HALLE
dans la contrée, plus rapidement qu’en aucun autre pays. Beaucoup de lignes insistent sur ce point qu'elles n’ont pas de ponts en bois. Presque toutes offrent une gravure représentant un sleeping-car, si bien aménagé, si commodément disposé, que l'envie de dormir vient immédiatement, Plusieurs lignes cut également sur leurs prospectus l'image d’un dining-car, sur laquelle de nombreux voyageurs font un diner qui paraît splendide. Le Kansas Pacific railway, lui, donne des conseils paternels : « Be wise and lake a trip over K.P. Ry; take K. P. Ry and renew your youth. » (Si vous êles sage, vous ferez une excursion sur le Kansas Pacific railway; prenez cette ligue, et cela vous {era retrouver la jeunesse). Le Pennsylvania railroad a üépassé les autres compagnies par la grandeur de ses réclames : à une carte assez complète des Etats-Unis, sur laquelle le tracé de la ligne ressort par-dessus tout le reste, il a joint, comme annexe, une mappemonde dressée d’après la projection de Mercator, et une note explicative assure que le Pennsylvania railroad est la voie la plus courte et la plus sûre pour faire... le tour du monde.
Une compagnie s’est élevée plus haut encore par l'ingéniosité de ses réclames. Il fallait perdre dans l'opinion un railway rival; voici comment elle s’y est prise : un roman assez amusant, spirituellement illustré, parait tout à coup à New-York ; la scène se passe, d’un bout du livre à l’autre, sur le parcours des deux chemins rivaux; mais combien ceux-ci diffèrent-ils entre eux! sur l’un tous les accidents imaginables arrivent : ponts rompus, attaques nocturnes, déraillements, etc. ; les images montrent que là où on croyait rencontrer une station, il n’y a qu'un misérable hangar abandonné, et entouré même d’ossements blanchis qu’on a le droit de prendre pour ceux de voyageurs morts de faim dans ce pays inhospitalier. Au contraire, l’autre ligne est l’heureux théâtre de tout ce qui arrive de favorable «aux héros de l’histoire ; et les illustrations de démontrer immédiatement que la ligne traverse les plus fertiles ca.:pagnes, les sites les plus pittoresques et les plus grandioses. Certes, ceci est le nec plus ultrà dans l’art de la réclame.
Il y a beaucoup à voir dans Broadway, et il est nécessaire de parcourir d’un bout à l’autre cette artère sans fin. Elle part d’auprès des bords de l’Hudson, de la Batterie. La Batterie est toujours une agréable promenade, mais les promeneurs n’y viennent plus. C'était cependant, il y a trente cinq ans, le rendez-vous de tout
ce qu’il y avait de fashionable à New-York ; aujourd'hui le tout New-York se rencontre au Parce Central, c'est-à-dire à l’autre bout de la ville, à huit kilomètres de là. Remontant Broadway, nous nous arrêtons successivement à Trinity-Church, aux bureaux de l’Equituble, à ceux du Herald, à la Poste, et à Astor-House.
Partout ailleurs qu'à New-York, l’église presbytérienne de la Trinité passerait ina perçue. Elle est jolie assurément, le gothique en est suffisamment pur et élégant, et le grès rouge de New- Jersey, avec lequel elle est construite, lui donne, surtout quand on la visite au soleil couchant, un air étrange et mystérieux ; mais que cette église parait déplacée au milieu de ce monde affairé, qui court et se rue aux affaires, et de ces innombrables maisons de banque, agences, compagnies d’assurances, qui l'entourent et l'écrasent du poids de leurs immenses édifices !
Parmi les compagnies d'assurances, qui paraissent tenir toutes à rivaliser dans leurs bureaux deluxe et de mise en scène, la plus magnifiquement installée est certainement l’Equitable, compagnie d'assurances sur la vie. Par un perron richement orné, on accède dans une immense galerie, couverte de peintures et de dorures à profusion, et tellement élevée, que les visiteurs peuvent en faire le tour dans un passage situé à la hauteur d’un premier étage. C'est dans cette salle, qu'aucun palais ne répudierait, que sont installés les bureaux, et dans un coin celui du caissier. Il parait qu'on se défie de ce dernier, car, par suite d’un mécanisme subtil, il ne peut ouvrir sa caisse avant une heure convenue ni après telle autre heure du soir sans que l’éveil soit immédiatement donné, et même, je crois, l'employé infidèle appréhendé par le même mécanisme. Il est vraique ces précautions peuvent s'adresser simplement aux voleurs: mais on m’a assuré que les caissiers qui aux Etats-Unis méritent être compris dans cette catégorie ne sont pas rares, et que s'ils ne passent pas en Belgique, ils n’en valent guère mieux.
Chose curieuse (et qui est à noter partout en Amérique), nous entrous dans les bureaux comme en un endroit public, sans que personne ait l’indiscrétion de nous demander le but de notre visite. Bien plus, nous apercevons un ascenseur, nous nous y plaçons le nègre qui préside aux destinées de cet appareil le meten mouvement : il ne nous demande seulement pas à quel étage nous montons, il arrètera quand nous lui feronssigne. Comme nous nous gardons bien de lui faire signe, nous sommes hissés, à tra-
vers des étages remplis exclusivement par des salles de délibération du conseil de l’Eguitable et par les logements des administrateurs, jusqu’au septième étage, où il nous fant bien quitter l'elevator, celui-ci étant arrivé au terme de sa course. Mais nous trouvons un escalier devant nous; nous montons encore, et nous voici sur le toit, c’est-à-dire sur une jolie terrasse qui domine toutes les maisons et tous les édifices environnants, et d’où le regard s'étend à perte de vue sur la ville, la baie, le cours de l’Hudson, celui de l’£ast river et Brooklyn. D'autres fläneurs nous ont du reste précédés sur cette terrasse, où ils sont installés et causent. Nous avons retrouvé, pour descendre, l'ascenseur qui nous attendait tranquillement.
Poursuivant notre course à travers Broadway, nous rencontrons l'immense édifice où est installé le New-York Herald, le plus grand journal du monde. Nous sommes plusieurs fois retournés visiter ce géant de la presse américaine, dont le numéro, de 16 pages d'impression excessivement fine, est tiré en moyenne à 135,000 par jour; mais c’est de 1 heure à 3 heures du matin qu'il faut y rester, si l’on veut être témoin de ia fiévreuse activité qui préside à la confection du journal. Nous commençons par visiter la grande galerie où travaillent les compositeurs ; il y en a quatre-vingt-dix à l’œuvre. Aussitôt la composition d’une page achevée et corrigée, on la met dans son cadre et on porte le tout à l'atelier de coulage. On imprime la page composée sur une feuille de papier épais et tendre, où lescaractères se gravent en creux.On coule sur ce papier, qui est imprégné d’une substance qui le rend incombustible (la céruse), une couche de plomb en fusion, et on a ainsi une planche stéréotype avec laquelle on peut tirer à tel nombre qu’on veut. On fait souvent un certain nombre de ces stéréotypes, égal au nombre des presses que l’on veut faire fonctionner en même temps. Tous les grands journaux d'Amérique tirent de la sorte, et c’est pour cela que leur impression, quelque fine qu’elle soit, est toujours aussi nette. Après avoir vu couler le plomb et raboter avec soin les extrémités de la planche ainsi formée, il nous restait à voir le tirage du journal. Nous sommes descendus par l'ascenseur dans le sous-sol. LA, une machine cylindrique fonctionnait, tirant à elle seule,avec une inconcevable rapidité, la première édition, qui devait être prête pour l'heure d’un train quelconque. Je regrette de ne pouvoir donner ici la description de cette machine vraiment merveilleuse qui exprime
sur le recto et le verso quatre exemplaires du journal à la fois. üette machine est munie d’un compteur automatique, qui indique, seconde par seconde, le nombre des exemplaires imprimés. On m'a dit qu'un semblable compteur fonctionne dans'le cabinet du directeur, de façon que celui-ci peut, par la simple pression d’un bouton, arrêter le tirage du journal. 1l y a neuf presses pareilles, et c’est grâce au nombre incroyable de feuilles qu’elles peuvent tirer simultanément, que, la composition du journal durant jusqu’à trois heures du matin, le Æerald n’en est pas moins distribué dès la première heure.
Tout dans l'imprimerie est mis en mouvement par une belle machine à vapeur de 50 chevaux, auprès de laquelle une autre machine exactement semblable est installée, prête à remplacer la première s'il survient quelque avarie à celle-ci. De la sorte, le tirage du journal ne peut jamais être entravé.
Je dois ajouter que la machine la plus curieuse que j'aie vue dans cette visite, c’est un employé qui compte les numéros avant de les distribuer aux plieurs. {1 les compte avec ses doigts, automatiquement, de la vitesse d'un pianiste qui fait des arpéges. Je ne crois pas exagérer en disant qu’il en compte dix par seconde. Entre temps, il divise les numéros par paquets de 50, qui vont immédiatement aux plieurs.
Nous n'avons que la rue à traverser pour passer du Herald à l'hôtel de la poste. C’est vraiment un beau monument que cet immense édifice de marbre blanc, et l'aménagement intérieur en est admirable. Remarquons entre autres choses cette immense série de petites cases de cuivre, qui au rez-de-chaussée s'étend à perte de vue à droite et À gauche. Chaque case à une clef, impossible à reproduire sans le modèle, et le propriétaire de cette clef peut ainsi veair chercher ses lettres, al hate qu’il veut, que les bureaux soient ouverts où non.
Près de là, voici Astor-house, Qu'est-ce fast C’est l’un des plus riches parmi les riches de New-York. Ou se souvient de l’émoi que causa en France, il y a quelques années, ia nouvelle qu’un Américain avait commande, moyennant 100 000 francs, un tableau à l’un de nos plus grands peintres : Astor pouvait fort bien se passer cette fantaisie, car sa fortune en propriétés foncières est évaluée à cent millions. Et cependant son père, venu en Amérique au commencement du siècle, portait tout avec lui, comme Bias, car il n’était riche que d'intelligence et de bonne volonté.
Voici comme se font les fortunes en Amérique. 11 y avait à New- York un homme plus riche qu’Astor, c'était Vanderbilt, qui vient de mourir, et qui a commencé par ne posséder que l'huinble bateau sur lequel il transportait des légumes. Sait-on combien le Herald rapporte à M. Bennett, son propriétaire, rien qu'avec les annonces industrielles, financières, commerciales et amoureuses personals) qui en couvrent les premières pages? Dix millions, «nnée moyenne, Il faut ajouter que beaucoup de possesseurs de eus fortunes énormes en font un noble et généreux usage ; il suflit de citer les exemples si connus de M. Bennett envoyant Stanley à la recherch: de Livingstone et à la découverte de l'Afrique centrale, et du‘riche armateur Grinnell donnant 500,000 francs et é quipant doux deses vaisse x pour tâche: de retrouver les restes de l'expédition aa pô'e nord da malasureux cant'ains Franklin, C'est à côté des bureaux du Herald, dans Fulton street, que nous avons élé visiler un des nombreux et remarquables postes de pompiers dont New-York s’enorgueillit à si bon droit. A peine arrivés, nous comprenons dès le premier mot que le brave pompier auquel nous nous adressions était enchanté de nous faire voir ses engeens. Dans une grande salle, parquetée, nous apercevons d’un côté la pompe à vapeur, parfaitement tenue et brillimment astiquée, et le foyer rempli de bois, de charbon, et d'une certaine quantité d'huile de pétrole, de façon à ce que le fu puisse s'étendre en un clin d'œil sous toute la chaudière, Nous verrons, me dit-on, des pompes toutes semblables à celle-ci à l'esposition de Philadelphie; seulement comme il faut bien, dans une exposition, poser un peu pour le public, ces dernières sont recouvertes d’une enveloppe de nickel qui reluit comme de l’arent bruni. Au reste, au point de vue pratique, la simplicité des ponnpes à vapeur de New-York *st un avantage : en effet, nons:ulement le cuivre exige moinsde soin que la chemise de nickel, mais de plus, quand, le nickel s'étant usé par le frottement dans certaines parties, le cuivre commence à s’oxyder, le nickel joue par rapport à ce dernier métal le rôle du charbon de la pile, et il se produit des courants qui désagrégent rapidement l'enveioppe métallique. Telle est du moins l'opinion des pompiers, qui préfèrent l’utile à l’agréable.
Dans le mème appartement se trouve un chariot d’une longueur démesurée, et qui, pour pouvoir tourner sur ses grandes dimensions, est pourvu de deux trains articulés, celui de l'ar-
rière étant à peu près pareil à celui de l'avant. Sur ce chariot sont les échelles ; lui-même il leur sert de base, et elles s'élèvent l’une coulissée sur l’autre, et ayant toujours des points d'appui sur le chariot, jusqu'aux étages les plus élevés, sans avoir besoin de s’étayer sur les maisons, ce qui est d’un immense avantage. De plus, ce système d’échelles est dressé en un clin d'œil.
Au fond du même appartement se trouvent, dans des boxes ouvertes, deux chevaux constamment harnachés, et dressés à aller, au premier signal, prendre leur place respective, à droite et à gauche du timon de la pompe. Ge signal est un courant électrique, le même que celui qui transmet la nouvelle de l'incendie, et qui fait tomber d’elles-mêmes les longes des chevaux. Il est impossible d'imaginer rien de plus merveilleux dans une plus grande simplicité.
Au-dessus de l'appartement de la pompe est le dortoir des pompiers. J'en ai trouvé là une douzaine qui dormaient à poings fermés, tout habillés bien entendu. Ils ne sont pas moins bien dressés que leurs chevaux à aller, au premier signal du timbre électrique, prendre leur place désignée d’avance.
« Combien faut-il de temps, ai-je demandé au pompier de service, pour que la pompe attelée, et le pétrole du foyer déjà enflammé, sorte du poste avec ses hommes? — Douze secondes le jour, et quinze secondes la nuit. » Or, il faut se rappeler qu'il y a à chaque coin de rue des boîtes électriques, assez nombreuses pour qu'aucune maison n’en soit distante de plus de cinquante pas. Dès que le moindre commencement d'incendie se produit,
‘importe dans quelle direction, le premier venu fait fonctionner ; ppareil, dont la clef se trouve toujours dans la maison voisine et n’est jamais refusée. Le numéro du quartier où est le feu étant ainsi annoncé dans les postes, les cinq pompes les plus rapprochées de l'incendie se mettent en route. À un nouvel appel, on verrait arriver les cinq qui composent le périmètre suivant, et ainsi de suite. On comprend que les incendies, à New-York aussi bien que dans toutes les grandes villes qui ont copié ce système d'organisation, soient devenus à peu près sans danger (1).
En sortant de cette intéressante visite, nous avons cru devoir offrir au brave pompier qui nous avait tout expliqué avec la plus grande complaisance, la gratification qu’il avait si bien méritée :
(4) Cette assertion vient de recevoir un triste démenti par l'incendie du théâtre de Brooklyn, qui a coûté la vie à plusieurs centaines de victimes,
ings bien bre
ser- \ enndes qu'il
théâtre
« Nous allons boire cela ensemble, » nous a-t-il poliment répondu, et comme nous refusions, il nous a fait comprendre qu’un pompier qui reçoit 1200 dollars (6000 fr.) par an, ne consent à accepter une rémunération quelconque qu’à la condition de la consommer immédiatement, Un peu plus, et nous étions ses obligés à notre tour ! Il a donc fallu nous diriger, À dix heures et demie du soir, vers un petit bar (cabaret) voisin, où notre compagnon improvisé, après avoir bu notre pièce, avec nous, à tenu à nous payer une consommation quelconque. En France, on fait des bons pompiers un type légendairement ridicule; en Amérique, on les estime et on les prend au sérieux ; ici on les paie 6000 fr., chez nous on les paie avec des chansons. Et pourtant, ils se font tuer en France aussi bravement qu’en Amérique, mais pour rien. On Pa bien vu lors des incendies de la Commune.
Après avoir parlé des rues, voyons qui ou quoi on y rencontre. Outre les cars, les rues commerçantes sont sillonnées par des omnibus, peints en blanc, assez semblables aux nôtres, mais remarquables par un détail typique, que nous rencontrerons du reste souvent en Amérique : il n'y a personne pour recevoir le prix du parcours, et on s’en rapporte à la loyauté du voyageur, qui a à mettre ses 10 cents (50 centimes) dans une sorte de trone adhérent à la portière de la voiture. Le voyageur n’a-t-il pas de monnaie, il passe sa pièce sans mot dire au conducteur, qui lui repasse, avec le même silence, la monnaie dans une petite enveloppe de papier sur laquelle est imprimée la somme. Mais, dirat-on en France, et la police de la voiture? Elle est faite par des affiches collées À l’intérieur, et qui recommandent aux gentlemen, «par respect pour les dames admises dans le véhicule, d’avoir un maintien correct, et s.’tout de ne pas cracher. » J'aurai à revenir sur ce que cette dernière recommandation a d’utile dans ce pays de chiqueurs enragés.
Les voitures de maîtres sont bizarres. Beaucoup affectent la forme de nos araignées, et ce sont des araignées couvertes, c’està-dire la chose la plus disgracieuse du monde. Les calèches sont inconnues. Les coupés sout nombreux, mais lous ont aussi des roues excessivement fines, tellement fines qu'on se demande comment elles peuvent résister aux cahots que doit produire le ridicule pavage de certaines rues de la ville. Le secret de leur résistance est dans la sûreté et l’élasticité excessive du bois dont elles sont failes, sorte de bois de fer, nommé eeckovy. Je connais un
Américain qui, un jour, suivant une chasse en buggy, a sauté un petit fossé sans que les roues de la voiture aient été brisées ni même endommagées par la secousse. Elles ont beaucoup plié, et n’ont pas rompu.
À propos des voitures, un mot des cochers. Ce sont tous nègres, Ils sont sur leur siége d'une majesté inexprimable, que rehaussent toujours une cravate et un plastron éblouissants de blancheur, vrai repoussoir pour leurs figures. Toutes les places de domestiques mâles, eten général tous les emplois subalternes sont remplis par des nègres. Les négresses sont nombreuses aussi. Il est curieux que ces pauvres gens affectionnent énormémetit les toilettes blanches ou de couleurs éclatantes, semblables à ces meubles d’ébène que l’on rehausse d'ivoire ou d'argent.
La religion de beaucoup de nègres de New-York est, m’a-t-on dit, celle des shakers ; non pas de la secte de ce nem, qui fleurit à Mount-Lebanon et à New-Lebanon, et qui fait vœu de continence perpétuelle {ce vœu n'irait pas du toutaux nègres, et, peutêtre, pas davantage aux négresses); ce sont des derviches tourpeurs; ilssautent, hurlent, dansent une sorte de pyrrhique sacrée, et ont pour cela leur temple à eux.
Avant de quitter les rues populeuses de New-York, je veux dire un mot de la saleté de ces rues et dela nombrense population d’enfants qui y grouillent. La municipalité de New-York a résolu admirablement le problème suivant : avoir la voirie la plus incroyablement mal tenue qui se puisse imaginer, tout en faisant payer: de ce chef un chiffre de contribution plus élevé qu'en aucune autre ville. 1! faut être dans la capitale des États-Unis pour voir, au milieu des voies les plus fréquentées, s'étaler d’affreux bourbiers, d'immondes cloaques, aussi désagréables du reste à lodorat qu’à œil. Il y à dans le pavage des rues des solutions de coulinuité si invraisemblables, qu’elles ne subsisteraient pas une journée dans la plus mal administrée des villes de France. L'Américain regarde et passe à côté, Quant aux voitures, elles en sont réduites à emprunter le plus souvent et Le plus longtemps possible les rails des tramways, sauf à se garer quand arrive un car, pour se replacer sur les rails q "and le car est passé. Il n’est pas rare de voir de la sorte cinq ou six voitures engagées sur la voie des tramways.
Malgré un pareil état de la voirie, sur douze enfants que vous verrez dans la rue, — où ils sont tous, — il y er a dix pieds nus.
Sont-ce tous enfants pauvres? Nos, pas tous; certains portent un costume qui n’est pas celui de l’indigence. Et il en est de cette habitude pour les filles aussi bien que pour les garçons : une fillette de douze ans trottera dans la rue, seule souvent, ou plus souvent encore avec un garçon de son âge; elle est vêtue d’une légère robe d’indienne qui :ui tombe aux genoux et cache à peine sa chemise; ses pieds et ses jambes sont nus. J'ai demandé à M. L. la raison de cette coutume. « Les pieds nus l'été, chaussés l'hiver seulement, me dit-il, c’est ce qui fortifie la race... — Aux dépens de la propreté, lui dis-je. — Oh! la propreté à New-York !..»
Il avait raison. La propreté n'existe guère à New-York, excepté dans les quartiers neufs, dont je parls ai tout à l’heure. Dans les autres awards (4), surtout dans ceux aabités par cette population dégradée qu’on désigne sous le nom énergique de {he dangerous class, le peuple est sale, pauvre et vicieux. Les enfants reçoivent de leurs parents la pauvreté héréditaire, honteuse, désolante; les garçons héritent de leurs pères des germes de delirium tremens, les filles apprennent à l’école maternelle la débauche publique, la prostitution du carrefour. Presque toutes les filles sont perdues avant l’âge, et connaissent d’autres bc iers que ceux où elles plongent insoucieusement leurs pieds nus. Un savant décteur de New-York a écrit récemment que sur 100 jeunes filles du peuple arrivées à l’âge de douze ans, 20 seulement étaient encure vierges. Cet effrayant tableau a plusieurs causes : l’une, que j'ai déjà signalée, l’hérédité des vices; une autre, la plus commune, la misère; une autre encore, l'immigration; car c’est de la lie des peuples étrangers que se recrute le peuple de New-York. Les garçons, eux, trouvent moyen d'exercer une foule de petites industries vagabondes qui leur assurent au moins un morceau de pain quelconque : cirer les bottes, de gré o1 de force; vendre les journaux, soit dans les rues fréquentées, soit en grimpant dans les cars; porter les baxages, tons métiers à peu près interdits aux jeunes filles.— La philarthropie a fait, à New-York, de généreux efforts pour moraliser ces pruvres petits vagabonds, mais ses lodging houses, ses nsiles, sa Children's aid society, n'ont pas tout le succès qu'auraient des œuvres charitables plus complétement appuyées sur la religion (2).
(4) Sections; la ville est divisée en trente-deux wards. 4 Voir dans M. Glaudio Jannet, Les Etats-Unis contemporains, p. 366, le triste
Parmi les quartiers populeux, je ne crois pas qu'il y en ait où la population soit aussi compacte que le quartier allemand. Ce quartier est curieux à visiter. On voit que c'est une petite ville dans la ville, à tel point qu’on y parle allemand presque à l'exclusion de toute autre langue. Des pères maristes y tiennent une école fréquentée par plus de 700 petits garçons pauvres, école admirablement organisée, et tenue parles bons pères avec un dévouement sans bornes. Parmi les enfants qui y sont admis, beaucoup ne savent pas un mot d'anglais.
Le quartier français n’est pas plus propre que le ward allemand, mais il paraît plus pauvre, et il l’est en effet. À quoi tient cette différence? À ce que l'émigration, passée dans les mœurs allemandes, enlève à la mère-patrie des ouvriers laborieux et honnètes, qui transportent avec eux leurs familles, leurs enfants, leur intérieur, comme les colons des municipes romains emportaient leurs dieux lares dans leur nouvelle patrie. Au contraire, le Français qui émigre est le plus souvent, ou un mauvais ouvrier, ou un esprit inquiet, fâcheux, qui va chercher ailleurs ce qu'il pourrait trouver à moins de frais dans son pays. Enfin, un grand nombre de communards sont venus, dans ces dernières années, grossir la population du huitième quartier {le quartier français), et n’en ont élevé, on le comprend, ni le niveau moral ni l'aisance.
Reposons-nous de ce tableau, assez triste vraiment, en suivant cette majestueuse et fière cinquième avenue qui va nous conduire au quartier neuf, et de là au Parc Central. Je crois que personne ne soutiendra que tous les hôtels aristocratiques qui s’étalent le long de Fifth avenue soient de bon goût: c’est une chose curieuse, nos grands styles d'architecture sont gènés en Amérique ; le gothique, que l'en emploie trop souvent et jamais à sa place, est grotesque; les styles grecs sont gauches, guindés, mal à l'aise. Pourtant, Fifth avenue a grand air; mais il faut volontairement négliger les détails.
Le quartier neuf de New-York est beau, très-beau mème, mais bizarre. Je n’ai pas besoin de dire que les rues ÿ sont toujours droites et à angle droit les unes des autres. Mais ce qui lui donne un caractère tout particulier, c’est que toutes les maisons sans exception sont en pierre granitique du New-Jersey, variant du
tableau des efforts que font ces sociétés pour arracher à la foi catholique les malheureux enfants qu’elles a’tirent dans leur sein sous prétexte de charité.
brun clair au violet foncé, que presque toutes sont tapissées de plantes grimpantes, qui montent très-haut et redescendent gracieusement en grappes, et que devant toutes s'étend, avec un balcon de fer ouvragé à mi-hauteur du rez-de-chaussée, un perron également muni d’une rampe en fer. Cette couleur brune, ces plantes, ces balcons, tout cela propre et tenu comme des maisons de Hollande, donne à ce quartier un air de décor d'opéra trèsréussi, Les temples d'une multitude de religions plus ou moins bizarres, coquettement placés au milieu de petits préaux verts, sont d’une coquetterie charmante. Il manque bien un peu à tout cela la lumière électrique; les Roméos manquent aussi sous les balcons, — du moins je ne les ai pas vus.
C'est dans ce quartier que se trouve la résidence du cardinal Mac Kloskey, le populaire et intelligent archevèque de New-York. La douloureuse maladie dont souffre en ce moment le vénérable prélat nous a privés de l'honneur d’être recus par lui.
Quelque peu plus loin, nous rencontrons l'édifice auquel Mgr Mac Kloskey a consacré sa vie et son dévouement. Cette belle cathédrale de marbre blanc, d’un gothique du xim° siècle un peu trop orné, mais gracieux et riche, contiendra 6,000 personnes lorsqu'elle sera achevée. C'est avec l’obole du pauvre, avec les retenues que les servantes irlandaises et les hommes du port ont prélevées sur leurs salaires, qu’on est arrivé à la batir. On l’a appelée « ie tour de force des catholiques de New-York ». « L'église devient ainsi ce qu’elle était au moyen âge, la copropriété réelle de ious, la gloire, le palais de ceux qui n’ont qu’un galetas, la preuve en pierre eten fer de ce que peuvent l'effort et l'épargne. Ce n'est pas là sans doute un sentiment mystique, mais il est si honnête et si vaillant qu’il mérite d’être chrétien (1). » Combien j'aime mieux cette église dont la pauvreté apostolique est obligée de chercher des ressources dans la bourse des pauvres, que Trinity-Church qui possède actuellenieut, rien que dans l'enceinte de New-York, des terrains évalués à plus de 50 millions de francs !
Nous arrivons au Central Park. C’est aux environs de ce parc, quin’a encore de central que le nom, mais qui le deviendra, qu’il est maintenant de mode de venir se fixer dans de belles villas qui s'étendent en longues files dans toutes les directions.
(1) G. de Chabrol, La Législation religieuse aux États-Unis, Correspondant, 25 octobre 1868.
Le parc a 2 milles 112 (4 kilomètres) de longueur, sur à peine 1 kilomètre de largeur. Il est donc moins étendu que le bois de Boulogne à Paris et que le Prater à Vienne. Il faut reconnaitre qu’on a tiré le meilleur parti possible du remarquable site où ce parc a élé établi, et que les pièces d’eau, les échappées de vues, les terrasses forment un ensemble grandiose et charmant. Le beau monde est à, dans de magnifiques équipages ; plusieurs four-inhands passent et repassent devant nous; dans l’un est étendu, seul, à l’air inquiet et ennuyé, un banquier bien connu. Peu de fames, très-peu de masses; elles sont aux bains de mer.
Les immenses et curieux réservoirs qui fournissent l’eau à toute la viile sont à peu de distance au nord du Parc Central, et méritent une longue visite; enfin, il faut aller jusqu’au réservoir et à l'aqueduc hardi situés sur l'East River, dans une position unique comme pittoresque et scenery.