TEST TARGET (MT
| LO ‘12 US = ‘Ye I uU “EE T7 LE IL2S IS 111 > À V ZAN NN, 7 K ? < N° K N n ; A KL < « 24 PS 7 Photographic 23 WEST MAIN STREET °
SCIENCES rs" Corporation
15 septembre.
M. K... avait plus que raison. Le haut Mississipi est la plus admirable série de spectacles qui se puisse rêver. Quelle puissance ! quelle étrangeté ! quelle majesté !
Nous sommes remontés jusqu’à Keokuk, jolie petite ville à 208 milles de Saint-Louis, et qui porte le nom du sauvage qui l'a fondée. Le fils de ce dernier, qui s’appelle aussi Keokuk, vit encore et est l’un des chefs des Cherokees. Pendant une partie de la route, le fleuve côtoie de hauts rochers, couronnés de pins ; on dirait que ces arbres se dressent sur les combles d'édifices écroulés comme des colonnes cui survivent seules à de grandes ruines. Ji est si naturel d’attribuer un passé, une jhistoire, une légende au moins À cescontrées jeunes, qui n’ont même pas de souvenirs ! Dans certains moments, les montagnes que l'on traverse, les falaises déchiquetées qui passent, me font penser à des sites semblables qu'offre le cours du Rhin, de l’Elbe, du Danube. — Mais où sont les châteaux ?
La scène change et devient tout à fait belle, d’une beauté tellement spéciale qu’elle re peut manquer de faire sur celui qui la contemple une impression vive et profonde, quand les bords du Mississipi se couvrent de forêts qui ne vont plus cesser jusqu’à Keokuk. Ces forêts d'arbres énormes arrivent jusqu'auprès du fleuve, ou plutôt, c’estlui qui pénètre en plein bois, et l’on voitavec étonnement sous les berceaux de lianes, de mystérieuses échappées dans lesquelles l’eau s’étend à perte de vue. Les lianesentrelacées donnent à ces sombres forêts un'aspect imprévu, jétrange ; elles vont de branche en branche, puis d’arbre en arbre; elles font, souvent à une grande hauteur, des ponts suspendus hardis et gracieux; souvent elles étreignent l’arbre comme un rideau, elcs pendent en grappes, elles s’élancent en guirlandes. Cela donne aux bords que nous longeons un aspect de forèts vierges, quoique ces forêts soient, sinon exploitées, du moins parcourues depuis longtemps par les chasseurs.
Et que de tableaux divers! Ici des îles se courbent en demicercle, et la verdure diversement nuancée de leurs arbres les font ressembler à des bouquets dont le pied trempe dans l'eau ; là ce sont des hérons qui, perchés sur une patte, nous regardent passer, avec leur grand air triste et découragé, des branches
d’un arbre mort à moitié tombé dans le fleuve. Plus loin, c'est un grand train de bois qui descend le courant, emportant plusieurs familles, dont chacune a construit sa maison dans un coin du chargement ; puis, voici de petites négresses, à moitié nues, qui se balancent au milieu des lianes, sur la rive, en poussant des cris de joie; puis c’est un campement (de chasseurs, sans doute), composé de quelques tentes que l’on aperçoit à peine dans les bois, et entouré de palissades. Nous arrivons à une jolie ville, Quincy, bâtie sur le haut d'une colline qui domine le fleuve. Un magnifique pont de fer réunit les deux rives; c’est un des plus beaux ouvrages de ce genre qu'on puisse rencontrer ; il a, dit-on, coûté dix millions. C’est la civilisation qui succède tout à coup et presque sans {ransition à la nature la plus sauvage, et ce contraste est frappant. — A Quincy, on embarque dans notre steamer tout un troupeau de vaches. Les malheureuses bètes se refusent absolument à franchir l’étroite passerelle qui joint le bateau à la rive ; on se sert alors d’un stratagème inhumain : deux hommes prennent chacun dans leurs bras un petit veau et se précipitent par la passerelle ; les mères suivent immédiatement, puis le reste du troupeau suit les mères, à la facon des moutons de Panurge. Cet embarquement a lieu à cinq heures du matin, et la scène est éclairée par un fort réchaud de résine, dont la flamme est rouge et fameuse.
Quelle grandeur dans ce fleuve ! Le premier jour, nous avons passé, pendant une partie de l'après-midi, aumilieu d’ilots disparaissant sous les lianes, et que le vieux fleuve, semblable au Titan de ia Légende des siècles, enserrait de ses bras puissants :
Et les peuples errants demandaient leur chemin Perdus au carrefour des cinq doigts de sa main.
Conclusion : le Mississipi a cent fois moins de poésie que le Saint-Laurent avec son eau bleue et ses bords riants ; ses rives, prises dans leur ensemble, ont moins d’élévation que celles de l'Hudson, mais il renferme des beautés d’un ordre plus sévère, plus énergique, qui lui sont propres et qu’on ne rencontrera nulle part ailleurs.
Keokuk est une jolie petite ville bien bâtie, insignifiante; elle fait un assez grand commerce avec les settlements et les villages des environs. La seule raison qui nous 14 fait prendre comme terme de notre excursion est que le bateau s’y arrête. Par le plus
grand des hasards, nous faisons élection de domicile chez un Francais, que ses opinions politiques et sa mauvaise tête ont forcé d'émigrer en 1848, et qui, depuis ce temps-là, arrivé à Keokuk un des premiers, y vittranquillement, entre sa femme et ses trois fils, d’un conmerce qu'on ne saurait trop, en plein état d'Iowa, appeler celui des denrées coloniales. La conversation avec ce brave homme, dont trente ans d’exil ont singulièrement calmé l'exultation politique, est amnsante, Sa première question a pour but de nous demander des nouvelles du maréchal Mac-Mahon. «Je l'ai connu en Afrique, il était sous-lieutenant dans la compagnie dont je faisais partie, et tout ce que je peux dire, c'est que le soldat l'ainait bien. » Nous l’interrogeâmes sur ses fils : il est bon père; ii les aime beaucoup, mais savez-vous ce qu'il leur reproche? De ne pas aimer la France, de préférer, lorsqu'ils causent ensemble, l'anglais au français, d'être devenus Yankees, en un mot. Lui esi resté Français et aimant la France tout en l'ayant quittée ; el il nous a annoncé sa très-formelle intention de faire, en 1878, à l'occasion de l'Exposition universelle, le voyage de.Keokuk à Paris. Notez qu’il n’a pas daigné se rendre à l’exposition de Philadelphie.
Cette absorplion de la nationalité des émigrants après la première ou la seconde génération, que notre interlocuteur constatait avec peine dans la personne de ses fils, est un fait regrettable, en effet, mais incontestable, L'Amérique du Nora est comme un cratère de voican dans lequel bouillent es éléments les plus dissemblables. C’est un creuset dauslequel s'opère la fusion des métaux les plus divers. Langue, nationalité, patriotisme, tout s’américapise, jusqu'aux noms propres. La seule exception À cette règle se rencontre au Canada; mais on en donne une raison : « Si le français a pu se conserver etse conserve au Canada, c’est qu’il était, sur un territoire très-étendn, la langue des premieis occupants, qu'il s'est maintenu comme langue oflicielle, et qu'il est parlé par un groupe de plus de 900,000 individus d’un seul tenant, qui n’ont jamais éprouvé le moindre besoin d'apprendre un idiôme étranger (1). »
Nous scies revenus de Keoknk par le mème bateau, le War Eagle Vaisle de guerre). Le War Eagle est très-éclectique dans son chargement: en allant, il portait des marchandises à desti-
(0) Voir le Temps, n° du 16 octobre 1876,
nation de M. X..., à Bonaparte (Iowa); au retour, une partie des colis qu’il renferme est à l'adresse d’un habitant de Bismark (Mo. — Mo veut dire Missouri). Quant à la société, elle est, bien entendu, très-bigarrée; tous les soirs et jusqu’À une heure trèsavancée, il y a des soirées dansantes, au bruit d’un orchestre nègre qui est tout ce qu’on peut imaginer de plus étonnant. Tout le monde ne danse pas, du reste, et une partie des jeunes passagères se livrent à la flirtation la plus audacieuse, pendant que leurs parents dorment ou causent, parfaitement dépeints par les vers d'Alfred de Musset :
O Dieu, tu m'as donné des filles ; Autour de ce trésor je n'ai jamais veillé :
Ta me l'avais donné, je te l'ai confié,
La vigilance humaine est une triste alfaire.
Mais les parents américains éprouvent quelquefois aussi que c’est une triste chose de ne pas avoir été vigilants.