NEW-YORK
Il yaura des voyageurs qui rapporteront de New-York cette impression : grande ville sale, boueuse, malpropre, mal navée, laide, sans caractère et sans beauté. Tout cela est parfaitement juste
D’autres garderont la mémoire de ces belles rues droites, aux maisons de marbre ou de granit brun, qu’escaladent des lierres, des clématites et des vignes folles, ombrageant un sous-
sol, à moitié caché lui-même par un balcon de pierre ouvragée ou de fer repoussé. Tout cela existe en effet.
Les uns auront à l'esprit le vieux New-York, qui est bien la plus sale fourmilière qu’il soit donné de contempler; les autres auront dirigé leurs pas du côté de fifth avenue et du quartier neuf. Les premiers auront vu le New-York où on amusse des fortunes, les seconds celui où on les dépense.
Mais ceux qui veulent avoir de la ville une idée sériense et exacte devront voir tout à la fois le quartier aristocratique, fashionable et riche, 6" avenue, le quartier du grand commerce, Brodway, le quartier de la haute finance, Wallstreet, le quartier du petit commerce, le quartier des pauvres, trop considérable hélas! et même, en prenant deux policemen comme escorte, le quartier des mendiants. Et je serais étonné que leur impression générale ne fût pas celle-ci : population active, industrieuse, forte, vaillamment trempée, et capable de tout. Il est vrai que l’on a le tort de ne pas faire comme en France, et de s’occuper seulement de ses propres affaires sans vaquer à celles des autres ; que : on a le tort encore d’aller au plus vite, préférant un mauvais raccourci à une bonne grand’route, pourvu qu’on puisse passer; que l’on a le tort enfin de ne viser qu’à l’utile, en n’y mêlant l’agréable que subsidiairement. Mais tous ces torts sont des qualités, vus du bon côté.
Pour visiter la ville, le véritable, le seul moyen de locomotion (car il ne faut pas faire entrer en ligne de compte les voitures de remise, qui prennent pour la moindre course un nombre de dollars inabordable) ce sont les korse-cars, ou tramways. Il y a des lignes de cars partout, dans toutes les rues, dans toutes les direc tions. C’est très-commode, quand on a appris à se reconnaitre dans leur parcours.
Mais il n’est pas difficile de se diriger Gans New-York, grâce à la façon éminemment pratique et utilitaire dont est divisée la ville, du moins dans sa plus grande étendue. Fifth avenue la sépare, dans sa longueur, en deux parties égales. De cette cinquième avenue partent, à angle droit, un grand nombre de rues indiquées par leur numéro d'ordre, suivi de l'indication E ou W, suivant que la partie où l’on se trouve est à l’est ou à l'ouest de ladite cinquième avenue. A chaque coin de rue, au coin de chaque bloc, comme on dit ici, le réverbère indique les rues qui forment intersection. Enfin, il y a d’autres aveuues,
droites également, plantées, sur le type de Fifth-avenue, de sycomores, de platanes ou de vernis du Japon, qui sont parallèles à cette dernière, et coupent aussi, par conséquent, les rues à angle droit.
Üne seule rue fait exception à ce parallélisme et à ce perpendicularisme obligé : c’est Broadway, la rue large. Broadway va de la quarante-cinquième rue À l’Union Square et est continué par la Fourth avenue. C'est À New-York ce que sont la Ringstrasse À Vienne, la via dè Toledo à Naples, la Kalveistraat À Amsterdam ; c’est le centre de l'animation, du commerce, des offices, du bruit et du Aumbug. Par extraordinaire, la rue est bien pavée, et on peut la traverser sans avoir à contourner le moindre cloaque. Tontes les deux ou trois maisons vous trouvez le ticket-office d'un raihvay quelconque, plein de cartes et de prospectus aux détails les plus alléchants. C’est toujours la shortest und securest route (la route la plus courte et la plus sûre) pour aller d’un point À nn autre; il y a des déning-cars, sleeping-cars, drawing-cars, palace-cars (wagons restaurants, dortoirs, salons, palais) etc. La concurrence entre ces différentes lignes a du reste un immense avantage, c'est de produire un incroyable abaissement de tarifs. Exemple : il y a deux ans, le fare (tarif) de New- York à Chicago était de 28 dollars ; il a été réduit l’année dernière à 22 ; cette année, il est de 13.
Dans chacun des offices de railways de Broadway, on distribue gratuitement à tout venant des cartes géographiques du parcours du chemin de fer. Ces cartes comprennent même souvent où une province, ou une grande partie des Etats-Unis, quelquesunes les Etats-Unis tout entiers, certaines y joignent le Canada ; mais toujours un gros trait noir, beaucoup plus visible que le reste, indiqne le tracé du chemin dont ces cartes ne sont en réalité que de magnifiques prospectus. Elles sont du reste rarement exactes: ne faut-il pas déformer un peu le pays, aux dépens de la vérité géographique, pour prouver, mème contre l’évidence, que la route proposée est la plus courte ? Le verso de la carte est le plus souvent occupé par des bois représentant les sites les plus remarquables de la ligne, fortement embellis par l’imagination du dessinateur. L’Houston «nd Texas central railway y joint une gravure représentant les principaux animaux qui vivent dans l'Etat du Texas, et une explanation digne de Barnum, sur la manière dont les fruits, les récoltes et les animaux croissent