effrayant. Il est impossible de descendre par un sentier escarpé dans cet asile de la solitude sans en rapporter une profonde et sinistre impression.

En revenant à Québec, nous apercevons au loin à notre droite un petit village presque perdu dans les arbres : c'est la Petite Lorette, village de Hurons convertis. Ces bons sauvages, seul reste de la nation puissante qui a tant aidé la France dans ses luttes contre les Iroquois, ont acquis avec la civilisation et le catholicisme des mœurs douces et inoffensives. Ils ne s'allient pas avec leurs voisins, mais entretiennent avec eux les meilleurs rapports, et ne connaissent plus « le sentier de guerre » que de réputation.

26 août.

Nous quittons Québec par la voie qui nous y avait amenés, c'est-à-dire en remontant le Saint-Laurent. On s'habitue vite à passer la nuit dans les cabines de ces palace-steamers, où il faut avouer que le voyageur est incomparablement mieux que dans celles des transatlantiques.

Vers 10 heures du soir, un phénomène bizarre et effrayant se produit. Nous nous trouvons tout à coup environnés d'un nuage de fumée tellement épaisse, tellement résineuse, tellement acre, qu'on n'y voit plus et qu'on ne respire qu'un air chaud et pesant. On essaie de continuer la marche : impossible. Il faut se décider à jeter l'ancre en plein Saint-Laurent, à peu de distance de la petite ville de Sorel. Mais quelle est la cause de cet obscurcissement? Ce n'est pas du brouillard, c'est bien de la fumée; j'en parle au capitaine, qui me répond : « C'est une forêt qui brûle auprès du lac Champlain ; je le savais, mais nous n'en aurions pas eu la fumée si le vent n'avait pas tourné. »

Ainsi cette fumée, au-dessus de laquelle on apercevait des aigrettes lumineuses, nous arrivait de plus de 60 milles de distance ! Les forêts brûlent du reste si souvent en Amérique, que les indigènes n'y prêtent pas beaucoup d'attention. La cause de

la plupart de ces incendies est dans l'incurie des nombreux pionniers qui, manquant d'ouvriers pour récolter le foin de leurs défrichements, y mettent le feu après en avoir coupé la quantité nécessaire pour la nourriture des bestiaux pendant la mauvaise saison. Ils choisissent le vent qui poussera les flammes du côté opposé à leur maison, sans se préoccuper s'il les porte sur une forêt ou si des pionniers voisins ne vont pas, subitement entourés par l'incendie, se trouver dans la position d'Inez et Middleton dans la Prairie de Cooper. Si ces cendres représentent pour les défrichements l'engrais et la fertilité de l'année suivante (1), elles sont pour les alentours une cause de ruine et de désolation. Mais on ne s'occupe guère des autres en Amérique : self help ! Il n'en est pas moins vrai que certaines parties du pays, malgré ses immenses réserves, arriveront à manquer de bois dans un temps donné ; d'un côté, on brûle les forêts ; d'un autre, on emploie le bois à tous les usages : à bâtir presque partout les maisons, à construire les ponts, à chauffer dans beaucoup d'endroits les locomotives et les bateaux à vapeur. Au Canada, on n'a pas beaucoup de charbon ; celui des Etats-Unis s'y importe peu, et le capitaine du steamer Québec me disait avant-hier que sa houille lui venait... d'Angleterre. Le fret est en effet insignifiant, les bateaux canadiens qui font le commerce avec la métropole rapportant ce charbon comme lest.

KAUCHNOWAGA, VILLAGE IROQUOIS.

27 août.

Voici une journée que nous compterons certainement parmi les plus intéressantes de notre voyage. A dix heures du matin, nous partons pour une grande excursion ; il eût été impardonnable de quitter le Canada sans donner quelques moments à ses pauvres anciens habitants; nous allons donc à Kauchnowaga, village iroquois. Un village iroquois ! Cela ne donne plus le frisson à personne; les missionnaires massacrés, dont les noms sont inscrits en lettres d'or dans l'église des Jésuites de Montréal,

(1) Ssepe stériles inceiidere profuit agros.

(Virgile, Géorgiques.)

reviennent à peine à la mémoire; si, en effet, les pauvres restes des Iroquois, des Hurons et des Algonquins qui vivent encore au Canada ont conservé leurs habitudes, leur administration, leurs usages, ce sont maintenant des catholiques, au caractère relativement doux et tranquille, vertus qu'il leur a bien fallu apprendre depuis que leur faiblesse numérique les a forcés d'oublier leurs anciennes vertus guerrières.

Nous arrivons à Lachine à midi. Un steamer nous fait traverser le Saint-Laurent ; de la rive opposée, une petite distance nous reste à parcourir à pied, et nous voici à Kauchnowaga. Nous nous rendons immédiatement àla résidence du bon missionnaire Oblat, qui s'est imposé la tâche d'évangéliser ces néophytes. Celui-ci, qui se met très-obligeamment à notre disposition, commence par nous munir de mots de politesse iroquoise qu'il est nécessaire d'adresser à tout habitant chez lequel on se présente : sekeun (bonjour) pour entrer dans la maison, et onhnen (je m'en vais) pour dire adieu en sortant. Moyennant ces formules obligées, on est certain d'être bien accueilli dans chaque famille.

Ce qui nous frappe dès le commencement de notre course dans le village, c'est le type aussi étrange qu'uniforme des habitants. C'est bien le type iroquois, tel que nous le représentent les livres et les journaux de voyage : le teint bronzé, les pommettes largement taillées, le front accentué de deux rides parallèles, l'oeil aussi noir que les cheveux ; la bouche est très-fendue, les lèvres sont fortes, le nez n'est pas épaté, mais proéminent. Somme toute, c'est un type tellement caractéristique dans sa laideur qu'il est loin d'être désagréable. Chez certains vieillards, de vieilles femmes surtout, j'ai été frappé de l'expression profonde du visage, que de nombreuses rides rendaient particulièrement énergique.

Sous prétexte d'acheter des mocassins, — il est rare qu'on ne rapporte pas de sa visite aux sauvages quelques paires de ces curieuses chaussures en peau de cerf ou de chevreuil, — nous pénétrons dans une maison où grouille une multitude d'enfants. La mère est là aussi, si usée, si flétrie, qu'on dirait l'aïeule. Elle porte, comme toutes les femmes de la peuplade, le jupon court, et une sorte de couverture qu'elles s'attachent sur le sommet de la tète, je ne sais trop comment, et qu'elles laissent pendre jusqu'à la taille. Mais pourquoi les Iroquoises sont-elles ainsi fanées avant l'âge? Est-ce à cause des rudes travaux auxquels

elles sont souvent employées ? Est-ce à cause du nombre incroyable d'enfants dont se compose chaque famille ? Les deux raisons doivent concourir, je crois, à produire chez elles cette vieillesse prématurée.

Ces bons sauvages n'ont pas encore pu se plier à cultiver les terres que leur a données l'Angleterre. « C'est plus fort qu'eux, me disait leur missionnaire; ils arrivent avec beaucoup de peine à faire pousser ce qu'il faut de maïs et de pommes de terre pour leur nourriture, et encore ne savent-ils pas amasser; à l'époque delà moisson, ils sont dans l'abondance; ils sont dans la disette et la misère pendant la mauvaise saison (1). »

Leur métier consiste à faire passer aux bateaux et aux trains de bois les rapides du Saint-Laurent. Ils sont très-forts à cet exercice, qui leur rappelle un peu l'ancienne vie de dangers de leur nation. On leur donne, par chaque passage des rapides, deux piastres (10 francs), dont malheureusement une grande partie passe toujours en eau de feu. «C'est là, ajoutait le P. Oblat, leur seul défaut : ils ne sont pas voleurs, ils ont de bonnes mœurs, ils ne sont pas méchants, mais ils sont ivrognes, et ce triste défaut est l'une des causes de leur misère et de l'anéantissement de leur race. Du reste, ne se plaignant jamais, ils restent parfaitement, quand la misère est entrée sous leur toit, deux jours sans manger, et ne paraissent pas s'en apercevoir. »

Dans ce village de Kauchnowaga vivait, au dix-septième siècle, une sainte fille, convertie au catholicisme dans son enfance, et qui s'appelait Catherine Tekakouita. Elle est morte en odeur de sainteté après une vie exemplaire. Ses restes sont conservés dans l'église du village, où ils sont l'objet d'une profonde vénération. Un missionnaire que nous avons rencontré à Montréal, et qui a passé vingt-quatre années à évangéliser Kauchnowaga, le P. C..., a écrit en iroquois la vie de la sainte fille, puis il l'a traduite en algonquin à l'usage d'une peuplade voisine, établie au lac des Deux-Montagnes. Il a bien voulu nous faire hommage d'exemplaires de ces deux ouvrages, que je rapporterai en France pour les donner à lire à un érudit en langue iroquoise ou à un titulaire d'une chaire d'algonquin ; mais je n'essaierai pas de les traduire.

(i) On rapporte que la plus forte imprécation des sauvages canadiens, au temps de leur puissance, était la même que Dieu prononça contre le premier bomme : « Tu gagneras ta vie à la sueur de ton Iront ! »

Il résulte du peu d'explications que le missionnaire a eu le temps de nous donner, que le /vocabulaire iroquois est d'une grande pauvreté. Un exemple le montrera : Il a toujours suffi à ce peuple enfant, pour les usages journaliers, de compter jusqu'à cent; il n'a jamais eu, par suite, de mots pour rendre les chiffres plus élevés. Le P. C. . . ayant à indiquer la date de la naissance de Catherine Tekakouita, 1636, a été forcé de répéter seize fois le nombre cent, suivi de trois fois dix et de six. De cette manière, il faut, étant donnée la longueur des mots iroquois, plus de trois lignes pour rendre cette date.

En essayant de traduire au moyen de notre alphabet les diverses intonations de la langue sauvage, les missionnaires ont eu également à vaincre plusieurs difficultés. Il y a, par exemple, un son bizarre, houî (prononcé avec une inflexion de voix toute particulière), qui se rencontre dans beaucoup de mots iroquois ; les missionnaires ont pris l'habitude de le figurer par un 8, faute de caractère correspondant ; exemple : Tekak8ta.

Le village de Kauchnowaga est une sorte de république qui obéit à un grand chef. Celui-ci a sous ses ordres douze chefs, avec le concours desquels il gouverne, et dont chacun est aidé d'un sous-chef. Cette organisation très-simple leur suffit.

L'incident le plus caractéristique de notre visite a certainement été la manière dont nous avons quitté nos hôtes. Impossible de trouver un bateau pour nous ramener; impossible même de fréter la moindre chaloupe. Nous étions très-décontenancés. A ce moment, trois jeunes Iroquois, de haute stature, se présentent à nous, et font marché avec le missionnaire de nous transporter tous les trois dans une pirogue. Cette pirogue, très-longue, excessivement peu large, était, selon l'usage, un tronc d'arbre creusé. Faute de mieux, et sous peine de rester les hôtes de la nation iroquoise, il nous faut accepter, et nous traversons le Saint-Laurent à toute vitesse, prenant un long détour pour éviter le courant. Quelle que fût, à grand renfort de pagaies, la rapidité de notre marche, nous n'atteignîmes le bord opposé qu'après une longue demi-heure, pendant laquelle aucun de nous trois ne respira à l'aise.

Non loin de la mission de Kauchnowaga est celle du lac des Deux-Montagnes, dernier reste de la tribu algonquin e. « C'est une mission perdue ! me disait avec tristesse le P. C..., qui y a consacré sa vie; les prédicants méthodistes, comme une nuée d'oiseaux

de proie, se sont abattus sur la pauvre mission, ils ont aigri les sauvages contre le Père, leur disant qu'ils étaient libres, que le missionnaire voulait les réduire en esclavage, qu'il fallait secouer son joug, » etc. C'est sous de telles conditions que se font toutes les révolutions, chez les sauvages comme ailleurs.

Rien n'est curieux comme ce contraste entre les deux rives du Saint-Laurent, la droite paisiblement occupée par les peuplades iroquoise et algonquine, la gauche exploitée par les Anglo-Français du Canada. A peine avons-nous traversé le fleuve, que, reprenant la route qui de Lachine conduit à Montréal, nous voyons fonctionner une machine à vapeur; elle cassait du caillou pour le chemin, aussi méthodiquement qu'un cantonnier, mais cent fois plus vite.

28 août.

Une route longue et monotone, des prairies cultivées, des bois en grande partie incendiés, et nous arrivons au lac Champlain. Une ligne ferrée à peine finie, sur laquelle les ouvriers travaillent encore, va nous le faire voir dans toute sa longueur.

Pendant quatre heures, notre train suit toutes les sinuosités du lac, passant au niveau de l'eau, y baignant presque. Le lac Champlain a 150 milles de longueur, mais il est très-peu large ; dans quelques endroits, il se resserre jusqu'à ne mesurer plus que quelques centaines de mètres. L'eau en est excessivement claire et limpide, et nous apercevons le fond à une grande distance. Ce qui lui donne un caractère particulier de scenery et de pittoresque, ce sont tant les nombreuses lies dont est parsemée la partie nord, lies montueuses et couvertes de bois de sapins, que le magique encadrement formé par les green mountains, dont les sommets s'étagent curieusement l'un au-dessus de l'autre.

A l'extrémité sud du lac, nous nous arrêtons à Ticonderoga, vieille forteresse construite par Montcalm, et près de laquelle il battit Abercrombie. Ce dernier commandait 17,000 hommes- Montcalm en avait 5,000. Victoire glorieuse, mais sans résultat, car peu après Montcalm, privé de secours, dut rendre ce fort au général anglais Amherst. 11 est vrai que celui-ci en fut presque immédiatement chassé par quatre-vingt-cinq partisans {green mountains boys).

Le pays que nous traversons est très-fertile et se peuple vite. Toutes les villes y sont nées d'hier. A quelques milles de Platts-

bourg-, un émigrant a bâti, dans une jolie vallée, sa petite maison ; comme il est Allemand, il a écrit en grosses lettres au-dessus de sa porte : DRESDEN. Celui qui viendra dans quelques années visiter cette gracieuse vallée y verra une ville en formation là où j'ai regardé, dans sa solitude, la maison du pionnier.

Nous avons passé l'après-midi et la soirée à Saratoga. Saratoga est l'endroit où se donne rendez-vous tout ce qu'il y a de beau monde en quête de distractions, de misses en quête de mari à la mode, de fancy women en quête d'emploi. C'est une ville d'eaux où l'on vient pour voir et être vu, où l'on étale un luxe insensé tel qu'on n'en rencontre nulle part ailleurs, et où on prend les eaux quand on en a le temps. Il y a là les plus beaux hôtels du monde, des palais aux dimensions inusitées, dont l'un, où nous sommes descendus, contient 1,200 chambres. En réalité, si l'on vient en Amérique pour voir des monuments, il n'y a que les hôtels à étudier.

Que de beaux équipages ! Ce sont des landaus de New- York aux roues fines et noires, attelés de chevaux canadiens et conduits par un cocher anglais. Dans ces légers et cosmopolites véhicules s'encapuchonnent, comme de petites cailles plucheuses, des ladies charmantes, toujours plus ou moins abandonnées de leurs maris, qui passent toute la semaine à leurs affaires. Et quelles toilettes, venant de Paris en droite ligne, et agrémentées du fameux ruban sang-de-bœuf de l'année dernière !

Dans un assez joli parc, on est admis, moyennant quinze cents par personne, à prendre autant de verres que l'on veut, de la congress spring ou de la colombian spring, eaux acidulées, apéritives, et de plus laxatives.

Le soir, après le souper, servi dans la grande salle de l'hôtel par cent nègres en gilet blanc, il y a eu un bal, pour lequel nous nous empressons de demander des entrées. Voici la physionomie de ce bal.

Un orchestre assez bon, mais endormi, manquant de nerf, était installé au fond d'une immense salle absolument nue et sans ornements. Tout autour de la pièce, deux ou trois files de fauteuils de jonc.

Ces fauteuils étaient occupés par une société assez bigarrée, qui paraissait s'amuser par devoir plutôt que par conviction. Des valses interminables alternaient avec des polkas exécutées trop vite et des galops joués trop lentement. J'ajoute que tout ce

monde dansait correctement, avec talent même, en personnes sachant danser, mais sans dire un mot, bien entendu ; un Américain ne fait pas deux choses à la fois.

La plupart des hommes ne portent pas de gants, ce qui fait un effet assez malheureux. 11 est vrai qu'avant de faire une invitation, beaucoup d'entre eux entourent d'un mouchoir la main qui doit s'appuyer sur la taille de leur danseuse. Ainsi accoutrés, vous diriez des soldats de la guerre de sécession, soignant encore une blessure qu'ils auraient reçue à la main droite.

Somme toute, peu d'animation, peu de jolies toilettes, peu de jolies personnes pour les porter. Les gentlemen ne donnent pas une haute idée de la beauté physique du sexe fort aux Etats- Unis. Dyspepsiques, au teint jaune, au front ridé, aux lèvres pâles, ils sont venus essayer d'épurer leur sang et de renouveler leur appétit aux sources bienfaisantes de la congress et de la colombian ivater, après avoir vicié l'un et altéré l'autre par leur mélange journalier de bitters, d'absinthe, de sherry, de grogs et de cocktails.

Il y a peu d'années qu'on essaie sur le nouveau continent l'éternelle et vieille vie des villes d'eaux européennes; mais il est facile de voir qu'on n'en est encore qu'à l'essai.

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