‹ Promenade au Canada et aux Etats-UnisChapitre 7 sur 16 · LES SHAKERS, NEW-LEBANON · texte numérisé non relu

LES SHAKERS, NEW-LEBANON

29 août.

Nous voici en présence d'une des plus bizarres monstruosités des Etats-Unis, un village de Shakers. Ce curieux produit américain, cette communauté religieuse unique en son espèce, mérite une étude spéciale. 11 est intéressant à plus d'un titre de voir ce qui en Europe paraîtrait grotesque, ridicule et dangereux, vivre tranquillement aux Etats-Unis, et être même, au milieu de la sympathie de quelques-uns et de l'indifférence générale, dans un état de prospérité relative.

Et pourtant les principes des Shakers sont absurdes, ces communistes sont dignes de pitié ! Malgré cela, ces pauvres gens sont très-respectés : d'abord, ils sont très-inoffensifs, très-honnêtes,

et puis aussi ils sont très-riches. Ce dernier point n'a pas une minime importance pour attirer l'estime, en Amérique. Les vingt villages environ répandus sur toute la surface des Etats-Unis, et dans lesquels vivent six à sept mille Shakers, fleurissent à l'envi, sans toutefois s'augmenter actuellement. Je dirai tout à l'heure pourquoi une interruption dans leur accroissement numérique paraît se faire sentir en ce moment.

Il y a plus de cent ans déjà que fut fondée la secte. La fondatrice, Ann Lee, pauvre, ignorante, était fille d'un forgeron de Manchester. Ses divagations extravagantes attirèrent autour d'elle quelques néophytes, non moins enthousiastes qu'elle, non moins ignorants aussi, et qui méritèrent, par les effets que produisait sur leur organisme la ferveur mystique, le nom de shakingquakers (quakers trembleurs). Ann Lee fut mise ensuite en prison, comme folle troublant l'ordre public. Elle en sortit avec une doctrine définie. Les deux points principaux de ce symbole étaient : 1° que le seul moyen d'être sauvé consistait dans un renoncement complet à l'œuvre qui motiva la chute du premier homme, la régénération ne pouvant s'accomplir que par une victoire absolue sur tous les appétits de la chair; et 2° que le Seigneur Jésus s'était incorporé en elle, Ann Lee. Tout cela fut accepté aveuglément par les sept fidèles qui composaient alors la nouvelle église : un seul fut incrédule, c'était l'époux d'Ann Lee, que la grâce n'avait pas touché et ne toucha jamais, et qui quitta définitivement sa femme quand celle-ci lui eut déclaré qu'elle était l'épouse de l'Agneau décrite dans l'Apocalypse.

Une dernière révélation indiqua à la mère Ann (c'était le nom que lui avaient conféré ses sept disciples, en reconnaissant en elle l'épouse de l'Agneau) qu'elle n'avait aucune chance d'être prophétesse dans son pays. En conséquence, l'église entière émigra en Amérique, dans l'année 1773. Us abordèrent à New- York, et, ayant remonté l'Hudson, fondèrent, dans un endroit alors désert, la ville aujourd'hui célèbre de Water-Vliet. Pendant cinq années encore, les habitants de la nouvelle ville se composèrent de la mère Ann et de ses sept fidèles. Ce ne fut qu'en 1780, à la suite d'une de ces bizarres retraites religieuses en plein air, au fond des bois, si connues sous le nom de revivais, que le nombre des adhérents augmenta subitement, et devint assez considérable pour former un nouveau village shaker, New-Lebanon , le nouveau Liban, où nous nous sommes rendus d'Albany.

New-Lebanon est situé sur le sommet d'une colline, entièrement entouré de bois. Tout y respire la propreté et le bien-être. Les maisons sont du reste très-simples, en bois peint en blanc, et à volets verts. Au milieu du village sont deux constructions pareilles aux autres, mais plus grandes : ce sont la grange commune et le temple.

Nous entrons dans le temple. Beaucoup de visiteurs sont déjà rassemblés, venus comme nous pour voir les exercices des élus. Ceux-ci sont une centaine, à peu près. Ils sont entrés sur deux files, au son de la cloche, et se tiennent debout ; chaque sexe est d'un côté, rangé sur trois lignes, et faisant face à l'autre sexe, pareillement rangé.

Les hommes sont vêtus de noir, avec, par-dessus le reste de l'habillement, une longue redingote de quaker, en drap bleu ou brun ; leurs souliers sont sans clous, afin de ne pas rayer le parquet. Leur figure rasée, leurs cheveux coupés courts sur le dessus delà tète, et portés par derrière très-longs et tombant sur les épaules, leur donnent un air ascète très-prononcé.

Les femmes sont habillées d'une longue robe, en étoffe gris blanc, qui parait empesée, tant les plis de la jupe sont égaux et roides. Leur taille est aussi simple et aussi droite que possible. Elles portent une sorte de bonnet de tulle, sans ornement aucun. Enfin elles tiennent à la main un mouchoir blanc. On ne saurait imaginer rien de plus laid et de moins gracieux qu'un pareil accoutrement.

L'office commence par un chant, une espèce d'invocation. A ce cantique en succèdent plusieurs autres, exécutés sur des airs assez monotones par les hommes et les femmes, chantant tous à l'unisson, sans accompagnement. Les Shakers ont horreur de la musique instrumentale, et pensent que la plus grande simplicité doit être apportée dans l'exécution de leurs hymnes, qu'ils déclarent leur arriver du pays des esprits. J'espère pour les esprits qu'ils ne sont pour rien dans la composition et le choix des airs. Quoi qu'il en soit, cette continuité d'incantation rêveuse, le balancement rhy thmique du corps et ce geste bizarre dontlesShakers accompagnent tous leurs chants, et qui consiste à faire le simulacre de pousser en avant quelque chose d'invisible, tout cela nous fatigue, nous énerve : c'est une sensation des plus étranges.

Tout à coup; les Shakers, qui avaient conservé jusque-là leur immobilité, rompent leurs rangs en entonnant un chant au

rhylhme plus accéléré. Ils s'avancent en ordre, les hommes composant deux files, les femmes deux autres files, et, sans que les sexes se mêlent, commencent une sorte de promenade rhythmée, chaque file se repliant sans jamais traverser les autres, de façon à former des dessins, une sorte de figure, de danse religieuse. Les danseurs n'ont toutefois pas cessé de chanter, et ils joignent toujours à cet exercice ce halancement régulier du bras dont je viens de parler.

Ils est impossible de voirie mouvement rhythmé de cette troupe d'illuminés, cette bizarre combinaison de figures, cette danse ou cette pyrrhique religieuse, sans être en proie à une sorte d'hallucination. On voudrait rire, on voudrait se moquer des pauvres fous : on ne peut le faire. Enfin, ce chant monotone étourdit; malgré soi, on participe un peu à ce rhythme, à ce balancement, à cette marche ; on est entraîné. Et quand on voit l'air convaincu, pénétré, inspiré de ces théories d'ascètes qui passent et repassent, et se déroulent devant vous ; quand on voit, à mesure que léchant monotone s'accentue un peu, augmente de vitesse, l'attitude des Shakers devenir aussi plus convaincue, presque rayonnante chez certains, uns espèce d'effroi incompréhensible vous saisit.

Mais une chanson d'un rhythme plus rapide succèdeaux autres. C'est une invocation aux anges et aux esprits : « Chers anges, esprits bien-aimés, salut ! » On sait que l'un des dogmes des Shakers est la communication perpétuelle dans laquelle ils sont avec les anges, avec certains esprits intermédiaires qu'eux seuls connaissent, et les âmes des bienheureux. Ce sont ces esprits, je l'ai dit, qui sont censés leur inspirer leurs hymnes, et il n'est pas rare (nous en avons été témoins) de voir un des Shakers interrompre ses exercices pour se mettre en relation avec une des âmes quelconques dont, disent-ils, l'appartement où ils sont est toujours plein. Ce colloque spirituel achevé, il en transmet le résultat à ses frères, si ce résultat en vaut la peine.

Au commencement de l'invocation aux anges, la marche devient plus saccadée, plus mouvementée. Hommes et femmes commencent à se confondre, sans jamais rompre leurs lignes. C'est une mêlée dans laquelle règne un grand ordre. Et toujours ce balancement des bras, et toujours cet air extatique : les Shakers doivent être épuisés, harassés; ils ne paraissent pas s'en apercevoir.

Le chant et la pyrrhique cessent tout à coup, à un signal donné.

Pour la première fois depuis que l'office est commencé, les Shakers s'asseoient, les hommes à droite, les femmes à gauche. Alors, l'un des anciens, bel homme, à l'air inspiré, au front haut, à l'attitude distinguée, se lève, et, se plaçant au milieu des «élus», commence un discours dont voici le fidèle résumé :

« Mes frères, mes sœurs, (puis se tournant de notre côté) mes chers amis,

« J'ai l'intention de vous parler ce matin sur les devoirs et les obligations d'un bon Shaker ; mais en présence de l'affluence nombreuse qui estvenue aujourd'hui assisterànos saints exercices, je veux que ma parole puisse profiter à tous, et dans ce but je présenterai aussi quelques observations sur les conditions nécessaires à l'homme pour remplir le but pour lequel il a été créé.

« Nous devons admettre que l'on peut être heureux dans toutes les religions, pourvu que de bonne foi on en remplisse exactement et fidèlement les préceptes . Et c'est ainsi que vous voyez des gens qui paraissent aussi heureux parmi les méthodistes, les presbytériens, les catholiques, que nous le sommes, nous shakers. Mais dans quoi trouvent-ils leur bonheur, ceux qui vivent en dehors de notre communauté ? Dans la propriété individuelle, qui désunit les hommes et est la cause de toutes les querelles ; dans le mariage, qui enlève l'être à l'amour de Dieu et à la société des esprits, pour le consacrer à l'amour et à la société d'un autre être. Tout cela ne constitue pas à nos yeux des faits criminels, mais l'indice d'un ordre moins perfectionné et moins élevé que le nôtre, ce sont des pratiques qui n'appellent pas la condamnation mais la régénération.

« Si en effet ceux-là se croient heureux qui vivent tranquilles, riches et entourés d'une nombreuse famille, je n'ai qu'une chose à leur dire : supposez que Christ apparaisse et vous dise comme dans le Livre : « Lève-toi et suis-moi ! » Alors ils verront, en entendant cette voix, qu'ils n'ont pas le véritable bonheur.

« Le véritable bonheur ne peut appartenir qu'à nous, qui seuls savons comprendre que le ciel est descendu pour nous sur la terre. Oui, le règne céleste est arrivé; la réconciliation du ciel et delà terre est opérée. J'en trouve la preuve dans ces relations fréquentes avec les esprits qui ont lieu pour les adeptes de nos dogmes religieux. Nous sommes transformés, devenus immatériels. 11 n'y a plus de mort pour nous. Si nous quittons le monde, c'est seulement une enveloppe première que nous échangeons

contre la glorieuse réalité. Et quelle joie de penser que la mort, loin d'être le terme de la vie, n'en est qu'une phase, et que si les autres hommes ne peuvent converser avec les élus, la mort ne peut nous empêcher, nous, de les voir et de les entendre. »

Ici l'orateur fait un retour sur lui-même, et raconte la conversion de sa vieille mère, à l'âge de plus de quatre-vingts ans. Puis il reprend :

a Mais il faut, pour ouvrir les yeux à la vérité, être appelés de Dieu, et avoir reçu sa grâce. 11 faut que les intérêts humains disparaissent; c'est en cela que consiste le bonheur véritable, c'est-à-dire qu'il consiste à suivre et à imiter Jésus-Christ, cet être unique [this most singular character). Et c'est pour l'imiter que nous nous abstenons de toute relation charnelle, que le ciel en effet ne comporte pas.

« En cela consiste notre bonheur; d'abord parce que pour nous il n'y a plus de sexes, plus d'hommes ni de femmes, d'époux ni d'épouses, mais des shakers et des shakeresses, des frères et des sœurs, entre lesquels une pure tendresse s'empare des âmes, non des corps. De cet état résulte cette conclusion que nous nous abstenons avec bonheur de tout ce qui est bas et vil. Cette doctrine n'est autre , du reste, que celle que nous lisons dans saint Paul [sic). Voici ce que dit ce petit livre que j'ai dans la main, et auprès duquel tous les autres ne sont rien.

« Réjouissons-nous donc et soyons heureux, caï quand on est arrivé à comprendre que la vertu n'est plus fondée sur la privation, mais est devenue joie et bonheur, on doit dire en vérité que le ciel est descendu sur la terre, et qu'il existe dès maintenant pour ceux qui savent s'en rendre compte. »

Ce discours, débité avec feu et élégance, enthousiasmait visiblement les shakers. Les chants, les balancements, les promenades rhythmées ont repris ensuite, et l'intensité des mouvements croissant à chaque instant, le rhythme augmentant de vitesse, on voyait clairement l'hallucination s'accroître. Parmi les femmes surtout, beaucoup regardaient dans le vague, paraissant voir un monde nouveau et chercher par le mouvement du corps à s'élan cer vers leur vision. De temps en temps, un ancien arrêtait les danses, les chants se taisaient, et d'une voix faible il murmurait quelques paroles que chacun recueillait avec respect, car c'était une révélation. Après quoi, tout le monde recommençait ses

chants, sa danse, et son rêve, sous la direction des huit fidèles qui, groupés en carré au centre, formaient le pivot des évolutions.

L'animation allant toujours croissant, à la fin il fallut s'arrêter. 11 y avait deux heures que les shakers dansaient; ils étaient visiblement épuisés, quoiqu'ils ne le fissent pas paraître; mais ils semblaient heureux et satisfaits. Les cérémonies achevées, beaucoup des membres allèrent se mêler aux profanes qui étaient venus assister à leurs exercices : c'était leur famille qui venait les voir, ou des amis qui, quoique n'appartenant pas à la « religion du ciel et de la terre, » n'en étaient pas moins restés liés avec des adeptes de ce culte.

Quant à nous, après avoir vainement cherché à nous procurer des livres contenant un exposé de la doctrine des shakers (ceux-ci n'écrivent guère), nous sommes revenus à Albany, vivement impressionnés par ce singulier système social auquel nous nous étions trouvés mêlés pendant quelques heures. De nombreuxproblèmes seraient soulevés, si l'on voulait aller au fond deTensemble singulier des dogmes des trembleurs. Comment cette société ne succombe-t-elle pas sous le ridicule? Comment peut-elle subsister au milieu de la République des États-Unis, alors que ses adeptes proclament hautement ne reconnaître qu'un seul président, le Christ, apparu deux fois au monde depuis la création dans la personne du Seigneur Jésus et d'Ann Lee, les deux anciens de leur église ? Enfin, comment cette société recrute-t-elle ses membres?

Etrange en ses dogmes et en ses pratiques, la secte des shakers est plus étrange encore dans sa manière de faire des prosélytes. Chez eux, point de conversions particulières ; il n'arrive presque jamais qu'un individu vienne seul frapper à la porte d'un ancien de la secte et lui dise : « Je veux me joindre à vous et embrasser vos doctrines. * Il faut, pour que l'église s'accroisse, s'étende par l'arrivée de nouveaux membres, que l'atmosphère morale soit troublée, qu'une sorte de commotion électrique frappe les intelligences. Alors, il est vrai, les conversions se font nombreuses, ce sont des levées en masse. Des accès de rénovation religieuse de ce genre, des revivais, ont donné naissance à tous les villages shakers; c'est sur leur renouvellement que comptent les anciens de la secte pour augmenter le chiffre des élus; malheureusement pour la secte, ces effarements de la raison sont devenus inconnus

PROMENADE AU CANADA ET AUX ÉTATS-UNIS. 5fi

depuis quelques années, et c'est à cette cause qu'il faut attribuer l'état stationnaire de la société des shakers.

Un homme très-digne de foi m'a donné la description d'un des derniers revivais. Sous la conduite d'un prédicateur exalté, quelques centaines de fanatiques, hommes et femmes, s'étaient établis dans une clairière de forêt. Des tentes, des chariots couverts, des huttes grossières formaient leurs abris. Combien de temps devait durer cette retraite en plein air? Nul ne le savait, et le prédicateur moins que personne : celui-ci était bien décidé à prêcher tant qu'il aurait des auditeurs. Les premiers jours, tout fut tranquille dans le campement; peu d'exaltation, pas de disputes, mais bientôt le zèle religieux se manifesta par des élans inattendus ; les périodes du prédicateur devinrentinspirées, enflammées, ses gestes saccadés, ses regards enthousiastes : le camp entier se mit peu à peu au niveau de son chef. Les sanglots l'interrompaient, les cris se mêlaient à ses hurlements, et un seul détail suffira pour montrer le degré d'insanité furieuse auquel était parvenue l'assemblée. Le prédicant ayant appelé l'Esprit-Saint sur ses auditeurs, sacrilège parodie du mystère de la Pentecôte, beaucoup de fanatiques montèrent dans les arbres voisins pour le saisir au passage et le recevoir pins vite. Je n'étonnerai personne en ajoutant que lafolie qui, sous prétexte de passion religieuse, est arrivée à ce degré, comprend toutes les autres passions, et que le revival dont je parle finit par des scènes de débauche répétées.

En présence de pareils faits, que faut-il penser du point principal de la doctrine des shakers, la continence ? Faut-il y croire ? Je n'en sais rien, et je veux penser que l'observancedece précepte n'est pas seulement apparente. Il y a lieu toutefois de remarquer que chaque femme shakeress que nous avons vue (à très-peu d'exceptions près) était laide, et que la secte ne se compose au masculin que de gens âgés, et d'enfants qui deviennent shakers avec leurs pères, sauf à se dégager, à l'âge d'homme, de cette vie pour laquelle ils ne se sentent pas faits. Quant à des shakers d'un âge mûr, on en rencontre quelques-uns à peine.

l'hudson.

C'est le soir que nous arrivons à Troie (Troy en anglais). Si le Xanthe et le Simoïs roulent, au dire des voyageurs, plus de sable que d'eau dans « les champs où fut Troie, » on peut en dire autant de l'Hudson au moment où il baigne la nouvelle ville que les Américains, fidèles à leur habitude, ont affublée de ce nom héroïque. Nous étions sur un petit steamer, en compagnie de plusieursjeunesgens et misses, Troyens etTroyennes,qui étaient venus flirter sur l'Hudson pendant la journée ; déjà la petite ville apparaissait au milieu des brumes du soir, quand notre bateau s'ensable sottement, et si complètement que le capitaine déclare qu'il va falloir attendre le matin pour le dégager. Les passagers accablent unanimement le malheureux capitaine de malédictions inutiles. Enfin, et par bonheur, une barque passe à quelque distance; nous expliquons aux deux jeunes gens qui la montent que nous sommes condamnés à rester en panne toute la nuit : ils consentent à nous prendre à bord, mais en nous avertissant que, n'ayant pas envie de regagner eux-mêmes quant à présent la rive, ils vont nous déposer sur des trains de bois flottants qui sont à quelque distance. Faute de mieux, il faut bien accepter, et voilà que nous descendons sur des bois flottants, d'où, sautant de poutre en poutre, éreintés, mouillés et mourant de faim, nous finissons par gagner la rive, qu'un pont réunit au bord opposé, où se trouve Troy. Tel est à peu près le seul souvenir qui me soit resté de cette ville, célèbre par ses manufactures.

Albany est la capitale de l'Etat de New-York ; elle est trèsjoliment située sur l'Hudson, que traversent deux grands ponts dont on a soin de nous indiquer le prix de revient : c'est au prix qu'un Américain juge de la beauté intrinsèque des choses. Les beaux édifices y sont rares : à peine pourrait-on citer le State- House,quï rivalise avec le City-Hall \}ouv l'emploi peu heureux de styles néo-grecs ou pseudo-gothiques. Toutes les religions, sectes et confessions ont leurs églises, leurs chapelles ou leurs oratoires, suivant le plus ou le moins de ressources qu'il a été possible d'employer à la construction de l'édifice; et toujours le culte est

indiqué en grosses lettres, en forme d'enseigne, au-dessus de la porte d'entrée. De tous ces temples, pas un qui soit beau, pas un qui présente quelque caractère religieux, et on pense toujours malgré soi, en les regardant, à ces temples de toile peinte et de carton, defuncta corpora vitâ, qui forment dans plusieurs opéras le décor obligé de la grande scène du troisième acte. Seule la cathédrale catholique, belle, élancée, d:un seul jet, forme exception : sans doute il y aurait beaucoup de détails à critiquer, mais l'ensemble est imposant. C'est l'œuvre du cardinal Mac-Kloskey, le grand bâtisseur d'églises.

Ce fractionnement infini des sectes qui pratiquent le libre examen est une des choses les plus tristement instructives que l'on puisse étudier en Amérique. Et encore ne peut-on en connaître, pour ainsi dire, que la surface, car il est peu de ces sectes, dit-on, qui ne soient divisées, dans leur sein même, en deux ou trois partis hostiles l'un à l'autre. Pour arriver à accroître le nombre de leurs prosélytes, ce qui, je le crains, doit être pour plusieurs une question de rivalité et de concurrence plutôt que d'évangélisation, l'un des moyens les plus employés consiste dans la publicité des journaux. Le texte du sermon du dimanche, avec le nom du prédicateur, figure aux petites annonces, entre les ventes publiques et les demandes d'emploi, et est suivi d'une invitation pressante qui a le tort de trop ressembler aux mots a entrée libre » [free entrancé) des magasins de nouveautés.

A partir d'Albany, nous faisons route sur un excellent steamer, le Vibbard, rapide marcheur s'il en fut. Et pourtant, quelle que soit la vitesse du navire, la descente de l'Hudson, jusqu'à New- York, dure près de onze heures : mais pendant aucune partie du temps on ne regrette la longueur du trajet, tant le panorama est rempli de riants paysages et de^auvage scenery.

La première station est Athènes, qui, au mépris de l'histoire ancienne, ne se trouve ainsi distante de Troie que de peu de miliea. Bientôt, entouré d'épaisses forêts, et malheureusement aussi couronné de brumes, se dresse le Catskill, haut de près de 3000 pieds : c'est l'excursion favorite des habitants de New- York, qui ne peuvent connaître la Suisse que de réputation.

L'Hudson poursuit son cours au milieu de hautes et très-belles montagnes, abruptes, taillées à pic. Partout un paysage énergique, sauvage, bizarre : je ne saurais le comparer qu'au cours de l'Elbe dans la Suisse saxonne, entre la Bastei et le Kônigsteio.

Nous passons au milieu de jolis villages, de villes importantes, étagées en éventail. Personne ne songe à s'installer à l'intérieur du navire : le paysage est irrésistible et entraîne tout le monde sur le pont.

A West-Point, le cours du fleuve devient plus magnifique, plus imposant encore. C'est là que l'Union a installé sa grande école d'artillerie, et certes elle ne pouvait choisir un plus merveilleux emplacement pour les nombreux forts, bastions, casernes et maisons où elle a placé ses cadets et ses canons. West-Point domine la vallée de Tempe, — toujours l'histoire ancienne, — entourée d'un côté par le Storm-King, quartier de montagne gigantesque, que des sapins, à peine visibles au sommet, couvrent comme une chevelure, et le Butter-Hill de l'autre côté.

West-Point est une position très-forte. Ne pouvant s'en rendre maîtres par la lutte ouverte, les Anglais, pendant la guerre de l'indépendance, voulurent l'avoir par trahison. Bénédict Arnold, un brave général américain, ayant été court-martialled et puni pour je ne sais quelle négligence dans son gouvernement de Philadelphie, et interné à West-Point, le major anglais André chercha à exploiter son ressentiment et à en faire un traître. Il y réussit, mais leurs projets fuient déjoués par un groupe de milice irrégulière qui les surprit ensemble ; leurs papiers les convainquirent, l'un de trahison, l'autre d'espionnage : André fut exécuté, etgagna par cette mort un tombeau dans l'abbaye de Westminster. Quant à Bénédict Arnold, ayant réussi à s'échapper, il devint officier dans l'armée anglaise, aux appointements de 6000 livres sterling. Ce fut une trahison bien payée.

Quelques milles après West-Point nous passons au pied d'une grande curiosité naturelle, les « Cheminées », hauts rochers basaltiques en forme de colonnes, qui sur un long parcours, montant du fleuve au haut de la montagne, produisent un effet aussi imposant que possible. On a bâti au sommet un hôtel qui parait immense, et qui est un summer-ressort très- fréquenté.

Les Américains ne sont pas encore arrivés à mettre au concours l'admission dans leur école d'artillerie, et cela est d'autant plus étonnant que l'examen qui termine les études y est sérieux et difficile. Chaque membre du congrès peut, à son tour, désigner un jeune homme de son district électoral chez lequel il croit avoir reconnu des dispositions pour l'art militaire, et celui-ci est admis après un examen sommaire. Ce droit d'« appointaient »

à l'école de West-Point a été vivement critiqué et attaqué, et on a été jusqu'à reprocher a des membres du congrès d'en avoir fait commerce ; il faut reconnaître que ces critiques étaient de toute justesse, au moins quant au principe.

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