LE VAUTOUR ET LE PINSON
Dans le taillis qui le vit naître,
Un pinson-poète chantait.
« — Il a vraiment la voix d'un maître-, »
T)it un moineau qui V écoutait.
a C\Cais quoi! ce modeste cottage
m Est-il propre à faire valoir
« Tous les trésors de gai savoir
« Qu'il reçut des dieux en partage ?
« Là-bas se dresse jusqu'aux deux
« La montagne au piton superbe,
» Géant qui domine ces lieux
« autant que le chêne un brin d'herbe.
AVANT-PROPOS
« Que n' entonne-t-il sa chanson
« 'De celte tribune élevée ?
« — uih ! soupira notre pinson,
« Cette gloire, je l'ai rêvée.
« Mais notre aile est courte, et j'ai peur,
ce <Avant que d'atteindre à ce faîte,
« T)e ni égarer dans la vapeur,
« Ou de tomber, perdant la tête, »
Un vautour, qui croisait là-haut, Surprit l'imprudente parole :
« — ïAmij quand l'aile fait défaut, t, Dit-il, c'est par autrui qu'on vole. « Veux-tu voler ? Viens sur mon dos.
« Je sais par cœur l'espace immense, « Et je connais là mille échos « Qui feront valoir la romance.
« Je veux, dans le ciel des chanteurs, « Te rendre aujourd'hui populaire; « T)e l'aigle même, en ses hauteurs, « Le suffrage est fait pour te plaire.
« — *A quel taux cela revient-il? »
Fait l'oiseau pressé de souscrire :
« — 'Bon ! notre ami pinson veut rire;
« Tassons ce détail puéril.
« — Tope ! » On se donne patte et griffe,
Et dans l'azur êtincelant
Les voilà lancés. Mons %oland
Moins fier enfourcha l'hippogriffe.
Cependant, un œil en dessous,
Notre illustre égrenait ses notes,
Et, d'en bas, verdiers et linottes
T)' applaudir , bien qu'un peu jaloux.
^Aucuns disaient : « Sa chance est belle !
« Chante-t-il bien ? — On le prétend ;
« Mais vers la sphère solennelle
« Où tout se voit, d'où tout s'entend,
« Qu'un gros nous porte sur son aile,
« Et nous en ferons bien autant. »
AVANT-PROPOS III
Ils chevauchaient depuis une heure;
On arrive au Pic des Aiglons.
Le vautour dit : « C'est ma demeure ;
« 'Descende^, mon cher, et régions.
« — Grâce à vous, le succès me pose;
« Grand merci ! dit l'oiseau léger.
« Tour votre \èle a m' obliger,
« Que vous dois- je? — Oh! très peu de chose;
« Je vais simplement vous manger.
« — Vous raille^? — Non pas ! Est-il bête!
« Tu vis du chant, moi du chanteur.
« — Cruel ! égorger un poète !
« — Faquin! risquer un éditeur! »
— Fous récite^ avec beaucoup d'art, dis-je à mon visiteur.
— C'est là tout ce que vous pensez de cette fable?
— C'est, du moins, tout ce que f en puis penser devant vous. Assurément, vous saviez, en venant ici, que vous y trouveriez celui qui Va composée.
— Je vous l'accorde.
— Et vous n'ave^ Pas> ïe h suppose, l'intention de me contraindre à la désavouer.
— <A 'Dieu ne plaise !
— Dans ce cas, en effet, je vous ferais remarquer que cette petite malice, qui se rattache à une circonstance particulière de mes débuts en publicité, remonte à une date assez éloignée pour lui garantir la prescription.
— *A 1S63, je m'en suis assuré.
— Et qu'elle ne vous serait pas connue sans la trahison d'un ami.
IV AVANT-PROPOS
— Je n'essaierai pas de le nier.
— J'ajouterais que le vautour étant originaire de ï Allemagne, il est manifeste qu'un apologue où cet oiseau figure ne saurait, en aucun cas, s'appliquer aux éditeurs de mon pays, tous gens loyaux et de facile commerce, comme chacun sait.
— Voilà tout justement ce que je tenais à vous faire dire, et je vous ai la plus grande obligation de l'avoir dit.
— Vous êtes orfèvre, Monsieur Josse ?
— Editeur seulement, pour vous servir. Voulez-vous ni accorder la faveur ' d 'être une fois le vôtre?
— Vous tombe^ mal, et me prenez comme on dit, sans vert. Je n'ai rien en préparation, rien même en projet. Et puis, la grâce aidant, et l'âge aussi peut-être, je me suis rangé; je ne fais plus de poésie.
— 'JSL'est-ce que cela? Nous publierons de la prose. Je sais où en dénicher de votre façon ; je n'ai qu'à la redemander à certains Échos littéraires (l), dont quelquesuns firent, dans leur temps, asse^ bonne figure au re^-dechaussée de maint grand journal.
— Flatteur! y songez-vous? des remembrances d'une autre époque?
(ï) L'ensemble des éludes réunies sous ce litre formerait la matière de deux gros volumes. L'intention des éditeurs étant d'accuser simplement par quelques traits le talent de prosateur de notre compatriote, on s'est borne à composer le présent recueil des pièces ayant plus particulièrement le caractère de choses lyonnaises.
(Note des Éditeurs.)
AVANT-PROPOS
— Le vieux neuf est fort h la mode ; la moitié des succès du jour est dans l'art d'accommoder les restes de la veille. Qu'un écrivain, sentant sa fin prochaine, fasse l'appel de toutes ses facultés, comme on dit en style de notaire, et réunisse, au hasard de la destination, tout ce qui constitue, de près ou de loin, son hoirie littéraire, cela se voit tous les jours; c'est tout aussi simple et pas plus prétentieux que faire son testament.
— Encore faut-il être asse? riche pour se persuader, en testant, que ce qu'on laisse après soi vaut la peine d'être offert et accepté.
— Les plus modestes ont quelque chose à laisser; les plus pauvres ont leurs coureurs d'héritage. A défaut de valeur sonnante, le souvenir donne du prix aux choses. Ecoutez-moi sans sourire, je vous prie. De tous ceux dont le nom s'est trouvé sous votre plume, bon nombre sont morts; votre livre sera pour ceux-là comme un de ces mémentos pieux qu'on dépose sur une tombe. A ceux qui vivent encore, il rappellera les difficultés des premiers pas et le dévouement désintéressé de celui qui les a soutenus de ses conseils et encouragés de sa sympathie.
— O sainte bonne foi! que vous connaisse^ mal le cœur humain ! Apprenez mon cher Monsieur, que s'il est un être à qui nous ne pardonnions jamais l'humilité de nos débuts, c'est précisément le confrère qui s'y est le plus intéressé.
VI AVANT-PROPOS
— Voilà qui justifierait l'égoïste retiré dans son fromage de Hollande.
— Toujours est-il que nous n'élevons jamais le niveau d' autrui sans mettre le nôtre en péril de baisser d'autant. C'est, après tout, la loi même du jeu de bascule.
— Ce jeu que La Fontaine décrit ainsi quelque part :
Deux seaux, alternativement, Taisaient le liquide élément...
— C'est cela même, et puisque nous causons apologue, concluons que tout homme de lettres arrivé ne ferait point trop mal de méditer la fable du Loup et du Renard avant de s'aventurer dans le puits où patauge un débutant.
— Laissons l'ironie. Aussi bien, tout votre passé proteste contre cette odieuse théorie de T abstention . Le livre que nous allons publier restera toujours, en admettant les pires éventualités, et comme un jalon dans l'histoire littéraire de notre ville, et comme un témoignage parlant en faveur de vous-même. Car il attestera que vous fûtes, en toute occasion, doux aux jeunes et respectueux de vos aînés; que vous nave^ jamais cherché vos moyens de réclame dans Véreintement d'un confrère, ni jamais sacrifié les droits de la justice littéraire à vos rancunes ou à celles de vos amis.
— Si vous me prenez par les sentiments, je n'ai plus de défense.
AVANT-PROPOS VII
— Alors, c'est dit? Je porte de ce pas le manuscrit à l'imprimeur.
— Il est, au moins, bien entendu que si je cède, c'est sans conviction ?
— "Parbleu i
— Que vous tente^ l'aventure à vos risques et périls ?
— "D'accord.
— Et que je me lave entièrement les mains du résultat final ?
— Faites mieux : persuadez-vous que vous êtes mort, et laisse^moi le soin du reste.
— In manus tuas, Domine, commendo spiritum raeum.
j Janvier 1886.
Josèphik SOULA%Y.
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