LES SIHAKERS, NEW-LEBANON
| 29 août.
Nous voici en présence d’une des plus bizarres monstruosités des Etats-Unis, un village de Shakers. Ce curieux produit américain, cette communauté religiease unique en son espèce, mérite une étude spéciale. Il est intéressant à plus d’un titre de voir ce qui en Europe paraitrait grotesque, ridicule et dangereux, vivre tranquillement aux Etats-Unis, et être rième, au milieu de la sympathie de quelques-uns et de l'indifférence générale, dans un état de prospérité relative.
Et pourtant les principes des Shakers sont absurdes, ces communistes sont dignes de pitié ! Malgré cela, ces pauvres gens sont très-respectés : d’abord, ils sont très-inoffensifs, très-honnètes,
et puis aussi ils sont très-riches. Ce dernier point n'a pas une minime importance pour attirer l’estime, en Amérique. Les vingt villages environ répandus sur toute la surface des Etats-Unis, et dans lesquels vivent six à sept mille Shakers, fleurissent À l’envi, sans toutefois s'augmenter actuellement. Je dirai tout à l'heure pourquoi une interruption dans leur accroissement numérique paraît se faire sentir en ce moment.
Il y a plus de cent ans déjà que fut fondée la secte. La fondatrice, Ann Lee, pauvre, ignorante, était fille d’un forgeron de Manchester. Ses divagations extravagantes attirèrent autour d’elle quelques néophytes, non moins enthousiastes qu'elle, non moins ignorants aussi, et qui méritèrent, par les effets que produisait surleur organisme la ferveur mystique, le nom deshakingquakers (quakers trembleurs). Ann Lee fut mise ensuite en prison, comme folle troublant l’ordre public. Elle en sortit avec une doctrine définie. Les deux points principaux de ce symbole étaient : 1° que le seul moyen d’être sauvé consistait dans un renoncement complet à l’œuvre qui motiva la chute du premier homme, la régénération ne pouvant s’accomplir que par une victoire absolue sur tous les appétits de la chair; et 2° que le Seigneur Jésus s'était incorporé en elle, Ann Lee. Tout cela fut accepté aveuglément par les sept fidèles qui composaient alors la nouvelle église : un seul fut incrédule, c'était l'époux d’Ann Lee, que la grâce n'avait pas touché et ne toucha jamais, et qui quitta définitivement sa femme quand celle-ci lui eut déclaré qu’elle était l'épouse de l’Agneau décrite dans l’Apocalypse.
Une dernière révélation indiqua à la mère Ann (c'était le nom que lui avaient conféré ses septdisciples, en reconnaissant en elle l'épouse de l’Agneau) qu’elle n'avait aucune chance d’être prophétesse dans son pays. En conséquence, l’église entière émigra en Amérique, dans l’année 1773. Ils abordèrent à New-York, et, ayant remonté l'Hudson, fondèrent, dans un endroit alors désert, la ville aujourd’hui célèbre de Water-Vliet. Pendant cinqannées encore, les habitants de la nouvelle ville se composèrent de la mère Ann et de ses sept fidèles. Ce ne fut qu’en 1780, à la suite d’une de ces bizarres retraites religieuses en plein air, au fond des bois, si connues sous le nom de revivals, que le nombre des adhérents augmenta subitement, et devint assez considérable pour former un nouveau village shaker, New-Lebanon, le nouveau Liban, où nous nous sommes rendus d’Albany.
New-Lebanon est situé sur le sommet d’une colline, entièrement entouré de bois. Tout y respire la propreté et le bien-être. Les maisons sont du reste très-simples, en bois peint en blanc, et à volets verts. Au milieu du village sont deux constructions pareilles aux autres, mais plus grandes : ce sont la grange commune et le temple.
Nous entrons dans le temple. Beaucoup de visiteurs sont déjà rassemblés, venus comme nous pour voir les exercices des élus. Ceux-ci sont une centaine, à peu près. Ils sont entrés sur deux files, au son de la cloche, et se tiennent debout ; chaque sexe es! d’un côté, rangé sur trois lignes, et faisant face à l’autre sexe, pareillement rangé.
Les hommes sont vêtus de noir, avec, par-dessus le reste de l'habillement, une longue redingote de quaker, en drap bleu ou brun ; leurs souliers sont sans clous, afin de ne pas rayer le parquet. Leur figure rasée, leurs cheveux coupés courts sur le dessus de la tête, et portés par derrière trè -longs et tombant sur les épaules, leur donnent un air ascète «rès-prononcé.
Les femmes sont habillées d’une longue robe, en étoffe gris blanc, qui paraît empesée, tant les plis de la jupe sont égaux et roides. Leur taille est aussi simple et aussi droite que possible. Elles portent une sorte de bonnet de tulle, sans ornement aucun. Enfin elles tiennent à la main un mouchoir blanc. On ne saurait imaginer rien de plus laid et de moins gracieux qu’un pareil accoutrement.
L'office commence par un chant, une espèce d’invocation. À ce cantique en succèdent plusieurs autres, exécutés sur des airs assez monotones par les hommes et les femmes, chantant tous à l'unisson, sans accompagnement. Les Shakers ont horreur de la musique instrumentale, et pensent que la plus grande simplicité doit être apportée dans l’exécution de leurs hymnes, qu'ils déclarent leur arriver du pays des esprits. J’espère pour les esprits qu’ils ne sont pour rien dans la composition et le choix des airs. Quoi qu’il en soit, cette continuité d’incantation rêveuse, le balancement rhythmiqueducorps et ce geste bizarre dontlesShakers accompagnent tousleurs chants, et qui consiste à faire le simulacre de pousser en avant quelque chose d'’invisible, tout cela nous fatigue, nous énerve : c’est une sensation des plus anges.
Tout à coup; les Shakers, qui avaient conservé que-là leur immobilité, rompent leurs rangs en entonnant :n chant au
eur au
rhythme plus accéléré, Ils s’avancent en ordre, les hommes composant deux files, les femmes deux autres files, et, sans que les sexes se mêlent, commencent une sorte de promenade rhythmée, chaque file se repliant sans jamais traverser les autres, de facon à former des dessins, une sorte de figure, de danse religieuse. Les danseurs n'ont toutefois pas cessé de chanter, et ils joignent toujours à cet exercice ce balancement régulier du bras dont je viens de parler.
Ils est impossible de voir le mouvement rhythmé de cette troupe d’illuminés, cette bizarre combinaison de figures, cette danse ou cette pyrrhique religieuse, sans être en proie à une sorte d’hallucination. On voudrait rire, on voudrait se moquer des pauvres fous : on ne peut le faire. Enfin, ce chant monotone étourdit; malgré soi, on participe un peu à ce rhythme, à cebalancement, à cette marche ; on est entraîné. Etquand on voit l’air convaincu, pénétré, inspiré de ces théories d’ascètes qui passent etrepassent, et se déroulent devant vous ; quand on voit, à mesure que le chant monotone s’accentue un peu, augmente de vitesse, l'attitude des Shakers devenir aussi plus convaincue, presque rayonnante chez certains, uns espèce d’effroi incompréhensible vous saisit,
Mais une chanson d’un rhythme plus rapide succèdeaux autres. C’est une invocation aux anges et aux esprits : « Chers anges, esprits bien-aimés, salut! » On sait que l’un des dogmes des Shakers est la communication perpétuelle dans laquelle ils sont avec les anges, avec certains esprits intermédiaires qu'eux seuls connaissent, et les âmes des bienheureux. Ce sont ces esprits, je l'ai dit, qui sont censés leur inspirer leurs hymnes, et il n’est pas rare (nous en avons été témoins) de voir un des Shakers interrompre ses exercices pour se mettre en relation avec une des âmes quelconques dont, disent-ils, l'appartement où ils sont est toujours plein. Ce colloque spirituel achevé, il en transmet le résultat à ses frères, si ce résultat en vaut la peine.
Au commencement de l’invocation aux anges, la marche devient plus saccadée, plus mouvementée. Hommes et femmes commencent à se confondre, sans jamais rompre leurs lignes. C’est une mêlée dans laquelle règne un grand ordre. Et toujours ce balancement des bras, et toujours cetair extatique : les Shakers doivent être épuisés, harassés; ils ne paraissent pas s’en apercevoir.
Le chantet la pyrrhique cessent tout à coup, à un signal donné.
Pour la première fois depuis que l'office est commencé, les Shakers s’asseoient, les hommes à droite, les femmes à gauche. Alors, l’un des anciens, bel homme, à l’air inspiré, au front haut, à l’attitude distinguée, se lève, et, se placant au milieu des «élus» , commence un discours dont voici le fidèle résumé :
« Mes frères, mes sœurs, (puis se tournant de notre côté) mes chers amis,
« J'ai l'intention de vous parler ce matin sur les devoirs et les obligations d’un bon Shaker ; mais en présence de l’affluence nombreuse qui est venue aujourd’hui assister à nos saints exercices, je veux que ma parole puisse profiter à tous, et dans ce but je présenterai aussi quelques observations sur les conditions nécessaires à l’homme pour remplir le but pour lequel il a été créé.
« Nous devons admettre que l’on peut être heureux dans toutes les religions, pourvu que de bonne foi on en remplisse exactement et fidèlement les préceptes. Et c’est ainsi que vous voyez des gens qui paraissent aussi heureux parmi les méthodistes, les presbytériens, les catholiques, que nous le sommes, nous shakers. Mais dans quoi trouvent-ils leur bonheur, ceux qui vivent en dehors de notre communauté ? Dans la propriété individuelle, qui désunit les hommes et est la cause de toutes les querelles ; dans le mariage, qui enlève l’être à l'amour de Dieu et à la société des esprits, pour le consacrer à l’amour et à la société d'un autre être. Tout cela ne constitue pas à nos yeux des faits criminels, mais l'indice d’un ordre moins perfectionné et moins élevé que le nôtre, ce sont des pratiques qui n’appellent pas la condamnation mais la régénération.
« Si en effet ceux-là se croient heureux qui vivent tranquilles, riches et entourés d’une nombreuse famille, je n’ai qu’une chose à leur dire : supposez que Christ apparaisse et vous dise comme dans le Livre : « Lève-toi et suis-moi!» Alors ils verront, en entendant cette voix, qu’ils n’ont pas le véritable bonkeur.
« Le véritable bonheur ne peut appartenir qu'à nous, qui seuls savons comprendre que le ciel est descendu pour nous sur la terre. Oui, le règne céleste est arrivé; la réconciliation du ciel et de la terre est opérée. J’en trouve la preuve dans ces relations fréquentes avec les esprits qui ont lieu pour les adeptes de nos dogmes religieux. Nous sommes transformés, devenus immatériels. 11 n’y a plus de mort pour nous. Si nous quittons le monde, c’est seulement une enveloppe première que nous échangeons
contre la glorieuse réalité. Et quelle joie de penser que la mort, loin d’être le terme de la vie, n’en est qu'une phase, et que si les autres hommes ne peuvent converser avec les élus, la mort ne peut nous empêcher, nous, de les voir et de les entendre, »
Ici l’orateur fait un retour sur lui-même, etraconte la conversion de sa vieille mère, à l’Age de plus de quatre-vingts ans. Puis il reprend :
« Mais il faut, pour ouvrir les yeux À la vérité, être appelés de Dieu, et avoir reçu sa grâce. Il faut que les intérêts humains disparaissent; c'est en cela que consiste le bonheur véritable, c’est-à-dire qu’il corsiste à suivre et à imiter Jésus-Christ, cet être unique (this most singular character). Et c’est pour limiter que nous nous abstenons de toute relation charnelle, que le ciel en effet ne comporte pas.
« En cela consiste notre bonheur; d’abord parce que pour nous il n’y a plus de sexes, plus d'hommes ni de femmes, d’époux ni d'épouses, mais des shakers et des shakeresses, des frères etdes sœurs, entre lesquels une pure tendresse s'empare des âmes, non des corps. De cet état résulte cette conclusion que nous nous abstenons avec bonheur de tout ce qui est bas et vil. Cette doctrine n'est autre, du reste, que celle que nous lisons dans saint Paul (sic). Voici ce que dit ce petit livre que j’ai dans la main, et auprès duquel tous les autres ne sont rien.
« Réjouissons-nous donc et soyons heureux, car quand on est arrivé à comprendre que la vertu n’est plus fondée sur la privation, mais est devenue joie et bonheur, on doit dire en vérité que le ciel est descendu sur la terre, et qu'il existe dès maintenant pour ceux qui savent s’en rendre compte. »
Ce discours, débité avec feu et élégance, enthousiasmait visiblement les shakers. Les chants, les balancements, les promenades rhythmées ont repris ensuite, et l'intensité des mouvements croissant à chaque instant, le rhythme augmentant de vitesse, on voyait clairement l’hallucination s’accroitre. Parmi les femmes surtout, beaucoup regardaient dans le vague, paraissant voir un monde nouveau et chercher par le mouvement du corps à s’élan cer vers leur vision. De temps en temps, un ancien arrètait les danses, les chants se taisaient, et d’une voix faible il murmurait quelques paroles que chacun recueillait avec respect, car c'était une révélation. Après quoi, tout le monde recommencait ses
chants, sa danse, et son rêve, sous la direction des huit fidèles
qui, groupés en carré au centre, formaient le pivot des évolutions.
L'animation allant toujours croissant, à la finil fallut s'arrêter. Il y avait deux heures que les shakers dansaient ; ils étaient visiblement épuisés, quoiqu'ils ne le fissent pas paraître; mais ils semblaient heureux et satisfaits. Les cérémonies achevées, beaucoup des membres allèrent se méler aux profanes qui étaient venus assister à leurs exercices : c'était leur famille qui venait les voir, ou des amis qui, quoique n’appartenant pas à la «religion du ciel et de la terre, » n’en étaient pas moins restés liés avec des adeptes de ce culte.
Quant à nous, après avoir vainement cherché à nous procurer des livres contenant un exposé de la doctrine des shakers (ceux-ci n’écrivent guère), nous sommes revenus à Albany, vivement impressionnés par ce singulier système social auquel nous nous étions trouvés mêlés pendant quelques heures. De nombreux problèmes seraient soulevés, si l’on voulait aller au fond del’ensemble singulier des dogmes des trembleurs. Comment cette société ne succombe-t-elle pas sous le ridicule? Comment peut-elle subsister au milieu de la République des États-Unis, alors que ses adeptes pretlament hautement ne reconnaitre qu'un seul président, le Christ, apparu deux fois au monde depuis la création dans la personne du Seigneur Jésus et d’Ann Lee, les deux anciens de leur église ? Enfin, comment cette société recrute-t-elle ses membres?
Etrange en ses dogmes et en ses pratiques, la secte des shakers est plus étrange encore dans sa manière de faire des prosélytes. Chez eux, point de conversions particulières ; il n’arrive presque jamais qu’un individu vienne seul frapper à la porte d’un ancien de la secte et lui dise : « Je veux me joindre à vous et embrasser vos doctrines. » 11 faut, pour que l’église s’accroisse, s’étende par l’arrivée de nouveaux membres, que l’atmosphère morale soit troublée, qu’une sorte de commotion électrique frappe les intelligences. Alors, il est vrai, les conversions se font nombreuses, ce sont des levées en masse. Des accès de rénovation religieuse de ce genre, des revivals, ont donné naissance à tous les villages shakers; c’est sur leur renouvellement que comptent les anciens de la secte pour augmenter le chiffre des élus ; malheureusement pour la secte, ces effarements de la raison sont devenus inconnus
depuis quelques années, et c'est à cette cause qu’il faut attribuer l'état stationnaire de la société des shakers.
Un homme très-digne de foi m'a donné la description d’un des derniers revivals. Sous la conduite d'un prédicateur exalté, quelques centaines de fanatiques, hommes et femmes, s'étaient établis dans une clairière de forêt. Des tentes, des chariots couverts, des huttes grossières formaient leurs abris. Combien de temps devait durer cette retraite en plein air? Nul ne le savait, et le prédicateur moins que personne : celui-ci était bien décidé à prècher tant qu'il aurait des auditeurs. Les premiers jours, tout fut tranquille dans le campement; peu d’exaltation, pas de disputes, mais bientôt le zèle religieux se manifesta par des élans inattendus ; les périodes du prédicateur devinrent inspirées, enflammées, ses gestes saccadés, ses regards enthousiastes : le camp entier se mit peu à peu au niveau de son chef. Les sanglotsl'interrompaient, les cris se mélaient à ses hurlements, et un seul détail suffira pour montrer le degré d’insanité furieuse auquel était parvenue l'assemblée. Le prédicant ayant appelé l’Esprit-Saint surses auditeurs, sacrilége parodie du mystère de la Pentecôte, beaucoup de fanatiques montèrent dans les arbres voisins pour le saisir au passage et le recevoir plns vite. Je n’étonnerai personne en ajoutant que la folie qui, sous prétexte de passion religieuse, est arrivée à ce degré, comprend toutes les autres passions, et que le revival dont je parle finit par des scènes de débauche répétées.
En présence de pareils faits, que faut-il penser du point principal dela doctrine desshakers, la continence ? Faut-il y croire ? Je n’en sais rien, etje veux penser que l’observancedece précepte n’est pas seulement apparente. Il ya lieu toutefois de remarquer que chaque femme shakeress que nous avons vue (à très-peu d’exceptions près) était laide, et que la secte ne se compose au masculin que de gens âgés, et d'enfants qui deviennent shakers avecleürs pères, sauf à se dégager, à l’âge d'homme, de cette vie pour laquelle ils ne se sentent pas faits. Quant à des shakers d’un âge mür,on en rencontre quelques-uns à peine.