L'ONTARIO, LE SAINT-LAURENT, MONTRÉAL
93 août.
Nous avons quitté hier matin le Niagara. Voilà qui est tout à fait américain : la locomotive, qui est à l'arrière du train, nous donnel’impulsionet, quelque temps après, nous sommes engagés à toute vapeur sur une pente rapide; elle s'arrète alors, laissant le train filer tout seul pendant plusieurs milles. C’est à Lewiston, à quelques mètres seulement de la rive de l'Ontario, que finit notre course.
Le lac Ontario est une véritable mer. Nous l'avons traversé dans sa largeur sur un steamer vingt fois trop chargé, et dont le roulis excessif devint, au milieu du voyage, tellement inquiétant, que le capitaine dut faire descendre de force à fond de cale le tiers des passagers qui remplissaient le pont. Cette foule était composée en majeure partie par une paroisse catholique de Buffalo, qui effectuait, le plus gaiement du monde, un pique-nique sous la conduite de ses curés. Ces pique-nique sont, je crois, organisés dans le but de combattre ceux que la franc-maçonnerie crée partout et dont les affiches s’étalent de tous côtés sur les murs.
Nous arrivons à Toronto, ville peu intéressante, mais très-commerçante, grâce à son admirable position sur la rive ouest dulac. Elle a 75,000 habitants; en 1812 elle en avait 1200; toutes les villes américaines croissent dans cette proportion.
Départ de Toronto hier soir à destination de Kingston. Le parcours devant durer la nuit entière, nous nous étions munis d'avance de billets de s/eeping-cars. Un mot sur les s/eepingcars.
De jour, c’est un wagon ordinaire avec un peu plus de richesse dans Les ornements et de confortable dans l'aménagement; mais arrive la nuit: en un clin d’œil, les banquettes, rabattues de manière à se joindre deux à deux, forment le lit inférieur ; une autre couchette, masquée dans la muraille, s’abat au-dessus de la première. Ce sont absolument, avec beaucoup plus de largeur,
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les couchettes superposées des cabines de navires. Un conductor, qui est presque toujours un nègre, dispose les matelas, draps, oreillers et couvertures, entoure le tout d’épais rideaux, et vous êtes chez vous. L'aspect du car est alors celui d’un dortoir de pension, pourvu de son passage central et de ses lampes. (ontraireinent à ma crainte, le wagon est très-bien ventilé, et on peut à la rigueur y dormir.
Il est rare que l’on fasse la grasse matinée en s/eeping. Le bruit des voyageurs qui s’habil'ent, la circulation de ceux qui vont aux cabinets de toilette ou en reviennent, le conductor qui cire et replace ies souliers, les cahots de la route, le beuglement de la locomotive : ii y en a plus qu’il n’en faut pour vous éveiller de bon matin. Mais, une fois le sommeil dissipé, rien n'est plus agréable que de soulever l’épais rideau avec lequel on a aveuglé la veille au soir la petite fenètre qui donne sur chaque couchette, et de rester quelque temps encore la tête sur l’oreiller à regarder curieusement les prairies, les forèts et les montagnes, entre lesquelles on court à toute vapeur.
Ce matin à cinq heures, nous arrivions à Kingston, juste à temps pour prendre le bateau le Spartan, qui devait nous faire descendre le Saint-Laurent. J'ai rarement vu un plus beau spectacle que le lever du soleil sur l'Ontario : la surface polie du lac était irisée comme un Ziem ; le ciel, nacré à l’orient, à l’occident couleur d’émeraude pâle, s’y réfléchissait ; les nombreuses voiles du port de Kingston étaient dorées par les rayons naïissants, les toits d’étain de la petite ville resplendissaient à l’envi. Dans le lointain on entendait quelques clochettes, dont le son s’étendait en s’affaiblissant sur les eaux de la baie : un nouveau débarqué aurait cru que c’étaientles cloches d’églises éloignées ; nousétions déjà assez au fait des usages pour reconnaitre les cloches que portent les locomotives, et qui sont agitées quand le train traverse un endroit fréquenté.
La première partie du cours du Saint-Laurent, fe Thousand Islands, les Mille-Iles, peut être citée parmi les merveilles du Canada. Il n’y a pas en réalité moins de 1,800 de ces emerald yems in the ring of the wave. C’est un endroit délicieux. Notre steamer se dirige dans ce dédale ; à chaqne pas ce sont de nouveaux aspects, qui nous font penser au lac Majeur et aux îles Borromée, mais aux îles Borromée multipliées indéfiniment. Par leur grand nombre, et par le labyrinthe de canaux qui existe
entre elles, les Mille-Iles furent une admirable retraite pour les partisans de l'insurrection canadienne, lorsque dans ces dernières années (1838-1840) un parti se forma demandant l'indépendance du Canada et son annexion aux Etats-Unis. Tous les écrivains canadiens ont célébré ces îles, en prose el en vers, et
elles le méritent bien.
Nous venons de passer les rapides. Il faut reconnaitre que
ne sont pas bien effrayants, mais quelle grandeuret
aussi quels dangers dans les suivants, etsurtout celui de Lachine!
C’est un inextricable remous de vagues blanchissantes, qui se
contrarient et s’entre-croisent au milieu de nombreux rochers à
fleur d’eau, avec un bruit sinistre. C’est ce fracas bizarre et con-
tinu qui a fait donner au petit village iroquois qui domine le achine, son nom de Kauchnowaga (traduction litté-
vale : Quel grand bruit !). Pour conjurer les dangers de ce rapide, on a l'habitude de réclamer l’aide d'un pilote indien, très-expérimenté dans la navigation du Saint-Laurent, et qui demeure sur la rive, parmi un groupe de cases d’Iroquois convertis. Ce brave homme a bien en effet une tête de sauvage, mais son costume ne l'est plus guère, et la barque dans laquelle ses deux fils l'ont amené à bord ne ressemble pas à une pirogue.
Le vieil Indien se met à la barre, et, sous son impulsion énergique, le steamer entreprend sa course vertigineuse à travers le rapide écumant. Le bateau s'incline, se penche, parait se tordre dans les vagues; nousnous dirigeons en droite ligne sur un rocher dont la tête émerge à peine, et c’est au moment où nous allons le toucher qu'un coup de barre violent nous rejette de côté, en ant pencher à l'excès. Nous nous apercevons alors que éviter d'autres rochers à fleur d’eau.
les premiers
rapide de L
nous fais c'était la seule marche pour Combien de sinistres se sont produits sur ces écueils! Ce qui est
très-américain, c’est qu'un quide, gros homme jouflu et bourbarqué exprès pour cet usage, explique aux passaix la plus forte, les divers incidents du parcours. Au il met une complaisance extrème à énumérer
geonnant, em gers, de sa VO rapide de Lachine, les sinistres qui s’y sont produits,
24 août.
Deux jours à Montréal, c’est pus qu'il n’en faut pour bien connaitre celle « fille des Sulpiciens », fondée par eux en 1640, et
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en
qui dépuis n’a cessé de s’augmenter et de s’embellir. Montréal fait un commerce très étendu, est même considéré comme port de mer, mais, à mon sens, est bien plus grand encore par ses souvenirs que par sa prospérité actuelle.
Hélas ! noussommes au cœur de ce pays au sol fertile etau sang généreux, qui a été la Nouvelle France; et pourtant un tiers de la population de Montréal n'entend plus le francais : à quoi cela tient-il, quand toutes les campagnes environnantes parlent encore ce bon vieux français aux tournures archaïques qui est resté le même depuis que le Canada a été violemment séparé de la mère patrie par le traité de Paris? — A quoi cela tient-il ? Un avocat montréalais, dont nous avons fait la connaissance, M. T., nous en donne un motif, qu’il faut ajouter à beaucoup d’autres. « Cela tient, nous dit-il, aux cadets anglais. L'Angleterre commerçante nous expédie ici ses cadets de famille comme correspondants des grandes maisons de la métropole : et ceux-ci font fi du français, d’abord parce qu’il ne leur sert pas, et ensuite parce qu'il est considéré ici comme la langue du parti catholique, français naturellement, et passant, par suite, pour opposé au gouvernement de la reine. » Le parti catholique compte en effet de nombreux journaux, tous français, et dont le plus célèbre, connu même en France, est /4 Minerve.
On ne se figurera jamais, sans l’avoir compris sur place, combien sont étrangers les uns aux autres Anglais et Francais dans le Canada. Vivant de ]a même vie, respirant le même air et soumis aux mêmes lois, se coudoyant chaque jour, ils ne se connaissent pas, ne se fréquentent pas et ne s’allient pas. M. Chauveau, ancien ministre de l'instruction publique du Bas-Canada, a caractérisé cette situation anormale dans un curieux passage : « Au risque d’être accusé de bizarrerie, dit-il, nous nous permettrons de comparer notre état social à ce fameux escalier du château de Chambord qui, par une fantaisie de l’architecte, a été construit de manière que deux personnes puissent monter en même temps sans se rencontrer et en ne s’apercevant que par intervalles. Anglais et Français, nous montons comme par une double rampe vers les destinées qui nous sont réservées sur a continent, sans nous connaître, ni nous rencontrer, ni même nous voir ailleurs que sur le palier de la politique. Socialement et littéralement parlant, nous sommes de beaucoup plus étrangers les uns aux autres que ne le sont les Anglais et les Français
d'Europe. » La raison de cette attitude est facile à saisir. Les Anglais sont en grande partie le présent, et forment l’avenir de la colonie; les Français ne sont plus que les représentants du passé, passé qui depuis Henri IV, fondateur de la Nouvelle-France, jusqu’à Louis XV, complice inconscient de la froide diplomatie de Pitt, a été plein de gloire et de grandeur.
Il ya à voir à Montréal le pont, le port, la cathédrale, et ce fameux Mont Royal qui domine la ville et lui donne son nom. Le pont, dit pont Victoria, est tubulaire, et très-peu gracieux par conséquent ; il est jeté sur le Saint-Laurent pour servir à la traversée du fleuve par le chemin de fer. C'est un ouvrage colossal. Le port esttrès-beau, très-grand, plein de vie et de mouvement. L'église Notre-Dame, la cathédrale, dont les deux tours carrées sont d’un grand effet, est malheureusement à lintérienr trop surchargée de peintures et de dorures : elle est encore, comme au xvir siècle, desservie par les PP. Sulpiciens, qui l'ont fondée et bâtie. Ceux-ci dirigent également, dans les faubourgs de la ville, un magnifique collége qui compte environ huit cents élèves.
La réception que nous font les bons Pères est aussi affectueuse que possible; ils ne nous demandent qu’une chose en retour, c’est de leur parler de la France. La règle de l’ordre leur interdisant de nous admettre à leur table, nous sommes servis à part, mais avec la plus prévenante hospitalité. C'est pendant ce repas que nous avons reconnu une fois de plus combien est ingénieuse l’organisation des secours contre l'incendie, dans les grandes villes d'Amérique : nous entendons tout à coup trois coups de l’énorme bourdon de Notre-Dame, presque immédiatement suivis de quatre autres : « C’est le feu! nous dit un des Pères ; ces trois coups successifs qu'ont suivis quatre autres coups vous indiquent que l'incendie est dans le 34° quartier de la ville. Faites attention. » — Trois minutes plus tard, plusieurs pompes lancées au galop passent comme des éclairs. « Leur empressesement s'explique d'autant plus, ajoute le même Père, qu'on est dans l'usage d'attribuer quelques piastres de récompense à la pompe qui arrive la première sur le lieu du sinistre. » — Cette nuit, vers minuit, j'ai entendu la même cloche faire un semblable signal. L'incendie était dans la 62° section, car la cloche avait d’abord tinté six fois, puis deux ensuite. Peu après, mème course effrénée sous mes fenètres.
Architecturalement, Montréal est une belle ville; par sa position, elle est plus belle encore. I] faut, pour en juger, faire l’ascension de la haute colline boisée qui garde sous la domination anglaise le nom que M. de Maisonneuve lui a donné en 1642, en l'honneur des rois de France. Du sommet du Mont Royal, on a la ville à ses pieds, avec ses rues droites, ses nombreux édifices, ses innombrables couvents, puis l'immense étendue du Saint- Laurent, des prairies, des forêts, et, bornant l'horizon, les monts Saint-Hyacinthe, Bel-Oil, et toute une chaine qui rappelle les monts d'Auvergne. C’est de là aussi qu'on peut se rendre compte de la longueur du pont Victoria, le plus long de la terre, dit-on : deux milles environ !
Bâti sur la place de l'ancien village iroquois d’Hochelaga, Montréal fut consacré par Maisonneuve à la sainte Vierge, et longtemps appelé Ville-Marie. Comme le souvenir qui prédominera pour nous dans la visite de Québec sera celui de Montcalm, de même en parcourant Montréal avons-nous toujours sur les lèvres le nom de Jacques Cartier. Nous avons vu l'endroit où à abordé l’intrépide découvreur français : c’est un peu au
nord de la ville, dans une petite propriété qui appartient maintenant aux PP. Jésuites.