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LES SAVANES DE L’ILLINOIS. — SAINT-LOUIS

12 septembre.

Il faut aller de Chicago À Saint-Louis pour comprendre ce que c’est que la prairie, ce que sont les savanes, monotone immensité | que rien n’arrète, qu'aucun pli de terrain ne contrarie, q'’aucun arbre ne borne. Recouvertes à une époque géologique antérieure par les eaux du lac Michigan, les savanes qui n’ont pas encore été transformées en champs ont une surface uniforme et paisible

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comme celle d’un lac. C’est toujours la prairie, niais une prairie cultivée, où À peu près, el notre train longe plus de champs de maïs que de landes et de plaines incultes, Rien de plus triste à l'œil, dureste, que ces plaines immenses comme la mer, basses, grises, alones, où surnagent à peine les misérables cases qni se cachent dans le coin des champs rectangulaires, « Bientôt les prairies n'existeront plus que dans les romans de Cooper ; Pin- Hexible charrae Les aura transformées en sillons. Les Aniéricains ont hâte de jouir, et s'einparent avec avidité de cette lerre fertile, Les campagnes, rigoureuseinent cadastrées, sont di/istes en townslhips de six milles de côté, et subdivisées en mailles carrés partagés en quatre parties. Ces quadrilatères sont parlattement orientés, et chacune de leurs faces regarde l’un des quatre points cardinaux. Les acquéreurs de carrés grands ou pelils ne se permettent jimais de dévier de la ligne droite; vrais géomèires, 1ls construisent leurs chemins, élèveut leurs cabanes, creusent ieurs viviers, sèment leurs navets dans le sens du inéridien ou de l'équateur (1). » ILest certain qu'au point de vue pilloresque rien n'est molus curieux ; mais C'est à ces champs gésmélriques que l'Illinois doit sa richesse, el ce sont ces plaines de maïs qui donueront après la moisson tant d'occupation aux clevalurs de Chicago et de Saint-Louis.

En arrivant dans le Missouri, le paysage change; nous entrons dans une vallée boisée; nous commençons à voir, ce que nous rencontrerons plusieurs fois ensuite, les niines de charbon qui s'ouvrent de plain pied sur la voie ferrée. Notre locomotive sy arrète, renouvelle sa provision de charbon, etrepart, exictement comme le voyageur atfamé qui passe au butfet de la gare pour réparer ses forces épuisées.

43 septembre.

« Pourquoi vous arrêter À Saint-Louis ? » nous avait répété à Cuicago M. C..., « vous n'avez rien à y voir, » D’autres Chicagois nous avaient dit à peu prèsla mêimechose. Or, rien n’est moins vrai, et Saint-Louis est, à tous les points de vue, la rivale de Chicago: la première à son fleuve, la seconde son lue ; là première

est le trait d'union de l'Atlantique ei du Pacilique, la seconde,

(4) Elisée Reclus, La Terre, t. [, p. 117,

quand les bouches du Mississipi seront entièrement ouvertes, sera l'entrepôt du transit du golfe du Mexique avec le nord de l’Union, sauf à conduire même les produits du sud jusqu’à San-Francisco, quand une ligne immense de chemin de fer réunira les deux villes à travers l’Utah, ce qui ne tardera peut-être guère. Mais en attendant les deux sœurs ennemies cherchent à se décrier réciproquement, et, au lieu de vivre dans une neutralité d'autant plus aisée à comprendre que le commerce de chacun de ces deux grands centres s'adresse à des pays différents, elles se querellent dans les journaux et dans les livres, en toute occasion et À propos de tout, passé, présent et avenir. Et si toutes deux ont tort dans leurs attaques, chacune a raison de s’exalter elle-même, car l’une et l’autre présentent À un degré presque égal un prodigieux exemple de vitalité et de puissance.

Saint-Louis est d’origine francaise. Elle fut fondée en 1762 par La Clède pour l’exploitation des fourrures; quarante ans après, ellene complaitencore que 1,200 habitants, et, il faut l'avouer, son essor ne commence que de l’époque où le premier consul la cède aux Etats-Unis, avec toutes nos possessions du sud, moyennantune indemnité dérisoire. Mais nos compatriotes eurent, pour créer la future grande ville, à passer par de telles épreuves, et les événements qui ont précédé la fondation des établissements européens en Amérique sont en général si peu connus, qu’il n’est pas inutile de s’y arrêter un moment.

A l’époque où le sieur La Clède fonda Saint-Louis, il est probable que Louis XV avait déjà signé le honteux traité de Paris qui devait nous faire perdre misérablement nos plus belles colonies ; mais ce traité ne fut connu qu’en 1763, l’année suivante, et pendant un an la ville naissante fut un anneau de cette chaine non interrompue de possessions françaises qui s’étendait du Canada au golfe du Mexique par la riche vallée du Mississipi. Quand ce traité eut donné à la Grande-Bretage les deux Canadas, les immenses territoires des lacs septentrionaux, l'Illinois, le Kentucky, le Tennessee, le Mississipi et la Louisiane (qui comprenait virtuellement les Etats non encore nés du Texas, du Kansas, du Nouveau-Mexique etde la Californie), Saint-Louis se trouva la frontière des possessions anglaises et françaises, situées celles-ci à gauche, celles-là à droite du Mississipi, et fut la capitale de la Haute-Louisiane. |

Ce nouvel état de choses devait, lui aussi, durer un an. Le

21 avril 176%, on apprit À la Nouvelle-Orléans que Louis XV, par un nouveau traité, avait cédé à l'Espagne le peu qui nous restait de nos possessions dans l'Amérique du Nord. Le gouverneur de la Louisiane, M. d’Abbadie, en mourut de chagrin. Plus d’un siècle après, il est impossible de ne pas s’associer à la douleur et à la consternation de ces Français de la France Equinoziale, qu’une politique lâchement aveugle avait violemment séparés de la métropole.

En 1800, Saint-Louis et la Haute-Louisiane étaient rétrocédées à la France : allions-nous cette fois avoir en politique des vues moins courtes, moins pusillanimes, une connaissance plus approfondie de l'importance de la colonie ? Hélas! en 1803, Napoléon vendait la Louisiane aux Etats-Unis pour quelques millions. Depuis cette époque, Saint-Louis offre un curieux exemple d’un

progrès constant et ininterrompu. Les chiffres montrent que, depuis 1850, sa population à doublé tous les 10 ans ; aujourd’hui, elle compte environ 500,000 âmes, presque autant que Chicago.

Le, population francaise, qui formait encore en 1830 le tiers des habitants de Saint-Louis (il y en avait alors 25,000), est forte aujourd’hui de 30,000 âmes au moins ; mais ce modeste contingent disparait devant l’élément anglo-saxon, et aussi devant la race allemande, qui occupe actuellement le tiers de la ville. Il y a lieu toutefois de remarquer que, si à Chicago la colonie française, à part quelques très-honorables exceptions, n’est malheureusement pas de nature à faï:: grand honneur à la mère patrie, il en est

autrement à Saint-Louis, où de vieilles familles créoles, anciens

possesseurs du pays, ont tiré de grandes fortunes de la vente de

leurs domaines, mais résident toujours dans ce pays où leurs ancêtres se sont établis, il y a plus d’un siècle.

Ce serait tomber dans d’inévitables redites que de parler des water-works, des elevators, des packing-houses et des stock-yards que nous avons visités À Saint-Louis, après avoir décrit ceux de Chicago. L'industrie et le commerce étant les mêmes dansles deux villes, les moyens inventés pour en favoriser le développement doivent présenter une analogie nécessaire. Les deux seules branches de négoce propres à Saint-Louis sont, je crois, les opérations métallurgiques et la fabrication du vin, les coteaux du Missouri étant couverts de vignes. Tout le transit d'importation et d’exportation est du reste centralisé en deux endroits : le quai de ja Ville et celui de Wes!-Saint-Louis pour les marchandises apportées par

le touve, et la Gare centrale, Union Depot, pour celles qui art 1veut par Les difiérentes liines de chemins de fer, soit qu'elles vi pneutde la rivegauche du Mississippi, ouqu'expédiées dela rive droite, elles traversent le fleuve sur le magnitique pout qui est la principale curiosité de la ville.

Ce pont a 500 mètres de longueur; ses quatre arches immenses

osent sur d'énormes piles de graint qui enfoncent de trente

us l'eau, et qu'on n'a pu établir qu'à Paide d'une inéode analogue à celle inventée pour la construction du pont de ht sur le Rhin. Sur ces piles s'entrecroise une inextricubie forêt de poutres creuses en fer, liées et juxtaposées; enlin sur celle puissante charpente sont assis les cieux abliers de fer, l’intérieur reservé aux diverses compagnies de chemins de fer, le supérieur vppartenant aux piétons et aux voitures. I y à daus les trois arches de ce pontinmense une telle apparence desolidité et de force, malgré sa hardiesse et son élégance incontestable, que les ponts suspendus (et en particulier celui de Brooklyo quiaura à peu pres 1 mème longueur au-dessus du fleuve) peuvent difiicilement rivaliser avec un système si parfait de ponts fixes.

L'intérieur dela ville, commedans toutesles cités exclusivement commeércantes,est peu curieux ét surtout peu monuiucntal, Ajrès avoir visité la bibliothèque (zrercantile library), qui n’a de remarquable que d'être due à Pinitiative privée, c'est dans les faubourgs q'éi fautaller voir le Lafayette-Park, Va statue de Washington par Houdon, véritable chef-d'œuvre, et, tout à fait en dehors de la ville, le Shav’s gardenei le jardin botanique. Le SAuuws garden est un grand pare, joli, bien dessiné, contenant uue foule d'arbres rares, aboutissant à une sorte de grand château de style grec ; le jardiu bottiique y est attenant et est un des plus remarquables des Elat--Unis. Toul cet ensembie à été donné à Saint-

Louis jarun riche irlandais, M. Shaw, sous cette soub'e condition

qu'il y finiraitses jours et que les visiteurs ne pourratent y fumer.

Cette seconde stipulation ve venait pas de la part du donateur, comte on aurait pu le croire, d’une antipathie pronoucée pour le tabac, mais d’un amour un peu exagure pour les plantes qu'il avait rassemblées à grands frais, et auxquelles 1l ne voulait pas qu'on enleva: la moindre parcelle d'air respirable.

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LE MISSISSIPE, Soyons justes : il n'est pas possible de voir un fleuve plus sale, plus fangeux et plus jaune que le vieux « père deseanux »; Boileuu n'aurait pu se dispenser de le montrer cessuvant si barbe liinoneuse, » et cette figure classique eût été plus vraie à propos du Mississipi qu'appliquée au Rhin. ‘ais autant li conteur en est désagréable (favus Tiberis), autant sont admirables les sites qu'il traverse, du moins dans la partie haute de son cours.

La fièvre jaune nous interdisait d'aller jusqu'à la Nouvelle- Orléans, Devians-nous au moins descendre le fleuve, soit jusqu'à Gairo, soit jusqu'à Memphis? Devions-aous aller voir le piys des Chaclas et des Natchez? Telle est la question que nous posons à M. K..., un Français qui est élabli à Saint-Louis depuis trente ans. — « N’en faites rien, nous répond M. K...,le bas Mississipt est immense ; il traverse la vallée la plus riche d'Amérique ; mais cette richesse et cette immensité sont imonotones, Sauf quelques exceptions, les rives sont plaies, sans pittoresaue, et le fleuve, qui change souvent de régime, ronge incessarsment l’un des bords pour reporter de l'autre côté la terre qu'il a enlevée, » — « Mais Chateaubriand, et ses descriptions du bas Mississipi ?» — « Chateaubriand a voyagé en artiste, et peut-être plus en imagivation.. qu'en Amérique. Ne décrit-il pas Terre-Neuve couverte d'ours bluncs, et la chute du Niagara entourée de plants de cotoniers ? est coloriste incomparable, mais c'est tout; ét [our ses descriptions, admirez-le, mais ne le croyez pas. » Nous nous rappelons alors que üeux habitants de Chicago avaient porté devant uous, à propos du cours inférieur du Mississipi, des appréciations semblables, « Mais, ajoute M. K..., la partie Gu fleuve au-dessus de Saint-Louis est aussi belle que caractéristique, Les siles calmes et riants succèdent aux sites montagneux et dépouillés. Tantôt s'élève une roche énorme et isolée qui domine le fleuve, tantôt

c'est une forêt impénétrable, où une chaiüe de rochers, les uns couchés, les autres plantés dans le sol; et à chaque instant des iles boisées qui étendent de tous côtés leurs promontoires. »

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